‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880Chapitre 2 sur 20 · CC · texte numérisé non relu

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une marguerite. Ses doigts retiennent la fleur qui dit : h l'aime ou // m'aime. La fleur qui dit Un peu^

« J'ai vu ses colères jalouses s'adressant aveugles à tout et

• sur tout. C'était Phèdre et Hermione. Et tout à coup, par un « prodige des mystères du cœur, elle reprenait son sourire tout « mouillé de larmes. Elle avait remonté l'abyme des douleurs « toute résignée à mourir. »

On aurait dû publier quelques lettres de Marie Garcia à la suite de son petit roman : la Confession d'Antonine, Ainsi : « Vous savez, ma chère Judith, que j'ai toujours deux ou

• trois malheurs sur la planche. Venez donc me faire oublier le « lendemain.

« J'ai commencé si tristement I Un père qui s'est ruiné; une « enfance passée dans le deuil et l'orage. On m'a conduite au « Conservatoire pour le salut de ma famiUe. J'ai chanté dans « les larmes, chanté sans pain, chanté sans croire au lendemain. « Pas un ami! J'étais belle et tous me voulaient pour maltresse. « Mais Dieu m'avait donné une âme et Je m'indignais. Que de « luttes! et que la vertu coûte cher au théâtre! Quand je songe « à toutes ces tristesses, je songe au tombeau. La fin ne sera c pas plus noire que le commencement. Il y en a qui ont un « beau soleil levant, moi je n'ai vu d'abord que des nuages bien « noirs. Le soleil est venu, mais trop tard. »

Dans une autre lettre, elle a le pressentiment de sa mort prochaine. Elle raconte que dans un souper, la nuit du 31 décembre 1861, ayant réuni à sa table un prince célèbre, Roqueplan, Sainte-Beuve, Fiorentino, Jeanne de Tourbey, la marquise di Saddeï et M"" Judith, la glace de la psyché se brisa quand sonna minuit. C'était la iroisièmc glace brisée dans l'année, ce qui mit un nuage sur son front. On joua aux questions. Quand on fut à celle-ci : « A quoi sert l'amour > », elle répondit : « A mourir, j Le prince se récria : « Mais vous avez l'air de croire à ce que vous dites?» On se regarda d'un œil inquiet. Quand tout le monde fut parti, elle s'offensa de voir trois bougies allumées dans sa chambre, elle en éteignit une, elle se coucha et prit un livre selon son habitude. Elle s'aperçut alors qu'il y avait encore trois bougies allumées; surprise, elle en éteignit encore une, mais elle n'avait pas lu deux pages que les trois bougies brûlaient encore. Cette fois elle les éteignit toutes les trois et s'endormit presque aussitôt, mais tout à coup elle sa réveilla et revit les trois bougies allumées.

elle ne veut pas la regarder. Elle s'arrête rêveuse à celle qui s'écrie : Beaucoup. Elle est morte sur le mot: Passionnément. Quoiqu'à ses derniers jours elle fût devenue très chrétienne, elle retombait dans la superstition des cartes. La veille de sa mort, une de ses amies lui apporta un jeu tout nouveau. Elle n'attendait plus rien du monde, mais elle s'amusa des prophéties de son amie. Quand elle fut morte on trouva une carte égarée dans le lit. C'était la dame de cœur.

Venise

Le soir de l'enterrement je partis pour Venise avec mon fils et un ami. J'écrivis une lettre d*adieu à Jane, en lui disant que puisqu'elle n'avait pas voulu me voir, elle ne me reverrait pas. Par cette lettre d'un fou, je lui proposai le divorce, ne voulant pas, par religion pour sa beauté et sa jeunesse, enchaîner sa destinée à la mienne. J'étais décidé à tout pour la dégager de ses sermens. Je lui offrais de doubler sa dot; je lui offrais mon hôtel, lui promettant de ne jamais la troubler, puisque je ne voulais plus vivre qu'à Venise.

Or, à Venise, je trouvai, à l'hôtel Danieli, la réponse à cette lettre d'un fou, réponse très simple et très digne. € Je suis M"' Arsène Houssaye, je mourrai M"* Arsène

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Iloussaye. • Un peu plus je reprenais le chemin de Paris, mais j'avais deux compagnons de voyage qui voulaient voir Venise. Une seconde lettre me vint qui gâta un peu la beauté de la première. Jane me disait : « Cette femme n*est pas enterrée au Père-Lachaise, vous l'avez emportée vivante à Venise. Elle est morte pour tout le monde, mais elle vit pour vous. Vous m'aviez promis un voyage à Venise avec moi, c'est avec cette femme que vous faites le voyage. »

J'eus peur de retrouver à Pans les éternelles lamentations de la jalousie; puisque Jane ne voulait pas que Marie fût morte, Marie serait toujours entre nous. Je résolus de restera Venise, quoique Venise en décembre ne fût pas un pays d'élection. On a beau dire que les vents de l'Adriatique sont le manteau du pauvre tant ils sont doux, c'est l'hiver sans soleil. Dès que j'eus lu la seconde lettre de Jane, je me mis en campagne, je veux dire en gondole, cherchant un petit palais pour ensevelir ma vie. Les palais de Venise ne sont-ils pas des tombeaux? Ce fut bientôt trouvé. Qui n'a vu tout près du palais de la duchesse de Bcrry une jolie façade bien vénitienne, recouverte de fresques du Giorgion, souvenir sacré d'un des dieux de la peinture. « Est-ce que ce palais n'est pas à vendre ? — Si, signore. — Combien } — Vingt mille lires. — C'est pour rien. Où est le notaire? — A deux coups de rame, sur le grand canal. — Allons bien vite. > Une heure après le palais était à moi.

Comme j'avais toujours la fièvre, je dévorai le tems. Le même jour j'avais acheté une gondole et loué un gondolier à l'année. Je m'étais mis à courir tous les marchands de curiosités pour remeubler cette demeure

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depuis longtems abandonnée. J*avais commandé dix clefs en argent, style seizième siècle, pour en envoyer une à chacun de mes meilleurs amis ; un peu plus je couchais le soir même dans mon petit palais.

Ce n'était pas la première fois que j'allais cacher mon chagrin sous la grande ombre de Venise. J'y avais pleuré un enfant, j'y pleurais maintenant ma vie. Je retrouvais écrit dans les églises et les palais mes tristes souvenirs de 1846. Quand je voyais passer une barque rouge — barque de deuil — sur le grand canal, il me semblait que c'était moi qu'on portait au cimetière, tant j'étais loin des choses de la vie. Voltaire a dédié un livre : — A celui qui console, le Tems. — Celui qui console, ce n'est pas le Tems, c'est le Travail. Je repris la plume et j'écrivis l'histoire de Giorgion, de Titien et de Véronèse.

N'avais-je pas sous les yeux leurs berceaux, leurs ateliers, leurs chefs-d'œuvre ?

Je ne voulais plus revoir Paris. Je m'habituais douloureusement à Venise éplorée. Elle, comme moi, pleurait ses beaux jours évanouis. Les amis manquaient pour la causerie; mais à force d'imagination n'évoque-t-on pas les amis du passé, surtout devant les monumens, les statues, les tableaux ? San Marco me chantait toutes les symphonies et toutes les mélodies de mes chimères évanouies. Paris me venait tous les jours par les journaux, mais comme un écho de plus en plus affaibli. Il faut élre à Paris pour vivre de Paris.

Mais voilà qu'un jour le ministre d'État m'écrivit qu'il lui fallait un rapport, sous quelques jours, sur les Écoles des beaux-arts de Marseille, de Lyon, de Bordeaux, de Dijon. Le devoir est souvent un maître qui parle très

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haut. J*avais pensé à donner ma démission, mais pourquoi briser cette chaîne d*or qui me rattachait aux arts français? Ne pouvais-je pas venir en France et traverser Paris sans cesser d habiter Venise? J'avais d'ailleurs une famille trop douce à mon cœur pour ne pas me retremper dans sa féconde atmosphère.

Six semaines après mon arrivée à Venise, je revins donc en France.

