PREMIERE PARTIE
fit entier dans les sous-fermes, et pour qui elle étoit une duchesse. Je me gardai bien d'éclater en reproches. Je la quittai avec autant de mystère ; je n'eus pas même les égards de rompre avec elle dans les formes, et nous nous trouvâmes libres et débarrassés l'un de l'autre.
ALGRÉ l'extrême dissipation qui m*emportoit, je ne laissois pas de me faire des amis. J'en ai dû quelques-uns aux plaisirs, mais je puis dire que je les ai conservés par mon caractère. Le goût pour des maîtresses doit être subordonné aux devoirs de l'amitié, on y doit être plus fidèle qu'en amour; et, lorsque j'ai voulu juger du caractère d'un homme que je n'ai pas eu le temps d'étudier, je me suis toujours informé s'il avoit conservé ses anciens amis. Il est rare que cette règle-là nous trompe. Je n'en ai jamais perdu qu'un, par une aventure assez singulière pour qu'elle mérite d'être rapportée.
Sénecé étoit un de ceux avec qui je n'étois lié que par les plaisirs. Le fond de son caractère étoit une facilité et une bonté qui alloient jusques à la foiblesse. Avec un cœur naturellement droit, ses
bonnes et ses mauvaises qualités dépendoient de ses liaisons. Il ne tenoit à rien par son goût et se livroit à tout par celui des autres; on lui faisoit accepter aussi indifféremment une cérémonie de deuil qu'une partie de plaisir; il assistoit à tout et n'imaginoit rien, parce qu'il étoit uniquement déterminé par l'envie de plaire. Il n'étoit jamais embarrassé que de se conformer à tous nos sentimens, qui n'étoient pas toujours aussi uniformes que nos goûts. Sénecé étoit enfin le plus complaisant des amis; l'amour en fît un esclave.
Je m'aperçus que depuis un temps Sénecé n'étoit plus aussi fidèle à nos plaisirs qu'il l'avoit toujours été. Je lui en parlai; il m'avoua qu'il étoit amoureux à la fureur de la plus aimable et de la plus respectable des femmes. Les éloges des amans m'ont toujours été fort suspects; ceux de Sénecé, qui n'avoit jamais rien blâmé, l'étoient encore davantage. Il me proposa de me présenter à sa maîtresse, me dit qu'il lui avoit déjà parlé de moi comme de son ami particulier, et que j'en serois parfaitement bien reçu. J'acceptai la proposition, et j'y allai avec lui ce jour-là même.
Ce chef-d'œuvre que m'avoit vanté Sénecé étoit une femme d'environ quarante ans, qui avoit encore des restes de beauté sans avoir jamais eu d'agrémens. Il lui restoit de ses anciens charmes un air un peu plus que hardi, qui relevoit mer-
lob CONFESSIONS DU COMTE DE '^^'^
veilleusement la fadeur d'une blonde un peu hasardée.
Mnie Dornal, c'étoit son nom, me fit assez d'accueil, quoiqu'elle m'insinuât que je devois être sensible à une préférence qu'elle me donnoit sur beaucoup de personnes qui désiroient d'être admises chez elle, où toute la compagnie étoit choisie. Je fus médiocrement flatté de la distinction; je ne laissai pas de lui répondre poliment; mais je n'avois pas envie d'abuser de la permission qu'elle me donnoit, et je n'allai chez elle dans la suite que pour céder aux importunités de Sénecé. Je connus bientôt le caractère de M'^^e Dornal, et je fus indigné de voir un galant homme assez aveugle pour lui être attaché.
Quoique la dame Dornal fût sans naissance et son mari un homme assez obscur, une de ses manies étoit de se donner pour femme de condition, et d'en parler aussi souvent que tous ceux qui en importunent toujours et ne persuadent jamais. Le cercle brillant qui se rendoit chez elle se réduisoit à cinq ou six vieilles joueuses et quelques ennuyeux qui n'étoient bons qu'à vivre avec elles. Pour le mari, c'étoit une espèce d'imbécile qu'on faisoit manger en particulier, quand sa présence pouvoit incommoder. Cela ne faisoit pas une maison fort amusante ; mais, quand la compagnie auroit été capable de m'y attirer, la maîtresse étoit
faite pour en écarter tout honnête homme. C'éloit un composé de fausseté, d'envie et d'impertinence. Elle avoit eu plusieurs amans dans sa jeunesse, et n'en avoit jamais aimé aucun; elle n'en étoit pas digne, son cœur n'étoit fait que pour le vice. Elle auroit été trop dangereuse si elle eût eu de l'esprit : heureusement elle n'en avoit point. Ce n'est pas qu'elle n'y prétendît, elle vouloit même paroître vive, parce qu'elle s'imaginoit que cela lui donnoit un air de jeunesse et d'esprit, et la vivacité qui n'en vient pas ajoute encore à la sottise. Je ne concevois pas l'aveuglement de Sénecé, ni qu'on pût être attaché à une femme sans jeunesse et dont l'âme auroit enlaidi la beauté même. Je crus qu'il étoit du devoir de l'amitié d'ouvrir les yeux à mon ami; un attachement indigne commence par donner un ridicule à un homme et finit par le rendre méprisable. Je n'ignorois pas qu'une pareille entreprise étoit délicate avec un homme amoureux, et j'étois fort embarrassé. Ce qui me détermina fut de voir que Sénecé rompoit insensiblement avec tous ses amis, et particulièrement avec sa famille. On n'est pas toujours obligé d'avoir ses parens pour amis; mais il est décent de vivre avec eux comme s'ils l'étoient, et de cacher au public toutes les dissensions domestiques. Sénecé eut avec sa sœur, qui étoit une femme respectable, une discussion qui fit éclat;
tout le monde donnoit le tort à mon ami, et je vis clairement que ce scandale étoit l'ouvrage de la Dornal. Elle connoissoit assez la facilité de son amant pour craindre qu'on ne le lui enlevât; elle avoit résolu de le subjuguer, et, comme elle ne se croyoit pas assez jeune pour s'assurer de sa constance, elle commença par l'éloigner de tous ceux dont les conseils auroient pu déranger ses projets. J'eus l'honneur de ne lui être pas moins suspect qu'un autre. Elle fit quelque tentative contre moi auprès de Sénecé ; mais, soit qu'elle l'eût trouvé un peu trop prévenu en ma faveur et qu'elle craignît une indiscrétion de sa part avec moi, soit qu'elle voulût me mettre dans ses intérêts, il n'y eut point d'avances et de bassesses qu'elle ne fît pour me plaire. Elle ajouta encore par là au mépris que j'avois déjà pour elle. J'en parlai à Sénecé, et ce fut sans aucun ménagement. Je lui fis sentir, ou plutôt je lui représentai le tort qu'il se faisoit. Apparemment qu'il avoit déjà entendu parler désavantageusement de sa maîtresse : car il m'interrompit sur-le-champ. « Je vois, me dit-il, que vous êtes ausi prévenu que les autres contre Mme Dornal. Ne m'est-il pas permis d'avoir une maîtresse, et ne suis-je pas trop heureux d'en faire mon ami? La pauvre M^^ Dornal est bien malheureuse, avec les sentimens nobles qu'elle a, de n'avoir que des ennemis. Vous êtes plus injuste
qu'un autre à son égard, car elle vous aime, et je suis témoin qu'elle n'a rien oublié pour vous plaire. »
Je laissai Sénecé dire tout ce qu'il voulut, après quoi je repris en ces termes :
« Vous savez que ma morale est celle d'un honnête homme et d'un homme du monde qui n'est jamais sévère sur l'amour. Puis-je trouver mauvais que vous soyez amoureux? Ce seroit reprocher à quelqu'un d'être malade. Quoique votre attachement paroisse ridicule, on ne doit que vous plaindre, et non pas vous blâmer. N'eston pas trop heureux, dites-vous, de trouver un ami dans sa maîtresse? Oui, sans doute, et c'est le comble du bonheur de goûter avec la même personne les plaisirs de l'amour et les douceurs de l'amitié, d'y trouver à la fois une amante tendre et un ami sûr; je ne désirerois pas d'autre félicité. Malheureusement pour vous, c'est un état où vous ne pouvez pas prétendre avec la Dornal. Vous en êtes amoureux, faites-en votre maîtresse. L'amour est un mouvement aveugle qui ne suppose pas toujours du mérite dans son objet, on n'est heureux que par l'opinion et l'on ne dispose pas librement de son cœur; mais on est comptable de l'amitié. L'amour se fait sentir, l'amitié se mérite : elle est le fruit de l'estime. La Dornal en est-elle digne? » Je fis alors à Sénecé le portrait de sa mai-
tresse; il étoit affreux, car il ressembloit. «On est bien à plaindre, ajoutai-je, d'aimer l'objet du mépris universel; mais, quand on ne sauroit se guérir d'un attachement honteux, il faut du moins s'en cacher, et il semble que vous affectiez de vous montrer partout avec elle. On vous voit ensemble aux spectacles, sans qu'elle puisse trouver d'autre compagnie que celle que vous y engagez par surprise ou par une complaisance forcée. Je ne suis point la dupe des politesses intéressées de votre maîtresse, peut-être n'a-t-elle pris ce partilà qu'après avoir inutilement essayé de me détruire dans votre esprit; je serois même fâché qu'elles fussent sincères, son amitié me seroit importune et son estime déshonorante. J'ai cru devoir vous parler avec autant de force et de franchise. D'ailleurs, comme je suis le seul de vos anciens amis qui aille dans cette maison, je serois au désespoir qu'on me soupçonnât d'approuver votre commerce. C'est à vous d'accorder votre plaisir avec vos devoirs; satisfaites vos désirs, mais qu'une femme ne vous arrache ni à votre famille ni à vos amis. » Sénecé demeura un peu interdit ; il me répondit que, si je la connoissois mieux, j'en prendrois d'autres sentimens. Enfin il me parut confus et plus affligé que converti. La bonté de son cœur, qui rendoit justice à mes intentions, l'empêcha de s'emporter contre moi, comme la
plupart des amans l'auioient fait; mais il n'en parut pas plus détaché de sa maîtresse.
Il n'étoit guère convenable que je continuasse d'aller chez une femme dont je pensois aussi mal: je cessai mes visites; je n'y aliois que lorsque Sénecé m'y entraînoit. Elle m'en fit d'abord quelques reproches; mais apparemment qu'il lui rendit compte de mes motifs et de notre conversation, car elle changea tout à coup l'accueil qu'elle avoit coutume de me faire, et me marqua une haine qui étoit aussi sincère que ses premières amitiés avoient été fausses. J'en fus charmé, et je cessai absolument d'y aller.
Cependant je voyois toujours Sénecé; il craignoit de me parler de sa maîtresse, et je ne lui en disois pas un mot. De temps en temps je le irouvois triste et pensif; je l'aimois véritablement, et je m'inléressois à son état. Je lui demandai un jour le sujet de son chagrin; son embarras me fit soupçonner une partie de la vérité. Après plusieurs défaites, il m'avoua qu'il avoit quelquefois des altercations avec sa maîtresse, et qu'elle le traitoit avec beaucoup de hauteur et même de dureté. « C'est-à-dire, lui répondis-je, que vous êtes subjugué, et que cette femme-là n'est pas contente d'avoir un amant auquel elle ne devoit plus raisonnablement prétendre, à moins qu'elle n'en devienne le tyran. » Je voulus lui rappeler Confessions du comte de *** . i 5
alors ce que je lui avois déjà dit. « Vous ne m'apprendrez rien, reprit-il en m'interrompant, que je ne sache et que je ne me sois dit. Je sens avec vous, et avec tout le monde, le mépris qu'elle mérite, c'est ce qui achève mon malheur; je la méprise et je l'aime. — Dans ce cas, lui répliquaije, je ne puisque vous plaindre; mais j'imagine qu'il n'est pourtant pas difficile de rompre un engagement dont on rougit. — Ce n'est pas tout, reprit-il, je la redoute : c'est un étrange caractère, une femme emportée qui est capable des partis les plus violens. Je lui ai fait connoître que j'étois excédé de sa tyrannie et sur le point de m'en affranchir; elle ne m'a point dissimulé qu'elle ne me verroit pas infidèle impunément, et qu'elle auroit recours aux moyens les plus cruels. — Impertinence de sa part, repris-je, ridicule de la vôtre; elle n'est pas si déterminée, et ne vous croit pas si timide. — Pardonnez-moi, reprit Sénecé, elle a pénétré mes craintes. — Ne doutez point, dis-je alors, qu'elle ne soit capable du crime, puisqu'elle est assez indigne pour vous en pardonner les soupçons, et pour vous revoir. Si quelque chose peut vous rassurer, ce sont ses menaces. Mais il est un moyen plus simple : ne la revoyez jamais, vous n'aurez rien à redouter de sa part. » Sénecé soupira et rougit, (c Je suis, reprit-il, assez humilié pour ne pas craindre de l'être davantage. J'a-
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voue que je n'en suis pas délaclié ; je ne puis pas m'empêcher de regarder ses emportemens comme les eiïets de son amour; je suis persuade qu'elle m'aime, et l'on doit pardonner bien des choses h. l'amour; son cœur est uniquement à moi, et il n'y a personne qu'elle me préférât. — Je crois, lui dis-je, que vous pouvez être assuré de sa constance sans être soupçonné d'amour-propre. Il lui faut un amant; elle vous a trouvé par un destin unique; si elle vous perdoit, pourroit-elle se flatter d'un second miracle qui vous donnât un successeur.'* Voilà ce qui l'attache à vous, non pas comme une amante, car elle n'est digne ni d'aimer, ni d'être aimée, mais comme une furie qui craint de perdre sa proie. Je ne suis pas prévenu en ma faveur, et, malgré l'horreur que je me flatte de lui inspirer, je suis siàr que je vous supplanterois, sans avoir rien pour moi que la nouveauté. » Sénecé trouva ma témérité ridicule.
