BUFFET PARISIEN DANS LE SALON ROUGE
Servi par les dames patronnesses du théâtre improvisé.
Les objets de consommation sont tarifés officiellement par MM. les Mobiles du fort d'Issy.
fr. c.
Une tasse de chocolat » 25
Une pomme d'api, luxe des dents 5 »
Une grappe de raisin, luxe des lèvres .... 20 »
Une tasse de thé » 25
— dans du vieux sèvres .... 10 »
Café glacé 5 »
Un verre de château-yquem, 1861 20 »
Ananas — pêche — cerise glacée 25 >»
Un petit pain au jambon, le nécessaire. ... » 2^
Un petit pain au foie gras, luxe de l'estomac. 5 »
Un verre de punch » 25
— dans un verre de Venise . . 25 »
Un verre d'eau 10 »
Une coupe de Champagne » 25
On ne rend pas la monnaie de la pièce.
Vu et vérifié aux Grands-Gardes :
Brutus, sargent de la ç*du 4*.
Jane Essier, servirent au buffet et remplirent leurs pochettes de pièces d*or et de billets de banque pour les blessés. Et toutes y ajoutèrent leurs cinq napoléons. Quand un seigneur comme Sagan, Léon Say, Greffulhe ou Rothschild se présentait au buffet pour boire un verre d*eau, Blanche d'Antigny ou Léonidc Leblanc ne manquait pas de dire : t Si vous voulez m'embrasser, ça ne coûte que cinq louis. » Et on embrassait. Les soldats ne payaient que demi-place et ces dames les embrassaient : Ducrot, Schmitz, Pothuau, Read, d'Hérisson, mais les ambassadeurs payaient double. Donc on festoyait en toute gaieté. Hélas I plus d'un qui était là, comme Franschetti , furent tués le lendemain à la bataille où Henry l'échappa belle.
Parmi les artistes de la comédie et du concert, M"* Pierson, qui joua mon drame intitulé : Un Drame en cinq actes et en cinq minutes, fut couverte de fleurs. Et aussi Sarah Bernhardt, Devoyod, Carmen, Marie Colombier, Marie Roze, Bianca, Coquelin et Saint- Germain firent des prodiges. Auber tint lui-même le piano quand chantèrent ces dames de TOpéra, ce qui fut leur Jour de bonheur. C'était Tannée de Topera d'Auber.
Auber est mort de chagrin pendant la Commune. Comme il souriait malgré ses larmes, il dit ce derniei mot : « Je sens que je partirai aujourd'hui ; ce sera peut-être mon premier jour de bonheur. »
Ma fête fut sa dernière fête. Comme il y avait là des peintres et des tableaux, on vint à parler des coloristes. € Quel est votre peintre préféré ?. » demanda-t-on à Auber. Il ne regarda pas les tableaux. Comme il y avait là deux cents jolies femmes» il les montra d'une
Cécile Houssajre Sà'ç
main sympathique en disant : « Mon peintre préféré, c'est celui qui peint ces tableaux-là. » Et il rappela ce vers de mon sonnet :
La plus telle couleur est la couleur de chair.
La ruine et la mort dévastèrent Paris : Théophile Gautier mourut du siège, Auber mourut de la Commune. Ils ne se consolèrent pas des désastres de leur cher Paris. Théo fut pris par Tanémie, Auber par le désespoir. Ils étaient chargés de gloire, mais ils étaient destinés à vivre cent ans, surtout Auber.
Cécile Houssaye
Ma sœur Cécile fut encore, par contre-coup, une des victimes de cette horrible période.
Combien de jeunes et charmantes figures qui étaient la joie de mes yeux et que la mort a voilées du linceul! J'avais deux sœurs douées de toutes les beautés. A peine avais-je pleuré sur la tombe de la première que la seconde était emportée dans le noir infini. Et celle-là n*a eu pour funérailles que les vagues éplorées de TOcéan, car elle n'a pas d'autre tombeau !