Ce ne fut pas sans une vive émotion que je montai Tescalier de mon hôtel. Jane avait reconnu que c'était moi à mes trois coups de timbre. Le valet de chambre m'annonça cérémonieusement. Je trouvai Jane tout en noir et toute pâle sous une expression désespérée. Nous ne nous parlâmes d'abord que par le silence. Je l'appuyai sur mon cœur, mais elle se dégagea bientôt en me disant : c J'oubliais que nous ne vivions plus ensemble. »

Nous reprîmes tous les deux une figure de cérémonie. « Je vous attendais, me dit-elle, car le ministre m'avait promis de vous faire revenir. Je vous attendais pour limiter nos droits et nos devoirs. Mon droit c'est d'habiter cet hôtel, votre devoir c'est de l'habiter aussi. Vous irez vous promener à Venise, mais vous devez vivre aussi à Paris. L'hôtel est assez grand pour ne pas nous rencontrer. »

Je vis deux larmes dans les yeux de ma femme : t Monsieur, me dit-elle, vous avez voulu le divorce. On m'a proposé en votre nom beaucoup plus d'argent qu'il ne m'en faut. Si vous voulez vivre à Venise sans moi, je vivrai à Paris sans vous; mais ma solitude ne vous sera pas ruineuse. — Je sais bien. Madame, que la question d'argent n'est pas une question pour vous; mais mon

devoir est de vous faire riche, ne pouvant vous faire heureuse. J*ai voulu tout sacrifier pour vous rendre votre liberté... — Ahl s'écria-t-elle, si vous pouviez me rendre mon cœur I »

Je lui pris la main; mais elle la retira et la porta à ses yeux : « Rassurez-vous, Monsieur, je ne veux pas faire un pas vers vous : je vous hais. — Eh bien, Madame... — Je vous hais! mais ma haine pour vous m'empêchera toujours d'aimer qui que ce soit. •

Je me promenai par la chambre, ne pouvant respirer, comprimant sous ma main les battemens de mon cœur. € C'est vous. Madame, qui avez voulu votre malheur. — Oui, Monsieur. La destinée a mis une tombe entre nous, c'est l'abyme et j'y tomberai. — Non, vous oublierez. La jeunesse a raison de tout. >

La pauvre femme alla pleurer sur le canapé. J'allai à elle, c Vous ne pouvez pas ensevelir tant de beauté, tant de jeunesse dans la solitude. Puisque vous me faites l'honneur de vouloir garder mon nom, restez chez moi, vous y serez chez vous. — Sans vous, Monsieur, je ne serai pas chez moi. — Et que voulez- vous faire ?» Elle se leva pour mieux accentuer ses paroles : « Je veux que vous restiez ici; je veux être votre femme pour tout le monde, excepté pour vous; ou bien, emmenezmoi à Venise, un autre tombeau où je me coucherai dans mes larmes. — Venise, c'est bien loin pour une Parisienne? — Je ne suis pas une Parisienne, je suis votre femme. »

J'étais effrayé de cette logique féminine. Je me sentais presque muet : j'ai toujours été si mauvais avocat de ma cause ! c Écoutez, Madame, nous serons les meilleurs amis du monde; mais vous à Paris, moi à

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Venise. Si vous ne voulez pas rester ici, venez à Venise. Vous reconnaîtrez ma gondole devant la place Saint- Marc. > Et je donnai à Jane le dessin de ma gondole.

Ce fut en vain que je tentai d'apaiser cette imagination de feu ; je fis de moi le plus horrible portrait ; elle le trouva vrai; mais enfin elle portait mon nom et elle ne voulut pas se délier, quelque rudes que fussent les chaînes, t Si vous voulez, me dit-elle, nous nous réunirons une fois par jour pour dîner ensemble. Vous ferez cela pour ma famille, pour la vôtre, pour l'opinion. •

En arrivant chez moi, j'étais à mille lieues de vouloir me réengager dans le mariage; mais une lumière soudaine me montra mon chemin. N'était-elle pas ma femme, cette femme qui pleurait? De quel droit la pouvais-je bannir de ma maison, même si son cœur m'était fermé } f Eh bien, lui dis-je tout à coup, en lui reprenant la main, nous vivrons ici et à Venise; vous serez chez' vous, je serai chez moi. J'ai dit adieu au monde, mais vous irez dans le monde avec vos sœurs. La salle à manger sera un pays neutre où vous appellerez vos amis et où j'appellerai les miens. »

Un éclair d'espérance traversa les yeux de ma femme, f Alors, vous ne retournerez pas ces jours-ci à Venise ? — Non, puisque vous m'offrez l'hospitalité. Je passerai tout un mois à Paris. — Vous dînerez ce soir avec moi! Nous ferons la géographie de l'hôtel pour bien marquer, dans ce petit monde, ce qui sera à vous et ce qui sera â moi? — Vous avez raison, car il ne faut pas de surprise. Du reste, l'hôtel a quatre étages : deux pour vous et deux pour moi. — Non, dit-elle, car nous nous ferions bientôt la guerre. D'ailleurs je ne veux pas vous prendre tout le second étage, où j'ai ma chambre à

coucher, mon cabinet de toilette et mon petit salon; où vous avez vous-même votre chambre à coucher et votre cabinet de travail. — Eh bien, le second étage est tout divisé. — Oui, mais vous ne passerez pas par mon petit salon. — Comment voulez-vous que je fasse ? »

En effet, on pouvait entrer chez ma femme par le petit salon et le cabinet de toilette; mais Tarchitecte avait oublié de me faire une double entrée. Je dis à ma femme qu'elle avait raison. Je résolus de pratiquer une porte perdue s'ouvrant sur le palier et sur le cabinet de travail. Nous décidâmes aussi, séance tenante, comment seraient occupées les diverses provinces de la maison : les pièces du rez-de-chaussée seraient communes, la salle à manger commune aussi ; les pièces du premier étage, galerie, salon rond, petites serres et jardin; car le jardin était au premier étage, dix-huit pieds audessus du sol, avec des arbres centenaires du temps de M. de Beaujon. Seulement, pour éviter les rencontres, le dimanche et les premiers jours de la semaine seraient à la femme, les derniers jours au mari. Aussi, le jour même, nous commandâmes des cartes en conséquence. On ne parla pas du quatrième étage. « N'oubliez pas, me dit ma femme, que le dîner est à sept heures et demie, car, à Venise, on dîne plus tôt. — Madame, je ne vous ferai pas attendre. Quoi qu'il arrive, ne me donnez jamais cinq minutes de grâce. — Non, mais sachez bien que le jour où vous ne dînerez pas, je ne dînerai pas moi-même, du moins ici. »

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A sept heures et demie nous étions à table, Didier, mon fils et moi avec la dame du logis. Le diner fut sérieux. Elle avait trop pleuré pour rentrer du premier coup dans la gaieté charmante de son caractère et dans le babil original de son esprit. Nous ne voulions ni Tun ni l'autre nous questionner. Il ne tombait sur la table que des miettes de conversation. Nous nous regardions comme des gens qui ne se connaissent pas, crai* gnant de trop dire ou de ne pas assez dire parles yeux. Au dessert, elle nous conseilla de fumer et s'envola sans plus de cérémonie. Un quart d*heure après, son cocher, qui avait pris les ordres pendant le dîner, l'emmena dans sa famille. Elle était heureuse de raconter son triomphe. On avait déjà dit à Paris que je ne reviendrais jamais de Venise : elle voulait prouver que j'étais revenu pour elle.

Je me trouvais, par la force des choses, dans une situation plus ou moins ridicule, plus ou moins impossible. J'aimais trop les femmes pour vivre en cénobite. Or, tout en retrouvant ma femme de par le mariage, je ne retrouvais que la solitude; car elle n'était plus ma femme et elle m'empêchait de vivre avec une autre. Je lugeai qu'il était tems, d'ailleurs, de me contenir, après mes folies. Je jurai de vivre en philosophe et de subir ma destinée. Dès le lendemain matin, je me remis au travail.

