PREMIERE PARTIE
Pourquoi voulez-vous m'arracher à ma solitude et troubler ma tranquillité? Vous ne pouvez pas vous persuader que je sois absolument déterminé à vivre à la campagne. Je n'y suis que depuis un an, et ma persévérance vous étonne.
Comment se peut-il faire, dites-vous, qu'après avoir été si longtemps entraîné par le torrent du miOnde, on y renonce absolument? Vous croyez que je dois le regretter, et sentir darve bien des momens qu'il m'est nécessaire. Je suis moins surpris de vos sentimens que vous ne l'êtes des miens ; à votre âge et avec tous les diroits que vous avez de plaire dans le monde, il seroit bien difficile qu'il vous fût odieux. Pour moi, je regarde comme un bonheur de m'en être dégoûté avant que je lui fusse devenu importun. Je n'ai pas encore quarante ans, et j'ai épuisé ces plaisirs que leur nouveauté vous fait croire inépuisables. J'ai usé le monde, j'ai usé l'amour même ; toutes les passions aveugles et
tumultueuses sont mortes dans mon cœur. J'ai par conséquent perdu quelques plaisirs, mais je suis exempt de toutes les peines qui les accompagnent, et qui sont en bien plus grand nombre. Cette tr-anquillité, ou, si vous voulez, pour m'accommoder à vos idées, cette espèc« d'insensibilité est un dédommagement bien avantageux, et peut-être Tunique benhcur qui soit à la portée de l'homme.
Ne' croyez pas que je sois privé de tous les plaisirs ; j'en éprouve continuellement un aussi sensible et plus pur que tous les autres, c'est le charme de l'amitié ; vous devez en connoître tout le prix, vous êtes fait pour la sentir, puisque vous êtes digne de l'inspirer.
Je possède un ami Bdèle, qui partage ma solitude, et qui, me tenant lieu de tout, m'empêche de rien regretter. Voua ne pouvez pas imaginer qu'un ami puisse dédommager du monde ; mais, malgré l'horreur que la retraitée vous inspire aujourd'hui, vous la regarderez un jour comme un bien. J'ai eu vos idées, je me suis trouvé dans les mêmes situations, lie renoncez donc pas absolument à celle oij je me trouve aujourd'hui.
Pour vous convaincre de ce que j'avance, il m'a pris envie de vous faire le détail des événemens et des circonstances particulières qui m*ont détach? du monde ; ce récit sera une confession fidèle des tra\*ers et des erreurs de ma jeunesse, qui pourra vous servir 4e leçon.