‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880Chapitre 1 sur 20 · LES ORAGES · texte numérisé non relu

LES ORAGES

J'étais donc repris par cette passign que six années de joies et de peines de cœur, dirait Shakespeare, n'avaient pas encore éteinte, quoique je l'eusse trahie par beaucoup de fantaisies. Mais je touchais au dénouement.

Je vais conter un songe étrange qui me frappa en ce printems de 1863 :

J'étais à une fête des Tuileries. Dans un petit salon presque déserté, quelques femmes parlaient des tristesses de la vie. La musique s'clcignait peu à peu comme si elle se fQt éloignée dans les jardins. On voyait poindre le jour aux fenêtres. Les lustres constellés ne jetaient plus qu'une lumière pâlie. J'étais debout, comme au spec-

tacle, devant ces femmes que je n'avais jamais vues et qui semblaient s'amuser cruellement des peines de mon cœur. € Et pourtant! me dit Tune d'elles d'un air dégagé, vous vous remarierez. — Moi! Jamais »,dis-je blessé au cœur.

 cet instant, une femme assise devant moi prit ce triste et charmant sourire de Fannie, qui avait été la lumière de mon âme. t Si vous vous remariez, me ditelle avec une voix qui me fit tressaillir, voici ma main. » Je saisis cette main qui était glacée, c Comme vous lui ressemblez », dis-je. Et je tombai à ses pieds en la pre • nant dans mes bras.

C'était Fannie, ou plutôt, ce n'était que son âme, car à peine mes lèvres eurent touché ce divin fantôme qu'il s'envola au ciel.

J'étais éveillé que je croyais rêver encore ; pendant toute la journée, je revoyais les images qui m'étaient apparues dans toute la force de la réalité.

Le lendemain, je dînai chez M"« de Corvaïa, femme d'un ministre étranger qui fit quelque bruit à Paris. Elle voulut me conduire chez M"° délia Torre, une Limcnienne de ses amies, qui donnait un grand bal rue de la Chaussée-d'Antin, dans l'hôtel même où M"*' Guimard avait son petit théâtre intime.

On sait que les familles étrangères ne se refusent rien chez nous. Elles prennent nos demeures les plus splcn dides, elles achètent nos plus beaux chevaux, elles louent dans les théâtres nos meilleures loges. En un mot, elles nous donnent l'exemple de la haute vie, non pas précisément parce qu'elles ont plus de goût que nous, mais parce qu'elles ont plus d'argent. L'argent est le dernier mot du monde civilisé.

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Une poignée d'or a plus de chance de faire son chemin qu'une poignée de vérités.

Donc, j*aliai au bal chez un Liménien, homme de loisir à Paris, homme de banque à Lima. Il avait beaucoup de filles qui étaient toutes charmantes par la vivacité et l'éclat, le charme et l'esprit. L'ardent soleil du Pérou les avait douées de je ne sais quel feu inconnu à Paris. On respirait autour d'elles une atmosphère inaccoutumée. On eût perdu son tems à leur parler de Descartes ou de quelque autre philosophe; mais elles vous prouvaient bien vite qu'elles en savaient plus que Descartes. Elles étaient de celles qui auraient écrit sur le piédestal de son buste : Vignorantl comme avait fait M™*deMontespan. C'est qu'elles étaientvraiment femmes.

Leur esprit subtil avait tout deviné, rejetant bien vite ce qui n'était pas du domaine de la femme pour ne rester que dans la grâce, le charme et la vertu. Fénelon n'eût pas mieux compris au xix"* siècle l'éducation des filles. C'est que le père était un galant homme. C'est que la mère était une sainte.

La première des filles s'appelait Jane. On était ravi au premier abord par ses beaux yeux qui répandaient autour d'elle une lumière idéale. On s'approchait, on était plus ravi encore. Elle était brune comme les Liméniennes avec des reflets bleus. Le profil et Tovale étaient dessinés avec une grâce fière et juste. La nature n'avait jamais mieux parachevé une figure. La main et le pied, des merveilles. Un orfèvre n'eût pas mieux travaillé les dents. Et quelle carnation! On voyait transpercer le plus beau sang du monde. Les sourcils et les cils étaient plantés à profusion. Le cou portait bien la léte. Le corps n'avait pas toute l'ampleur désirable.

Jane eût paru trop petite, si elle ne fût tombée à propos dans la mode des hauts talons : Rien n'est parfait sinon les tragédies de Racine, et encore on ne les aime que par rimperfection des comédiens qui les jouent. C'était du moins l'opinion de M"« Rachel.

J'avais été présenté à Jane comme aux autres sœurs. On valsait, on dansait. Je valsai ou je causai avec toutes les quatre. J'avais l'art de ne pas faire antichambre dans la conversation, pour arriver tout de suite au coin du feu.

J'avais une phraséologie singulière qui allait droit au cœur des femmes même les plus railleuses. Je raillais à demi pour ne pas prendre des mines démodées, mais je jouais mon grand air avec beaucoup de feu, de brio et d'imprévu, sur la gamme du sentiment. C'était la « romance à Madame », chantée par un sceptique qui se laisse prendre lui-même à l'air et au.x paroles.

Jane n'avait pas encore entendu cette chanson-là. Et pourtant combien de fois les chercheurs de dot n'étaientils pas venus lui dire qu'elle était la plus belle et qu'elle serait la plus aimée. Mais elle était trop fine — c'està-dire trop femme— pour ne pas voir la cravate blanche du notaire et l'écharpe du maire à travers toutes ces déclarations.

Elle avait pris les Français en forte grippe. Elle était romanesque comme toutes les Américaines, or elle n'avait pas rencontré un seul Français romanesque, je veux dire digne de faire avec elle le roman du cœur.

Elle voyait autour d'elle ses plus belles amies tomber victimes des chercheurs de dot, elle jurait de ne se point laisser prendre à ces grossières embûches.

Voilà pourquoi au bout du premier quadrille elle me trouva à son gré. Je ne venais pas comme tous les au-

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très avec rarrière-pensée de la demander en mariage. J*étais là pourm'amuser et pour Tamuser, un bon quart d'heure de pris en passant sans préméditation.