J'avais commencé, à Venise, Mademoiselle. Cléopâbre^

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parce que j'y avais retrouvé Théroïne, une de mes amies déjà ancienne; mais j'abandonnai le roman à Paris pour étudier de près M"« de Warens, dont j'avais salué le tombeau à Chambéry, Après avoir passé toute ma journée aux Charmettes. — J'ai toujours eu la puissance des évocations — tous les morts illustres ou curieux que j'ai peints au xvii* ou xviii* siècle, je les ai vus en chair et en os, dans leurs passions, dans leur génie, dans leurs vertus, dans leur défaillance; j'ai vécu avec eux, dans leur monde, parlant leur langue, heureux de leur amitié. Aux Charmettes et à Chambéry, je pénétrai M°* de Warens avec un amour si vif, qu'il semblait, en vérité, que Jean-Jacques m*eût donné son cœur pour un instant. Je reconstituai toute la vie de la noble dame, cette très honneste dame, qui avait tout à la fois pour amans son jardinier et son perruquier, mais qui gardait, à travers toutes ces misères, je ne sais quel charme poétique. 11 lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a inspiré les Confessions de Jean-Jacques.

Pendant quinze jours je ne vécus qu'avec M™* de Warens; je lui consacrai tout un volume in-octavo, un second linceul pour elle.

La seconde fois que je dînai avec Jane, elle avait retenu une de ses sœurs, comme elle fille du soleil, vivant dans une atmosphère radieuse, emportée par le rêve des fêtes parisiennes. Le dîner fut un peu moins triste que la veille. Ma femme fut presque silencieuse; mais sa sœur me porta quelques coups de poignard par des moqueries impertinentes; je répliquai par des madrigaux non moins impertinens : si bien qu'au lieu d'èlre un trait d'union, elle ne fit que nous séparer uo peu plus, ma femme et moi. Après le dîner, je lui offris

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mon bras, t Non, me dit-elle, je vais offrir mon bras à ma sœur. — Oui, me dit ma femme : Clotilde me tient compagnie ce soir; je ne vous offre pas de prendre le thé avec elle, puisque vous ne devez plus franchir le seuil de ma chambre. — Oh! mon Dieu, Madame, une fois n'est pas coutume. Aussi bien Clotilde n*a pas fini de vider son carquois. Je prendrai le thé avec vous. » Clotilde, jouant Tétonnement, s*écria : t Je croyais que vous alliez prendre le thé au Père-Lachaise! »

On comprend si ce mot me blessa, t Chut, dis-je gravement, ne profanons pas la maison des morts. Un jour, quand vous serez vous même couchée dans le tombeau, votre âme s'indignera si Ton rit de votre cœur. — Je suis vivante, je ne veux pas qu'on me parle de la mort. — Oui, mais vous prenez un étrange plaisir à parler de la mort des autres. »

Je ne savais que faire. Je montai Tescalier en suivant les deux sœurs. Je pouvais passer à droite et prendre mon chapeau pour sortir, mais une force irrésistible me fit passer à gauche. « Décidément, me dit ma femme, avec un sourire de bon accueil, c'est Clotilde que vous auriez dû épouser. — Oui, dit Clotilde, car au moins tu n'aurais pas pleuré et moi je ne pleurerais pas. — Voyons, reprit ma femme, Arsène Houssaye est notre hôte, ne mettons pas d'amertume dans son thé. » Clotilde s'adoucit. Elle redevint charmante comme de coutume, sans dire un seul mot qui remît en scène le passé. A dix heures, comme elle allait dans le monde, elle nous dit adieu. Cette fois elle prit mon bras pour descendre l'escalier. Je la conduisis jusqu'à son coupé qui l'attendait. cEt maintenant, me dit-elle en me serrant la main, où allez-vous ? Prenez garde de vous perdre, mon

beau-frère. — N'ayez peur, ma belle-sœur, je me suis retrouvé.»

Le lendemain, le dîner fut plus intime. Il Q*y avait à table que le mari et la femme. On parla encore de Venise ; Jane me fit dessiner la façade du petit palais vénitien. Elle aurait déjà voulu y passer une saison.

Le jour suivant, nous dînâmes encore en tête-à-tête, avec plus d'abandon que la veille. Ce soir-là il faisait un tems à ne pas mettre un mari à la porte. Tous les ouragans se déchaînaient sur Paris ; les cheminées dansaient la sarabande sur les toits et se précipitaient dans les rues, pendant que les bourrasques enlevaient les parapluies. Un coup de tonnerre frappa les vitres. « j'ai peur, dit Jane. — Et moi aussi, lui répondis-je. — Eh bien, reprit-elle, voulez-vous prendre le thé chez moi? — De tout mon cœur! — On n'en saura rien; moi-même je ne m'en souviendrai pas demain. »

Cette fois je pris le bras de ma femme pour la conduire chez elle. 11 y avait dans sa chambre le plus beau feu du monde. Je ne pus m'empêcher de penser à la poésie de Fintérieur. A quoi bon courir les fêtes de Paris quand on trouve chez soi bon gîte, bon feu, bonne figure. Seulement bon gîte, bon feu, bonne figure, n'étaient à moi que pour une heure ou deux.

Je regardais ma femme à la dérobée ; je la trouvai plus jolie que jamais. Les chagrins de l'absence avaient imprimé sur sa figure je ne sais quelle mélancolie touchante qui m'allait au cœur. Elle était un peu pâle, mais ses yeux n'en avaient que plus de mordant — ses beaux yeux qui révélaient son âme I — Pourquoi, me dis-je, la fatalité m'a-t-elle à jamais séparée de cette femme }

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Elle fut adorable ce soir-là, mais sans coquetterie aucune. Elle semblait me prendre au mot : c Je suis une amie, rien qu*une amie. »

Par habitude de galanterie, je jetai quelques pierres plus ou moins précieuses dans son jardin, tout en lui parlant de sa beauté, mais elle ne daigna pas les ramasser. Elle me dit que nous finirions par être très bons camarades. Si je m'ennuyais, elle se ferait mon secrétaire pour écrire sous la dictée, disant que puisqu'elle avait fermé le roman de sa vie, cela l'amuserait d'écrire le roman des autres, c Vous êtes la meilleure femme du monde ! permettez-moi de vous embrasser. — De tout mon cœur. » Elle me présenta son front et courut à son piano pour me cacher qu'elle rougissait et qu'elle pâlissait, c C'est le baiser de paix, murmura-t-elle, mais ce sera le seul, i»

Quand un homme s'est séparé de sa femme, il est mille fois plus loin d'elle que s'il ne l'avait jamais vue. Je perdais que je ne pourrais plus franchir cette distance. Ce bien que j'avais eu m'échappait. C'était ma faute, ou plutôt c'était la faute des passions qui chassent l'homme devant elles comme un esclave s'il n'a pas le courage de se retourner, non pas seulement pour les combattre, mais pour les vaincre, car s'il ne fait que les combattre il les subit plus violentes.

Pendant plusieurs jours, tout resta au même point, une bonne grâce souriante mais glaciale, une amitié voulue et sans merci. Pas un moment d'expansion. C'était à qui cacherait le mieux son cœur. Aussi nous commencions à croire tous les deux que nous nous accoutumerions à vivre ensemble comme des étrangers.

Deux jours de suite Jane alla dîner dans sa famille.