Notre conversation n'eut pas d'autre suite : Sénecé retourna le soir même souper chez la Dornal. Ce que j'avois avancé me fit naître l'idée de l'exécuter (comme l'unique moyen de détromper et de guérir mon ami). Après la première conversation que j'avois eue avec Sénecé au sujet de sa maîtresse, j'avois résolu de ne lui en jamais parler, et de respecter l'erreur d'un ami, puisqu'il y trouvoit son bonheur; mais, lorsqu'il m'eut fait con-
llb CONFESSIONS DU COMTE DE*^'*
noître son état, et que son indigne attachement, en le faisant mépriser, ne le rendoit pas plus heureux, je ne songeai plus qu'à l'arracher à ses fers honteux. La difficulté étoit de revoir la Dornal ; le hasard y pourvut. Je l'aperçus un jour à la comédie avec Sénecé dans une loge, au fond de laquelle il se cachoit: car, il faut lui rendre justice, il rougissoit d'être avec elle. Je feignis de n'avoir reconnu que lui, et j'allai le trouver comme pour lui demander une place. Mon abord les déconcerta l'un et l'autre; je vis dans les yeux de la Dornal toute la rage que ma vue lui inspiroit, et qu'elle avoit peine à cacher; elle ne put cependant empêcher que je ne prisse la place que j'avois demandée, et que Sénecé n'avoit osé me refuser; et, comme j'avois mon dessein, je ne parus pas faire attention à la mauvaise grâce dont elle me fut accordée.
Pendant la comédie, je fis à la Dornal quelques politesses qui commencèrent à la calmer; je les augmentai par degrés; enfin, soit qu'elle attribuât mon procédé au remords de lui avoir déplu, soit qu'elle aimât encore mieux me gagner que d'avoir à combattre contre moi dans le cœur de Sénecé, elle finit par me faire un accueil aSsez flatteur. Je lui offris la main pour la conduire à son carrosse; elle l'accepta et me demanda si je ne venois pas souper avec eux. J'y consentis, et Sénecé m'en parut charmé. Le souper se passa fort bien; je fis
à la Doinal plusieurs agaceries auxquelles elle répondit, et nous nous séparâmes meilleurs amis que nous ne l'avions jamais été. J'y retournai le lendemain, je fus encore mieux reçu que la veille. Je tins la même conduite pendant plusieurs jours, et je n'oubliai rien pour lui persuader que j'étois amoureux d'elle. J'y allois dans l'absence de Sénecé, et je voyois qu'elle lui "faisoit mystère de mes visites. Il me dit qu'il vivoit plus tranquillement avec elle, et que, si elle continuoit à le traiter avec autant de douceur, il seroit le plus heureux des hommes. Je compris facilement la raison de ce changement, mais je me gardai bien de la lui dire : il n'étoit pas encore temps. Enfin, lorsque la Dornal crut avoir assez fait de progrès dans mon cœur, elle se hasarda à me parler avec confiance. Elle me fit des plaintes et des reproches des discours que j'avois tenus sur son compte à Sénecé, qui avoit eu la foiblesse de les lui rapporter. Je profitai sur-le-champ de l'ouverture qu'elle me donnoit; j'en avouai plus qu'il n'en avoit dit, et j'ajoutai que la jalousie m'en avoit encore inspiré davantage. Feignant alors de ne pouvoir plus cacher mon secret, je lui dis en rougissant, et je le pouvois à plus d'un titre, que je l'avois aimée dès le premier moment, que je n'avois pu supporter le bonheur de Sénecé, et que j'avois fait tous mes efforts pour le dégoûter et l'éloigner, n'es-
Ilb CONFESSIONS DU COMTE DE ***
pérant pas de pouvoir le supplanter autrement.
Je remarquai que la Dornal avaloit à longs traits le poison que je lui présentois; ses yeux s'attendrirent. Elle me répondit qu'elle avoit été bien injuste à mon égard, qu'elle ne pouvoit pas me blâmer, que l'amour portoit son excuse avec lui, qu'elle m'eût préféré à Sénecé si elle eût pénétré mes sentimens, qu'elle l' avoit sincèrement aimé, mais que depuis quelque temps il n'en étoit guère digne, et qu'elle senloit qu'un hommage tel que le mien étoit bien capable de la déterminer à abandonner un amant qui m'étoit si fort inférieur. Elle prononça ces derniers mots avec une rougeur qui ne lui convenoit guère. Je me jetai à ses genoux, et lui fis entendre par mes remerciemens qu'elle venoit de s'engager avec moi.
Les préliminaires d'une intrigue ne languissent pas avec une femme consommée, les retardemens auroient eu un air d'enfance dont la vertueuse Dornal étoit fort éloignée. En peu de jours nos affaires furent réglées, et il fut arrêté qu'on me donneroit la première nuit que Sénecé passeroit à Versailles.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il n'étoit content de sa maîtresse que depuis qu'elle s'éloignoit de lui. Ce n'étoit pas mon compte : pour l'exécution de mon projet, il falloit qu'il fût jaloux. J'affectois inutilement d'avoir devant lui un air
d'intelliaence avec sa maîtresse ; nous nous lancions de ces regards qui dévoilent tant de mystères et trahissent les amans : tout cela ccliappoit au tranquille Sénecé. Un jour il me dit qu'il comptoit aller le lendemain à Versailles pour les affaires de son régiment. J'évitai de me trouver ce jour-là à souper avec lui chez la Dornal. Je ne doutois point qu'elle ne m'avertît du voyage, et je voulois la mettre dans la nécessité de me l'écrire : je ne me trompai point. Dès le lendemain matin je reçus d'elle un billet très galant, et encore plus clair, par lequel elle me donnoit rendez-vous pour la nuit suivante; elle y parloit de Sénecé avec mépris, et me donnoit les assurances de l'amour le plus violent.
J'allai aussitôt chez Sénecé, je lui parlai de son voyage de Versailles avec un air d'intérêt d'autant plus suspect que cela devoit m'être indifférent; il y fit attention, et je le remarquai. Lorsque je l'eus amené au point que je désirois, je le quittai; mais, en tirant mon mouchoir, je laissai tomber exprès le billet de la Dornal; je vis que Sénecé fut prêt de le ramasser, et qu'il n'attendit que je fusse sorti que pour s'en saisir plus sûrement. Je ne doutai point de l'effet que ce billet produiroit sur lui, et je me préparai à mon rendez-vous, dont je n'avois assurément pas envie de profiter; mais je croyois que l'unique moyen de détromper mon
ami étoit de paroître à ses yeux pousser l'aventure jusqu'à la dernière extrémité.
Je me rendis chez la Dornal sur le minuit avec un air de mystère affecté. Sénecé, qui y avoit soupe, venoit d'en sortir. Il étoit monté en chaise, comme pour se rendre à Versailles; mais au bout de la rue il en étoit descendu et revenu à pied à quatre pas de la maison, où je l'aperçus qui faisoit le guet. Je ne fis pas semblant de l'avoir vu, et j'entrai.
Je trouvai la fidèle Dornal dans le déshabillé le plus galant; il ne lui manquoit que de la jeunesse et des charmes, et à moi de l'amour. J'eus quelques remords sur le rôle quejejouois; mais je me raffermis par le motif. Je ne doutois point que Sénecé ne me suivît bientôt. Je ne me trompois pas. Il entra un moment après moi, et, dans le temps que la Dornal vint m'embrasser avec transport en me pressant de nous mettre au lit, Sénecé l'entendit distinctement. La fureur le tint quelque temps immobile ; la Dornal fut extrêmement déconcertée, et je parus l'être. Enfin Sénecé, me regardant avec des yeux furieux : « C'est toi, perfide ami, me dit-il, qui partages l'infidélité de cette malheureuse », et en même temps vint sur moi l'épée à la main. Je n'eus que celui de me mettre en défense et de parer le coup qu'il me portoit; mais l'audacieuse Dornal, qui s'étoit rassurée dans
l'instant, le saisit et lui demanda de quel droit il venoit chez elle "faire un tel scandale, et lui ordonna de sortir.
Rien n'égale l'étonnement que me donna cette impudence; il augmenta encore lorsque j'en vis l'effet. Ces paroles, qui auroient dû mettre le comble à la fureur de Sénecé, lui imposèrent. La Dornal continua de le traiter avec la dernière hauteur, et je vis Sénecé trembler devant son tyran.
Lorsque je vis qu'il n'y avoit pas autre chose à craindre, je sortis, et j'attendois dans la rue pour voir la suite de cette aventure. J'y fus bien une heure sans voir paroître Sénecé. Je ne pouvois pas imaginer ce qui le retenoit; je ne croyois pas que le procédé de la Dornal exigeât une explication si longue. Ennuyé d'attendre, je me retirai chez moi.
Le lendemain j'écrivis à Sénecé une lettre détaillée, dans laquelle je lui rendois un compte exact de ma conduite et de mes motifs; je n'en reçus point de réponse. J'appris quelques jours après qu'il continuoit de revoir sa maîtresse. Je ne concevois pas comment elle avoit pu se justifier, ni qu'il eût été assez foible pour lui pardonner. Il m'a toujours évité depuis. Pour moi, après lui avoir fait faire de ma part toutes les avances possibles, j'ai cessé de le rechercher. J'ai su depuis
que, le mari de la Dornal étant mort assez brusquement, Sénecé avoit eu la -lâcheté d'épouser cette vile créature. Comme il est parfaitement honnête homme, très estimable d'ailleurs, et qu'il a été mon ami, je n'ai pu m'empêcher de le plaindre, et je le trouve trop puni.
J'ai compris par cette aventure qu'il est impossible de ramener un homme subjugué, et que la femme la plus méprisable est celle dont l'empire est le plus sûr. Si le charme de la vie est de la passer avec une femme qui justifie votre goût par ses sentimens, c'est le comble du malheur d'être dans un esclavage honteux, asservi aux caprices de ces femmes qui désunissent les amis et portent le trouble dans les familles. Les exemples n'en sont que trop communs dans Paris.
Les intrigues où j'étois engagé pour mon compte m'empêchèrent de songer davantage à cette aventure. Je me trouvois alors trois maîtresses à la fois : il faut des talens bien supérieurs pour les conserver, c'est-à-dire les tromper toutes, et faire croire à chacune qu'elle est unique.
Une femme n'a pas besoin d'être bien pénétrante pour soupçonner des rivales, la multiplicité des devoirs d'un amant les empêche d'être bien vifs.
Il y en eut une dont je m*ennuyai, et que je quittai bientôt, parce qu'elle étoit trop ce qu'on
appelle vulgairement caillette. Une femme de ce caractère, ou plutôt de cette espèce, n'a ni principes, ni passions, ni idées. Elle ne pense point, et croit sentir; elle a l'esprit et le cœur également froids et stériles. Elle n'est occupée que de petits objets et ne parle que par lieux communs, qu'elle prend pour des traits neufs. Elle rappelle tout à elle, ou à une minutie dont elle sera frappée. Elle aime à paroître instruite, et se croit nécessaire. La tracasserie est son élément; la parure, les décisions sur les modes et les ajustemens, font son occupation. Elle coupera la conversation la plus importante pour dire que les taffetas de l'année sont effroyables et d'un goût qui fait honte à la nation. Elle prend un amant comme une robe, parce que c'est l'usage. Elle est incommode dans les affaires et ennuyeuse dans les plaisirs. La caillette de qualité ne se distingue de la caillette bourgeoise que par certains mots d'un meilleur usage et des objets différens; la première vous parle d'un voyage de Marly, et l'autre vous ennuie du détail d'un souper du Marais. Qu'il y a d'hommes qui sont caillettes!
Je rompis bientôt après avec une autre, parce que j'étois après le jeu ce qu'elle aimoit le mieux. Ce n'étoit point que je fusse piqué de n'être pas son unique passion, mais il n'y a rien de si désagréable que de ne pouvoir compter sur un ren-
dez-vous fixe, qu'elle sacrifîoit toujours à la première partie qui se présentoit. D'ailleurs, je ne pouvois aller chez elle que je n'y trouvasse toujours quelqu'une de ces prétendues comtesses ou marquises parmi lesquelles on en trouve quelquefois de réelles qui déshonorent leur nom par l'indigne commerce qu'elles font. Une femme dont la maison est livrée au jeu s'engage ordinairement à plus d'un métier. Ce n'étoit pas encore ce qui me déplaisoit le plus. Il n'y a point de mauvaise compagnie en femme qu'on ne puisse désavouer suivant les différentes circonstances, maisondoitêtre plus délicat sur les liaisons avec les hommes. Malheureusement je trouvois encore chez ma maîtresse de ces chevaliers qui sont réduits à vivre brillamment à Paris, faute de pouvoir subsister dans leur province, dont ils sont quelquefois obligés de sortir par une mauvaise humeur de la justice.
A peine eus-je quitté celle dont je viens de parler que je fus obligé d'en sacrifier une autre aux devoirs de la société. Mi"^ Derval, c'étoit son nom, étoit ce qu'on appelle une bonne femme. Elle avoit le cœur droit, l'esprit simple, et de la candeur dans le procédé. Il étoit aussi nécessaire à son existence d'aimer que de respirer. Chez elle l'amour avoit sa source dans le caractère et ne dépendoit point d'un objet déterminé. Il lui falloit un amant, quel qu'il fût : son cœur n'auroit pas pu
en supporter la privation; mais elle en auroit eu dix de suite, pourvu qu'ils se fussent succédé sans intervalle, qu'à peine se seroit-elle aperçue du changement. Elle aimoit de très bonne foi celui qu'elle avoit, et conservoit les mêmes sentimens à son successeur. La figure de M™e Derval, qui étoit charmante, lui assuroit toujours un amant; l'inconstance naturelle aux amans heureux le lui faisoit bientôt perdre; mais il ne la quittoit que pour faire place à un autre, dont le bonheur étoit aussi sûr et la constance aussi foible.
D'ailleurs le bon air étoit de l'avoir eue, et je voulus en passer ma fantaisie. Je comptois que ce seroit une affaire de quelques jours; mais la bonté de son caractère, sa complaisance, ses attentions, ses caresses, son empressement pour moi, m'arrêtèrent insensiblement. Je l'avois prise par caprice, je m'y attachai par goût, et il y avoit déjà deux mois que je vivois avec elle, sans songer à la quitter, lorsque je reçus un billet conçu en ces termes.
Lorsque vous avez pris M"^^ Derval, Monsieur^ j'étois dans le même dessein; mais vous m'avez prévenu : votre fantaisie m'a paru toute simple, et j'ai pris le parti d'attendre quelle fût passée pour satisfaire la mienne. Cependant votre goût devroit être épuisé depuis deux mois; un terme si long tient de
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l'amour j et même de la constance. J'espérois toujours que vous quitteriez M^^ Derval ; j'attendols mon tour, et, dans cette confiance, j'ai ronipu avec une maîtresse que j'aurois gardée. Vous êtes trop galant homme pour troubler l'ordre de la société; rendezlui donc une femme qui lui appartient : vous devez sentir la justice de ma demande.