La causerie avait été si rapide, si folle, si intime, que Jane se hasarda à me dire après le quadrille : c J'espère bien que vous allez valser avec moi. Vous me ferez deux fois plaisir parce que vous m'empêcherez de valser avec un autre. » Et elle ajouta : t Si vous saviez comme mes sœurs et moi nous abominons toute cette engeance de jeunes premiers qui quittent leurs maîtresses à onze heures pour aspirer à notre main à onze heures et demie. Ils n'ont qu'une idée : faire une fin avec nous qui voulons faire un commencement. Sur quatre aspiranSjil yen a deux qui veulent manger notre dot et deux qui veulent la mettre de côté. — Ce qui est bien pis, dis-je. — Peut-être pas, reprit Jane, car ceux qui veulent manger notre dot ne veulent pas la manger avec nous. »

 cet instant, on entendit le prélude de la valse d'Olivier Métra, le Tour du Monde. Jane venait de s'asseoir. € Oh! cette valse! C'est une valse pour les âmes. Elle me donne le vertige », dit-elle en reprenant familièrement mon bras comme si elle l'eût connu depuis longtcms.

On valsa. Tout a été dit sur la valse. Un homme et une femme qui ont valsé ensemble — quand ils ont voulu valser ensemble — quand l'homme est un homme et quand la femme est une femme — ce qui n'est pas commun — ont fait le pas des dieux dans la passion.

Ils se sont enchaînés dans les flammes vives, ils ont roulé dans l'infernal et divin tourbillon.

Mais c*est un plaisir patenté, reconnu, officiel. Quand on a créé les sept péchés capitaux, on ne valsait pas. Si on eût déjà valsé , nous aurions un péché capital de plus. N*en disons pas de mal, mais reconnaissons qu'on ne serait ni une Jeanne d'Arc, ni une rosière, ni une Lucrèce après avoir valsé.

Quand nous eûmes valsé, il nous sembla que nous étions nés pour valser toujours ensemble. « Cette valse, dis-je, s'appelle le Tour du Monde, Eh bien ! je sens que ma destinée était de faire le tour du monde avec vous. — Partons I » dit gaiement Jane. Et elle m'entraîna au buffet. C'était elle, c'était sa main de fée qui avait bâti ce joli amphithéâtre de fleurs et de fruits. Quoiqu'on fût en plein hiver, il y avait des fleurs et des fruits de toutes les saisons, un luxe que les Américaines ont appris aux Parisiennes, parce que en Amérique il n'y a pas d'Académie, donc, point de tradition, point de dictionnaire, point de mot impossible.

En Amérique, on dompte le ciel et la terre. En Europe on ne dompte que les bétes. Et encore on les dompte bien mal puisqu'elles ont toujours le dessus.

A ce buffet, il y avait d'admirables fraises — américaines — ces fraises rouges pleines d'un sang nouveau qui sont le dessus du panier de toutes les fraises

Jane qui ne posait pas pour toutes les vaines pruderies de pensionnaire parisienne prit la plus belle des fraises, la mordit à moitié de ses dents de neige — et me donna le reste.

Vous pensez bien que je ne me fis pas prier pour porter la fraise à mes dents.

C'était comme un baiser avant la lettre : t Vous allez me faire adorer les fraises. Comme je vous aime d'être

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si franche en vos bonnes grâces! — C'est bien naturel, les jours de fête! »

Jane avait rougi. Elle sentait que c'était trop jouer avec le feu. Elle voulut se rattraper. « Et maintenant, dit-elle, nous sommes amis, J*ai voulu vous prouver que rhospitalité américaine est meilleure encore que Thospitalité écossaise. — Oui, meilleure encore ! » dis-je, en savourant le parfum de la fraise.

Cette fois Jane ne reprit pas mon bras, elle s'envola comme un oiseau. Comme je la suivais des yeux, je la vis bientôt entourée de dix aspirans à sa main.

Elle prit le dixième et se mit à danser pour se débarrasser des neuf autres.

Je ne pouvais détacher mes regards de cette charmante créature si gaie et si imprévue. Après lequadrille, elle eut Pair de passer près de moi comme sans le vouloir, c Est-ce que nous ne valsons plus } lui demandaije. — Non, me répondit-elle, parce que je sens encore sur mon front le rouge delà fraise. — Et moi, c'est parce que j'ai encore sur mes lèvres le parfum de la fraise que je veux valser avec vous. — Non, je lis votre pensée dans vos yeux. Prenez garde, il n'y a pas de masque pour moi. Pas un homme ne me parle dont je ne pénètre l'âme. »

Et Jane disait cela, en me fixant avec ses beaux yeux si lumineux et si voyans. Elle ajouta : c Je suis furieuse d'avoir valsé tout à Theure notre Tour du Monde; il me semblait que nous traversions les mers et les forêts en valsant ensemble : je ne respirais pas du tout. — La mer et les forêts ! pour moi je pourrais dire que je traversais un coin de paradis retrouvé. — Chut! dit Jane, ou bien je vais vous dire que j'ai traversé un coin de l'enfer. »

Une fenêlre était ouverte sur le balcon, on y allait respirer. « Si nous allions prendre une bouffée d'air vif dis-je à Jane. Pour la troisième fois, elle me mit la main sur le bras. Dès que nous fûmes sur le balcon je me penchai sur Jane comme pour empêcher le vent de la frapper trop vite, c Vous êtes une fleur de serre, lui disje, le froid vous tuerait. » Jane tressaillit. « Non, dit-elle, en prenant soudainement une expression sérieuse. Ce n'est pas le froid qui me tuera, c'est l'amour. » . Elle avait pâli ; elle était belle d'une autre beauté : la passion subite l'avait transfigurée. « Je vous aime, me dit-elle, depuis toujours; je vous aimais sans le savoir; aujourd'hui je sais trop bien que je vous aime. »

J'avais saisi les deux mains de Jane: «Vous m'aimez ) ce n'est pas vrai, mais comme il est doux de vous entendre dire cela. — Et vous ne m'aimez pas } murmurat-elle. — Je vous adore. »

Jane voulut se récrier contre ce mot. Mais je l'avais dit avec la vraie éloquence du cœur. « L'adoration, murmura-t-elle, c'est en deçà et au delà de l'amour, mais enfin c'est toujours quelque chose. — Je vous aime, je vous aime, je vous aime », repris-je.

Jane me regarda sévèrement: « Écoutez bien ce que je vais vous dire : il faut que vous m'aimiez assez pour ne pas vous jouer de ma vie et de mon cœur. Vous reviendrez demain ici. Vous me demanderez en mariage à mon père. Si vous ne voulez pas revenir demain, c'est que vous ne m'aimez pas... si vous ne m'aimez pas... je me précipite du haut de ce balcon. »

Quoique je fusse un sceptique, j'avais trop pratiqué les femmes pour ne pas croire à leurs passions soudaines. Seulement je croyais aussi que ces passions

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soudaines passaient vite comme les orages. Quelques nuages, quelques éclairs, quelques coups de tonnerre, une pluie de larmes, c*est fini.