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Je ne voulus pas ces jours-là dîner à la maison. Quand nous nous retrouvâmes à la même table, elle me dit : c II me semble qu*il y a deux siècles que je ne vous ai vu. — Pour moi, il me semble qu'il y a plus longtems encore. — Est-ce une raillerie? ^ Pas le moins du monde. Le cœur ne raille pas. » Ce mot toucha ma femme. « Ce soir, reprit-elle, je suis encore forcée de sortir; il faut que je me fasse belle pour aller avec mes sœurs au concert de la comtesse W***. — Ah ! oui, les journaux en parlent beaucoup. Pourquoi ne m'a- ton pas invité? — Parce que vous n'y seriez pas venu avec moi. » Deux larmes mouillèrent les yeux de ma femme. Je fus touché profondément. Un peu plus je me levais pour l'embrasser, mais il y avait là un grand diable de valet de chambre nouveau venu, dont la figure impassible me cloua sur ma chaise. « C'est dommage, dis-je, que je n'aille pas à ce concert, parce que j'aurais eu le plaisir de vous y rencontrer. — Et que me diriez-vous si vous me rencontriez à ce concert? — Je vous dirais la chanson connue : Vous êtes belle et je vous aime! » Sur ce dernier mot, elle jeta sa serviette, elle se leva de table et elle sortit en toute hâte. Je m'étais levé moimême et je la rejoignis dans l'escalier. « Non, dit-elle, je ne veux pas de votre bras. — Je vous jure que j'ai parlé selon mon cœur. — Voire cœur, je ne le connais plus. » Et elle montait toujours. Je l'avais blessée à vif sans le vouloir. Je montais toujours à sa suite. Quand elle arriva à la porte de sa chambre, je lui pris la main et je la portai à mes lèvres ne trouvant pas un mot plus cloquent. Dès que je fus dans mon cabinet de travail, je regrettai de ne pas être entré avec elle. J'ouvris la fenêtre- et je fumai une cigarette en me demandant si je

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passerais la soirée chez moi. Déjà le petit coupé de ma femme était devant Thôtel. Sans y penser, nous nous étions attardés à table. D'ailleurs elle devait prendre sa sœur pour la conduire au concert, ce qui la retarderait d'une demi- heure. J'étais très agité ; j'avais un invincible désir de la revoir avant son départ, mais je n'osais entrer dans sa chambre. Quand j'entendis ouvrir sa porte, j'allai tout de suite dans le petit salon comme à sa rencontre. Je lui apparus dans l'ombre. Elle poussa un petit Ah! qui lui était familier quand on la surprenait dans la solitude, t Vous vouliez me parler? me dit-elle en rentrant dans sa chambre. — Non, je voulais vous voir », répondis-je en marchant sur ses pas. Elle était éblouissante dans sa robe de taffetas toute recouverte de point d'Angleterre et tout enguirlandée de rosesthé. Les roses que j'aimais I « Vous êtes superbe, repris-je, planté devant elle comme un point d'admiration. — Ce sont vos diamans, dit-elle. — Mes diamans n'y font rien. Vous êtes belle, parce que vous êtes belle.

— Vous ne vous en étiez jamais aperçu ? — Je vous ai toujours vue ainsi, mais la beauté, comme le printems, a ses jours de soleil et ses jours de pluie. — Des phrases !

— Jamais, c'est le cri de la vérité. »

Jane se tourna vers sa psyché, t Alors, vous croyez que je puis encore aller dans le monde? — Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas entendre ce soir tout ce qu'on dira de vous. — Vous pouvez être bien sûr que si on dit du bien de moi, on dira du mal de vous. — Oui, oui, on dira que les absens ont tort de revenir. » Cette fois ce fut elle qui me donna la main, c Adieu, à demain.

— Demain, dis-je, c'est au bout du monde. »

Sans doute l'expression de ma figure la toucha, car

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elle me dit de sa voix la plus douce : t C'est vrai, je ne vous ai pas fait de thé ce soir, mais demain ce sera mon plaisir. »

Or, le lendemain^ je ne manquai pas la tasse de thé. Nous dînâmes seuls ; je rappelai à Jane, d'un air distrait, le dîner du lendemain de notre mariage où nous nous mimes du même côté. Je voulais lui rappeler aussi que nous avions bu dans le même verre, mais elle prit un air souverainement railleur qui glaça les paroles sur mes lèvres. Je voulus même me rattraper en murmurant : € Si je rappelle ceci c'est que, par ce tems de neige, je serais mieux de votre côté que du mien. »

Son côté, c'était la cheminée. « Oh! oh! dit-elle, je savais bien que si vous parliez ainsi ce n'était pas pour vous rapprocher de moi. »

J'eus beau faire, il n'y avait plus que deux combattans armés de paroles plus ou moins acérées : l'heure n'était pas venue. Il me fallut battre en retraite, mais je 1^ fis l'épée haute, parce que je la savais vaillante et qu'elle ne m'eût point pardonné une lâcheté pour revenir à elle.

Le lendemain, je jugeai que le dîner serait glacial, je lui écrivis ceci :

€ Mon cher rêve évanoui, je voulais ce soir dîner avec vous dans le charme de votre esprit, mais je suis appelé ailleurs par un dîner officiel. Je baise vos cheveux. »

Jane ne répondit pas. Le lendemain, je ne voulus arriver à table qu'après elle. « Vous étes-vous bien amusé hier? » me dit-elle tout de suite.

« Oh ! mon Dieu non : primo, on dîne mal chez les ministres; secundo, on vous place toujours entre deux

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duègnes. Vous m'avez, vous et vos sœurs, ramené en pleine jeunesse, j*aime mieux celles qui. viennent que celles qui s'en vont, mais je suis comme un voyageur qui passe devant un verger chargé de fruits d'or et de pourpre: il a soif, mais la porte est fermée. — Voilai dit Jane, il fallait entrer quand vous aviez la clef. — Qui sait, je la retrouverai peut-être. »

On causa de ceci et de cela. Quand je donnai le bras à Jane pour monter à sa chambre, je lui fis remarquer qu'elle ne m'offrait pas de prendre le thé « Si vous voulez, me dit-elle d'un air dégagé, seulement permettezmoi de mettre une robe de chambre car j'ai là une robe de cérémonie qui m'est insupportable.

J'aurais bien voulu moi-même lui dégrafer la robe de cérémonie et lui présenter la robe de chambre, mais elle me pria de lui donner cinq minutes de solitude.

Presque aussitôt la femme de chambre vint m'avertir que j'étais attendu. Au lieu d'aller m'asseoir comme de coutume à mon coin de cheminée, je pris un coussin et je m'agenouillai devant Jane en lui parlant de sa beauté. Jamais sainte du calendrier ne s'offensa aussi fièrement de me voir suppliant à ses pieds. Elle faillit me réduire en cendre par un regard superbe et par ces paroles dites d'une voix railleuse : « Qu'est-ce qui vous prend? — Vous le voyez bien, mon amour pour vous. — Comme vous jouez la comédie! » Je lui serrai la main, f Pourquoi voulez-vous que je joue la comédie r — Parce que vous trouvez cela amusant de faire la cour à celle qui fut votre femme. — Je trouve cela doux parce que ma femme est toujours ma femme. »

Le duel était réengagé beaucoup plus sérieux que Tavant-veille, mais j'avais affaire à la plus fine lame,

aussi me mit-elle vaillamment à distance. Un peu pluF, je m'avouais encore vaincu, quand je sentis les battemens de son cœur, car j'avais mis la main sur son sein en lui disant : t II n'y a donc plus rien Ik) »

Il y avait encore quelque chose puisqu'elle se mit à pleurer.

La scène ayant trop tourné au sentiment, je ne fis pas de façon pour lui exprimer toutes mes douleurs de lui avoir été si fatal. Vainement j'essayai de lui prouver que les heures tristes n'ont qu'un tems et que les beaux jours reviendraient. Elle me regardait d'un air de doute: « Non, dit-elle, c'était un rêve, je suis réveillée. »

Quand je rentrai chez moi, vers minuit, je me demandai sérieusement si je redeviendrais jamais le mari de ma femme, tant il me semblait que j'étais à cent lieues delà.