Ce billet me parut si singulier que j'allai sur-lechamp le communiquer à M^^^ Derval ; mais quelle fut ma surprise lorsque je vis, par ses réponses obscures et équivoques, que cela lui paroissoit aussi simple qu'indifférent! Dès ce moment je sentis mes torts; je songeai à les réparer, et je rendis dans le jour même à la société M^^e Derval, comme un effet qui doit être dans le commerce.
Quoique je ne vécusse au milieu des plaisirs que dans ce qu'on appelle la bonne compagnie, j'étois trop répandu pour n'être pas du moins connu de la mauvaise. On n'est point impunément un homme à la mode. Il suffît d'être entré dans le monde sur ce ton-là pour continuer d'y être, lors même qu'on ne le mérite plus. Aussitôt qu'un homme parvient à ce précieux titre, il est couru de toutes les femmes qui sont plus jalouses d'eue connues qu'estimées. Ce n'est sûrement pas l'estime, ce n'est pas même Tamour qui les détermine ;
c'est par air qu'elles courent après un homme qu'elles méprisent souvent, quoiqu'elles le préfèrent h un amant qui n'a d'autres torts que d'être un honnête homme ignoré.
On croiroit qu'elles en sont assez punies par l'indiscrétion, la perfidie et tous les mauvais procédés qu'elles essuient; point du tout : elles sont déshonorées; elles ne désirent que d'être sur la scène du monde; l'éclat qui feroit périr de désespoir une femme raisonnable les console de tout.
Les filles qui vivent de leurs attraits ont la même ambition que les femmes du monde; non seulement la conquête d'un homme célèbre met un plus haut prix à leurs charmes; mais cela les élève encore à une sorte de rivalité avec certaines femmes de condition qui n'ont que trop de ressemblance avec elles, de sorte que vous entendez souvent citer les mêmes noms par des femmes qui ne seroient pas faites pour avoir les mêmes connoissances.
D'ailleurs, indépendamment des commerces réglés, je me trouvois quelquefois engagé dans ces soupers de liberté, où il sembleroit qu'on vînt se dédommager de la contrainte qu'exigent les honnêtes femmes, si on pouvoit leur faire un reproche aussi mal fondé.
C'étoit dans ces parties que je connoissois les beautés nouvelles que la misère, le libertinage et
la séduction fournissent à la débauche de Paris.
J'avoue que je ne m'y suis jamais trouvé sans une secrète répugnance. Ces tristes victimes de nos fantaisies et de nos caprices m'ont toujours offert l'image du malheur, et jamais celle du plaisir.
Je me voyois l'objet des agaceries des coquettes et des déclarations peu équivoques de plusieurs autres femmes. Ce manège, qui m'avoit amusé pendant quelque temps, me parut enfin ridicule. Je m'aperçus du mépris que les gens sensés, même ceux qui aiment le plaisir, font d'un homme à la mode, et je commençai à rougir d'un titre que je partageois avec des gens fort méprisables. L'idée d'une vie plus tranquille vint se présenter à mon esprit. Je jugeai qu'elle seroit plus conforme à mes véritables sentimens, et je résolus de vivre avec moins d'éclat. Une aventure qui m'arriva alors acheva de me déterminer à céder au penchant de mon cœur.
On m'avoit souvent adressé de ces lettres que les personnes connues à Paris par leur goût pour le plaisir ou par leur fortune sont en possession de recevoir. Le sujet et le style en sont toujours les mêmes. C'est une jeune et aimable personne qui vous déclare timidement un goût décidé pour vous, et vous offre ses faveurs à un prix raisonnable. Je me divertissois de ces billets : c'est toute la réponse qu'ils exigent, à moins qu'on n'accepte
la proposition. Mais je fus un jour exposé h une épreuve plus séduisante.
Mon valet de chambre entra un matin dans mon appartement et me dit qu'une femme assez mal vêtue attendoit depuis longtemps que je fusse éveillé pour me parler d'une affaire qu'elle ne pouvoit, disoit-elle, communiquer qu'à moi. J'ordonnai qu'on la fît entrer et qu'on nous laissât seuls. J'attendois que cette femme m'expliquât ce qu'elle vouloit ; mais je n'ai jamais vu d'embarras pareil au sien. Tout ce que le malheur, la honte, la misère et la vertu humiliée peuvent inspirer, étoit peint sur son visage. Elle ouvrit plusieurs fois la bouche : la parole expiroit toujours sur ses lèvres. Son état me toucha; je cherchai à la rassurer; je lui marquai toute la sensibilité qui pouvait l'encourager.
Après plusieurs efforts, et tâchant de me dérober des larmes qui sortoient malgré elle, d'une voix basse et entrecoupée, elle me dit qu'elle étoit dans la dernière misère; qu'elle avoit perdu son mari qui la faisoit vivre par son travail; qu'elle avoit été obligée de vendre ce qui lui étoit resté pour payer quelques dettes; qu'elle avoit une fille d'environ seize ans, qui achevoit son malheur par la tendresse qu'elles avoient l'une pour l'autre, et l'impossibilité oij elle étoit de la faire subsister. Cette femme s'arrêta là; les larmes qu'elle avoit Confessions du comte de ***. 17
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tâché de suspendre sortirent avec plus d'abondance et lui coupèrent la voix. Je me sentois ému; son discours, son état, sa physionomie, m'intéressoient. Je fis cependant effort sur moi-même pour lui cacher mon trouble, pour calmer le sien et l'engager à continuer. Je lui demandai ce qu'elle désiroit que je fisse pour elle. « On m'a assuré, me répondit-elle avec un trouble nouveau, et qui paroissoit encore augmenter à chaque instant, qu'il y avoit des personnes riches qui vouloient bien avoir soin de filles qui n'ont d'autre ressource que la charité : je viens implorer la vôtre. Je sens bien, poursuivit-elle toujours en pleurant, à quelle reconnoissance j'engage ma malheureuse fille; mais je ne puis me résoudre à la voir mourir accablée par la misère. » Ces dernières paroles furent celles qui lui coûtèrent le plus, à peine les put-elle articuler. La honte lui fit baisser les yeux, je sentis que j'en étois autant l'objei qu'elle-même. Elle rougissoit à la fois d"un discours humiliant pour elle, et que la nature, qui se révoltoit, lui faisoit sans doute trouver offensant pour moi. Je pénétrai toute son âme, ses sentimens passèrent dans mon cœur; j'essayai de la consoler, et, comme je ne me trouvois pas moi-même tranquille, je lui donnai l'argent que j'avois sur moi et je la renvoyai pour respirer en liberté. Que le malheur rend reconnoissant 1 j'eus toutes les peines du
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monde à me dérober à l'excès de ses remerciemens. Lorsqu'elle fut sortie, je fis réflexion sur son état, sur les combats que son cœur avoit dû essuyer avant de faire cette démarche, et combien notre vertu dépend de notre situation.
Je vécus ce jour-là comme à mon ordinaire, c'est-à-dire que je me trouvai avec les mêmes personnes et dans les mêmes plaisirs; mais je fus toujours traversé par des distractions. L'impression que cette infortunée avoit faite sur mon âme ne nie laissoit pas tranquille. Je me retirai chez moi toujours occupé de cette image.
Le lendemain matin, on m'annonça la même personne; j'ignorois ce qui pouvoit la ramener : j'ordonnai qu'on la fît entrer. Elle entra suivie d'une jeune fille que je jugeai être la sienne, et qui l'étoit en effet. J'étois encore au lit. Elles s'avancèrent l'une et l'autre auprès de moi. La mère me fit encore les remerciemens les plus humbles de ce que je lui avois donné la veille. La fille, qui gardoit le silence7 joignoit seulement aux discours de sa mère l'air le plus soumis. J'eus le temps de l'examiner. Je n'ai jamais rien vu de si aimable; la surprise qu'elle me causa m'empêcha d'imposer silence à la mère. Je la laissois parler sans songer à ce qu'elle me disoit, tant j'étois frappé de la beauté de sa fille. La candeur, la vertu, l'innocence, étoient peintes sur son vi
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On ne voit point de ces physionomies-là dans le monde. Les traits les plus réguliers et les plus séduisans ne peidoient rien de leur éclat, malgré l'abattement et la pâleur qui dévoient naturellement les éteindre. Elle n'avoit pas la force de se soutenir; elle n'osoit me regarder et ne respiroit que par de profonds soupirs. Je lui dis d'approcher, elle le fit en tremblant; sa frayeur me parut extrême. « Que craignez-vous, lui dis-je. Mademoiselle ? vous est-il arrivé quelque nouveau malheur ? quelle raison vous a fait venir ici? — Celle de vous marquer notre reconnoissance, réponditelle en hésitant. — Vous en avez plus, lui dis-je, que ne mérite un simple sentiment d'humanité; il faut que vous ayez d'autres sujets de vous affliger, parlez en assurance; je ne vous demande pour toute reconnoissance que de me faire connoître vos nouveaux besoins. » Au lieu de me répondre, elle jeta les yeux sur sa mère et se mit à pleurer. La mère ne put retenir ses larmes, elle prit sa fille entre ses bras; elles se tenoient l'une et l'autre embrassées; elles se serroient, comme si elles eussent craint d'être séparées pour toujours. Je ne savois que penser d'une douleur aussi immodérée; je crus enfin en pénétrer le motif. « Auriez-vous craint, leur dis-je, que j'osasse abuser de votre malheur? N'est-ce point une idée aussi injurieuse pour moi qui cause votre frayeur? — Hélas!
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Monsieur, reprit la mère, j'ai cru devoir amener Julie pour remercier notre bienfaiteur, nous n'osions l'une et l'autre envisager d'autres motifs. Mais... » Je l'interrompis à l'instant, son embarras ne me fit que trop connoître son idée; je pensai que je devois épargner au malheur de la mère, à la pudeur de la fille et à moi-même une explication plus détaillée. « Ne parlez plus, repris-je, du foible secours que je vous ai donné, vous ne m'en devez point de reconnoissance, et je vous offre tous ceux dont vous pouvez avoir besoin. Prenez des sentimens plus consolans pour vous, plus flatteurs pour moi, et moins injurieux à nous trois. » En leur parlant je vis tout à coup paroître la sérénité sur leur visage, et particulièrement sur celui de la fille, que je considérois avec plus d'attention et de liberté, sitôt que ma présence ne la fit plus rougir; ou plutôt il me parut qu'elle ne sentoit pas des mouvemens moins vifs, mais ils n'étoient ni douloureux ni humilians. Elles tombèrent l'une et l'autre à genoux auprès de mon lit; leurs larmes ne s'arrêtèrent point, le principe seul en étoit changé. Elles parloient ensemble et se confondoient dans leurs remerciemens. Il sembloit que leur cœur ne pût suffire à leur joie : elle éclatoit; elles ne pouvoient l'exprimer, leurs discours étoient sans ordre, elles ne se faisoient entendre que par leurs transports. « Quoi ! di-
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soient-elles, le Ciel nous offre un bienfaiteur dont la générosité pure...! Grand Dieu! que nous sommes heureuses!,., que de grâces!... » Elles me prenoient les mains; Julie me les serroit en les mouillant de larmes. La reconnoissance et la vertu la faisoient me prodiguer des caresses dont sa pudeur auroit été effrayée, si j'eusse osé les hasarder. L'innocence est souvent plus hardie que le vice n'est entreprenant.
Je fus attendri de ce spectacle; mes yeux avoient peine à retenir mes larmes. Je les fis relever et les obligeai de s'asseoir. Je leur imposai enfin silence; je vis combien leur reconnoissance se faisoit violence pour m'obéir.
Je ne pouvois me lasser d'admirer la beauté de Julie. Je l'avouerai cependant, cette figure charmante ne m'inspira pas le moindre désir dont sa vertu eût pu être blessée. Un sentiment de respect pour son malheur et pour sa vertu avoit fermé mon cœur à tous les autres.
Je leur demandai leur situation. Elles m'apprirent en détail ce que la mère m'avoit dit la veille, que son mari avoit un emploi qui les faisoit vivre, et qui étoit toute leur fortune; que, sans cette mort précipitée, Julie alloit épouser un jeune homme dont elle étoit aimée, et qu'elle aimoit. Julie rougit, et, sa mère ayant voulu me faire l'éloge de ce jeune homme, elle renchérit sur elle
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avec tant de vivacité que je jugeai que la mère m'accusoit juste. Je leur demandai si ce jeune homme ne persistoit pas toujours dans les mêmes senlimens, et si leur état n'avoii point changé son cœur. « Oh! mon Dieu! non, reprit Julie; les procédés qu'il a eus avec nous depuis la mort de mon père méritent bien toute mon estime. — Il a partagé avec nous, ajouta la mère, les revenus d'un petit emploi qu'il a; mais je me suis aperçue qu'il s'incommodoit extrêmement sans pouvoir nous fournir le nécessaire, dont je vois qu'il se prive; c'est ce qui nous a obligées de recourir à votre charité. »
Je leur dis de me l'amener le lendemain, et les renvoyai; mais ce ne fut pas sans leur imposer silence sur des remerciemens qu'elles vouloient toujours recommencer.
J'eus ce jour-là l'esprit encore plus occupé que je ne l'avois eu la veille. Je me rappelois sans cesse la beauté de Julie; je songeois qu'elle aimoit, il étoit bien naturel qu'elle fût aimée. L'amour étoit né de l'inclination, fortifié par l'habitude, peut-être même par le malheur, qui unit de plus en plus ceux qui n'ont d'autre ressource que leur cœur. Les bienfaits de ce jeune homme dévoient encore lui attacher sa maîtresse par les liens de la reconnoissance; ses services éloient supérieurs à tous ceux que je pouvois leur rendre; ils me coû-
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toient trop peu, et il avoit sacrifié le nécessaire. Que cet amant me paroissoit heureux! Ces idées m'occupoient continuellement, je le remarquai; j'en fus affligé, ou du moins inquiet. Je craignis qu'il ne se glissât dans mon cœur quelque sentiment jaloux, mais je me rassurai bientôt. Je jugeai que ceux que Julie m'avoit inspirés, quoique tendres, étoient d'une nature bien différente de l'amour. Quelque belle qu'elle fût, quelque goût que j'eusse pour les femmes, son honneur étoit en sûreté avec moi. J'avois cherché toute ma vie à séduire celles qui couroient au-devant de leur défaite; mais j'aurois regardé comme un viol d'abuser de la situation d'une infortunée qui étoit née pour la vertu et que son malheur seul livroit au crime.
Cependant, soit vertu, soit amour-propre, je n'avois été qu'humain; je voulus être généreux. Je résolus de respecter deux amans heureux, de les unir, et de partager leur félicité par le plaisir de la faire, en assurant leur fortune et leur état.