Aussi ne m'en coûta-t-il pas de faire à Jane les plus beaux sermens d'amour éternel; je ne doutais pas qu'au bout de quelques jours, elle ne fût tombée de son rêve, de son mirage, de son affolement.

Et je débitai la théorie des amours qui n'avaient ni commencement ni fin. Selon moisi on aimait une femme à première vue, c'est qu'on l'avait aimée dans une existence antérieure. L'œuvre d'amour à peine ébauchée, on voulait la continuer pour la finir dans une existence future.

Cette théorie ne pouvait que séduire une âme de feu comme Jane. « Oui, dit-elle, je me souviens, nous nous sommes aimés, nous nous aimons, nous nous aimerons. » Et cela lui parut si doux qu'elle s*appuya chastement sur moi avec la belle ingénuité de la vertu. Puis, se détachant tout à coup, toute confuse de s'être ainsi abandonnée pendant ujie seconde, elle releva la tête et dit en montrant le ciel : t Voyez, c'est écrit là-haut et les étoiles nous regardent. »

Une émotion inaccoutumée m'avertit d'un changement dans ma vie. « Qui donc m'a conduit ici ?» me demandai-je avec une vague inquiétude.

Jane était rentrée dans le salon, j'étais demeuré sur le balcon.

Tout emporté que je fusse par le doux entraînement d'une passion nouvelle, je n'y pouvais croire encore. N'étais-je pas dans un rêve > N'était-ce pas une moquerie de la jeune fille ? Non, elle était sérieuse ; je la sentais encore s'appuyant sur moi et m'embrasant d'une

flamme inattendue. J'avais aimé plus d'une fois. Je savais bien comment le cœur se reprend à cette douceur terrible qui donne la fièvre de l'idéal.

Je me détachai du balcon et me penchai vers un salon où l'on dansait.

Je revis Jane. C'était à peine si je la reconnus tant l'émotion l'avait pâlie, tant l'amour l'avait transfigurée. Elle dansait, mais elle était à cent lieues du quadrille. Son danseur lui parlait, elle semblait ne pas comprendre. Je l'avais trouvée au premier abord plus jolie que belle : je la trouvais maintenant plus belle que jolie. Tout à l'heure c'était la jeunesse qui resplendissait , maintenant c'était l'âme, t Ce n'est pas un songe, dis-je, ceci est sérieux. » J'étais joyeux et effrayé de son bonheur : joyeux, parce qu'un amour nous apporte des ivresses nouvelles ; effrayé, parce que je pensais au lendemain.

Quoique je ne fusse pas visionnaire le moins du monde, j'eus alors une vision inattendue qui m'agita violemment.

Parmi toutes les femmes qui dansaient ou qui passaient, traînant leurs robes avec une grâce conquérante, jouant de Téventail comme si c'était leur métier, plutôt que leur art, je vis apparaître la figure de Marie Garcia. « Elle ici », murmurai-je. C'était bien elle avec sa chevelure noire et ses yeux bleus, cette beauté incomparable qui charmait tout le monde. C'était bien cette nonchalance majestueuse des déesses de Jean Goujon. C'était bien ce sourire perdu qui entr'ouvrait des lèvres de pourpre sur des dents éclatantes.

C'était bien elle et ce n'était pas elle. Marie était si bien imprimée dans mon âme, qu'une nouvelle venue qui lui ressemblait vaguement, me parut être ma maîtresse. € Non, ce n'est pas elle», dis-je, quand je vis cette

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femme venir plus près de moi. Mais je pensai que fatalement, cetle vision venait traverser cet amour qui me prenait impérieusement, t Oui, murmurai-je, tout cela est peut-être écrit là-haut, comme le disait cette jeune fille. Nous sommes des infiniment petits; mais pas un philosophe n'a prouvé que nous ne fussions le jouet des âmes en peine. »

Je valsai une seconde fois avec Jane. Jamais je n'étais parti d'un pied plus léger, jamais je n'avais mis sur mon cœur une femme plus divinement belle et amoureuse. «Adieu, lui dis-je, au dernier tour. —Quoi! vous ne restez pas pour le cotillon, ni pour le souper? — Je vais passer une heure au palais pompéien, je reviendrai peut-être pour la fin du souper. »

Deux baisers d'yeux. Je lui tendis la main. Elle déchira son gant. «Voilà, reprit-elle, comme je vous donne la main. » Je partis. Quoique tout cela se passât dans le tohu-bohu d'une fête, quelques curieux, quelques curieuses surtout, avaient entrevu cette comédie sentimentale. On en jasa la nuit, on en jasa le lendemain. Le surlendemain le bruit se répandit qu'il y avait promesse de mariage entre moi et M"» Jane délia Torre.

J'entrai alors à pleines voiles dans la mer des tempêtes. Quand je revis Marie, je croyais ne plus l'aimer, mais je m'aperçus bien vite que je subirais peut-être encore le charme terrible de ma maîtresse. On brise plus aisément des chaînes de fer que des chaînes de fleurs.

Comment on se remarie

Ce fut par le bruit public que Marie Garcia apprit que je devais épouser une Américaine, une femme de Lima, une beauté incomparable.

Nous nous rencontrâmes chez une amie : < Tu te maries donc) me dit-elle à brûle-pourpoint. — Moi ! qui t'a dit cela? — Tout le monde. — Eh bien, tout le monde en sait plus que moi. — Voyons, ne joue pas la comédie, tu ne m'aimes plus. — Je serais peut-être très heureux si je ne t'aimais plus. »

Marie comprima son cœur, c Eh bieni moi je suis bien heureuse, car je ne t'aime plus. — Je t'en félicite puisque tu te maries. — Oui, c'est fini: l'amour avec toi

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c'était l'enfer, je n'ai jamais eu un lendemain; maintenant que je n'aime plus, je commence à vivre. — Depuis quand ? — Tu le sais bien, depuis que tu ne m'aimes plus. »

Marie me poussa sur un canapé. « Assieds-toi là et écoute-moi bien. Vois-tu, il faut que tu te maries parce que tu me donneras le courage de ne plus me retourner vers toi : je t'ai bien aimé, mais j'ai trop souffert. On a bien raison de dire le mal d*aimer. Si tu savais l'attente, l'inquiétude, la jalousie. J'aime mieux te perdre une bonne fois que d'avoir toujours peur de te perdre. »

J'écoutais silencieusement : « Et puis, reprit-elle avec un accent de fierté, je suis ta maîtresse, mais j'étais digne d'être ta femme. Je suis bien née, quoique je ne sois pas née au Pérou. »

Marie, s'indignant, monta à la plus haute éloquence. Elle railla la société avec toute l'amertume d'un cœur blessé mille fois par toutes les vengeances d'un monde impitoyable qui ne pardonne pas.