Au coin de l'avenue de Matignon et de la rue de Ponthieu, au troisième étage de la maison qui fait face au célèbre marchand de gaufres, on voit souvent, le soir, passer des lumières à travers les rideaux d'un apparte-
3çc Les Confessions
ment inhabité depuis près de quinze ans. Que fait-on là? Beaucoup de bonnes femmes du quartier disent : « C'est la dame morte qui revient chez elle. »
La dame morte, c*est ma sœur. Il y a près de quinze ans qu'elle n*est revenue dans son appartement. Et elle ne reviendra jamais.
Et, pourtant, tout est là qui semble l'attendre, l'ameublement et les étoffes, les portraits, jusqu'aux pendules qui marquent encore l'heure, comme si c'était l'heure de la vie; mais pour ma sœur c'est l'heure de la mort.
Elle se trouvait si bien là qu'elle ne pouvait se faire à la pensée de n'y pas revenir, même si elle mourait. Par testament elle voulut que l'appartement fut toujours prêt pour son retour.
Étrange destinée! Une marraine romantique lui donna le nom de Ludivine, mais ce nom étant difficile à prononcer, on l'appela Cécile et Céline; elle fut élevée comme mon autre sœur, à ne rien craindre, montant à cheval dès ses plus jeunes années, aimant le tapage de Paris, comme les solitudes silencieuses des bois. Au couvent, elle jouait la comédie comme une comédienne; j'aurais pu en faire une Célimènedu Théâtre-Français; elle en avait le tempérament, si on peut écrire ce mot à propos de Célimène; disons plutôt qu'elle en avait l'esprit. On n'a pas encore oublié dans le Paris mondain sa beauté, son charme, sa grâce tour à tour nonchalante et agitée*
C'était la plus capricieuse femme du monde; elle n'avait guère aimé la maison natale, elle n'aima guère sa maison quand elle se maria : elle était née pour voyager; aussi épousa-t-elle un sous-préfet qui la fit courir par tous les départemens. Quand il était trop longtems dans
Cécile Houssaye 3tji
une sous-préfecture, elle lui disait en riant : c Plus loin I » Le sous-préfet, tout à la fois homme d'esprit et sculpteur, s'appelait Bonnemain ou de Bonnemain, selon le pays où il se trouvait, ayant d'ailleurs droit à la particule. Il débuta à Château-Gontier et s'en alla sous-préfet de Toulon. La veille même de sa nomination à une préfecture, il y mourut héroïquement : on lui doit cette oraison funèbre. C'était en 1864, Tannée où le choléra empoisonna toute l'Europe. Il passait ses journées et ses nuits à vouloir donner du courage aux malades, dans le port, dans les hôpitaux, chez les pauvres gens. Il tomba tout d'un coup dans son uniforme, comme un soldat sur le champ de bataille. Ne s'était-il pas battu contre l'ennemi }
Ma sœur eut un grand chagrin, elle accourut chez mon père, elle accourut chez moi. Elle repartit pour Toulon, croyant toujours fuir son malheur, mais le retrouvant partout. Elle alla ensuite pleurer dans la famille de son mari. « Et pas un enfant, disait-elle, pour pleurer avec moi. » Mon père disait qu'il n'y avait pas de quoi tant se désoler, parce que le sous-préfet ne s'était pas contenté de manger une première fois sa fortune et la dot de ma sœur, il avait mangé une seconde dot et menaçait d'en manger une troisième.
Il fallut que mon père fît à ma sœur cette troisième dot. Grâce à cette troisième dot et à la pension que l'Empereur fit à ma sœur après l'avoir reçue avec sa bonne grâce accoutumée, Ludivine, ou Céline, ou Cécile, prit pied à Paris, dans Tappartemenl mystérieux où le soir on voit passer des lumières. Elle ne pouvait pas mener un grand train, ce qui ne l'empêcha pas de donner une fois par semaine un très Joli dîner à ses amis. Ses amis
3m .Les Conjessiùiit
de ce tems-là, c'étaient Théophile Gautier, Paul de Saint- Victor, Albéric Second, Xavier Aubryet, deux frères, le fils de ma sœur Caroline, quelque personnage officiel ami de son mari, quelque préfet de passage à Paris, mais jsurtout des gens de lettres, parce qu'elle les trouvait gais et qu'elle était triste dans sa solitude. Elle méditait d'ailleurs de se remarier, non pas que le premier mariage lui eût beaucoup réussi, mais parce qu'elle trouvait que le mot veuve est un éventail trop noir pour un oiseau bleu. Elle avait quelques aspirans de très bonne compagnie, un homme qui avait une immense fortune et un homme qui n'avait rien; elle choisit celui qui n'avait rien, un jeune conseiller à la Cour, le plus galant homme du monde. Mais dès que le mariage fut décidé elle eut peur de se remettre en cage, ce cher oiseau bleu, elle demanda une heure de grâce. Ce fut sa mort.