On n'est point vertueux sans fruit. Je n'eus pas plus tôt formé ce dessein que je sentis dans mon âme une douceur que ne donnent point les plaisirs ordinaires.
Julie ne manqua pas de venir le lendemain avec sa mère me présenter son amant : il étoit d'une figure aimable et paroissoit avoir vingt-deux ans.
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Comme Julie l'avoit picvenu que je ne voulois le voir que pour lui rendre service, il me salua avec cette espèce de timidité qu'éprouve tout honnête iiomme quia une grâce à demander ou h recevoir. Je lui demandai quel étoit son emploi; il satisfit pleinement à ma question. Je ne concevois pas, par les détails qu'il me fit, qu'il eût de quoi subsister, bien loin de fournir à la subsistance des autres. Il n'y a que l'amour qui puisse trouver du superflu dans un nécessaire aussi borné. Pendant qu'il me parloit, je remarquai que Julie ne levoit les yeux de dessus lui que pour me regarder avec autant d'attention. Elle craignoit qu'il ne me plût pas, et cherchoit à lire dans mes yeux l'impression qu'il faisoit sur moi. En elîet, je n'eus pas plus tôt témoigné à ce jeune homme que j'étois également satisfait de sa figure et de ses discours que je vis la joie se répandre sur le visage de Julie. Je leur demandai s'ils n'étoient pas toujours dans le dessein de s'épouser. Le jeune homme prit aussitôt la parole. «Mon bonheur, me dit-il, dépendroit sans doute d'être uni avec Julie, si je pouvois la rendre heureuse; je ne désirerois des biens que pour les lui offrir; mais je n'en ai aucun, et je ne me consolerois jamais de faire son malheur. — Si cette crainte, leur dis-je à tous deux, est l'unique obstacle qui s'oppose à votre union, je me charge de votre fortune. » Dans ce moment Julie me fit des
remerciemens si vifs des bontés qu'elle disoit que j'avois déjà eues pour sa mère et pour elle que je vis clairement qu'elle étoit encore plus reconnoissante des offres que je faisois à son amant. Il me dit que les bontés que je lui marquois lui seroient encore plus précieuses si elles pouvoient l'attacher à moi, et qu'il y sacrifieroit son emploi. Tous les trois me firent les mêmes protestations. Je fis mon arrangement sur l'idée qu'ils m'offroient. La plus grande partie de mes biens est en Bretagne, où j'ai des terres considérables. La dissipation où je vivois à Paris ne me permettoit guère de veiller moi-même à mes affaires, et ceux qui en étoient chargés en province s'en acquittoient fort mal. Je leur demandai s'ils n'auroient point de peine à aller vivre dans mes terres, où je leur ferois un parti assez avantageux, et où ils auroient soin de mes affaires.
Le jeune homme m'assura que le lieu le plus heureux pour lui seroit celui où il vivroit avec Julie, et qu'il préféreroit à tous les emplois le bonheur de m'être attaché. Julie et sa mère me firent voir les mêmes sentimens. Peu de jours après, j'unis Julie avec son amant. J'obtins pour eux un emploi assez considérable qu'ils pouvoient exercer sans négliger mes affaires, et je les fis partir pour la Bretagne. Rien ne m'a donné une plus vive image du bonheur parfait que l'union et les
transports de ces jeunes amans. Ils n'ëprouvoient avec leur amour d'autres sentimens que ceux de la reconnoissance, qu'ils s'empressoient de me marquer à l'envi l'un de l'autre. Je n'ai jamais senti dans ma vie de plaisir plus pur que celui d'avoir fait leur bonheur. L'auteur d'un bienfait est celui qui en recueille le fruit le plus doux. Il sembloit que leur état se réfléchît sur moi. Tous les plaisirs des sens n'approchent pas de celui que j'éprouvois. Il faut qu'il y ait dans le cœur un sens particulier et supérieur à tous les autres.
Je n'ai pas eu lieu de me repentir de leur avoir confié mes affaires; mais je leur ai une obligation plus sensible et plus réelle.
Je leur dois en partie le changement qui arriva dès lors dans mon cœur. Leur état m'en fit désirer un pareil. Je trouvai un vide dans mon âme que tous mes faux plaisirs ne pouvoient remplir; leur tumulte m'étourdissoit au lieu de me satisfaire, et je sentis que je ne pouvois être heureux si mon cœur n'étoit véritablement rempli. L'idée de ce bonheur me rendit tous mes autres plaisirs odieux, et, pour me dérober à leur importunité, je résolus d'aller à la campagne chez un de mes amis qui me prioit depuis longtemps de le venir voir dans une terre qu'il avoit à quelques lieues de Paris. '"
J'y trouvai la comtesse de Selve. Elle avoit environ vingt-trois ans et étoit veuve depuis deux.
Elle avoit été sacrifiée à des intérêts de famille en épousant le comte de Selve. C'étoit un homme âgé, et d'un caractère extrêmement dur et jaloux, parce qu'il avoit toujours vécu en assez mauvaise compagnie, où l'on n'apprend pas à estimer les femmes. Comme il sentoit qu'il n'étoit pas aimable, le dépit ne l'avoit rendu que plus insupportable. La jeune comtesse faisoit, malgré sa répugnance, tout ce que la vertu pouvoit en exiger. Elle ne pouvoit pas donner son cœur; mais elle remplissoit ses devoirs, et sa conduite la faisoit respecter, sans la rendre plus heureuse.
Je la connoissois à peine, parce qu'elle vivoit peu dans le monde, et, lorsque le hasard me l'avoit fait rencontrer, son caractère sérieux m'avoit prodigieusement imposé. Les femmes avec lesquelles je vivois communément n'avoient guère de rapport avec M"^e de Selve, qui m'avoit toujours paru trop respectable pour moi. J'étois alors dans des dispositions différentes, et je la vis avec des yeux plus favorables. Sa conversation et le commerce plus familier qu'on a à la campagne me la firent mieux connoître, et toujours à son avantage. Comme elle n'avoit jamais eu de goût pour son mari, elle soutenoit le veuvage avec plus de décence que d'affliction, et rien n'empêchoit son caractère de paroître dans tout son jour.
La comtesse de Selve avoit plus de raison que
d'esprit, puisqu'on a voulu mettre une distinction entre l'un et l'autre, ou plutôt elle avoit l'esprit plus juste que brillant. Ses discours n'avoient rien de ces écarts qui éblouissent dans le premier instant, et qui bientôt après fatiguent. On n'étoit jamais frappé ni étonné de ce qu'elle disoit; mais on l'approuvoit toujours. Elle étoit estimée de toutes les personnes estimables et respectée de celles qui l'étoicnt le moins. Sa figure inspiroit l'amour, son caractère étoit fait pour l'amitié, son estime supposoit la vertu. Enfin la plus belle âme unie au plus beau corps, c'étoit la comtesse de Selve. J'aperçus bientôt tout ce qu'elle étoit, je le sentis encore mieux; j'en devins amoureux sans le prévoir, et je l'aimois avec passion, quand je croyois simplement la respecter.
Je ne fus pas longtemps sans être au fait de mes sentimens. Il y avoit quelques jours que j'étois dans cette maison avec la comtesse, lorsqu'elle donna ordre qu'on tînt son équipage prêt pour retourner à Paris. Cet ordre m'affligea sans savoir pourquoi; mais j'en sentis bientôt le véritable motif, j'avois trop d'expérience de mon cœur pour n'en pas connoître l'état. Je reconnus que j'aimois plus vivement que je n'avois jamais fait. J'étois au désespoir de laisser partir la comtesse sans l'avoir instruite de mes sentimens; heureusement pour moi, le maître de la maison l'engagea à rester en-
core deux jours. Je résolus bien d'en profiter, et de me déclarer avant son départ. Jamais je ne me suis trouvé dans une situation plus embarrassante. Moi, qui avois tant d'habitude des femmes, et qui étois avec elles libre jusqu'à l'indécence, je n'osois presque ouvrir la bouche avec la comtesse. Que les femmes ne se plaignent point des hommes, ils ne sont que ce qu'elles les ont faits. J'eus- plusieurs fois l'occasion de m'expliquer avec Mt^ede Selve; le respect me retint toujours dans le silence. Ne pouvant enfin triompher de ma timidité, je pris le parti de lui faire connoître mes sentimens par ma conduite, sans oser les lui avouer. Je me contentai de lui demander la permission d'aller lui faire ma cour. Il me parut que ma proposition l'embarrassoit. Au lieu de me répondre positivement, elle me dit que sa maison seroit peu de mon goût, que la retraite où elle vivoit ne convenoit guère à un homme aussi répandu que je Tétois. Cette réponse approchoit si fort d'un refus que je ne voulus pas la presser de s'expliquer plus clairement, bien résolu de l'interpréter comme une permission. Je ne lui répondis alors que par ces politesses vagues qui veulent dire tout ce qu'on veut, parce qu'elles ne disent rien.
Mf^e de Selve partit le lendemain. Je ne demeurai pas longtemps après elle, et je ne fus pas plus tôt à Paris que j'allai la voir. Elle en parut
surprise; mais elle me reçut poliment. Je fis ma visite courte; j'en fis plusieurs autres qui ne furent pas plus longues : je craignois de lui être importun avant d'être en possession d'aller librement chez elle. Mes visites devinrent de plus en plus fréquentes; bientôt je ne quittai plus la maison de Mme de Selve; tout autre lieu me déplaisoit. Mes amis , c'est-à-dire mes connoissances ordinaires, me trouvoient emprunté avec eux; ils m'en faisoient la guerre, quand ils me rencontroient, sans me faire cependant aucune violence pour me ramener dans leur société. Voilà ce qu'il y a de commode avec ceux qui ne sont liés que par les plaisirs. Ils se rencontrent avec plus de vivacité qu'ils n'ont d'empressement à se rechercher; ils se prennent sans se choisir, se perdent sans se quitter, jouissent du plaisir de se voir, sans jamais se désirer, et s'oublient parfaitement dans l'absence. Je jouissois donc tranquillement du bonheur de voir M"ie de Selve. Comme elle recevoit fort peu de monde, j'aurois trouvé aisément le moment de lui découvrir mon cœur; mais, soit que cette facilité même m'empêchât de rien précipiter, dans la certitude de la retrouver, soit que le respect qu'elle m'avoit d'abord inspiré m'imposât toujours, je n'osois hasarder cet aveu. J'avois fait ces déclarations à toutes les femmes dont je n'étois pas amoureux, et ce fut dans le moment que je res-
sentis véritablement l'amour que je n'osai plus en prononcer le nom. Je ne disois pas à la vérité à M™e de Selve que je l'aimois, mais toute ma conduite le lui prouvoit; je m'apercevois même que mes sentimens ne lui échappoient pas. Une femme n'en est jamais offensée; mais l'aveu peut lui en déplaire, parce qu'il exige du retour et suppose toujours l'espérance de l'obtenir. J'imaginai que le moyen le plus sûr de réussir auprès d'elle étoit d'essayer de me rendre maître de son cœur avant que d'oser le lui demander. Il y avoit déjà plus d'un mois que je voyois M'^e de Selve sur ce ton-là avec la plus grande assiduité, et j'aurois peut-être tenu encore longtemps la même conduite, si elle ne m'eût elle-même offert l'occasion de me déclarer.
Elle me dit un jour qu'elle étoit surprise qu'un homme aussi dissipé que moi pût demeurer aussi longtemps que je le faisois dans une maison aussi retirée et aussi peu amusante que la sienne. « Cela doit vous faire voir, lui répondis-je, Madame, que la dissipation est moins la marque du plaisir que l'inquiétude d'un homme qui le cherche sans le trouver; et, lorsque j'ai le bonheur de vous faire la cour, je n'en désire point d'autre. — Je ne cherchois pas, reprit M"^^ de Selve, à m'attirer un compliment; mais j'étois réellement étonnée que vous fussiez aussi dissipé qu'on le dit, ou que vous
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fussiez si prodigieusement changé. — C'est à vous, Madame, que je dois, lui dis-je, un changement aussi singulier, c'est vous qui m'avez arraché à tous mes vains plaisirs, c'est avec vous que j'éprouve les plus vifs et les plus purs que j'aie goûtés de ma vie : trop heureux si vous daignez un jour les partager. » Mn^e de Selve voulut m'interrompre; je ne lui en donnai pas le temps. J'avois jusqu'alors gardé un silence contraint. Je ne l'eus pas plus tôt rompu que je me sentis délivré du plus pesant fardeau, et je continuai avec la plus grande vivacité. « Oui, Madame, poursuivis-je, je sens que je vous suis attaché pour ma vie; que tout me seroit insupportable sans vous, et que vous me tenez lieu de tout. Jusqu'ici j'ai été plongé dans les plaisirs, sans avoir véritablement connu l'amour; c'est lui qui m'éclaire, et vous seule pouviez me l'inspirer. » Je ne rapporterai point ici toute la suite du discours que je tins à M"^« de Selve; il suffit de dire qu'il se réduisoit à l'assurer de l'amour le plus violent et lui jurer une constance à toute épreuve.
Je n'eus pas plus tôt fait cet aveu que je redoutai sa réponse. Mi^e de Selve ne me marqua ni plaisir ni colère; mais elle me répondit avec sang-froid : « L'habitude, me dit-elle. Monsieur, où vous êtes de vous livrer au premier goût que vous sentez pour les femmes qwe vous voyez, vous fait croire Confessions du comte de **'. 19
que VOUS êtes amoureux; peut-être même imaginez-vous que ces discours doivent s'adresser à toutes les femmes, et soient un devoir de votre état d'homme du monde. Quoi qu'il en soit, et sans vouloir soupçonner votre sincérité, si vous sentez quelque goût pour moi, je vous conseille de ne vous y pas livrer; vous ne seriez pas heureux d'aimer seul, et je ne voudrois pas risquer de me rendre malheureuse en y répondant. — Eh ! quels malheurs, répliquai-je, envisagez-vous à partager les sentimens d'un honnête homme qui vous aimeroit uniquement ? — Les plus grands, me réponditelle, qui puissent arriver à une femme raisonnable. L'honnête homme dont vous parlez, et tel qu'on l'entend, est encore bien éloigné d'un amant parfait; et celui dont la probité est la plus reconnue n'est peut-être jamais sans reproche ni sans tache aux yeux d'une femme, je ne dis pas éclairée, mais sensible. Elle est souvent réduite à gémir en secret, son amant est irrépréhensible dans le public, elle n'en est que plus malheureuse. » M^e de Selve s' apercevant que j'allois l'interrompre pour la rassurer sur ses craintes : « Il est inutile, ajouta-t-elle, d'entrer dans une plus grande discussion à ce sujet, ni d'entreprendre de détruire mes idées sur des dangers où je serois résolue de ne pas m'exposer, quand j'aurois même à combattre mon cœur, qui heureusement est tranquille. Cependant,
comme je n'ai aucun sujet de me plaindre de vous, que votre caractère me paroît estimable, je veux bien vous accorder mon amitié, et je serai plus flattée de la vôtre que d'un sentiment aussi aveugle que l'amour. »
Je fus si frappé de la sagesse de ce discours qu'il augmenta encore mon estime pour M"^^ de Selve, et par conséquent mon amour. Quand cette passion est une fois entrée dans le cœur, notre âme ne reçoit plus d'autres sentimens qui ne servent encore à fortifier l'amour. Je me trouvois fort soulagé de m'étre déclaré, et trop heureux d'obtenir le retour que m'offroit Mf"e de Selve; ce n'étoit que de l'amitié, mais celle d'une femme aimable et jeune inspire un sentiment si tendre et si délicieux que ma reconnoissance étoit celle d'un amant.