Armée de l'Évangile où le Christ pardonne, elle nia la divinité du mariage, puisqu'il ne pouvait consacrer Tamour. « En effet, dit-elle, le mariage ne vous paraît à tous et à toutes une institution divine que parce qu'il jette dans les bras l'un de l'autre un homme et une femme qui ne se connaissent pas, mais qui ont compté leur argent. »

Je ne voulus pas être convaincu, c Eh bien! puisque ton cœur est sourd, que tout soit fini, oublions. — Je n'oublierai pas, dis-je, tu sais que quoi qu'il arrive, que tu sois comtesse *** ou simple comédienne, tu me trouveras toujours ton ami. — Mon ami, c'est là le dernier mot. » Elle se leva, c Adieu^ mon ami, dit -elle. On vient

de sonner, je crois que c'est le comte ***, car je lui ai écrit de venir me voir ce matin. — 11 attendra», dis-je. Un éclair de joie rayonna sur la figure de Marie, t Je vais lui faire dire qu'il revienne demain, ou plutôt qu'il ne revienne jamais. »

Mais Marie retomba bientôt dans sa jalousie, car je répondis, t Jamais I C'est trop loin. Dis-lui qu'il revienne demain. » J'avais vu apparaître la figure de Jane.

Je me trouvais pris entre deux feux : j'aimais Marie Garcia parce que je l'avais aimée, j'aimais Jane délia Torre parce que je ne l'avais pas aimée*.

Qui donc n'a pas aimé deux femmes le même jour, sinon à la même heure } Je ne pouvais pourtant pas épouser Marie et Jane, la civilisation n'en étant pas encore arrivée là.

En me tournant vers Jane j'apaisais toute ma famille irritée de me voir toujours en rébellion contre les coutumes sociales; mais en brisant avec Marie, je scan-

* Ces deux femmes étaient aux deux pôles de la beauté : |ane était petite, Marie était grande. La première brune comme les plus flambantes Espagnoles, la seconde brunissante, mais avec la blancheur des blondes. Marie avait de grands yeux bleus rêveurs sous ses cils noirs, tandis que Jane avait des yeux de velours noir jetant des éclairs. Les deux figures étaient d*un ovale parfait, Tovaie de Diane. Le profil était grec, mais adouci par la grâce parisienne. Chacune avait des dents toutes petites, rangées comme dans un écrin. Chacune des lèvres rouges, chacune des narines mouvantes, un cou cyncen, des épaules tombantes, des bras ronds, un corps souple, des mains et des pieds de déesse. Jane me rappelait par ses lignes élégantes toutes les beautés de petit format, comme la Vénus deMédicis.

Marie n*avait pas la grâce suprême parce qu'elle aimait trop la pose théâtrale, même dans son abandon. Toutes les deux charmaient le regard par le caractère de leur beauté, par l'expression qui prend les cœurs, car l'expression c'est l'àme !

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dalisais beaucoup de braves cœurs charmés par elle Et pourtant c'est ce que je fis parce que Tamour nouveau triompha de Tancien.

Ce jour-là ma parole fut engagée rue de la Chausséed'Ântin.

On me réveilla le lendemain par ce billet:

c J'ai senti hier vers minuit que tu me trahissais, « viens bien vite ou ne reviens jamais.

c Je suis le pauvre chien qui lèche les pieds et qu'on c chasse un jour de fête.

c Mais prends garde. Je sens les ténèbres tomber € sur ton mariage. Les cloches sonneront tristement € parce qu'elles sonneront mes funérailles *.

« Je suis blessée mortellement. Je n'ai dormi qu'une « heure depuis huit jours. Je me suis réveillée avec € effroi. Tu m'avais frappée au cœur et le sang inondait c mon lit.

€ C'est ton malheur que tu vas signer. C'est mon € malheur et c'est celui de cette femme qui me prend c mon bien mais qui se réveillera avec des lambeaux de c mon linceul aux mains.

c Je t'ai tant aimé ! Je t'ai donné des siècles d'amour c et toi des heures.

€ Et je meurs emportant ma passion pour t'aimer en- « core au delà des siècles. Marie. »

Cette lettre me fît perdre un peu la tête. Ne sachant plus où était mon cœur, je courus chez Marie.

Elle était toute blanche et toute silencieuse. Déjà la mort avait passé. «C'est toi, me dit-elle. Mais non, ce

> George Sand, que Marie rencontra alors, commença un roman sur cette fatale histoire.

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n'est plus toi. • Et elle fondit en larmes : t Tu as bien fait de revenir. Je n'ai plus que peu de tems à vivre, mais en face de la mort qui m'a marquée, je ne suis plus une femme, je suis une ombre : on n'aime pas les ombres, je te pardonne de me quitter. C'est ma faute, puisque je t'ai dit que j'épousais le comte ***. Et aujourd'hui je n'en ai pas le courage. Je ne veux pas que tu fasses une autre victime. Je n'ai pas de haine contre cette jeune fille qui méprend ma vie, au contraire je voudrais la voir heureuse. Le bonheur des autres m'a toujours été doux, parce que je ne suis pas née mauvaise. Je vais me retourner vers le théâtre. • Elle essaya un sourire et elle ajouta : c II y a des grâces d'état. Puisque je ne puis pas être heureuse, je chanterai ! »

Mais le lendemain ce fut tout autre chose. La jalousie avait remordu ce cœur si ardent. Elle s'était jetée dans les bras d'une amie en lui disant : c Non ! non ! non ! ce mariage ne se fera pas. »

L'amie vint à moi. Je sentis que ce n'était plus Marie que j'aimais. Je lui écrivis une de ces lettres pacifiques qui allument la guerre. Marie avait tout perdu en voulant devenir ma femme après avoir été ma maîtresse. Je suppliais l'amie d'apaiser les colères jalouses de l'abandonnée, en la jetant au plus tôt dans les bras de ce comte italien qui, en toute bonne foi, voulait l'épouser. Mais il arriva ceci — ô la nature humaine ! — Marie, qui avait quelque sentiment pour ce galant homme, le prit en antipathie. Son amour pour moi se réveilla furieusement, elle jura que mon mariage avec Jane serait brisé comme son cœur. La guerre était ouverte, elle dressa toutes ses batteries de femme blessée

