PREMIÈRE PARTIE
Il est inutile de vous entretenir de ma famille, que vous connoissez comme moi, puisque nous sommes parens.
Etant destiné par ma naissance à vivre à la cour, j'ai été élevé comme tous mes pareils, c'est-à-dire fort mal.
Dans mon enfance, on me donna un précepteur pour m'enscigner le latin, qu'il ne m'apprit pas ; quelques années après, on me remit entre les mains d'un gouverneur pour m'instruire de l'usage du monde, qu'il ignoroit.
Comme on ne m'avoit confié à ces deux inutiles que pour obéir à la mode, la même raison me débarrassa de l'un et de l'autre ; mais ce fut d'une façon fort différente. Mon précepteur reçut un soufflet d'une femme de chambre à qui ma mère avoit quelques obligations secrètes. La reconnoissance ne l'empêcha pas de faire beaucoup de bruit, elle blâma hautement une telle insolence, elle dit à monsieur l'abbé qu'il ne devoit pas y être exposé davantage, et il fut congédié.
Mon gouverneur fut traité différemment ; il étoit insinuant, poli, et un peu mon complaisant. Il trouva grâce devant les yeux de la favorite d« ma mère ; tout en conduisant mon éducation, il commença par faire un enfant à cette femme de chambre et finit par l'épouser ; ma mère leur fît un établissement, dont je profitai, car je fus maîtra de mes actions dans l'âge oij un gouverneur çeroit le
plus nécessaire, si cette profession étoit ass^ honorée pour qu'il s'en trouvât de bons.
On va voir, par l'usage que je fis bientôt de ma liberté, si je méritois bien d'en jouir. Je fus mis à l'académie pour faire mes exercices ; lorsque je fus près d'en sortir, une de mes parentes qui avoit une espèce d'autonté sur moi vint m'y prendre un jour pour me mecer à la campagne chez une dame de ses amies. J'y fus très bien reçu, on aime naturellement les jeunes gens, et les femmes aiment à leur procurer l'occasion et la facilité de faire voir leurs, sentimens ; je me prêtai sans peine à leurs questions, m.a vivacité leur plut, et, m 'apercevant que je les amusois par le feu de mes idées, je m'y livrai encore plus.
Le lendemain, quelques femmes de Paris arrivèrent, les unes avec leurs maris, les autres avec leurs amans, et quelques-unes avec tous les deux.
La marquise de Valcourt, qui n'éloit plus dans la première jeunesse, mais qui étoit encore extrêmement aimable, saisit avec vivacité les plaisanteries que l'on faisoit sur m.oi, et, sous prétexte de plaire à la maîtresse de la mavson qui paroissoit s'y intéresser, elle vouloit que je fusse toujours avec elle. Bientôt, elle me déclara son petit amant; j'acceptais cette qualité, je lui donnois toujours la main à la promenade, elle me plaçoit auprès d'elle à table, et mon assiduité devint bientôt la matière de la plaisanterie générale. Je m'y prêtois