Je n'osai combattre les raisons de M"^^ de Selve; quand on les aperçoit, comme elle faisoit, on sait les soutenir, et la contradiction peut affermir dans un sentiment ; mais je me proposois de faire naître dans la suite des discours sur cette matière. Une femme qui parle souvent des dangers de l'amour s'aguerrit sur les risques et se familiarise avec la passion; c'est toujours parl'er de l'amour, et l'on n'en parle guère impunément.
Je ne manquois pas un jour d'aller chez M^^e de Selve; mes visites ne pouvoient pas devenir plus
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fréquentes, mais elles furent encore plus longues qu'à l'ordinaire. J'y passois ma vie, sans oser lui demander du retour; je lui parlois de ma passion : l'aveu que j'en avois fait m'autorisoit. Je lui disois que le refus des sentimens que je lui demandois ne pouvoit pas changer les miens, et, puisque je ne pouvois prétendre qu'à son amitié, je la conjurois de m'accorder la plus tendre. Elle m'en assuroit, je me hasardai alors à lui baiser la main. Les caresses de l'amitié peuvent échauffer le cœur et faire naître l'amour. Séduite par le prétexte d'un attachement pur, M"^e de Selve y résistoit foiblement. Je l'accoutumai insensiblement à m'entendre parler de ma passion, et j'attendois que le temps et ma constance lui fissent naître les sentimens que je désirois, ou plutôt que je pusse en obtenir l'aveu, car je m'apercevois que je faisois chaque jour de nouveaux progrès dans son cœur. L'amour qui ne révolte pas d'abord devient bientôt contagieux.
Je passai trois mois avec elle sur ce ton -là; j'étois étonné de ma constance, toute autre femme ne m'avoit jamais retenu si longtemps, ni en me rendant heureux, ni en me tenant rigueur. Comme il n'y avoit que les sens qui jusqu'alors m'eussent attaché aux femmes, le succès me refroidissoit bientôt, et la sévérité me rebutoit, au lieu que l'amour et l'estime m'avoient fixé auprès de Mnie de Selve. Je n'étois occupé que du désir de
lui plaire; elle m'y paroissoit sensible, et il ne me manquoit plus que d'obtenir cet aveu qui établit plus les droits d'un amant que toutes les bontés qu'on lui marque,
M'T'e de Selve m'avouoitque mon caractère, qui l'avoit d'abord effrayée, lui convenoit parfaitement, et que j'aurois été le seul homme pour qui elle eût eu du penchant, si elle n'eût été en garde contre l'amour. Je faisois naître souvent ces conversations. Je voulus lui parler du comte de Selve son mari, afin d'en prendre occasion de lui faire sentir la différence qu'il y a de se livrer aux transports d'un amant tendre et passionné, ou d'être asservie aux bizarreries d'un mari odieux. M^ie Je Selve convenoit de bonne foi avec moi qu'elle n'avoit jamais eu d'amour pour son mari, que la disproportion d'âge et d'humeurs ne le permettoit pas; mais à peine avouoit-elle qu'elle n'avoit pas été parfaitement heureuse; et, comme j'insistois sur les tourmens qu'elle avoit éprouvés de la jalousie du comte de Selve, elle me répondit simplement qu'une femme raisonnable ne devoit jamais faire d'éclat à ce sujet; que c'étoit à elle à guérir la jalousie par sa conduite, et même à la pardonner en faveur de l'amour qui en est le principe. Enfin M^^ de Selve ne prononça jamais un mot dont la mémoire de son mari pût être offensée. Tout ce qui ajoutoit à mon respect pour M"^^ de Selve
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augmentoit aussi mon amour. J'étois presque sûr que l'amitié qu'elle disoit avoir pour moi n'étoit plus qu'un prétexte pour couvrir l'amour que j'étois assez heureux pour lui avoir inspiré. Je me hasardai enfin d'en obtenir l'aveu.
Un jour que, par ses discours et sa confiance, elle me donnoit les marques de la plus tendre amitié : « Pardonnez-moi, lui dis-je, Madame, ma témérité; je ne puis plus douter que vous n'ayez pour moi des sentimens plus vifs que ceux de l'amitié : accordez-m'en l'aveu, il ne servira qu'à m'attacher encore plus inviolablement. » M^^^ de Selve parut interdite, et soupira au lieu de me répondre. Je ne voulus pas lui donner le temps de se remettre; je crus devoir profiter de l'instant. Je la pressai de nouveau; je me jetai à ses genoux, et lui fis les protestations les plus vives. « Je crains bien, me dit-elle, de vous avoir plus instruit de mes sentimens par ma conduite avec vous que toutes les paroles que vous exigez ne le pourroient faire. Je ne cherche point à vous cacher mon âme. J'ai senti pour vous l'intérêt le plus tendre avant que je m'en fusse aperçue. Je ne suis plus en état de combattre un penchant qui m'a entraînée; peut-être même n'en aurois-je ni la force ni la volonté. Vous voyez jusqu'où va ma confiance; puissiez-vous ne m'en pas faire repentir! » Je fus si charmé d'entendre ce que j'avois si ardemment
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désiré que je lis éclater ma reconnoissance par les transports les plus vifs. Je la rassurai sur ses craintes, et lui jurai une constance éternelle. J'étois libre de disposer de ma mgin ; je la lui offris pour garant de ma sincérité. « Ce ne seroit pas, me dit-elle, les sermens ni les lois qui pourroient me répondre de votre fidélité. Ma félicité ne dépendroit pas de vous être attachée par des nœuds qui ne sont indissolubles que parce qu'ils sont forcés; ce n'est que votre cœur qui peut me satisfaire. Je ne refuse cependant pas l'offre que vous me faites; nos états se conviennent, et je voudrois imaginer des nœuds nouveaux pour m'unir encore plus étroitement avec vous. Mais, quoique je sois maîtresse de ma conduite, je ne la suis pas par mon âge de disposer librement de ma main. Ceux à qui la loi donne encore quelque autorité sur moi à cet égard ont d'autres vues intéressées qui nous feroient peut-être essu yer quelques contradictions de leur part. Je puis vous assurer que je rendrai leurs desseins inutiles; mais il faut que nous différions encore quelque temps. Il ne convient ni à vous ni à moi de prendre devant le public que des engagemens absolument libres de tous obstacles. Jusque-là j'aurai le temps d'éprouver votre cœur, et notre union n'en aura que plus de charmes pour nous. »
J'approuvai le parti que M"ie de Selve me pro<-
posoit; je consentis à tout ce qu'elle voulut. Quelques désirs que j'eusse de la posséder, je n'avois d'autre volonté que la sienne. Je vivois avec elle dans cette espérance, et, quoi que je désirasse encore, j'étois dans une situation des plus heureuses que j'aie éprouvées de ma vie.
Je goûtois avec M^e de Selve tous les charmes d'un amour pur; c'est l'état le plus heureux des amans. Ce genre de vie étoit bien nouveau pour moi ; j'étois accoutumé à moins d'estime et plus de liberté. Je voulois quelquefois tenter de faire approuver à M'""^ de Selve mes anciennes habitudes avec les femmes. Je lui disois que lorsqu'on avoit donné son cœur, on ne devoit pas refuser à un amant des faveurs dont le prix est moins précieux, quoique le plaisir en soit plus vif. Je lui présentois mes raisons sous toutes les faces possibles, et je lui débitois enfin ces maximes et tous ces lieux communs que j'avois autrefois employés avec succès avec tant de femmes. Ces raisonnemens m'étoient alors inutiles, parce que M^e de Selve ne se conduisoit pas sur les mêmes principes que celles que j'avois rencontrées.
Elle me répondoit sans s'émouvoir, quelquefois même en plaisantant, que cet usage, tout ridicule qu'il me paroissoit, décidoit de l'honneur, et même du bonheur d'une femme; que son cœur m'étoit aussi favorable que le préjugé m'étoit contraire,
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quoique les hommes semblassent même l'approuver, puisqu'on ne les voyoit pas rester attachés à une femme qui leur avoit sacrifié ces mêmes préjugés. Je me sentois forcé d'approuver des raisons qui me déplaisoient infiniment, mais il falloit bien me soumettre aux idées de Nl^^ deSelve, puisque je ne pouvois pas lui faire adopter les miennes, qui, sans doute, n'étoient pas les plus justes. Les amans scroient trop heureux que leurs désirs fussent entretenus par des obstacles continuels; il n'est pas moins essentiel, pour le bonheur, de conserver des désirs que de les satisfaire.
Nous vivions dans un commerce délicieux, lorsqu'il se répandit un bruit de guerre. Il fallut que je songeasse à joindre mon régiment. Je sentis tout ce qu'il m'en alloit coûter pour me séparer de Mn^e cle Selve; mais rien n'approche de la douleur que lui causa cette nouvelle. En préparant mon départ, je n'osois pas lui en parler, de peur de l'affliger encore ; mais je ne pouvois pas m'empêcher d'y paroître sensible. Elle le remarqua, et me dit que son état étoit bien différent du mien; que je n'avois que les inquiétudes ordinaires de l'absence, au lieu qu'elle alloit être dans les alarmes les plus cruelles. Elle ne m'en dit pas davantage, mais son silence et ses larmes m'en dirent plus qu'elle n'auroit pu faire. Je n'ai jamais vu de douleur plus vive; j'en fus pénétré. Après avoir inuti-
lement essayé de la consoler, je me retirai pour me livrer moi-même librement à ma douleur. Je réfléchis sur l'honneur chimérique auquel j'immolois le bonheur de ma vie. Ces idées m'agitèrent longtemps. Je fus tenté de tout abandonner, et de m'inquiéter peu des discours qu'on pourroit tenir, pourvu que je fusse heureux. Je rougissois bientôt d'écouter des sentimens si peu dignes de ma naissance et de ma profession. Je passai toute la nuit dans Cv^^s agitations.
Je retournai le lendemain comme à mon ordinaire chez M^^^ de Selve. Je la trouvai aussi affligée et plus abattue que la veille. J'aurois triomphé de ma douleur, mais je ne pouvois pas supporter la sienne. J'oubliai tous les sentimens d'honneur qui m'avoient soutenu jusque-là; ils me parurent une barbarie, et je résolus de les sacrifier à la tranquillité de M™e de Selve. Je me jetai à ses genoux; je lui dis que je ne pouvois pas résister à ses larmes; que, pour les faire cesser, j'allois abandonner le service, trop content de ne vivre que pour elle. Je ne doutois point que ce discours ne rétablît le calme dans son âme. M^^ de Selve me regarda quelque temps sans rien dire, et, m'embrassant tout à coup avec transport, ce qu'elle n'avoit jamais fait : « Je sens, me dit-elle, combien il vous en coûte pour me faire le sacrifice que vous m'offrez; mais j'en serois indigne, si j'étois
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capable de l'accepter. Oui, ajouta-t-elle, je suis trop contente du pouvoir que l'amour me donne sur vous; je vous rends à votre cœur; je vous rends à vos devoirs, et c'est vous rendre à vousmême. » Je fus si transporté d'admiration que je lui aurois fait par reconnoissance ce sacrifice que je ne lui avois offert que par compassion pour la douleur qu'elle m^avoit fait voir. Je lui dis tout ce que l'amour et le respect m'inspirèrent ; je l'assurai qu'elle étoit maîtresse absolue de mon sort et de ma conduite. Je ne pouvois pas avoir un meilleur guide qu'un esprit aussi juste et un caractère auSii respectable.
Dès ce moment M^^e de Selve me parut plus tranquille, ou plutôt je m'aperçus qu'elle dissimuloit sa sensibilité pour ne pas trop exciter la mienne. Elle me dit qu'un homme de ma naissance n'avoit point d'autre parti à prendre et à suivre que celui des armes, que c'étoit l'unique profession de la noblesse françoise comme elle en étoit l'origine, et qu'une femme qui oseroit inspirer d'autres sentimens à son amant n'étoit digne que de servir à ses plaisirs, et non pas de remplir son cœur. Enfin, aussitôt qu'il fut question de mon devoir, la tendre M"^e de Selve disparut ; je trouvai en elle l'ami le plus sûr et le plus ferme. Quelque cruelle que l'absence dût être pour notre amour, j'élois charmé de trouver des sentimens si
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généreux; ma passion en devint encore plus vive. M"^^ de Selve, comme je viens de le dire, m'avoit embrassé dans son premier transport; cette faveur m'enhardit à en exiger d'autres, et, quoique je ne dusse qu'à une espèce d'importunité les caresses qu'elle me souffroit, je croyois m'apercevoir que la pudeur s'y opposoit plus que tout autre motif. Je la pressai d'achever mon bonheur; elle me conjura de ne rien exiger d'elle qui fût contraire à ses devoirs. Elle me dit que son cœur, dont j'étois sûr, devoit me suffire, et que je lui étois trop cher pour qu'elle risquât de me perdre. Je vis que mes empressemens l'affiigeoient; je n'insistai pas davantage, et je la quittai après en avoir reçu toutes les assurances de l'amour le plus tendre.