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et de comédienne à ressources. Elle avait parmi les amis de sa famille un conseiller à la Cour qui la savait capable de toutes les folies^ elle Tentraîna jusqu'à la porté du père de Jane pour qu'il allât déclarer à la famille que ce mariage décidé serait une calamité pour tout le monde. Il parla au père en père de famille. On fut sur le point de lui donner raison, mais Jane écoutait aux portes. Dès que le conseiller fut parti, elle dit à son père que dans les mariages parisiens il y avait toujours une maîtresse de la veille qui faisait des siennes. Jane s'en moquait, puisque je l'aimais. D'ailleurs, elle aimait mieux mourir que de ne pas être M«* Arsène Houssaye, Quoique M. délia Torre fût un homme énergique, il eut pitié des larmes de sa fille et il pleura avec elle, car il comprit qu'il s'embarquait dans une tragique aventure.

Au dîner, les figures étaient inquiètes, moi-même j'avais quelque peine à prendre un masque souriant. Il vint quelques personnes le soir, les nuages se dissipèrent, Jane fut plus charmante que jamais. Je la quittai à onze heures, très touché de tant d'amour et de gentillesse. Mon coupé m'attendait. Je remarquai à peine un autre coupé à deux chevaux qui partit en même tems que moi. Sur le boulevard de la Madeleine, je m'aperçus que le coupé suivait le mien. Cette fois je sentis l'ombre de Marie Garcia. Dans les Champs- Elysées le coupé suivait toujours, mais il était suivi par un autre coupé. C'était Jane, accompagnée de M"» de Corvaîa à qui elle avait dit : c Je veux faire un tour au Bois pour respirer l'air vif. » C'était tout simplement pour savoir si je rentrais bien chez moi.

Naturellement, ce. fut chez moi que je descendis.

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Marie voulait me parler, mais se sentant suivie à son tour, sa f.erté la retint dans son coupé, si bien que je rentrai sans faire semblant de m'apercevoir que j'avais deux femmes à ma suite. Marie rentra furieuse, Jane rentra contente.

Le jour du mariage fut fixé au 20 juin. J'allai trouver le conseiller pour qu'il comprît bien que tout était fini avec M*^ Garcia. Je lui donnai ma signature en blanc pour qu'il marquât lui-même le chiffre d'une rente viagère que je voulais faire à Marie. Il fut très accueillant et très paternel. Le soir même, Marie me renvoya ma signature avec une lettre d'injures disant que ce n'était pas mon argent qu'elle voulait, mais moi même. « Vous aurez beau faire, Monsieur, vous aurez beau me clouer sur la croix, vous aurez beau déchirer mon cœur par lambeaux, vous ne serez pas à cette femme, je le jure par mon âme et par Dieu. » Le bruit se répandit par tout Paris que j'étais un cœur de roche et que je tuais une femme pour épouser une dot. La vérité c'est que j'avais deux millions et que Jane m'apportait par le revenu de sa dot à peine de quoi s'acheter ses robes.

En toute période de la vie, on ressemble aux malades qui ne se trouvent pas sur le bon côté, même s'il est bon. Je commençais à m'ennuyer de vivre dans le demimonde, je voulais me retourner du bon côté, j'espérais que les colères douloureuses de Marie n'auraient qu'un lems et que bientôt elle-même elle ferait une fin en épousant le comte***; mais sa destinée, qui l'avait jetée dans l'orage, la réservait à la foudre. .

. Cependant on était à quelques jours du mariage, on passait les belles heures en promenades amoureuses, à .Versailles, à SaintrGermain, à Fxmt^inebleau. M^rie

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amassait toujours des nuages, mais on finissait par ne plus s'inquiéter de ses vengeances; elle m'écrivait des lettres désespérées, je répondais par des lettres d*ami pour qu'elle comprît bien que je n'étais plus à son diapason. La pauvre créature jetait son orgueil à ses pieds, elle s'humiliait jusqu'à dire qu'elle serait le chien de la maison, si je ne me mariais pas. Elle n'ambitionnait plus pour elle les fleurs d'oranger, elle serait une cendrillon, presque une servante. Ses dernières lettres me touchèrent profondément, je voulais rompre avec Jane, je lui ouvris mon cœur, je lui dis tout mon amour pour elle, mais aussi toute ma pitié pour Marie, c Elle en Hiourra, murmurai-je. — Et moi donc! croyez-vous que j'en vivrai > Nous verrons qui des deux sera la preniière morte. » Je serrai la main de Jane et je ne dis plus un mot.

La femme de chambre de Marie avait épousé mon cocher: cet homme renseignait tous les jours Marie de mes allées et venues ; il lui dit un jour que le mariage était pour le surlendemain. Selon lui, comme pour beaucoup de gens, le mariage à la mairie ne comptait pas. Nous avions décidé que le mariage à l'église aurait lieu à minuit, àSaint-Louis-d'Antin, le 20 juin. Or, ce fut le 1 9 juin que nous nous présentâmes devant M. le maire.

C'est ce qui nous sauva d'un horrible drame que voulait jouer Marie Garcia.

Elle devait se trouver à la porte de la salle des mariages pour me dire, en me montrant un flacon renfermant de l'acide prussique : « Houssaye, si tu passes le seuil, c'est fini de moi ! • Et elle eût fait cela sans sourciller. Elle était trop violente dans toutes ses ac-* lions pour s'arrêter jamais en chemin.

Elle ne vint donc pas à la mairie de la rue Drouot, puisque, d'après la parole du cocher, elle croyait que le mariage à la mairie ne se ferait que le jour du mariage à l'église, mais le hasard conduisit le cocher rue Drouot où il nous vit passer dans le cérémonial. 11 courut chez sa femme et lui dit : « Il paraît que M. le maire y a passé. » La femme de chambre courut à Marie pour lui répéter ces mots. La pauvre fille chercha son flacon et ne le trouva plus, oubliant qu'il était dans sa robe noire, la robe du drame.

En son égarement, elle ouvrit la fenêtre et se précipita. Il y a des grâces du ciel, sa robe s'accrocha au balcon et Marie resta à demi suspendue dans l'espace. Le cocher et la femme de chambre la sauvèrent à grand'peine, mais elle fut horriblement déchirée au côté droit.

On la mit mourante sur son lit.