C'était en 1870. La guerre éclatait. Il y a des femmes qui n'ont pas peur de mourir et qui ont peur de la guerre, quand c'est une invasion. Cécile était alors à Bruyères; ma mère qui en avait vu bien d'autres, la voulut retenir; ma sœur voulut entraîner ma mère, mais la brave créature dit qu'elle voulait mourir là où dormaient déjà son père et sa mère. Un matin je vis arriver tout en effroi ma sœur à Paris ; j'avais moi-même abandonné le château de Breuil aux ennemis après les avoir vus à Metz, après avoir embrassé Henry au camp de Châlons. J'étais revenu à Paris pour y prendre un fusil et pour y sauvegarder mon second fils. J'appuyai ma sœur sur mon cœur. € Pourquoi cette figure de l'autre monde? — De l'autre monde ! me dit-elle : j'y suis déjà. » Elle me raconta ses- terreurs ; j'eus beau lui dire qu'il lui fallait rester près de moi^ elle voulut fuir jusqu'en Bretagne où elle
Cécile Houssayt 3gJ
avait une amie, la femme du préfet des Côtcs-du-Nord. Nul n'avait d'empire sur elle. Après un dîner quelque peu égayé par des souvenirs déjà anciens, je la conduisis au chemin de fer. « Adieu ! me dit-elle en m'embrassant, si je ne rencontre pas les Prussiens, tu me reverras ; si je les rencontre, je leur dirai de telles injures qu'ils me tueront. » Elle ne rencontra pas les Prussiens, elle rencontra un ennemi plus indomptable.
Ma sœur fut bien reçue par son amie qui n'était plus préfète. On s'était retiré dans une villa au bord de la mer, gardant au cœur l'idée de la guerre. Un jour on proposa une promenade sur TOcéan, mais tout à coup ma sœur s'écria : t Non, je ne veux pas aller sur la mer. » On lui demanda pourquoi : elle raconta qu'une fois à Toulon, comme elle montait sur une barque, une Italienne, diseuse de bonne aventure, lui avait conseillé de rester sur le rivage. Camstma donna, la mer vous sera mauvaise. Ma sçeur avait passé outre en donnant cent sous à l'Italienne; mais, à peine en mer, un coup de vent la jeta dans l'abyme. Elle fut sauvée. Le lendemain, la diseuse de bonne aventure se présenta à l'hôtel de la sous-préfecture. On ne voulut pas la recevoir, mais ma sœur alla à elle. Cette vieille sibylle lui regarda les yeux et lui prédit que la mer lui serait fatale. Voilà pourquoi elle n'avait pas voulu se réfugier en Angleterre où elle était attendue par une autre de ses amies.
Au lieu d'une promenade sur mer on décida une promenade sur la terre ferme.