Le temps qui me restoit jusqu'au départ m'étoit trop précieux pour ne le pas donner tout entier à Mme de Selve. Je passois tous les jours avec elle; nos entretiens ne rouloient que sur notre amour, la rigueur des devoirs et la nécessité de les remplir. Je trouvois toujours en Mi^- de Selve la même tendresse et les mêmes charmes. Bien loin que je pusse rester dans la réserve qu'elle exigeoit, je sentois que mes désirs s'enflammoient de plus en plus. Je recommençai à la presser; je lui jurai que mon cœur lui étoit trop inviolablement attaché; qu'elle étoit devenue trop néces-
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sairo au bonheur de ma vie, à ma propre existence, pour qu'elle dut craindre mon inconstance. Elle voulut me rappeler h mon respect pour elle; mon amour étoit trop violent pour être retenu. Je priai, je pressai; à la vivacité des sollicitations et aux sermens je joignis les entreprises, je l'embrassai. Elle étoit émue, elle soupiroit : je ne trouvai plus qu'une foible résistance, et je devins le plus heureux des hommes. Pour concevoir mon bonheur, il faut avoir éprouvé les mêmes désirs. Quoique j'eusse passé ma vie avec des femmes, ce plaisir fut nouveau pour moi; c'est l'amc-ir seul qni en fait le prix. Je ne sentis point sur der au feu des désirs ce dégoût humiliant pour les amans vulgaires. Mon âme jouissoit toujours.
Attaché par l'amour, fixé par le plaisir, je trouvois M^e (Je Selve encore plus belle; je l'accablois de baisers : sa bouche, ses yeux, toute sa personne étoit l'objet de mes caresses et la source de mes transports; une ivresse voluptueuse étoit répandue dans tous mes sens. A peine fut-elle un peu calmée que je remarquai que Mf^e Je Selve n'osoit me regarder; elle laissoit même couler des larmes. Sa douleur passa dans mon âme, j'étois fait pour avoir tous ses sentimens. Je me regardai comme criminel. Je craignis de lui être devenu odieux ; je la conjurai de ne me point haïr. « Hélas ! me répondit-elle, seroit-il en mon pouvoir de
vous haïr? Mais je sens que je vous perdrai! Eh! puis-je me le pardonner? » Je n'oubliai rien pour dissiper ses craintes, que je trouvois injurieuses pour moi; je l'assurai d'une constance inviolable. Je lui jurai qu'aussitôt qu'elle voudroit me donner la main, nous serrerions par le sceau de la loi et de la foi publique les nœuds formés par l'amour. La vivacité de mes caresses appuyoit messermens. Mme de Selve se calma et me dit, en m'embrassant tendrement, qu'elle ne se reprocheroit jamais d'avoir tout sacrifié à mes désirs tant qu'elle seroit sûre de mon cœur, dont la fidélité ou l'inconstance la rendroit la plus heureuse ou la plus malheureuse des femmes. Mes sermens, mes transports et l'amour dissipèrent toutes ses craintes; j'obtins mon pardon et nous le scellâmes par les mêmes caresses qui un moment auparavant m'avoient rendu criminel, et qui deviennent également innocentes et délicieuses quand deux amans les partagent. État heureux où les désirs satisfaits renaissent d'eux-mêmes! Je passai encore quelques jours avec M^e de Selve dans des plaisirs inexprimables. Il fallut enfin partir, et notre séparation fut d'autant plus cruelle que nous étions plus heureux.
Le bruit de guerre qui s'étoit répandu ne servit qu'à rendre la paix plus assurée, et la campagne se borna à un camp de paix.
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Je revins à Paris plus amoureux que je n'en étois parti, et dans la résolution de presser mon mariage avec M'"^ de Selve. Attaché par l'amour, le plaisir et la reconnoissance, j'aurois voulu imaginer de nouveaux liens pour m'unir plus étroitement avec elle. Nous nous revîmes avec des transports qui ne se peuvent comprendre que par ceux qui les ont éprouvés. Je passai un an dans une ivresse de plaisirs; l'amour en étoit la source, et ils ajoutoient encore à l'amour. Je ne voyois que M'"^ de Selve; j'étois tout pour elle, et sans elle tout étoit étranger pour moi. Pourquoi faut-il qu'un état aussi délicieux puisse finir? Ce n'est point une jeunesse inaltérable que je désirerois; elle est souvent elle-même l'occasion de l'inconstance. Je n'aspire point à changer la condition humaine; mais nos cœurs devroient être plus parfaits, la jouissance des âmes devroit être éternelle.
Les principes de mon bonheur étoient toujours les mêmes, et cependant il s'altéra, puisque je commençai à le moins sentir. Les plaisirs qui m'avoient entraîné autrefois avec tant de violence m'étoient devenus odieux quand ils m'arrachoient d'auprès de M^^e de Selve. Insensiblement je les envisageai avec moins de dégoût; ils me parurent nécessaires pour empêcher la langueur de se glisser dans le commerce de deux amans. La constance n'est pas loin de s'altérer quand on la veut réduire
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en principes. Si je ne cherchai pas mes anciens amis de plaisirs, qui s'étoient dispersés, je crus du moins devoir vivre en société. Paris en est plein; on n'est pas obligé de les rechercher : il suffit de ne les pas fuir. J'allai chez M^^ de Selve un peu moins assidûment, c'est-à-dire que je n'y allois pas tous les jours, ou du moins je faisois mes visites un peu moins longues, ce qui suppose qu'elles commençoient à me le paroître. Le goût que j'avois eu autrefois pour les spectacles, et que M"^e de Selve avoit suspendu, parce qu'elle y alloit peu et que je ne pouvois vivre qu'aux lieux où elle étoit, se réveilla chez moi, et j'y retournai. J'y trouvois ordinairement quelques-uns de mes amis qui m'emmenoient souper avec eux.
La première fois que je manquai de revenir chez M'iie de Selve, où je soupois toujours, elle en fut extrêmement inquiète; elle craignit qu'il ne me fût arrivé quelque accident. Dès le lendemain matin, elle envoya savoir de mes nouvelles. J'allai aussitôt la voir; elle me fît de tendres reproches. Il ne me sembloit pas que je les eusse mérités; cependant j'en fus embarrassé, et je rougis. Il faut qu'il y ait en nous-mêmes un sentiment plus pénétrant que l'esprit même, et qui nous absout ou nous condamne avec l'équité la plus éclairée. Il y a, si j'ose dire, une sagacité du cœur qui est la mesure de notre sensibilité.
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Quelques jours après je fus encore engagé dans un souper. Les premiers reproches que m'avoit faits M"ie de Selve m'inquiétoient en l'abordant; j'en craignois de nouveaux, et je me trouvai fort soulagé de ce qu'elle ne m'en fit point. Cependant mes absences devinrent plus fréquentes, mais je ne manquois jamais d'aller souper avec elle que je n'en sentisse quelques remords, et on ne les sent point sans les mériter; quand on s'examine bien scrupuleusement, on en trouve les motifs. En elTet, M™e de Selve étoit presque toujours seule. Comme je lui avois marqué que je ne trouvois rien de si odieux que ces visites qui contraignent les caresses et les épanchemens des amans, elle s'étoit défaite insensiblement du peu de monde qu'elle voyoit avant de me connoître. Je devois donc partager une solitude où elle ne s'étoit réduite que pour me plaire. Après les premiers reproches que M^e de Selve me fit avec douceur, elle ne m'en fit plus aucun; mais je remarquois qu'elle avoit l'esprit moins libre et l'humeur un peu mélancolique. Je lui en demandais quelquefois la raison : elle me répondoit toujours qu'elle n'avoit rien, et, comme j'insistois en lui demandant si elle avoit quelque sujet de se plaindre de moi, elle m'assuroit qu'elle étoit parfaitement contente, et me faisoit toutes les caresses capables de me détromper. Rassuré, ou plutôt
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m'abusant moi-même sur mon innocence, je me livrai de plus en plus à la dissipation. J'étois cependant inquiet de voir M'^^ de Selve plus sérieuse avec moi sans être moins tendre; je me le reprochois, cela m'affligeoit, et, quoiqu'elle ne me contraignît en rien, je me trouvois gêné, parce que j'avois des remords. L'habitude de les mériter les fait bientôt perdre. La facilité, ou plutôt la bonté de M"^e de Selve y contribuoit. Lorsque j'avois été quelques jours sans la voir, je voulois lui alléguer des excuses; elle me les épargnoit, et me faisoit entendre qu'elle étoit charmée que je m'amusasse, qu'un homme ne peut pas rester dans une solitude continuelle, qui convient mieux à l'état d'une femme, et quelque désir qu'elle eût d'être toujours avec moi, mon plaisir, disoit-elle, la consoloit de tout. Ces sentimens m'étoient d'autant plus agréables qu'ils me mettoient à l'aise. Mnie de Selve m'en devenoit plus chère, et non pas plus nécessaire. Nous chérissons machinalement ceux qui nous épargnent des torts, et encore plus ceux qui les excusent. Quelque complaisance qu'elle eût pour mes goûts, je ne pouvois pas me dissimuler le plaisir que lui causoit ma présence. Je formois quelquefois le dessein de passer plusieurs jours avec elle, et de faire par reconnoissance ce que je faisois autrefois avec tant d'ardeur, et ce qu'il m'eût été impossible de ne
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pas faire. Le temps qu'on ne donne qu'au devoir paroît toujours fort long. L'ennui me gagnoit involontairement. Il sembloit que M"ie Je Selve s'en aperçût avant moi. Elle étoit la première à m'engager à la quitter pour chercher des plaisirs plus vifs; elle ne me le disoit pas, mais elle m'en fournissoit les prétextes, que je n'eusse peut-être pas imaginés, et que je désirois. J'admirois alors combien elle étoit aveugle sur mes torts avec tant de pénétration à prévenir mes désirs.
J'aimois uniquement M"ie de Selve; elle n'avoit point de rivale. J'imaginai que rien ne manqueroit à mon cœur, et que notre commerce deviendroit aussi vif que jamais, si elle vivoit en société. Je le lui proposai, elle y consentit; elle n'avoit jamais d'autre volonté que la mienne. Nous vécûmes quelque temps sur ce ton-là; j'y trouvois plus d'agrémens. Les amans qui ont usé le premier feu de la passion sont charmés qu'on coupe la longueur du tête-à-tête. Si mes plaisirs n'étoient pas aussi vifs qu'ils l'avoient été, du moins je n'en désirois point d'autres.
Cette tranquillité ne fut pas longue; je n'étois qu'inconstant, je devins infidèle. Il y a des femmes qui, en faisant des agaceries, n'ont d'autre objet que d'engager un amant; quelquefois c'est une simple habitude de coquetterie. Il y en a d'autres qui seroient insensibles au plaisir de s'at-
tacher à un homme, si elles ne l'arrachoient à une maîtresse. J'en trouvai une de ce caractère, et malheureusement elle me plut. Ma liaison avec Mme de Selve étoit connue; un commerce peut être secret, mais il n*j en a point d'ignoré. Mme Dorsigny résolut de devenir la rivale de Mme de Selve, et n'y réussit que trop.
C'étoit une petite figure de fantaisie, vive, étourdie, parlant un moment avant de penser, et ne réfléchissant jamais. Sa jeunesse, jointe à une habitude de plaisir et de coquetterie, lui tenoit lieu d'esprit, et suppléoit souvent à l'usage du monde. Je ne lui donnai assurément aucune préférence sur Mme de Selve, à qui elle étoit inférieure de tout point; elle n'avoit pour elle que la nouveauté. Mon cœur fut toujours à Mme de Selve; mais je résolus de m'amuser avec Mme Dorsigny : elle ne méritoit pas autre chose, et ne paroissoit pas exiger davantage.
Elle avoit pour mari un homme riche qui tenoit une fort bonne maison et ne s'embarrassoit guère de la conduite de sa femme, pourvu qu'elle lui attirât compagnie chez lui. Ces maisons-là n''en manquent point, bonne ou mauvaise. J'y avois été mené par un de mes amis qui n'avoit pas d'autre droit de m'y présenter que d'y avoir été mené lui-même depuis huit jours. J'y soupai plusieurs fois. La vivacité de Mme Dorsigny m'amusa; elle
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me parut propre à me délasser du sérieux où je vivois avec M"^^ de Selve. Les véritables passions et le vrai bonheur s'accommodent mieux du caractère de M"^e de Selve; mais un simple commerce de galanterie veut plus d'enjouement.
La petite M^e Dorsigny, cjui avoit entendu parler de ma liaison avec M^^e de Selve, me parla d'elle comme les femmes parlent les unes des autres, c'est-à-dire qu'elle fit l'éloge de sa figure et de son esprit avec tous les mais et les s/ qui sont d'usage en pareilles occasions. J'y répondis comme je le devois. Je rendis justice à M^^ de Selve, en ajoutant qu'il n'y avoit jamais eu entre elle et moi qu'une liaison d'amitié : c'étoit assez dire que j'en pouvois avoir une autre. Cet entretien me servit de déclaration; sans amour j'ofîrois mon cœur à Mme Dorsigny, et elle le reçut de même.
Elle crut avoir effacé de mon âme M^^ de Selve; pour moi, je savois bien que je ne faisois que remplacer quelqu'un dont le temps étoit fini. Je fus aussitôt reconnu dans la société pour l'amant en titre, c'est-à-dire pour le maître de la maison.
Je jouissois de toutes les prérogatives de ma nouvelle dignité, dont les importunités font partie. Je pouvois à la vérité amener chez M"^e Dorsigny toutes les personnes qui me plaisoient; mais il falloit aussi que je fusse à la tête de toutes les par-
ties, qui n étoient pas toujours aussi amusantes que bruyantes.
Il n'étoit pas possible que je fusse entraîné par ce torrent et que je pusse conserver encore auprès de M"!- de Selve une assiduité décente. J'en étois affligé. Je ne l'aimois pas avec la même vivacité que j'avois fait; "mais enfin je n'aimois qu'elle: elle étoit encore plus nécessaire à mon cœur que Mme Dorsigny à ma dissipation. L'état le plus incommode pour un honnête homme est de ne pouvoir pas accorder son cœur avec sa conduite. Ma peine augmentoit encore lorsque j'étois auprès de Mi^e de Selve. Je la trouvois quelquefois dans un abattement qui pénétroit mon âme. Elle recevoit mes caresses, mais elle ne m'en faisoit plus. Je ne remarquois point que son cœur fût refroidi pour moi; il sembloit seulement qu'elle craignît de m'être importune. Quand je l'avois quittée, son image me suivoit et empoisonnoit tous mes plaisirs. Je fus prêt cent fois de revenir pour toujours auprès d'elle; mon état y pouvoit être languissant, mais du moins il auroit été sans remords. Ce qui achevoit de m'inquiéter étoit la crainte que M^^ de Selve ne vînt à être instruite de mon intrigue avec M"^^ Dorsigny, que je croyois aimer; le plaisir imite un peu l'amour.
