‹ Les confessions du comte de*** [par] Ch.P. Duclos [Pref. de Henry Frichet.]Chapitre 11 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

voudrolt avoir conversation avec vous ; trouvezvous demain à onze heures dans la grande église.

J'acceptai le rendez-vous.

Le lendemain, après avoir apporté beaucoup d'attention à ma parure, je me rendis au lieu indiqué, je n'y vis que des femmes couvertes de mantes noires, parmi lesquelles j'en aperçus une qui se distinguoit au milieu de deux autres par la majesté de sa taille. Elles se mirent toutes trois à genoux auprès de moi, elles s'armèrent d'un grand rosaire, firent plusieurs inclinations dévotes, et j'entendis une voix qui me dit : (( Trouvez- vous ce soir à l'heure de l'oraison sur le bord du Tage, et suivez la personne qui vous abordera en vous présentant un bouquet : adieu, sortez de l'église sans témoigner la moindre curiosité. »

Le son de cette voix me parut si flatteur que je me sentis ému.

Je me rendis au lieu marqué deux heures plus tôt qu'on ne m'avoit ordonné, et je vis paroître celle qui devoit me présenter le bouquet ; elle me dit de la suivre, je lui obéis.

Il étoit nuit, nous marchâmes quelque temps pour trouver une calèche, dans laquelle nous montâmes.

— Votre jeunesse et votre figure, me dit-elle, ont fait une vive impression sur le cœur de dona Antonia, ma maîtresse ; l'amour lui a fait oublier tous les dangers d'une entrevue, et l'on vous aime malgré la différence de votre religion. Quelle con-

solation pour dona Antonia, si son exemple et ses discours pouvoient vous ramener au sein de l'Eglise ! Je suis sa nourrice, c'est vous dire combien je l'aimée ; mais l'espérance de voire conversion m'a plus détermmée à la servir aujourd'hui que ma tendresse pour elle. Vous allez juger dans quelques momens de la beauté do ma maîtresse; elle est dans une maison qui m'appartient ; rendez-vous digne de posséder le cœur de la plus belle femme de toutes les Espagnes. »

Malgré l'agitation que la nouveauté d'une pareille situation peut causer, je sentis toute la bizarrerie de cette conversation, et je réfléchissois sur la différence de ces mœurs, quand notre voiture s'arrêta dans une petite cour.

Nous descendîmes ; je suivis la duègne, je traversai deux ou trois pièces meublées simplement et médiocrement éclairées. Elles nous conduisirent dans une chambre dont les meubles magnifques et l'éclat des lumières portées dans de grands flambeaux de vermeil me frappèrent beaucoup moins qu'une f»mme couchée sur une estrade et appuyée sur des carreaux d'étoffes superbes.

— Approchez, seigneur, m.e dit-elle.

J'obéis à un ordre si doux, mais que devins-je en voyant toutes les grâces réunies dans la même personne, et relevées par toutes les recherches de la narure !

Je tombai à ses genoux.

— Que puis-je faire, ilui clis-je, madame, pour reconnoîtrc les bontés dont vous m'honorez?

Elle me répondit avec une douceur infinie, et un feu dans les yeux qui auroit achevé ma défaite, SI elle n'eût été confirmée :

— Clara vous a sans doute fait part de mes sentimens. Elle m'a évité l'embarras d'un aveu qui ne peut être excusé que par la force de la passion. La façon dont vous vous conduirez avec moi confirmera ou détruira mes sentimens ; je vous aime, mais le sacrifice que je vous fais m'en deviendra encore plus cher si vous vous en rendez digne. Après un tel aveu, je ne dois rien vous cacher : vous êtes d'une religion différente de la mienne, et ce point est le seul obstacle au goût que je sens pour vous.

(( Si vous m'aimez, si les sentim.ens que je crois lire dans vos yeux sont smcères, il faut commencer par embrasser ma religion. »

je voulus alors prendre une de ses belles mams et la baiser, pour éviter une profession de foi qui me paroissoit assez déplacée ; mais à peine l'eus-je touchée qu'elle s'écria : a Donnez-moi promptoment de l'eau bénite, ma ch^re Clara. »

En effet, elle lui apporta un bénitier dans lequel elle trempa un linge dont elle essuya l'endroit que j'avois touché, avec un si grand so.n et une attention si m.arquée que je ne pus m'empêcher de sourire ; mais ne voulant point choquer ses préjuges.

je pris le parti de lui dire qu'elle étoit ma religion, et l'amour me rendit peut-être plus catholique que je ne l'avois jamais été.

— Que !la voix d'un homme qu'on aime persuade aisément ! me dit-elle ; elle triomphe de toutes les résolutions : je n'ai pu v©us convaincre, vous m'avez persuadée,

(( Je vous aime apparemment plus que vous ne m'aimez, et c'est un avantage que je saurai conserver sur vous. ))

Je baisai alors une de ses mains, sans qu'elle eût recours à l'eau bénite. Je la priai de m'appiendre à qui j'avois le bonheur de parler.

— Vous -le saurez un jour, me dit-elle ; ne cherchez point à pénétrer un mystère dont la découverte ne vous est d'aucune utilité, méritez par un amour et une discrétion sans bornes le bonheur que je vous prépare.

A.lors la fidèle Clara nous servit un léger repas.

J'étois enchanté de toutes les grâces que je découvrois dans la belle Espagnole ; tout respiroit en elle la volupté et m'annonçoit un bonheur que j'obtins quelques momens après, et qui surpassa mes désirs.

(( Vous ne m'aimerez pas longtemps, me disoit Antonia, ma conquête vous a trop peu coûté, vous ignorez tous les combats que j'ai soutenus : je vous aim.e depuis le jour de votre arrivée ; vous passâtes sur la grande place à la tête de votre régiment, je

Page 1