On était au lo octobre , le préfet, sa femme, sa toute jeune fille, deux nièces et ma sœur s'en vont gaiement à la pointe de Penmarc'h, ce promontoire hérissé de rochers cyclopéens. Penmarc'h veut dire tête de cheval,
3g4 ^^^ Confessions
car les Bretons ont tous le langage imagé de Chateaubriand. La mer vient s'y briser dans le bruit de la tempête, ce ne sont qu'abymes et tourbillons, aussi sous la tête de cheval c'est le trou d'enfer. Sur la pointe de Toul-an-Ifern, le préfet emmena donc ces cinq femmes, jeunes et belles, pour l'effrayant spectacle d'une mer en furie. Elles étaient toutes rieuses en arrivant sur le rocher comme en arrivant dans une loge à l'Opéra. Pendant qu'elles s'asseyaient çà et là, le préfet fuma un cigare au voisinage, à la porte de l'atelier d'un peintre de marine. Les femmes lui crièrent de venir voir le merveilleux coupd'œil de la mer assiégeant le rocher. Elles ne craignaient rien, car l'assaut de la lame s'arrêtait bien au-dessous d'elles*
L'heure de repartir avait sonné, mais ma sœur, toute saisie de l'âpre beauté du spectacle, demande cinq minutes de grâce. Tout à coup une lame de fond, une de ces lames terribles qui montent comme la foudre, bondit, escalade le rocher et emporte à la mer les cinq femmes effrayées.
Le préfet pâlit en voyant le tourbillon, une ombrelle est rejetée vers lui. Un seul cri : Ma mère ! Il court, comme pour combattre les vagues, mais déjà la lame est redescendue emportant sa moisson. Et puis plus rien, rien que la mer qui s'adoucit et qui chante le De Profundis, son bouquet de femmes sur le sein !
L'Océan jaloux a gardé ma sœur dans ses abymes sans la rejeter au rivage. Rien ne reparut, ni son corps svclte, ni ses cheveux dénoués par les vagues, ni son ombrelle, ni son éventail, il n'est resté d'elle que ce cri : Ma mère I Cécile demandait-elle pardon à ma mère pour l'avoir quittée devant l'ennemi I
Cécile Honssaye 3<)S
' C'est un pigeon blanc qui m'apporta cette sombre nouvelle. Hélas! les pigeons du siège de Paris n'appottaient jamais la bonne nouvelle!
A propos de pigeons :
En 1875, mabelle belle-fille me rapporta de Venise deux de ces pigeons légendaires qui sont comme des ombres éperdues de la ville des doges. Rien ne pouvait me faire tant de plaisir, aussi quel accueil! Je dépensai mille francs pour leur cage. Ils s'aimaient d*amour tendre. Je leur baisais tous les jours les ailes. Nous déjeunions souvent dans le jardin pour causer avec eux; mais voilà qu*un matin un valet de chambre idiot entre dans leur cage, les effarouche et laisse la porte ouverte. Le pigeon, sans doute un ancien coureur d'aventures, prend la clef du ciel et s'envole tout radieux. J'arrive, je l'appelle; il était déjà sur la route de Venise. Je prends dans mes mains la pigeonne, je l'embrasse et je la jette au-dessus de ma tête : elle redescend sur mes épaules; une seconde fois je lui indique son chemin, mais elle s'envole dans la cage croyant que son amoureux allait revenir.
Il ne revient pas. Elle se lamente, elle ne mange plus, elle dort à peine. La cage restait ouverte. Le sixième jour, à l'heure du déjeuner, la pauvre bête vient sur mon épaule, mais c'est pour me dire adieu. Elle prend sa volée et disparaît.
Hélas I le lendemain à la même heure revient le pigeon, tout meurtri, l'aile saignante.
Il n'avait pas voulu de Venise sans elle.
Je le caresse, je lui parle, mais ce n'est pas pour moi qu'il revient. Je lui montre le chemin de l'Italie : il n'a plus la force de voler. Tout exténué, il se blottit dans un coin de la cage, croyant qu'elle va revenir. Il attend
3g6 Les Confessions
un jour, puis deux jours, puis il meurt dans mes mains. . Et elle? Elle n'est pas revenue !
Physionomies : le comte de Chambord. — Le prince de Metternich. — Roqueplan, — Gozlan, — Sarah Bernlurdi.