Ce n'est pas que je ne rendisse une justice exacte à l'une et à l'autre; mon esprit étoit plus
juste que mon cœur. Je m'ainusois avec MmeDorsigny, mais je n'avois nulle confiance en elle; au lieu qu'il n'anivoit rien dans ma fortune et mon état que je n'allasse sur-le-champ en rendre compte à M"ie de Selve, et lui demander ses conseils. Je la retrouvois toujours la même, tendre, sage, éclairée ; je n'en étois pas digne. Dans ces occasions, mon amour se ranimoit avec vivacité; mais il retomboit bientôt dans la langueur. Les feux de l'amour, une fois amortis, ne produisent plus d'embrasemens. Je crus que, pour avoir la tranquillité avec moi-même, je devois rendre plus rares mes visites chez Mn^e de Selve, et devenir plus criminel pour perdre mes remords. Mes visites peu fréquentes n'étoient donc plus qu'un devoir que je remplissois avec contrainte.
Cependant M^^ de Selve étoit en état d'accepter ma main, mais je n'avois plus l'empressement delà lui offrir. Je ne doutois point qu'elle ne me rappelât une parole dont son honneur dépendoit, et j'en redoutois le moment. Elle ne m'en disoit pas un mot; elle attendoit sans doute que la proposition vînt de ma part. Je profitois de sa délicatesse pour n'en point avoir, et j'écartois tout ce qui pouvoit lui en rappeler l'idée. M"^^ de Selve ne me faisoit pas même le moindre reproche sur mes absences.
D'un autre côté, M^^ Dorsigny, plus vaine que
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jalouse, puisqu'il n'y avoit point de véritable amour entre elle et moi, prétendoit que ma liaison d'amitié avec M^e de Selve lui étoit suspecte; elle me défendoit de la voir, et j'avois la lâcheté de le lui promettre. J'étois dans la situation la plus cruelle. Le bonheur ou le malheur de la vie dépend plus de ces petits intérêts, frivoles en apparence, que des affaires les plus importantes. Plus de sincérité ou d'équité m'auroit épargné bien des peines.
J'étois dans cet état lorsqu'un de mes parens, qui vivoit ordinairement dans une terre peu distante de Paris, vint solliciter une affaire qu'il avoit à la cour. Je m'y employai assez utilement pour la faire terminer à sa satisfaction. Avant de retourner chez lui, il voulut me donner à souper. J'y allai. Il me dit en entrant, avec un air de contentement, qu'il avoit eu soin de me donner compagnie qui me seroit agréable; qu'une de ses grandes attentions étoit d'assortir les personnes qui se convenoient. Il me débita à ce sujet beaucoup de maximes de savoir-vivre, et il en étoit encore sur les éloges de sa rare prudence, lorsque je vis entrer M^^ Dorsigny. J'en fus charmé, et je trouvois déjà que mon parent, pour un homme qui vivoit à la campagne, avoit des attentions assez délicates; mais ce plaisir ne fut pas de longue durée, car un instant après on annonça M^^ de Selve. Mon
maudit campagnard s'étoit informé des personnes que je voyois le plus fréquemment et n'avoit pas manqué de les prier; et, comme toutes celles qui vivent dans le monde se connoissent toujours assez à Paris pour accepter un souper, il avoit rassemblé huit ou dix personnes.
Je ne me suis jamais trouvé de ma vie dans une situation aussi cruelle. Je ne pouvois pas me dispenser de faire à M'^e de Selve et à Mme Dorsigny un accueil qui convînt à la conduite que je tenois dans le particulier avec l'une et l'autre. La supériorité du rang de M.^^ de Selve sur sa rivale m'autorisoit bien à rendre à la première tous les honneurs de préférence; mais, indépendamment des égards dus à la condition, ceux qui partent du cœur ont un caractère distinctif, et toutes deux avoient droit d'y prétendre. D'ailleurs, la petite Mme Dorsigny ne doutoit nullement que l'amour ne dût régler les rangs, qu'il ne l'emportât chez moi sur tous les usages, et se promettoit bien de triompher aux yeux de sa rivale. Je comptois en vain profiter de son peu d'esprit pour excuser sur la naissance et l'amitié mes attentions pour M^e de Selve. Je m'abusois : toutes les femmes ont de l'esprit dans ces occasions, et sur cette matière la vanité les éclaire, et, qui pis est, les rend injustes. La plus grande difficulté étoit de cacher à Mme de Selve mon intrigue avec Mme Dorsigny. Je ne
devois pas naturellement avoir tant de familiarité avec une femme que je n'avois jamais dit connoître. Il faut convenir que la situation étoit embarrassante; les gens d'esprit la sentiront mieux que les sots.
Je me trouvai à table entre les deux rivales. Il n'y eut point d'agaceries que ne me fît NL^^ Dorsigny; elle outra toutes les libertés que l'usage tolère, et que les femmes raisonnables s'interdisent. M^^ de Selve ne paroissoit seulement pas s'en apercevoir; j'en étois charmé, et la petite Dorsigny en paroissoit piquée, ce qui ne faisoit que la rendre encore plus étourdie. J'étois au supplice, quand, pour m'achever, le maître de la maison me rappela tout haut une promesse vague que je lui avois faite de l'aller voir à sa maison de campagne, et en même temps pria tous ceux qui étoient à table d'être de la partie, voulant, disoit-il, réunir chez lui aussi bonne compagnie. Il s'adressa d'abord à M™e de Selve, qui ne refusa pas absolument, attendant quelle seroit ma réponse. Mme Dorsigny la fît pour moi et approuva fort la proposition. Le voyage fut fixé au surlendemain. J'allai le jour suivant chez Mi^e de Selve, fort embarrassé de ma contenance. Je ne pouvois pas concevoir son aveuglement; il étoit trop grand pour ne m'être plus suspect. Je le regardai comme un effet de sa prudence, et je ne doutois point
qu'elle n'eût réservé pour une explication particulière ce Cju'elle avoit dissimulé en public.
Je ne trouvai pas le moindre changement dans l'accueil qu'elle me fit. Je crus l'avoir absolument trompée, et qu'elle n'avoit pas le plus léger soupçon sur M'"e Dorsigny. Je redoutois la partie de campagne; mais je me rassurai. Je comptai qu'après avoir réussi à l'abuser pendant le souper, cela me seroit aussi facile à la campagne, et je la pressai d'y venir. Elle fit des difficultés qui m'étonnèrent; mais enfin elle y consentit, et nous partîmes le lendemain. Je m'y rendis de mon côté pour éviter de me trouver avec Tune ou l'autre de ces deux rivales.
La campagne se passa comme le souper. J'y fus d'abord contraint, M.^^ de Selve fort sérieuse, et Mme Dorsigny très étourdie. La tranquillité de Mme de Selve me rendit la sécurité. Je la crus assez aveugle pour que je n'eusse pas besoin de garder des ménagemens; le plaisir l'emporta sur l'estime, et je me livrai à toutes les fantaisies de Mme Dorsigny. Elle ne parut pas elle-même faire plus d'attention à Mme de Selve. En me rappelant ma conduite passée, j'ai senti combien il étoit important pour un honnête homme d'être attentif sur l'objet de son attachement : nos vertus ou nos vices en dépendent, avec cette différence que nous nous contentons quelquefois d'estimer les vertus,
au lieu que nous partageons toujours les folies.
Je négligeois extrêmement M^^ de Selve, qui d'un autre côté étoit l'objet des égards et des attentions du reste de la compagnie. Nous gardions si peu de mesure, M^^^ Dorsigny et moi, que les moins clairvoyans auroient pénétré le secret de notre commerce. Mais il éclata enfin aux yeux de celle à qui il m'importoit le plus de le dérober.
Nous nous étions retirés, M^^ Dorsigny et moi, dans un endroit du bois très peu fréquenté, où nous badinions avec une liberté qui n'avoit pas besoin de témoins. Le lieu, l'occasion et le plaisir nous séduisirent; nous le poussâmes aussi loin qu'il pouvait aller, lorsque M^^ de Selve, qui cherchoit la solitude, fut conduite par le hasard dans le lieu même où nous étions. Elle nous trouva dans une situation qui n'étoit pas équivoque. Elle ne nous eut pas plus tôt aperçus qu'elle se retira précipitamment, mais elle ne le put faire sans que nous fussions convaincus que rien ne lui avoit échappé.
On ne sauroit peindre la surprise et la douleur que nous éprouvâmes. Nous restâmes quelque temps immobiles et sans nous parler. J'étois au désespoir d'avoit eu pour témoin de mon infidélité celle même que j'outrageois, qui le méritoit si peu, et que je me flattois d'avoir impunément
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trompée jusque-là. J'avois le cœur déchiré. Mme Dorsigny, qui ne pénétroit pas le fond de mon àme, et qui n'imaginoit pas qu'un homme, qui pour l'ordinaire n'est guidé que par le plaisir et la vanité, pût en pareille occasion avoir des ménagemens pour lui-même, croyoit que le malheur ne tomboit que sur elle. Elle venoit d'être surprise par une femme qu'elle regardoit comme une rivale offensée; d'ailleurs elle connoissoit son sexe, elle en jugeoit par elle-même, et sentoit qu'une femme n'a pas besoin de rivalité pour abuser d'un pareil secret. Elle se désoloit, et me dit qu'elle vouloit partir sur-le-champ pour Paris, sans oser retourner au château.
J'employai toutes les raisons imaginables pour la calmer, quoique j'eusse besoin moi-même d'un pareil secours. Je la rassurai sur la probité de Mi«e de Selve. En effet, je craignois son ressentiment contre moi, mais j'étois sûr de sa discrétion. Je fis comprendre à M^e Dorsigny que notre départ en feroit plus penser que M^^ de Selve n'en pourroit dire.
Nous retournâmes au château avec la crainte et l'abattement de deux criminels. Avant que M"^^ de Selve m'eût formé un cœur nouveau, j'aurois peut-être paru avec un air de triomphe. Il étoit déjà tard; la compagnie étoit rassemblée, et l'on étoit prêt de se mettre à table. M™^ Dorsigny dit
qu'elle se tiouvoit indisposée, et qu'elle avoit besoin de repos. Le maître de la maison crut qu'il étoit de la politesse de la presser de se mettre à table, et, quoiqu'elle eût désiré d'être seule, comme le trouble et la crainte étoient alors les principes de toutes ses actions, elle n'osa le refuser. M'""^ de Selve, qui savoit la cause de l'indisposition de M'^e Dorsigny, n'épargna rien pour la rassurer. Il n'y eut point de prévenances qu'elle ne lui fît, point d'attentions qu'elle ne lui marquât; il n'y avoit que l'excès de ses égards qui pût en déceler les motifs, c'est-à-dire sa compassion généreuse. Ils échappèrent à M^^ Dorsigny. Elle n'avoit ni le cœur assez délicat ni l'esprit assez pénétrant pour démêler des principes de probité si peu communs. Mme Dorsigny se rassura et crut que sa rivale n'avoit rien aperçu, car elle ne supposoit pas qu'une femme, avec tant d'avantages, pût n'en pas abuser. Sa gaieté revint avec sa santé, et avant la fin du souper elle fut aussi vive et aussi étourdie qu'elle eût jamais été. M^^ de Selve étoit charmée que M™e Dorsigny eût pris le change.
J'en jugeai différemment. Tout ce qui portoit le caractère de vertu me faisoit reconnoître Mme de Selve. Elle étoit plus sensible au plaisir de rassurer M^e Dorsigny qu'elle ne l'eût été à sa reconnoissance, que celle-ci n'eût éprouvée qu'aux dépens de son honneur.
SECONDE PARTIE lyS
Je n'osois regarder M"ie cle Selve, et je craignois encore plus de me trouver seul avec elle. Je ne voulois pas tirer M"ie Dorsigny de Terreur où elle étoit, mais je brûlois d'impatience d'être à Paris, où nous revînmes le lendemain.
La conduite que M'"^ de Selve avoit tenue dans cette occasion m'ouvrit les yeux. Je compris que, si elle n'avoit pas eu jusqu'ici les preuves que je venois de lui donner de mon infidélité, elle l'avoit fort soupçonnée. Je vis clairement la cause de son chagrin et de sa réserve avec moi, mais je ne pouvois pas concevoir ce qui avoit pu l'empêcher de rompre. Je ne doutois point qu'elle n'eût voulu avoir des convictions, et je concluois qu'elle ne me reverroit que pour me donner mon congé. J'en étois au désespoir. Je n'avois plus à la vérité pour M"ie de Selve cette vivacité, cette fougue de passion, qui m'avoit d'abord rendu tout autre objet importun ; mais je ne l'en aimois pas moins. Mon amour devenu plus tranquille s'étoit uni à l'amitié la plus tendre. L'inconstance que j'avois dans l'esprit plus que dans le cœur, l'habitude d'intrigues où j'avois vécu, me faisoient toujours rechercher quelque commerce libre; mais j'aimois uniquement M"ie de Selve, et je sentois qu'elle étoit absolument nécessaire au bonheur de ma vie. Je ne pouvois penser sans frémir qu'elle alloit pour jamais me défendre de la voir.
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Je lui aurois sacrifié M™e Dorsigny et toutes les femmes du monde pour obtenir mon pardon. Je résolus d'aller voir M^e cle Selve, de lui avouer mes torts, de lui en marquer mes remords, et de tâcher de la fléchir, trop heureux d'accepter toutes les conditions qu'elle voudroit m'imposer.
J'y allai avec toutes ces craintes. Je l'abordai en tremblant. Elle me reçut avec un sérieux où je ne remarquai point d'indignation; je n'osois cependant ouvrir la bouche. Enfin, après mille combats que j'éprouvois intérieurement, je lui dis que je venois à ses pieds comme un coupable lui demander une grâce, dont je sentois que je n'étois pas digne. M"^^ de Selve eut pitié de mon trouble ; elle ne me laissa pas continuer un discours qu'elle jugeoit qui me coûtoit si fort.
