‹ Les confessions du comte de*** [par] Ch.P. Duclos [Pref. de Henry Frichet.]Chapitre 35 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Milady, j'étois tranquille, lorsque j'en reçus un billet dont le sens étoit, que, transportée de clépit et de fureur sur ma perfidie, elle se sentoit au monnent de se donner la mort, ctprès m 'avoir arraché la vie. Ce billtt me fit frémir pour elle ; je savois le mépris que les Anglois font do la mort, par le3 •exemples fréquens de ceux qui se la donnent.

J'écrivis sur-le-champ à Milady pour lui deirwnder un rendez- vous. Ma lettre portoit un caractère de candeur, de simplicité et d'innocence. Je l' aimois, et j'étois incapable de lui manquer, et, quoiq'ie ce commerce ne paroisse pas séduisant, la smcénté en fait pardonner la dureté, et un amant est fîatté d'inspirer des sentimens aussi délermmés.

Milady m'accorda ce rendez- vous, et j'achevai de !la détromper ; mais son âme avoit éprouvé des agitations dont elle ressentoit toujours l'impression ; son amour et sa fierté avoient été trop frappés des seules alarmes qu'ils avoient ressenties. Je voyois qu'elle étoit agitée. Ce n'étoit pas une femme à laquelle on pût faire dire ce qu'elle n'avoit pas résolu.

Je prévoycis un orage ; mais je ne m'attendois pas à la façon dont il éclata.

Elle me donna un rendez-vous dans sa maison de la Cité : je m'y rendis.

Après rn'avoir témoigné plus d'amour qu'elle n'avoit encore fait :

(( M 'aimez- vous véritablement? me dit-elle ; je

ne veux point être flattée, parlez-moi avec candeur.

— Pouvez- vous en douter? lui dis- je, mon amour fait tout mon 'bonheur ; mais, ajoutai-je, mon cœur n'est pas satisfait, je vois que depuis quelque temps vous êtes occupée d'une chose que vous m.e cachez ; croyez-vous que m.a délicatesse n'en soit pas blessée? Ouvrez -moi votre cœur.

— C'est, ireprit-elle, peur vous découvrir le fond de mon âme que j'ai voulu vous parler aujourd'hui, j'ai été jalouse, c'est tout dire pour exprimer ce qae j ai souffert, et, puisque ce sentiment n'a pu me forcer à vous quitter, je vois que je vous aime pour ma vie. j'ai eu tort dans cette occasion ; je ne veux plus être exposée à l'avoir. Vous êtes porté à la galanterie ; vous serez aimé, et bientôt vous me serez imfiuèle. je veux vous posséder seule, sans la crainte de vous perdre. Londres m'est odieux, je n'y serois pas tranquille : voyez si vous voulez me suivre, et venir au bout de l'univers, j'y suis résolue : si vous me refusez, votre am.our est foibîe, et votre cœur n'est pas digne de m.oi. »

Ce projet m'élonna ; maisy ne voulant pas m'opposcr avec trop de vivacité à son sentiment, je lui représentai les engaqemens qu'elle avoit avec son mari, l'écial que feroit son départ, j'aioutai que ma fortune ne me nermettot pas de l'expo'cr '^ans un pays où je n'avois aucune ressource. El!'' m'crou^a ^ans m 'interrompre, et quand j'eus cessé de parler :

(i J'ai tout prévu, répHqua-t-elle ; ks engagemcns que j aî avec mon mari ne sont à mes yeux qu'une convention civile. Je n'ai point d'enfans ; j'ai fait la fortune de mon mari par les biens que je lui ai apportés, et que je !lui laisse ; mais je suis maîtresse de vendre des habitations considérables que j'ai à la Jamaïque. C'est là que nous irons d'abord. Nous porterons les fonds que nous en aurons retirés dans les lieux qui vous plairont le plus ; les nations me sont égales ; celle que vous choisirez deviendra ma patrie. Je ne vis que pour vous, l'éclat de mon départ m'intéresse peu'.' Mais parlez-m.oi vous-même avec siîîcénté : regrettcricz-vous votre pays? Un tel attachement seroit bien éloigné de l'amour, et même de la raison, Songez-voiLs que ce même pays vous a proscrit pour avoir eu des sentimens dont la privation vous eût déshonoré? Pcul-on regretter des hoinm.es dont les idées sont si fausses et si méprisables ?

(( Si vous m'aimez, je dois vous suffire ; l'amour doit détrujie tous les préjugé?. Mon projet, qui est au-dessus du caractère de vos Françoises, peut vous étonner : ainsi je n'exige pas votre parole dans ce moment ; je vous donne huit jours, pondant lerquel-î je vous verrai sans vous faire la moindre question sur le ipîîrti que ]c vous propose. »

En achevant ces mots elle me quitta, et me la\?sa dans un trouble et un e'fibarras inexprimables. La probité étoit révoltée du pavii que me propo"oit

Milady ; mais l'excès de son amour m'aîtendrissoit et redoubloit mon attachement pour elle. Je voyois avec douleur que mon refus alîoit forcer Milady à un éclat affreux pour elle et pour moi.

Dans cette situation, j'allai voir l'abbé Dubois, qui depuis a été cardinal, et qui étoit alors chargé à Londres des affaires de France, il-s'aperçut de vp.on trouble et me pressa de lui en dire le sujet.

Son caractère, qui le portoit plus à l'intrigue qu'à la négociation, lui avoît fait découvrir mon aventure ; il m'en avoit souvent parlé, et je ne lui avois répondu que ce qu'il est permis à un honnête homme de dire pour faire respecter son goût et prévenir les questions.

L'abbé, qui, de tous les hommes, étoit celui qui avoit la plus mauvaise opinion des ferrmes» attendu l'espèce de celles avec lesquelles il avoit toujours vécu, n'auroit pas eu grand égard pour Milady même, mais il en avoit pour moi ; c'est pourquoi je m'ouvris à lui dans cette occasion.

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