Nous avions voulu nous marier à minuit, croyant ne réunir que les témoins à la famille. Les témoins étaient Eugène Delacroix, Théophile Gautier, le ministre des États-Unis et M. de Corvaïa. Mais les belles étrangères tout comme les Parisiennes à la mode voulurent être de la fête, précisément parce que cela se passait à minuit.

Telle était la force de volonté de Marie, que la première personne que nous vîmes en entrant à Saint-Louis-^ d'Antin, ce fut elle.

Le père de ma jeune femme était furieux et s'indignait tout haut contre le préfet de police qui lui avait promis de défendre l'entrée de l'église à M"* Garcia, mais elle avait si grand air que les hommes de garde n'osèrent la repousser. Elle resta debout contre un pilier tout le tems de la cérémonie nuptiale qui dura une heure. Quand nous sortîmes nous la vîmes encore

Les orages ' 21

dans sa pâleur, me regardant avec ses grands yeux bleus sous ses sourcils noirs. C'était alors une fille d'Eschyle.

Terrible apparition, cette femme blanche dans sa robe noire! Je ressentis un coup violent comme si mon bonheur fût mort à mes pieds. Jane aussi la reconnut. Toutes les deux se frappèrent d'un regard mortel. Comme Jane passait en avant avec mon père, elle se retourna pour voir l'expression de ma figure. J'étais si désolé que je n'essayais pas de masquer mon âme. J'aurais voulu mourir mille fois : je sentais que je tuais Marie, mais pouvais-je m'arrêter en chemin?

J'allai donc à Tautel, moins entraîné encore par la fatalité que par mon cœur, car c'était Jane que j'aimais, -et non plus la pauvre affolée qui venait assister au spectacle de sa désespérance.

Un grand souper attendait les invités. On avait préparé cinquante petites tables, dans les salons de l'hôtel de mon beau-père; mais il y eût deux personnages qui ne soupèrent pas, ma femme et moi. t Je vois bien, me dit-elle, ce qui se passe en vous, vous pleurez sur les douleurs de votre maîtresse et vous ne pleurez pas sur les miennes. »

Je lui pris le bras et je l'emmenai à ma voiture. Dix minutes après, nous étions chez moi où tout éperdu à ses pieds je lui jurai que je l'avais épousée parce (jue je l'aimais.

Elle pleura beaucoup, mais elle s'endormit confiante sur mon cœur. J'étais bien résolu à tout faire pour que les deux femmes ne fussent pas malheureuses : mon amour à Jane, mon amitié à Marie.

. Le tort de Jane dès le lendemain, quoiqu'elle fût redevenue très gaie, fut de s'armer contre sa rivale, par toutes

les colères aveugles de la jalousie. Le tort de Marie fut de venir jusque chez moi pour me dire adieu, appuyée sur le bras d'une de ses amies, parce qu'elle souffrait beaucoup. Jane dit à ses gens : « Mettez-moi cette femme à la porte! » Mon tort à moi avait été de ne pas partir pour l'Italie, avec Jane, aussitôt le mariage à l'église.

Quand je vis la femme de chambre insulter Marie, j'intervins. Ce fut trop aux yeux de Jane, qui me dit : « Conduisez-la chez elle et ne revenez pas. » Je conduisis Marie jusque dans la rue en la suppliant de reprendre sa dignité. Mais on ne raisonne pas avec la passioa. Elle éclata en sanglots et me tendit la main : c Adieu! me dit-elle, tu m'as condamnée à mort, je ne te demande plus qu'une chose, c'est que tu viennes à mon enterrement. » C'était bien une mourante qui parlait ! *

Quand je rentrai chez moi, je vis Jane qui fuyait par l'escalier. Elle avait voulu être témoin des adieux, mais elle ne voulait pas me voir, c Jane! • dis-jc, pour qu'elle se retournât ; mais elle disparut et la porte de sa chambre se referma violemment.

Mais — qu'est-ce donc que la folie de la passion ! — au dîner nous étions à table comme des amoureux — du même côté — et nous avions bu dans le même verre en souvenir de la fraise mordue.

Si sa famille ne fût venue pour la consoler, Jane se serait consolée avec moi ; mais elle prit trop au sérieux les larmes de sa mère et de ses sœurs. Elle pensa qu'elle était donc bien malheureuse puisque tout le monde autour d'elle la pleurait comme si elle fût déjà morte.

* Quelques jours après, on traduisait sa douleur par cette chanson célèbre : On dit que tu te maries*

Les orages aS

Dieu m'est témoin que je ne voulais pas revoir Marie, que d*ailleurs je n*ai revue qu'à son lit de mort. Je n'avais qu'une idée dans mon cœur, le bonheur de Jane.

Quelques jours après le mariage, nous partîmes pour Dieppe où nous passâmes une saison, pendant que Marie qui çàet là avait des retours à la vie, passait une saison aux Eaux-Bonnes. Jane reprit sa gaieté naturelle tout en craignant que ma pensée ne fût trop souvent aux Eaux-Bonnes. Elle croyait que Marie jouait toujours la désespérée pour me rappeler à elle. Elle s'obstinait à ne pas la croire malade. Le médecin des Eaux-Bonnes m'écrivit que Marie ne vivrait pas jusqu'à rhiver et que ce serait œuvre de charité de lui envoyer un mot de souvenir. Je trouvai tout simple de lui écrire comme j'eusse fait pour ma sœur. Par malheur elle répondit à cette lettre et cette réponse brûla les mains de Jane qui crut à une trahison. Et pourtant je n'avais écrit qu'à une mourante.

C'était au retour de Dieppe, la jalousie égara encore Jane quoique la lettre de Marie ne fût pas une lettre d'amoureuse. Je lui parlai alors d'aller à Venise, elle avait peur de quitter sa mère et ses sœurs. Elle me dit qu'elle n'aimait que les pays imaginaires. Telle était sa jalousie qu'elle avait peur que M"* Garcia fût du voyage. On traversa un automne pluvieux qui fut fatal à la sacrifiée. Mes amis qui la voyaient m'annoncèrent qu'il lui restait bien peu de jours à vivre. Son agonie m'appelait, mais j'avais peur de réveiller toutes les douleurs de Jane, car elle savait tout, non parce qu'on lui disait tout, mais parce qu'elle devinait tout, car elle lisait sur les fronts et dans les yeux.