« Je vois, me dit-elle, que vous commencez à connoître vos torts; mais peut-être ne vous reprochez-vous pas tous ceux que vous avez, et qui m'ont été les plus sensibles. Vous savez que je vous ai tout sacrifié; ne croyez pas que les sens m'aient séduite. Ce n'est pas que je n'aie partagé vos plaisirs, mais l'amour seul m'a déterminée. Je n'ai jamais eu d'autre désir que celui de faire votre bonheur. Ce n'est pas à vos sermens que je me suis rendue, ils engageoient votre probité; mais ils ne sont pas le lien des cœurs, et je n'ai consulté que le mien. Vous n'en étiez pas moins obligé de
les remplir; cependant j'ai vu combien vous craigniez que je ne vous en rappelasse l'idée : je n'en ai rien fait. Je vous aurois peut-être exposé au comble des mauvais procédés en refusant ma main ; ou, si l'honneur vous l'eût fait accepter, je n'en aurois été que plus malheureuse. Vos engagemens n'auroient fait qu'aggraver vos torts, et je vous serois devenue odieuse. »
A ce mot, j'interrompis M'^^^ de Selve; je me jetai à ses genoux, je lui marquai le plus vif et le plus sincère repentir. Je la conjurai d'accepter ma main, et je lui jurai une fidélité éternelle.
« Il n'est plus temps, me dit-elle; je crois vos offres et vos protestations sincères dans ce moment; mais vous promettez plus que vous ne pouvez tenir. Vous m'avez été infidèle, vous le seriez encore : il est possible de ne jamais l'être, mais il est sans exemple qu'on ne le soit qu'une fois. Il a été un temps où je pouvois me flatter de votre constance; vous aviez été livré à la galanterie et aux intrigues sans avoir aimé véritablement. L'amour pouvoit vous fixer, j'avois osé l'espérer; puisqu'il ne l'a pas fait, rien ne le peut faire. Vous pourriez observer les décences, mais les égards ne suppléent point à l'amour. Je n'ai pas vu votre refroidissement pour moi sans la douleur la plus amère. J'ai senti avant vous le premier instant de votre inconstance; une amante est bien éclairée.
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Je VOUS ai caché mes peines autant que je l'ai pu. J'ai dissimulé mon chagrin; les plaintes et les reproches ne ramènent personne. Je vous aurois affligé inutilement; vous n'étiez que réservé avec moi, et, si je vous avois paru plus pénétrante, je vous aurois peut-être obligé à recourir à la fausseté pour me tromper. Je vois que la constance n'est pas au pouvoir des hommes, et leur éducation leur rend l'infidélité nécessaire. Leur attachement dépend de la vivacité de leurs désirs : quand la jouissance, quand la confiance d'une femme qui n'est crédule que parce qu'elle aime, les a éteints, ce n'est pas l'estime, ce n'est pas même l'amour qui les rallume, c'est la nouveauté d'un autre objet. D'ailleurs, le préjugé encourage les hommes à l'infidélité. Leur honneur n'en est point offensé, leur vanité en est flattée, et l'usage les autorise.
« Si quelque chose me console, c'est de voir que j'ai conservé votre estime, et j'oserois dire votre amour, ou du moins toute la tendresse dont votre cœur est encore capable. Vous ne m'avez pas été aussi infidèle que vous l'auriez peut-être désiré : car enfin il est toujours cruel d'avoir à combattre son cœur, et vous avez éprouvé des remords dont vous auriez été affranchi en cessant de m'aimer. Je possède uniquement votre cœur; je n'ai rien fait pour le perdre, et celles que vous
pourrez me préférer dans vos plaisirs n"*en seront peut-être pas dignes, ou du moins il ne dépendra pas de vous de les aimer.
« Jugez b. présent s'il me convient d'accepter votre main, moi qui ne pourrois être heureuse si je ne trouvois à la fois dans mon mari et un amant et un ami. C'est de ce dernier titre que je suis le plus flattée. Je ne veux, je ne dois et je ne puis en prétendre un autre. J'ai eu assez d'intérêt de vous étudier, et le temps de vous connoître. Votre cœur est bon et fidèle ; mais votre esprit est léger, et la dissipation fait le fond de votre caractère. Suivez vos goûts, a yez des maîtresses; je serai trop flattée de rester votre amie. Il est si rare que l'amitié survive ou succède à l'amour! Que d'autres partagent vos plaisirs; je jouirai de toute votre confiance. Je n'aurai point de rivale dans mes sentimens, et j'ai trop de délicatesse et de fierté pour vous partager avec qui que ce soit. Tant que j'ai espéré de vous ramener, j'ai paru aveugle sur vos écarts; la persuasion où vous étiez de paroître innocent à mes yeux vous laissoit la liberté de cesser d'être coupable. Une pareille conduite de ma part ne vous imposeroit plus et ne serviroit qu'à m'avilir. »
Je fus si frappé de la sagesse du discours de Mfne de Selve que tout mon amour se ralluma pour elle. Je n'avois dessein de lui sacrifier M"''^ Dorsi-
gny que comme une condition de notre réconciliation, et dans ce moment je lui aurois sacrifié l'univers. Je la conjurai de reprendre pour moi ses premiers sentimens, et d'accepter ma main pour gage des miens. Toutes mes protestations furent inutiles. Je trouvai M^e de Selve également tendre dans l'amitié et ferme dans sa résolution. Tous les droits de l'amant m'étoient interdits. Je vécus ainsi deux mois avec elle sans la quitter un moment, sans voir aucune femme, et sans rien gagner par ma persévérance.
Enfin, désespérant de la fléchir et n'osant la condamner, je cessai de la presser. Je me soumis à ses ordres, et je repris mes anciennes habitudes, M^^ de Selve, qui le remarqua, fut la première à m'en parler, et je l'assurai qu'aussitôt qu'elle le voudroit, je lui sacrifierois tout pour revenir à elle. Je la vojois aussi assidûment que jamais, parce que sa présence ne m'embarrassoit pas, et que je n'étois plus occupé à lui cacher mes intrigues et mes remords.
Elle me parloit de mes maîtresses; elle m'en faisoit le portrait, et me donnoit des leçons pour ma conduite. J'admirois toujours la justesse de son esprit. Je ne lui faisois pas une infidélité, si je puis encore me servir de ce terme dans la situation singulière où je vivois avec M^^^ Je Selve, qui ne me fît découvrir de nouvelles qualités dans son
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âme et de nouveaux charmes dans son esprit, et qui ne servît à m'attacher à elle de plus en plus.
Le commerce qui étoit entre M'^ie de Selve et moi ctoit assurément d'une espèce nouvelle. Je craignois quelquefois qu'il ne donnât atteinte aux sentimens qu'elle m'avoit juré de me conserver. J'en aurois été au désespoir; son cœur m'étoit encore plus précieux que tous mes plaisirs.
« L'indulgence, lui disois-je, que vous avez pour toutes mes intrigues de passage ne peut venir que de votre indifférence. Il est sans doute bien bizarre que ce soit moi qui sois jaloux; mais enfin je ne puis me défendre d'un peu de jalousie, lorsque je vous en vois si peu. Si vous me jugez innocent, vous ne vous croiriez pas bien coupable vous-même d'écouter un autre amant. » M^^ de Selve ne pouvoit s'empêcher de rire de ma jalousie.
« Ce ne seroit pas, me répondit-elle, votre conduite qui devroit me donner des scrupules, si j'avois des complaisances pour quelque autre que pour vous; mais vous pouvez vous rassurer. Rien n'égaloit mon bonheur lorsque j'étois l'unique objet de vos empressemens ; mais j'aime encore mieux conserver votre cœur par mon indulgence que de vous éloigner par une sévérité dont l'effet retomberoit particulièrement sur moi. Si je suivois votre exemple, vous ne pourriez pas raisonnable-
ment me blâmer. La nature n'a pas donné d'autres droits aux hommes qu'aux femmes; cependant vous auriez la double injustice de condamner en moi ce que vous vous pardonnez. Ce qui doit principalement vous rendre la tranquillité à cet égard, c'est que les femmes, avec plus de tendresse dans le cœur que les hommes, ont les désirs moins vifs. Les reproches injurieux qu'on leur fait, injustes en eux-mêmes, doivent plutôt leur origine à des hommes sans probité et maltraités des femmes qu'à des amans favorisés. Pour moi, je vous avoue que je suis fort peu sensible aux plaisirs des sens; je ne les aurois jamais connus sans l'amour. J'ajouterois que les sens n'exigent que ce qu'on a coutume de leur donner, et que les hommes mêmes sont souvent plus occupés à les irriter qu'à les satisfaire. Ainsi soyez sûr de ma fidélité, quoique vous ne soyez pas en droit de l'exiger. Vous êtes moins heureux que moi, et j'ai plus de plaisir à vous aimer que vous n'en trouvez dans votre inconstance. »
Mon admiration et mon respect augmentoient chaque jour pour M^^^ de Selve. Ses sentimens me faisoient rougir des miens; mais ils ne me corrigeoient pas. Ce n'étoit pas la raison qui devoit me ramener et me guérir de mes erreurs; il m'étoit réservé de me dégoûter des femmes par les femmes mêmes.
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Bientôt je ne trouvai plus rien de piquant dans leur commerce. Leur figure, leurs grâces, leur caractère, leurs défauts même, rien n'étoit nouveau pour moi. Je ne pouvois pas faire une maîtresse qui ne ressemblât à quelqu'une de celles que j'avois eues. Tout le sexe n'étoit plus pour moi qu'une seule femme pour qui mon goût étoit usé; et ce qu'il y a de singulier, c'est que M"^^ cJe Selve reprenoit à mes yeux de nouveaux charmes. Sa figure elîaçoit tout ce que j'avois vu, et je ne concevois pas que j'eusse pu lui préférer personne. L'habitude, qui diminue le prix de la beauté, ajoute au caractère, et ne sert qu'à nous attacher. D'ailleurs, mon inconstance pour M"^^ Je Selve lui avoit donné occasion de me montrer des vertus que je croyois au-dessus de l'humanité et que mon injustice avoit fait éclater.
M^^s de Selve reprit tous ses droits sur mon cœur, ou plutôt ce n'étoient plus ces mouvemens vifs et tumultueux qui m'avoient d'abord entraîné vers elle avec violence, et qui étoient ensuite devenus la source de mes erreurs. Ce n'étoit plus l'ivresse impétueuse des sens. Un sentiment plus tendre, plus tranquille et plus voluptueux remplissoit mon âme; il y faisoit régner un calme qui ajoutoit encore à mon bonheur en me laissant la liberté de le sentir.
Je n'avois jamais cessé de voir M"^^ Je Selve.
Mes visites, que j'avois suspendues pendant quelque temps, lorsque je voulois lui dérober la connoissance de mes infidélités, redevinrent plus fréquentes, aussitôt qu'elles ne furent plus contraintes. Bientôt je ne trouvai de douceur que chez elle. Insensiblement et sans que je m'en aperçusse distinctement, le dégoût me détacha du monde, que la dissipation m'avoit fait rechercher.
Ce fut Mm^ de Selve qui me le fit remarquer la première. J'en convins avec elle, et je saisis cette occasion pour la presser de nouveau de recevoir ma main.
« J'y consens aujourd'hui, me dit-elle : je ne suis plus dans le cas de la refuser. Je ne crains plus de vous perdre, mais vous m'avouerez qu'il est bien singulier que, pour prendre un mari, j'aie été obligée d'attendre qu'il n'eût plus d'amour. C'est cependant ce qui me rend sûre de votre cœur. Ce n'est point mon amant que j'épouse; c'est un ami avec qui je m'unis, et dont la tendresse et l'estime me sont plus précieuses que les emportemens d'un amour aveugle. »
Comme notre mariage n'avoit besoin d'autres préparatifs que notre consentement, il fut bientôt conclu. Ce n'étoit plus les plaisirs de l'amour que nous cherchions; un sentiment plus tendre régnoit dans mon cœur. J'étois charmé de m'être assuré pour toujours la possession de tout ce que
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j'avois de plus cher au monde, et d'être sûr de passer ma vie auprès de M"ie de Selve, en qui je trouvois les mêmes désirs. Le monde, bien loin d'être nécessaire à notre bonheur, ne pouvoit que nous être importun. Je proposai à M^e de Selve d'aller passer quelque temps dans mes terres. Elle l'accepta avec empressement. Elle me dit que partout elle ne désiroit que moi, et que les lieux où elle en jouiroit le plus tranquillement lui seroient toujours préférables.
Il y a un an que nous avons quitté Paris, et nous n'y sommes pas rappelés par le moindre désir. Eh! qu'y ferions-nous? Le monde est inutile à notre bonheur, et ne feroit que nous trouver ridicules. Nous sommes de plus en plus charmés de notre solitude. Je trouve l'univers entier avec ma femme, qui est mon amie. Elle est tout pour mon cœur, et ne désire pas autre chose que de passer sa vie avec moi. Nous vivons, nous sentons, nous pensons ensemble.
Nous jouissons de cette union des cœurs, qui est le fruit et le principe de la vertu. Ce qui m'attache le plus à ma femme, c'est que je lui dois cette vertu précieuse, et sans doute elle me chérit comme son ouvrage. Je vis content, puisque je suis persuadé que l'état dont je jouis est le plus heureux où un honnête homme puisse aspirer.
C'est M"ie de Selve qui m'a fait connoître de
quel prix est une femme raisonnable. Jusque-là je n'avois point connu les femmes; j'en avois jugé sur celles qui partageoient mes égaremens, et j'étois injuste à l'égard de celles-là mêmes. De quel droit osons-nous leur reprocher des fautes dont nous sommes les auteurs et les complices? La plupart ne sont tombées dans le dérèglement que pour avoir eu dans les hommes une confiance dont ils ne sont pas dignes. Plusieurs n'auroient jamais eu de foiblesses si elles n'eussent pas eu l'âme tendre, qualité qui naît encore de la vertu.
Les deux sexes ont en commun les vertus et les vices. La vertu a quelque chose de plus aimable dans les femmes, et leurs fautes sont plus dignes de grâce par la mauvaise éducation qu'elles reçoivent. Dans l'enfance on leur parle de leurs devoirs, sans leur en faire connoître les vrais principes; les amans leur tiennent bientôt un langage opposé. Comment peuvent-elles se garantir de la séduction ?
L'éducation générale est encore bien imparfaite, pour ne pas dire barbare, mais celle des femmes est la plus négligée. Cependant il n'y a qu'une morale pour les deux sexes.
La célèbre Ninon Lenclos, amante légère, amie solide, honnête homme et philosophe, se plaignoit de la bizarrerie et de l'injustice du préjugé à cet égard. «J'ai réfléchi, disoit-elle, dès mon en-
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fance, sur le partage inégal des qualités qu'on exige dans les hommes et dans les femmes. Je vis qu'on nous avoit chargées de ce qu'il y avoit de plus frivole, et que les hommes s'étoient réservé le droit aux qualités essentielles; dès ce moment je me fis homme. » Elle le fit, et fit bien.
Imprimé par D. Jouaust