Un soir j'arrivai plus tard que de coutume pour me mettre à table. Jane me dit avec un vague sourire : f J'ai failli attendre. — Et moi j'ai failli ne pas arriver, lui répondis-je avec le même sourire, car je me suis rappelé que j'avais promis de dîner avec des amis. — Je vous sais gré d'être revenu, quoique aujourd'hui je ne m'attarderai pas longtems au dessert, même si vous me contez une histoire. — Est-ce que vous allez dans le monde? — Oui, pour prouver que je suis heureuse,

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je vais avec mes sœurs chez une amie. M"* Errazu. — Oui, j'ai vu dans les journaux qu'elle donnait un bal. — Si cela vous amuse, vous serez le très bienvenu. Naturellement, continua Jane en soulignant ce mot, nous irons chacun de notre côté. — Est-ce que vous serez belle? — Très belle : une robe qui ne tiendra que par deux rubans aux épaules. — Une vraie robe chimérique. En vérité, les femmes n'oseraient pas s'habiller chez elles comme elles s'habillent pour aller dans le monde. — Comment I vous devenez misanthrope. Qu'est-ce que cela vous fait } On ne me fera pas la cour; on vous croit encore trop près de moi, puisqu'on croit que je vous aime. »

Jane, avait pris un air railleur, t Venez donc, mon cher ci-devant mari, ce sera demain la chronique de tous les Champs-Elysées. » Nous avions quitté la table. Jane prit mon bras pour aller à sa chambre, c Non, lui dis-je, je n'irai pas à ce bal de M"* Errazu ; mais quand vous serez habillée, faites-moi la grâce de me donner le spectacle de votre robe. — Pas du tout, du tout, je ne vous ferai pas cette grâce. A quel titre, s'il vous plaît ? — A titre de Célimène qui veut donner des regrets à Alceste. »

Elle entra dans sa chambre et me ferma galamment la porte au nez. J'entrai chez moi sans parti pris, me demandant si j'irais au bal ou à l'Opéra. Quoique je fusse presque décidé à rester dans mon cabinet de tra* vail à écrire le dernier chapitre de mon livre : les Char* mettes ^ j'étais convaincu que M"* Arsène Houssayc m'appellerait dès qu'elle serait habillée; mais après trois quarts d'heure d'attente, je sonnai le valet de chambre pour lui demander le journal du soir, ce qui

5o Les Confessions

était un prétexte pour savoir si Jane était partie. Eh bien! oui, elle était partie sans se soucier de mon opinion.

J*ai toujours trop aimé les aventures pour ne pas me risquer chez M"* Errazu. Ce fut ainsi que je fis ma rentrée dans le monde après une éclipse de quatre à cinq mois. Ce fut un étonnement quand on me vit apparaître dans ce charmant petit hôtel de l'avenue des Champs-Élysé'es, où le Tout-Paris de 1863 se retrouvait dans une atmosphère de serre chaude cosmopolitaine. t Enfin, vous voilà, me disait chaque femme que je saluais au passage, donnez-nous donc des nouvelles de Venise. — J'y ai acheté un palais; je rapporte dix clefs d'argent pour mes amies. Êtes-vous de mes amies? — Jamais ! s'écriaient-elles, nous sommes les amies de voire femme. — Croyez-vous donc que je sois son ennemi? — Ne vous défendez pas, vous êtes un monstre.

— Voilà comment les femmes écrivent l'histoire I »

Ce qui me frappa surtout, ce fut la beauté radieuse de Jane. Au bal, elle avait un éclat surhumain par ses cheveux en aile de corbeau, ses yeux flamboyans, les braises de ses lèvres, la blancheur rosée de ses joues. C'était un miracle de jeunesse vivante et lumineuse.

Et pendant que je l'admirais sans avoir l'air de la regarder, on continuait à me dire : « Pourquoi avez-vous voyagé seul ? Pourquoi vous étes-vous éternisé à Venise? Pourquoi étes-vous revenu ? »

- La valse était finie. J'allai saluer ma femme en lui' serrant la main, t Ah! vous voilà, me dit-elle, je ne vous avais pas vu. N'est-ce pas qu'il y a de bien jolies femmes ici.^ — Oui; il est vrai que je n'ai encore vu qi:c V î'is. © . . . .

Les orages 5i

Je lui demandai si elle souperait et si elle me permet- ' trait de la reconduire chez elle. « Jamais I Que dirait-on de moi ? que dirait-on de vous ? Vous savez bien q\ie tout le monde nous croit séparés par le grand mur de la' Chine. Adieu. »

L'orchestre dominait toutes les causeries par la pre- ? mière figure du quadrille de rŒil crevé. J'allai seul au buffet où j'eus raison de quelques coupes de vin de Champagne. Après ce beau fait d armes, comprenant que ma femme avait raison, je disparus à l'anglaise pour ne pas jouer le rôle du chevalier de la triste figure.

L'heure cueillie

Le lendemain, il me fallut attendre jusqu'à dîner pour reprendre la conversation, car pour rien au monde nous ne voulions violer les lois que nous avions édictées. Dès que nous fûmes à table, Jane me dit : « Vous ne m'avez pas parlé de ma robe ? — En vérité, elle tendit si peu de place sur vous que je ne l'ai pas vue. — Oui, toute l'étoffe est dans la traîne. — Enfin, avec ou sans votre assentiment, je la mettrai encore une fois demain, car j'irai dans un autre monde où elle paraîtra toute nouvelle. Voulez-vous une invitation pour revoir ma. robe } — Où irez-vous demain ? — Chez la princesse Trois-Étoiles, votre ci-devant amie. — Oh! non, |e n'ira pas, — Je sais bien pourquoi : vous avez peur des remontrances de la princesse. — Je n'ar peur dis rien di tout; mais j'aime mieux aller à TOpéra et voir danseï

les danseuses qui sont payées pour cela, que de voir danser les femmes du monde qui dansent pour rien. »

Au moment de s'habiller pour aller chez la princesse, Jane voulut bien m'apprendre qu'elle aurait une robe inédite d'une coupe imprévue, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. « Puisque je retourne dans le monde, j*y veux être la plus belle. — Eh bieni cette fois-ci j'espère que vous me ferez la grâce de m'appeler avant de monter en voiture. — Oui », me dit-elle en fermant la porte de sa chambre.

Comme l'avant-veille, j'allai fumer quelques cigarettes inspiratrices dans mon cabinet de travail. Au bout d'une grande heure, car il y a des heures qui sont des siècles, la femme de chambre vint m'avertir que Madame était habillée. Je passai tout de suite dans le petit salon. Jane ne se fit pas attendre. Presque aussitôt elle apparut plus adorable encore qu'au bal de M"* Errazu. Je lui pris les mains et je voulus l'embrasser. « Non, me ditelle, ce serait déchirer le traité. — Et puis, dis-je d'un air fâché, ce serait un coup de soleil sur un pastel. »

A son tour elle parut fâchée. « Ah ! Monsieur, vous savez bien que je ne me barbouille pas de poudre de riz. Voyez plutôt. »

Et elle approcha sa joue de mes lèvres avec une candeur charmante. Ce fut plus doux qu'un baiser sur des roses et sur des pêches. Elle rougit, puis elle pâlit. Je l'appuyai sur mon cœur, c Adieu ! lui dis-je tristement, vous allez bien vous amuser. »

Elle s'indigna, elle leva la tête : deux belles larmes roulèrent sur ses yeux, c Vous n'avez donc pas lu dans mon âme? me dit-elle. — Non, mon cœur est trop bête pour comprendre. — Et vous vous êtes figuré que j'irais

Les orages 53

à ce bal ! Vous n'avez donc pas compris que je me suis habillée pour vous seul? — Non, parce que je ne me croyais pas encore digne de vous. •

Elle passa dans son cabinet de toilette.

En moins de rien elle reparut. Un miracle! ce n'était plus la même femme. Elle avait jeté toutes ses parures et défait sa robe pour passer un adorable peignoir qui

était une féerie, un vrai nuage de batistes et de dentelles. Cette fois je compris. Je tombai à ses genoux et je baignai ses mains de larmes. Mon cœur éclata par les expansions les plus tendres. Elle faillit s'évanouir tant elle était contente. « Enfin, dit-elle, vous voilà revenu ! »

Oui, j'étais revenu tout cœur et tout âme. Je me sentis bientôt revivre dans une adorable atmosphère où la jeunesse et l'amour de cette charmante créature répandaient les plus exquises fleurs de l'idéal.