Enfin, j'allai revoir Marie Garcia, sur la prière de

rabbé Caron lui-même; TabbéCaron, cet autre Fénelon qui avait été le confesseur de ma première femme, qui était le confesseur de la seconde et qui, par le hasard des choses, assistait Marie Garcia en ses derniers jours. 11 voulait tout pacifier par le pardon. En effet, la première parole que me dit Marie fut celle-ci :

c Dis à ta femme que je lui pardonne ma mort comme € je te pardonne, dis-lui que jemeurs en la voulant heuc reuse de ton amour ; Tabbé Caron m*a montré Dieu, c je ne suis plus qu'une âme. »

Mais Jane jusqu'au dernier jour, jusqu'après la mort de Marie, garda le feu de sa jalousie espagnole ou liménienne. Marie pardonnait, Jane ne pardonnait pas.

La grande ombre

La première fois que j'avais revu Marie, elle ne pouvait trouver une seule parole ni moi non plus ; enfin elle me dit : c Mets-moi au cimetière dans le coin le plus abandonné. Aujourd'hui j'ai voulu te revoir, mais seulement pour te dire adieu. Va-t'en, puisque tu n'es plus à moi ; va-t'en, mais tu reviendras à ma dernière heure. Quand je mourrai je veux te regarder encore. Tu me fermeras les yeux, mais je te verrai toujours. »

Elle fut, comme a dit Bossuet de Madame, douce envers la mort, elle qui n'était pas douce envers tout le monde. Elle toucha jusqu'aux larmes les sœurs de charité par sa force d'âme et sa douceur. Au milieu de ses

' Les orages 25

souffrances, elle n^eut que des sourires. Elle disait à ses amies : c Je meurs une fois pour ne pas mourir mille fois. » Elle s'était tournée vers Dieu; elle avait pardonné; elle avait souri.

Elle ne croyait pas beaucoup à Timniortalité de Tâme, du moins elle n'avait pas souvent interrogé le ciel ni son âme.

' Vint un prêtre, c Non, mon père, je ne vous ai pas demandé. Le jour où je me sentirai toute à Dieu, je vous le dirai. »

Une sœur de charité amena l'abbé Caron. c Êtes-vous chrétienne ? — Je ne sais pas. Parlez-moi de Dieu et de l'âme. »

Et quand ce grand esprit eut parlé : c Je suis chrétienne. »

Elle fondit en larmes et voulut éteindre ses lèvres sur un crucifix d'argent. Elle ne faisait rien à demi; elle se donna toute à Dieu. Rien n'est doux, rien n'est beau comme la mort chrétienne. Cette désolée, qui ne voulait plus vivre dans ce monde où elle n'espérait rien, avait déjà sur le front je ne sais quel reflet de la vie éternelle. La tombe n'était pour elle qu'une nuit d'hiver. Elle entrevoyait l'aurore. Elle avait foi en ses aspirations. Les saintes femmes de la passion entendaient ses prières et voyaient ses larmes. N'avait-elle pas payé ses péchés par ses souffrances > N'avait-elle pas fermé le mauvais livre de la vie pour lire les Évangiles et pour s'agenouiller, de station en station, dans V Imitation de Jést/s- Christ? Tout ce qu'elle retrouvait sous sa main, elle le donnait aux pauvres avec abondance de cœur. Les pauvres, il faut les avoir dans son cortège quand on se présente devant Dieu.

La veille de sa mort, elle me dit : f Tu sais ce petit roman que j'ai écrit aux Eaux-Bonnes, tu diras à Lévy de le publier. Le peu d'argent qui en viendra, on le donnera à mes pauvres*. •

Marie ne se trompa point sur le jour de sa mort. Le 12 décembre, elle me dit : c Je mourrai demain, n'oublie pas de venir. »

Quand j'allai la voir au matin, je la trouvai toute sou« riante. Elle avait voulu qu'on la fît belle comme toujours. On apporta l'En/r'ac/e — journal officiel pour une comédienne. — Elle le prit et le regarda sans vouloir le lire, c Je ne suis plus de ce monde », murmura-t-elle. € N'est-ce pas comme Madame va bien? me dit la femme de chambre. — Oui, je vais bien, dit Marie, car je sens que je vais mourir sans agonie. »

J'essayai de la réconforter, c Non , dit-elle, il ne faut pas remettre le voyage, je partirai à quatre heures, quand tombera le jour. N'oublie pas de revenir me voir à trois heures. >

Je retournai pour la voir vers deux heures. L'abbé Caron et le curé de Saint-Philippe-du-Roule venaient d'arriver pour l'extrême- onction. Elle était toute contente dans son recueillement. Aussi fut-elle félicitée par les deux prêtres et par la sœur de charité. Deux de ses amies étaient là qui priaient, agenouillées près de sa tante et de sa cousine. C'était M"* Judith, de la Comédie-Française, et M"* Jeanne de Tourbey, aujourd'hui comtesse de Loynes.

Le docteur Contour m'avait fait signe et je le suivis

* La Confession d*Antonine fut publiée à cent exemplaires à vingt francs ; les derniers se vendirent cinquante francs, ce qui donna deux mille cinq cent francs pour les pauvres de Marie.

Les orages 271

dans le petit salon, cil est impossible, lui dis-je,. qu'elle meure aujourd'hui , comme elle le disait hier et ce matin. — O mon Dieu si. L'émotion de cette grande scène va l'achever. Voyez- vous, mon cher ami, pour les comédiennes, quelle que soit leur foi en Dieu, l'extrêmeonction est leur dernier rôle ; elles y donnent leur âme et tombent sur le théâtre. »

Le médecin se trompait sur Marie, du moins si c'était un rôle, elle le jouait pour Dieu tout seul et non pour les assistans.

Dès que tout le monde fut parti, elle tomba sous la main de la mort. Elle n'avait pas cru à l'agonie. Son agonie ne fut pas terrible, mais ce fut une agonie.

Je ne saurai redire tout ce qu'elle dit d'éloquent comme visions du monde futur, comme adieu à ceux qu'elle aimait. Au dernier moment, je sentis sa main déjà glacée se crisper sur la mienne, c Je te vois », mé dit-elle d'une voix éteinte. Elle ne voyait plus. Sa montre était près d'elle, c Je ne Tentends plus battre, murmura-t-elle. Bientôt, c'est mon cœur qui ne battra plus. »

Elle pria tout haut pour ne pas se plaindre. J'avais pris ses mains déjà mortes. Elle souleva la tête et sa tête retomba.

C'était fini ! Une des plus belles créatures du monde n'était plus de ce monde.

Tout éperdu dans ma désolation, je baisai ses beaux cheveux et je retournai chez moi pour m'enfermer dans ma chambre. En ces crises^ la solitude est la seule amie.

