‹ Les confessions du comte de*** [par] Ch.P. Duclos [Pref. de Henry Frichet.]Chapitre 19 sur 45 · A LA SIGNORA MARIA · texte numérisé non relu

A LA SIGNORA MARIA

Qui peut soulager les peines de mon cœ^ir, ma chère amie? Qui peut effacer de mon esprit le souvenir de mes plaisirs passés?

Que vous êtes heureuse avec voire amant l Vous êtes ensemble à la campagne, et n'avez point d'obstacle dans voire passsion ; la maison déli-dense oii vous le possédez ajoutero't encore aux plaisirs de l'amour s'il aooii besoin d'autre chose que de lui-même.

Paris fait aujourd'hui l'objet de tous mes Vœux ; cette, ville, si heureuse pour les femmes et si funeste pour moi, est la patrie du sîgnor Carie ; il l'habite à présent, et je n'y saurois être : je ne puis que m' affliger. ^

Souffrez, ma chère amie, que pour soulager ma douleur, je vous retrace les impressions que l'amour a faites sur mon cœur. Vous jugerez si l'on peut en ressentir plus vivement les fureurs.

Vous savez que j'ai vécu pendant cinq ans avec mon mari dam une un'on tranquille ; je croyois que l'indolence d'un état languissant étoit de l'amour :

il n'ctoit réservé qu'au signor Carie de me tirer de l'erreur où féiois.

Il y a quelques mois que je le trouvai au Ridotte. Sa Vue me fit un cœur nouveau, un penchant invincible m'entraîna sans jéjlexion ; je profitai de l'heureuse liberté du masque pour lui parler, son esprit me charma autant que sa figure. L'envie de lui plaire m'avoit engagée à lui faire des avances ; je craignis, après l'avoir quitté, qu'il ne me confondit avec les coquettes et les courtisanes.

Ces réflexions m' occupèrent toute la nuit.

L'amour, qui donne et détruit les idées dans le même instant, me faisoit redouter son insensibilité ou flattoit mon espoir.

J'avois chargé un de mes gondoliers de s'informer avec exactitude de celui qui étoit déjà l'idole de mon cœur; j'appris dès le lendemain son nom, son pays, et qu'il étoit depuis un mois à Venise. Dans la conversation que j'aVois eue avec lui, j'avois reconnu avec chagrin qu'il étoit François ; je n'en devins que plus sensible au désir de le fixer. J'appris avec transport qu'il étoit libre, et qu'il n'avoit aucun commerce avec les malheureuses dont notre ville est remplie.

Ces idées me conduisirent le jour même au Ridotte, je l'y trouvai. Je m'étois aperçue la veille qu'il m'aVoit quittée un moment pour demander mon nom, et je l'avois remarqué avec plaisir. Mon trouble en le voyant fut extrême ; il n'était pas

masqué, je pouvais lire sur son visage les impressions que je faisais sur lui. Mes yeux saisissaient avec vivacité ses moindres mouvemens- Notre conversation était animée par cette curiosité qui réveille tous les sens, qui cherche et qui fait à chaque instant des découvertes nouvelles. Je le trouvai instruit de tout ce qui pouvait me regarder; je jugeai par moi-même que cette curiosité n'est jamais la suite de l'indifférence. Je voulus savoir l'impression que mes traits feraient sur lui; je lui fis signe de me suivre, il m'abéit. .

Nous sortîmes du Ridottc, et nous entrâmes dans un de ces cafés dont il est environné ; je me fis ouvrir une chambre particulière. Sitôt que nous fûmes seuls, il me pria de me démasquer : je cédai à son impatience. Que V amour-propre dans ces instans est soumis à l'amour!

J'attendais mon arrêt, un coup d' œil allait le prononcer. Mon âme était suspendue ! Je remarquai dans les yeux de mon amant une joie qui pénétra mon âme. San empressement, la vivacité de ses désirs et de ses caresses, me faisaient craindre qu'il ne l'emportât sur moi en amour et mît le comble à ma passion. Je ne puis exprimer auhurd'hui tout ce que l'amour nous inspirait à l'un et à l'autre dans un instant. Nous ne pouvions demeurer dans ce lieu que le temps quil nous fallait pour prendre les mesures capables d'assurer notre bonheur. J'exigeai qu'il reparût au Ridotte ; je revins chez mai.

uniquement occupée de mon amour. Mon mari, ma maison, mes gens, tout ce qui rn* environnoit prit uni forme nouvelle et désagréable à m,es yzux, J'avoii une vie nouvelle à arranger, je voulais être injor^ mée de toutes les démarches de mon amant.

Que d'idées, que de projets occupoient mon esprit! mais j'éprouvai que l'amour sali aplanir toutes les difficultés.

J'envoyai mon godolier reconnaître encore la mahon de mon amant, regarder, examiner et observer les plus petites circonstances. J'aurais voulu prendre ce soin.

Carie reconnut mon gondolier et lui donna un billet pour moi; il me parut vivement écrit : l'amour l'avoit dicté, l'am.our le lisoit.

J'accablai de questions celui qui me le rendit, je voulus savoir comment il avait été reçu ; mon impaticence m' empêchait d'apporter aucun ordre dans mes questions et me les faisait précipiter ; une nouvelle question me paroissoit toujours plus impartante que la dernière.

J'appris que sa maison donnait sur un petit canal assez proche de mon palais, et dans un endroit peu fréquenté ; je compris qu'il me serait aisé, à la faveur du marque, de me rendre chez lui.

Je convins le soir au Ridotie avec le signor Carie qu'il m' attendrait le lendemain sur les trois heures.

Quoique je fusse animée par l'amour, quand l'heure de mon départ arriva, je sentis un trouble qui

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