Il y avait près de trois mois que je quittais Venise, jurant d'y vivre tout seul. Cette pensée me revint dans cette soirée inoubliable. Ma femme, qui lisait mes pensées sur mon front, me dit avec un charmant sourire : c Quand vous retournerez à Venise, j'irai avec vous, n'est-ce pas? — Partout avec moi. »

Nous ne nous parlâmes plus que par les yeux voilés de larmes et par les batlemens du cœur.

J'étais bien heureux de retrouver l'amour après tous les malheurs de l'amour! C'est que la vertu a des sources intarissables pour ceux qui ont soif des joies intimes de la vie.

Et ce bonheur dura toute une année, joie du cœur et joie de l'esprit, tantôt à Paris, tantôt en voyage, tantôt aux bains de mer. Ce n'était pas le bonheur qui se promène obstinément à travers les fêtes du monde ; c'était

$4 J^e* Confessions

le bonheur chez soi ; car, pour nous, les devoirs mondains étaient plus ou moins des supplices. Nous étions jaloux des heures qu*cn nous prenait. Nous ne permettions à nos amis de venir nous voir que pour dîner avec nous. Théophile Gautier venait déjeuner tous les dimanches en allant écrire son feuilleton au Moniteur. Bien souvent ce feuilleton fut écrit avenue Friedland, sur la table encore tout épanouie de fleurs et de fruits. Théo humait son café ou sa fine Champagne tout en babillant et tout en calligraphiant. On sait qu'il ne lui fallait que trois ou quatre feuilles de papier pour un grand feuilleton. Il ne se relisait jamais, fidèle à son -principe, qu'on ne retouche pas plus les enfans de l'imagination que les enfans de l'amour. Il amenait çà et là la grande Schabrackque et Monstre-Vert, ses deux charmantes filles à peine aux aurores de leur avril. Elles jouaient encore à cache-cache avec Henry, pendant que leur père paradoxait doctement. Il m'injuriait à brûiepourpoint pour avoir failli passer à côté de ma femme sans connaître toutes ses vertus, car il l'aimait comme une sœur.

Les désolations

Pas de nuées sur notre ciel. Je me trompe : quelques nuages encore pour Jane toujours jalouse de la morte. Il ne fallait pas qu'elle vît son nom dans les journaux. J'avais caché les portraits de Marie Garcia,

Les orages . 55

mais elle les découvrit avec terreur. Il lui semblait que cette rivale sortait de dessous terre. Ce fut bien pis quand un jour, en mon absence, un sculpteur apporta chez moi un buste qui datait de trois ou quatre ans, et que j'avais oublié. Cétait Marie Garcia dans sa jeunesse rayonnante. Il trouva tout naturel de poser ce buste sur un piédestal du vestibule, si bien qu'en rentrant à l'hôte Jane se trouva face à face avec Marie. Le coup fut si rude qu'elle tomba sur une marche de l'escalier. Quand j'entrai moi-même, elle avait la fièvre, t Cette femme me tuera », me dit-elle d'un air désolé.

J'eus beau lui expliquer que ce buste ne resterait pas là puisque je ne Tavais pas demandé, elle s'enfonça dans son chagrin si profondément qu'elle fut huit jours à ■ se remettre. Et par malheur, à tout propos, cette image de Marie Garcia revenait sous ses yeux, tantôt par les causeries, tantôt par les journaux. Je ne croyais pas que la jalousie pût s'attacher ainsi à une morte, quoique déjà des Espagnols m'eussent raconté de pareils désespoirs. Sur ce point, elle était bien Espagnole. Ainsi un

. jour elle allait à une messe de mariage à Saint-Philippedu-Roule ; quand on lui dit que la cérémonie se passait dans la chapelle de la Vierge, elle rebroussa chemin, parce qu'elle savait que dans une des fresques de cette chapelle, le peintre avait représenté Marie de Grandfort et Marie Garcia pour symboliser je ne sais plus quelles femmes de la Bible.

Quand une amie de la morte publia la Confession d'Antonine, ce petit roman écrit aux Eaux-Bonnes, ce

. fut encore un coup terrible. Elle ne désarmait pas. Dès qu'une pensée triste traversait mon front, elle me disait: € C'est encore elle ! »

Nous partîmes pour Dieppe au commencement de juin : cette fois, tout fut oublié. Jane reprit sa belle gaieté naturelle. Cette saison à la mer, en 1863, fut une des trois ou quatre meilleures saisons de ma vie ; aussi restâmes-nous à Dieppe jusqu'au mois d'octobre, dans ce qu'on peut appeler la douceur de vivre. Il n'y a point de douceur de vivre sans amour : nous nous aimions pour tous les jours perdus — et pour l'avenir, hélas! — sans nous douter que des cœurs si heureux n'allaient plus battre l'un près de l'autre.

J'aime à refaire aujourd'hui toutes les adorables promenades que nous faisions à deux à Puys, à Arques, à Pourville. Tout nous charmait, même la pluie, tant le soleil était en notre âme. J'étais forcé de revenir un ou deux jours à Paris chaque semaine, mais nous causions encore par nos lettres. Et comme elle trouvait le mot du cœur! Tous ceux qui avaient été témoins de notre lune rousse n'en revenaient pas de voir une pareille lune de miel. On nous prédisait le sort de Philéraon et de Baucis. Jane était redevenue confiante dans l'avenir, ce qui ne l'empêchait pas de regarder les vagues quelquefois avec inquiétude. « Il me semble, disait-elle, que notre bonheur fera naufrage. •

Quand nous revînmes à Paris, elle était plus heureuse que jamais. Elle dit gaiement à sa mère : « Tu seras bientôt grand'mère. Je te donnerai un fils digne de toî, parce qu'il aura du soleil dans le sang. »

La mère était une noble créature pleine de cœur, qui descendait des anciens rois de Lima.

Jane ne se trompait pas. Elle se réjouit si fort de devenir mère qu'elle ne voulut presque pas sortir de l'hiver; elle s'emparadisait chez elle, selon son expression. Du

Les orages

reste, cet hîver-là je ne sortis pas non plus. Elle voulut écrire sous ma dictée beaucoup de pages de l'histoire de Léonard de Vinci, de Titien et de Véronèse. Quand je restais court, elle trouvait toujours le mot ; elle était d'ailleurs d'une pénétration inouïe, pareille en cela à ma sœur Céline, qui vingt fois par jour me disait : t Je sais ce que tu penses. » Et elle ne se trompait pas, tant elle lisait si bien dans les âmes. Ainsi était Jane qui, aiix premières représentations, me racontait dès l'entrée en scène toutes les péripéties jusqu'au dénouement.

L'hiver fut doux et charmant, parce qu'il fut familial. Je ne retrouve pas un sonnet à Jane où je lui disais que, grâce à elle, la maison était métamorphosée en printems éternels, tant elle cultivait bien les roses des jardinières, mais surtout les espérances de mon cœur. Nous avions presque tous les jours des amis à dîner, entre autres amis Alexandre Dumas, Albéric Second, Paul de Saint-Victor, Roger de Beauvoir. Mes bellessœurs, qui étaient mes belles belles-sœurs, donnaient tout leur éclat et tout leur charme à la table.