On sonna le dîner. J'eus le courage de descendre. Je me trouvai seul en face de ma femme, c Eh bien, Monsieur, me dit-elle d*un ton railleur» vous venez de

chez cette demoiselle? — Ouï, elle m'a appelé pour mourir. — Allons donc, comédie , comédie I — Étrange comédie, Madame, car Marie est morte. — Morte, comme elles font sur le théâtre. Aussi elle vous attend pour feouper. »

J*eus beau dire à Jane que son confesseur était chez Marie avec moi. Elle ne voulut pas croire un mot de ce que je disais, c Eh bien, Madame, si vous voulez aller à son enterrement, je vous enverrai demain une lettre de faire part. »

Tout fut tragique en cette aventure. La vie est dans la mort, la mort est dans la vie. Au cimetière du Père- Lachaise, non loin de la foule, quelques tombes plus haut que celie de Marie Garcia, on vit papilloter une jolie capote violette sur la tête d'une jeune femme voilée.

C'était la pauvre Jane qui n'avait pu vaincre sa fièvre et qui était venue à ce spectacle. Elle fut reconnue par quelques amis de Marie qui allaient s'indigner, mais ils virent la vivante plus morte que celle qui était au cercueil, tomber agenouillée et fondre en larmes. Qui pleurait-elle ?

Quand Jane rentra, je frappai à la porte de sa chambre. Elle ne m'ouvrit pas. Je voulais lui dire que je partais pour quelques jours, parce que mon devoir d'inspecteur général des musées m'appelait dans le Midi. Il me, paraissait impossible de vivre sous le même toit avant que le tems, qui efface tout, n'eût apaisé ses ressentimens à elle et mes douleurs à moi. Une de ses sœurs survint, qui lui dit qu'elle ne devait pas me voir, parce que c'était un scandale dans tout Paris, que ce mari qui était allé recueillir la dernière parole

. Les orages . ap

de sa maîtresse, c D^ailleurs, reprit-elle, je suis bien sûre qu'il était à l'enterrement. — Je ne l'ai pas vu, » répondit Jane. Elle m'avait vu passant au loin. Dans les lettres de M"* Garcia, on trouva ce sonnet:

Adieu, je vais mourir, ma blancheur de statue Me fait songer au lit de marbre du tombeau.

Mon pauvre cœur brisé m'échappe par lambeau Et je ne te sens plus en mon âme abattue.

Ma voix qui te chantait l'amour s'est déjà tue, La colombe reyôt la robe du corbeau; Adieu ce qui fut doux, adieu ce qui fut beau I ' Adieu tout ce que j'aime, adieu tout ce qui tue!

Tu m'as donné l'amour et j'ai vécu par toi; L'amour donne la mort aux femmes comme moi.

Qu'aimais-tu donc, païen? Ma beauté périssable?

Tu voulais la moisson des roses et des lys.

C'est la mort qui me fauche I Adieu, car je pâlis. Je te lègue un cyprès, un ombre, une grain de sable*.

* Le flot chasse le flot. La renommée est comme ces vagues qui viennent se briser au rocher pour se reperdre bientôt dans la grande mer de l'oubli. Qui se rappelle Marie Garcia si ce n'est moi? Elle a eu pourtant son jour. Je laisse parler Saint* Victor* qui disait en voyant passer son cercueil :

« C'était à rOdéon que débutait, il y a sept ans, dans la fleur de sa beauté et de sa jeunesse, cette jeune comédienne qui vient de s'éteindre, après la plus douloureuse agonie. J'y vois encore M"» Marie Garcia, jouant Valérie, avec ces beaux yeux éclatants et calmes qui avaient tant de peine à feindre la cécité. Le public n'a fait que l'entrevoir; elle a passé à l'Odéon, à la Porte-Saint-Martin, au Vaudeville, laissant à peine le tems d'apprécier son esprit, sa grâce, l'exquise distinction de son talent et de sa personne. Elle était faite pour lancer les réparties et pour manier l'éventail des grandes dames de la comédie romanesque. Elle ressemblait à ces ladies de Reynolds rêvant, en costumes de théâtre et accoudées sur un vase, au murmure du lac qui meurt à leurs pieds. Mais le mal qui l'a emportée l'effleura et la détourna de la scène. .On la

Xà- Les Confessions

' Pour qu'on lise toujours dans l'histoire de son âme, Marie a laissé un portrait qui la repréb^nte eiïeuillant

revoyait de tems à autre, déjà « pâle de sa mort future ». C'était une de ces beautés qui brillent en se consumant. Au premier rayon de santé, elle reprenait ses rôles et ses projets d'avenir. C'est ainsi qu'on la vit reparaître, l'hiver dernier, dans une comédie jouée chez le comte de Nieuwerkerke, et jamais elle n'avait montré plus de finesse et de charme. — Elle semblait chez elle dans ces salons dont elle avait si naturellement les manières, dans ces pièces de société qui touchent de si près à la vie mondaine. La maladie la reprit, il y a quelques mois, et l'acheva à loisir. Elle est morte avec la résignation la plus touchante. Une foule, qui était une élite, a accompagné son convoi. »

Marie Garcia appartient aux souvenirs littéraires, non seulement parce qu'elle fut cantatrice et comédienne, mais parce qu'elle écrivit un petit roman qui est un chef-d'œuvre de simplicité dans l'émotion. On voudrait donner ici quelques pages écrites sur elle à sa mort. Il faudrait commencer par ce sonnet de Roger de Beauvoir :

Son secret, je le sais; elle en est morte hier: Par l'amour à la mort elle était fiancée I

On voudrait aussi imprimer de belles pages de Léon Gozlan sur la jeune morte, mais on peut les trouver comme préface à la Confession d*Antonine.

La comtesse Dash, sous le titre de Trois rencontres, a peint Marie Garcia à trois périodes de sa vie : la jeune cantatrice, la comédienne et la désespérée. Rien n'est plus légèrement touché que ces pages charmantes :

« Maintenant elle ressemble plus à une apparition qu'à une « femme. Elle ne fait plus que traverser la vie et elle touche « la terre du bout de ses ailes, mais c'est toujours la beauté. « Rien de poétique et de suave comme ce profil. La pureté « irréprochable des lignes le dispute à l'harmonie du contour. « Ses yeux de velours aux franges d'ébène ont l'expression « adorable de celles qui ne font que passer.

« J'ai vu ses angoisses dans les stations de ce calvaire d'amour, « tantôt en proie aux fureurs tragiques, ne rêvant que son cin- « quième acte, tantôt reprenant la douceur d'une colombe blcs-

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