Le bonheur est si bien la santé de l'âme que nous trouvions tout naturel d'être heureux. Hélas! le bonheur n'a jamais qu'une saison dans l'année. Quand vint le vrai printems, une fièvre liménienne, qui reprenait souvent Jane, vint nous inquiéter, parce que l'heure de ses couches approchait ; elle était au septième mois de sa grossesse ; le mois ne s'acheva pas quand elle mit au monde, le 4 mai, mon second fils que je sauvai de la mort, parce que le médecin, très inquiet pour la mère, l'avait abandonné sur un canapé, quand je le croyais dans les bras de sa grand'mère. Mais sa grand'mère tout affolée n'avait d'yeux que pour sa fille . C'était le

malin. Quand l'accoucheur, le docteur Campbell, revint Taprès-midi, Jane avait la fièvre de lait. Je voulais qu'elle nourrît son fils, ne fût-ce que pendant quelques jours. Campbell se mit à rire en me disant : t Voilà bien

. des rêves à la Jean-Jacques; nous avons une nourrice bourguignonne qui vous fera un fils plus robuste que s*il tétait aux seins de la mère. — Mais, mon cher docteur, je m'inquiète plutôt de la mère; voyez donc comme elle

. a du lait. — Dans vingt-quatre heures elle n'en aura plus. 1

J'insistai, parce que je voyais bien que le lait, par sa force active, tourmentait la jeune accouchée. Je voyais juste I Malheureusement la mère de Jane était de l'opinion du médecin. Elle avait peur que l'enfant ne

.fatiguât la jeune mère, d'ailleurs si délicate. La nuit, la

, fièvre de lait exaspéra Jane et lui monta à la tête. Elle eut des heures de délire. Au point du jour, je courus

- chez Campbell, t Venez bien vite, car ainsi que je le pressentais... — Je vous vois venir; toujours la question du lait; aujourd'hui elle n'en aura plus. — Vous avez beau dire, je ne trouve pas naturel de couper ainsi des sources vives. — Donnez-moi raison pendant huit jours. •

Campbell revint avec moi. Jane était mieux; il se moqua de mes alarmes.

Dès que Campbell fut parti, la fièvre de lait reprît

. l'accouchée et la rejeta dans le délire. On courut chercher Campbell, qui revint encore tout juste dans un mo-

, ment de calme. Il me prit pour un fou; la mère ellemême ne croyait pas sa fille si malade. Ma volonté fut

. stérile.

i Quand, on a toujours sous les yeux une malade, on

Les orages . Sg

ne s'aperçoit pas du chemin rapide du mal. Le lait était coupé, mais Jane n*allait pas bien du tout ; la fièvre la reprenait çà et là le jour et la nuit, sa belle figure se fanait à toute heure, ses yeux étaient tour à tour brûlans .et voilés. Je la surpris souvent qui pleurait en regardant son fils. Elle semblait dire : Dieu ne me permettra pas d*ôtre longtems sa mère !

Je lui parlais gaiement pour cacher mes larmes.

A trois semaines de là, la force de la jeunesse et de la saison lui donna une bouffée de vie comme on boit un vin généreux et comme on respire Tair vif des montagnes. Elle demanda à se lever. Elle fît la vaillante jusqu'à vouloir aller au Bois, ce qui lui réussit.

Pendant toute une quinzaine, je la conduisis au lac dans son coupé. Son père, la croyant sauvée et voulant la distraire, fit tous les deux jours atteler à la Daumont. Comme moi elle aimait le faste; elle aimait les beaux chevaux, comme les belles demeures, comme les fêtes radieuses.

Mais elle était toujours pâle et ne voulait manger que des fruits. Il vint à sa famille une malheureuse idée, ce fut de la conduire à Saint-Germain ; elle se trouvait si bien dans son hôtel que je m'opposais de toutes mes forces à cette villégiature qui avait été fatale autrefois à une de mes amies. Il faut bien se porter pour aller vivre à Saint-Germain. C'est le tombeau des natures délicates. J'eus beau faire, je ne fus pas écouté. Jane voulait rester à Paris, sachant bien que je ne serais pas à toute heure à Saint-Germain ; mais c'était la femme la plus soumise à sa famille; d'ailleurs , sa mère la décida à partir en lui rappelant le proverbe musulman, à propos de mon hôtel que j'avais rebâti sur les ruines de

Tancien : • Dès que la maison est bâtie, la mort entre d frappe. »

Le jour du départ pour Saint-Germain, Jane pleura à toutes larmes. Quand nous arrivâmes rue de Pologne, dans un hôtel qui ne se recommandait que par le jardin, elle s'écria r t C'est un tombeau ! c'est un tombeau ! Je vais mourir ici. •

Je voulais la ramener à Paris, mais le père et la mère se fâchèrent. Ils croyaient que leur fille ne pouvait rêve nir à la vie que sous leurs yeux, tandis que sa vie c'était moi — mais moi chez elle et non dans sa famille, car elle n'avait plus là ses coudées franches. — Et puis cet hôtel de Saint-Germain renfermait trop de monde : il fallait la solitude à cette pauvre colombe blessée qui voulait son nid.

Hélas! elle et moi nous avions eu trop raison. La fièvre, qui l'avait quittée, la reprit de plus en plus terrible. Et aussi le délire. Je ne saurais dire mon chagrin, en écoutant toutes ses divagations. Elle avait des imprécations contre les mauvais jours passés. Mais aussitôt elle se jetait dans mes bras en me disant : c Je suis bien heureuse ! mais défends-moi de la mort, car je n'ai pas assez vécu avec toi. » Puis elle prenait son enfant et elle le couvrait de baisers. Et tout d'un coup : t A qui donc cet enfant? • ou bien elle chantait des airs doux à son cœur. C'était la raison dans les nuages.

Saint-Germain me fut presque aussi fatal qu'à ellemême, car j'y étais plus souvent qu'à Paris. Je tombai malade à mon tour, frappé par une pleurésie. Ce fut si sérieux que les médecins, après m'avoir maintes fois rassuré sur la maladie de Jane, qui, selon eux, s'en irait avec la fièvre liménienne, me condamnèrent à aller

Les orages 6t

aux eaux d*Ems pour vingt et un jours. Nous étions en septembre: c'était la fin de la saison. Je ne voulus partir qu'avec Tassentiment de Jane. Je me rappelle notre dernier dîner sous les arbres du jardin, car elle allait bien ce jour-là. Un chasseur de mes amis avait envoyé deux perdreaux tués à l'ouverture de la chasse. Jane me dit : t Nous les mangerons en tête-à-tête et en gourmands.» La pauvre femme s'inquiétait bien plus de moi que d'elle même : c Pars et reviens bien vite! » Elle m'embrassa avec toute son âme. Je partis. Mais au bout de quelques jours, Jane devint plus malade ; on ne tint plus compte de mon état presque désespéré ; on m'accusa encore d'abandon. Le père de Jane m'écrivait tous les jours sans inquiétude sérieuse pour sa fille, mais tout à coup il m'apprit qu'elle ne voulait plus rester à Saint-Germain et qu'elle revenait à Paris.

Elle revint, en effet, dans son hôtel. J'y revins moimôme en toute hâte. Hélas! j'arrivai trop tard, puisque ce ne fut que pour la voir mourir. Elle avait dit, en regardant mon portrait : c Le voilà ! » Mais quand je tombai agenouillé au pied de soTi lit, elle ne me reconnut pas. C'était le 13 septembre 1864. Le désespoir était rentré avec moi.

Un médecin avait tué ma première femme en la saignant, un médecin tua la seconde en ne lui permettant pas d'allaiter son enfant !

Elle mourut en souriant à la vie, emportée par son rêve. Devant la mort de ces femmes adorées, Fénelon lui-même trouverait-il des excuses à la Providence) Veuillot m'a dit : Dieu les voulait! Quoique dévoré par la fièvre, je ne voulus pas quitter la chambre mortuaire jusqu'à l'heure de l'enterrement. Verhas, qui avait

peint Jane en ses jours de gaieté, fit un très beau pastel de la morte.

Quand mes amis vinrent chez moi, le jour de Tenterrement, ils ne me reconnurent pas. C*est Texpression de Henry de Pêne. On ne me donna pas six semaines pour aller rejoindre ma femme. On dit dans un journal : € A ce convoi d'une jeune femme, tout le monde pleurait ; il y avait un mort couché et un mort debout. » Dieu ne voulut pas encore me mettre au tombeau.

Les funérailles furent d*une sombre tristesse. Tant de jeunesse et tant de beauté mises au tombeau! Quand la morte fut descendue dans les caveaux de Saint-Philippedu-Roule, j'eus toutes les peines du monde à revenir chez moi au bras de ma sœur et de Théo.

Le docteur Bouillaud voulait que je passasse l'hiver à Pise. Ce qui m'empccha de partir fut son adieu; car il me dit : « Non seulement vous passerez cet hiver à Pise, mais aussi l'hiver prochain. Vous ne reviendrez à Paris que dans dix-huit mois, si vous revenez ! » Je me vis condamné à mort. J'aimais mieux mourir à Paris: je m'enfermai dans mon hôtel et dans mon deuil.

Tout était triste autour de moi. Je venais de perdre ma première sœur; la seconde venait de perdre son mari, sous-préfet de Toulon, dans son dévouement aux cholériques. Cette sœur éplorée était si charmante que je ne l'appelais plus que Divine — diminutif d'un de^ ses noms de baptême: Lûdivine.

C'était la troisième femme aimée que je perdais' depuis dix ans : décembre 1854, décembre 1862, 'sep-tcmbre 1864, presque jour pour jour. On ne se console de ces coups mortels qu'en voulant ne pas se consoler* Le chagrin féconde le cœur; la douleur est une .des âmes '

Les orage 9 63

de la vie. Malade, presque condamné à ne pas survivre, emprisonné dans ma chambre à coucher comme dans mon malheur, je vécus tout Thiver avec ma sœur Cécile qui pleurait son mari. Elle se fit pour moi sœur de charité. Nous confondîmes nos désolations et nos regrets. Un de mes amis avait trouvé très plaisant d'écrire dans le Figaro ce mot à effet : t Cette barbe blonde est donc une barbe bleue. » Mais ce jour-là, Louis Veuillot, qui était mon ennemi, vint à moi, me parla de Dieu et m'embrassa.

Tout l'hiver il revint. Ne me sentant plus, pour ainsi dire, de ce monde, je voyais avec un vif plaisir cet apôtre calomnié qui me parlait de l'autre monde avec la plus haute éloquence. Quoique je ne fusse pas bien convaincu, je lui ouvrais mon âme, écoutant d'une oreille l'orateur catholique et de l'autre l'orateur littéraire. Il me fit fermer mes livres pour rouvrir l'Évangile. Il m'apprit à mourir dans l'espoir en Dieu. Quand il vit, aux premières aurores du printems, que j'étais sauvé, il dit à ma sœur: t II est sauvé, mais hélas nous allons le reperdre! Et il ne trouvera plus si belle occasion de mourir en état de grâce. »

Pendant tout l'hiver, l'enfant de Jane, déjà rieur, gazouillait pendant deux heures sur mon lit, m'arrachant le journal des mains, me rappelant déjà sa mère par ses yeux de feu et sa vivacité espagnole. J'avais' donc deux orphelins qu'il me fallait protéger dans la vie. C'était ma force pour le jour et pour le lendemain. C'était ma consolation, puisque je revoyais en eux leur' mère. Si ce furent des enfans gâtés, je n'ai pas besoin de le dire. Il me semblait que chaque chagrin que je leur épargnais était une offrande aux mortes, comme il'

me semblait que chaque peine qu'ils me causaient était un sacrifice. Depuis 1854, quelle que fût l'ardeur de la bataille de la vie, j'ai toujours consacré le dimanche à raviver l'image de mes chères mortes, en remuant leurs lettres, en embrassant leurs robes, en méditant devant leurs portraits. On est mal venu si on vient me voir ce jour-là, à moins que ce ne soit pour me parler d'elles.

Ce ne fut pas Veuillot qui fit le miracle de ma résurrection, ce fut Nieuwerkerque. Voici comment :

Hector de Callias, tout jeune alors, jouant les Boufflers et les Rivarol dans le Figaro et ailleurs, eut l'étrange idée de se marier, lui qu'on aurait presque pris pour M. de Cupidon, tant il était encore imberbe et évaporé. Mais il avait rencontré de par le monde chantant, M"* Nina de Villars, qui ne lui apportait pas seulement un piano en dot, mais aussi cinquante mille livres de rentes. Pour un disciple d'Apollon, c'était inespéré; mais, par malheur, il n'aimait point le piano. N'outrepassons pas. Il vint me demander d'être son témoin avec Nieuwerkerque. J'étais dans mon lit, attendant ma dernière heure. Je lui représentai qu'un fantôme serait de mauvais augure à une pareille cérémonie. Il tint bon en disant qu'il ne désespérait pas, dût-il revenir me voir avec sa fiancée elle-même. Le lendemain, je vis arriver Nieuwerkerque. Cette fois j'étais debout, mais marchant avec une grande canne comme un marquis de l'ancien régime, plus pâle qu'un beau soir d'automne, détaché des choses de ce monde, comme un voyageur qui va changer de pays. Nieuwerkerque commença par médire qu'il n'y avait de bien malades que ceux qui étaient enterrés. Il me fit la guerre parce que je restais enfermé chez moi. c Mourir pour mourir, dit-il, il vaut mieux courir

Les orages 65

Paris jusqu'à la dernière heure. Par exemple, venez demain au mariage d*Hector de Callias, après quoi je vous conduirai au Louvre où nous nous promènerons dans la compagnie des grands maîtres. 11 faut changer son horizon. — Comme il vous plaira, lui dis-je, en reprenant quelque volonté de vivre. Je vous donne ma journée de demain. Vous serez peut-être meilleur médecin que tous les autres. » C'était au cœur de l'hiver. Le lendemain, Nieuwerkerque me prit en phaéton. Je ne fis point de façon, car j'étais décidé à tout. Il me dit que l'air vif me fouetterait le sang et me redonnerait des forces. Depuis quatre grands mois, la fièvre ne m'avait pas quitté d'une pulsation. Qui le croirait! Grâce à Nieuwerkerque, je m'aperçus en arrivant à la mairie de la rue Drouot que je n'avais plus de fièvre du tout. J*étais tout joyeux quand je signai l'acte de mariage de mon jeune ami. J'accompagnai Nieuwerkerque au Louvre, où il me retint à dîner avec du Sommerard et quelques amis. Ma sœur croyait déjà que je ne reviendrais plus, quand un peu avant minuit je rentrai très vivant et très gai. Elle n'en revenait pas, elle qui assistait jour par jour à ma défaillance corporelle. J'eus bien quelques quintes la nuit, mais la fièvre ne revint pas. Il ne me fallut qu'une semaine pour me remettre à bord. Je ne raconte cette renaissance que pour réconforter ceux qui se croient perdus. Nul ne connaît les sources de sa vie. Plus d'un les croit taries quand elles vont jaillir plus vives. Voilà pourquoi la médecine n'est qu'une science d*à peu près. En reprenant pied sur terre, je sentais que mes chères mortes couchées sous terre dominaient à toute heure ma pensée. Quelle serait ma vie avec l'amour des tombeaux } Mais il y avait mon fils Heory qui commençait à

écrire V Histoire cTApelles, Il y avait mon second fils au berceau. Puis mon père, puis ma mère. Enfin tant d'ébauches littéraires qui prenaient mon esprit. Je finis par me dire : ViVc^ns/ avec la môme résignation que je m*étais dit : Mourons!

Je m'étais promis de vivre comme en un cloître, dans toute la gravité des aspirations chrétiennes, jurant de faire pénitence non pas tout à fait comme saint Arsène qui ne mangeait que des racines dans le désert, mais comme tous ceux qui ont beaucoup à se faire pardonner, parce qu'ils ont beaucoup aimé — la vie.

Quand on est renfermé dans sa douleur, on pense aussi à la douleur des autres, comme pour reprendre courage. Non seulement je pensais à la douleur des vivans qui pleurent les morts, mais je pensais aussi aux douleurs passées de ceux qui ne sont plus. De grandes images éplorées m*apparaissaient dans la pénombre comme des âmes en peine. J'entendais encore Dante pleurant la mort de Béatrice. « L'impitoyable s'est < emparée d'un noble cœur. » J'entendais aussi Michel- Ange pleurant Vittoria Colonna. cTout ce qui m'était « fête et joie, m'est douleur maintenant. »

Je disais comme Michel-Ange, qu'il est doux de mourir pour une morte. « L'âme, si elle est purifiée par le t feu, plus légère retourne à Dieu :

Perché dai lacci délia carne sciolla,

S' è calamila del divino ardore,

Pur gala infuoco, a Dio piii lieve toma. »

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