En 1875 M. H. Wallon, alors ministre, me nomma directeur du Théâtre-Lyrique sans m*avoir consulté, sous ce vain prétexte que mon nom déciderait l'Assemblée nationale à une subvention sérieuse. Six semaines durant j'ai joui de cette toute petite royauté dans ma galerie où les artistes répétaient YArmide, de Lulli, et VArmidÇy de Gluck. Par une supercherie théâtrale, j'avais enchâssé Lulli dans Gluck. Les plus belles cantatrices du monde vinrent tour à tour se montrer dans ce beau rôle. Comme je n'avais pas encore fait de bêtise, les journaux exaltaient cette direction qui s'annonçait toute brillante au théâtre Ventadour. Le rideau ne se leva pas, car j'eus peur de ne pas m'amuser en voulant amuser les autres. Jamais royauté ne fut moins orageuse. J'ai compris alors celle d'Henry V.
La destinée se moque des rois comme des peuples. En France, elle s'est montrée bien cruelle pour les cinq derniers héritiers du trône, qui sont nés aux Tuileries et qui se sont promenés dans le palais en petits despotes:
Phjrsionomies 3çj
Louis XVIIy Napoléon II, le duc d*Orléans, le prince impérial ; à eux quatre ils ont à peine vécu la vie d'un homme; le comte de Chambord qui a vécu longtems, mais qui a vécu si peu.
Les plaisantins se sont souvent demandé ce que M. le comte de Chambord était venu faire ici-bas. Il est venu donner le spectacle de la dignité dans la résignation, de la royauté proscrite, mais non vaincue, de la glorification de la France à l'étranger. Il a gardé le grand caractère royal sans courtisans et sans sujets. Si la royauté des Bourbons était destinée à reparaître en France, elle ne pourrait, dans son histoire, méconnaître ce fantôme de roi, qui a cru à la religion, à la grandeur, à la vertu. D'autres fantômes sous la France nouvelle.
J'ai vu deux fois à Venise le comte de Chambord, une fois dans le salon de la duchesse de Berry, cette femme d'une autre époque. Comme cette vatllante princesse me montrait un soulier Louis XIV, elle le présenta à son fils : « Henry, voilà la chaussure à ton pied. » Mais Henry ne voulait chausser ni la botte de Henry IV, ni le soulier de Louis XIV.
Il ne devait pas dire : « Paris vaut bien une messe », et il ne devait pas entrer dans le Parlement de France un fouet à la main . Il s'était figuré qu'on triomphe de tout, par la patience, par la douceur, par la prière. 11 s'est trompé de royaume, il n'est arrivé qu'au royaume du ciel.
La seconde fois que j'ai vu celui qu'on appela toujours le Roy, il me sembla qu'il avait désappris la France, non par le cœur, mais par l'esprit. Il partait pour la chasse dans l'Adriatique. Juché dans un tonneau, il faisait la guerre aux canards sauvages. Ses aïeux eussent
3ç8 Les Confessions
fait une tout autre guerre pour regagner leur trône. Je me rappelai Louis XIV, battu sur tous les points, confessant ses chagrins aux carpes de Fontainebleau.
Henry le cinquième, et non Henry V, a pourtant failli prendre le trône en 1873. Il fallait qu'il vînt, il n'est pas venu, il a eu peur que son drapeau blanc ne se rougît du sang des Français. Il lui sera plus doux de s'ensevelir dans l'oriflamme de ses pères. Le tort des rois et des princes a été de ne jamais bien saroir l'heure qu'il était à l'horloge des Tuileries.
Aujourd'hui qu'il n'y a plus d'horloge, les Français eux-mêmes ne savent plus l'heure.
i Le prince de Metternich, le second du nom, fut sous le second Empire un ambassadeur accompli. 11 était trop mondain pour pénétrer dans les profondeurs de la politique napoléonienne, politique nocturne où l'Empereur lui-même s'égarait souvent. Le prince de Metternich était un homme d'esprit à fleur d'eau comme ces plantes épanouies qui n'ont pas de racines ; mais la princesse de Metternich semblait la vraie fille du prince de Metternich premier du nom ; aussi tout en faisant sa partie de femme à la mode dans l'escadron volant de l'Impératrice, elle pouvait rendre des points à son mari. Elle fut l'ambassadrice par excellence. Elle créa un salon où tout le monde disait son mot, où non seulement elle tâtait le pouls à la France mais à toute l'Europe. Et son rôle était d'autant mieux joué qu'elle avait l'air dans son enjouement spirituel de n'y point prendre garde. C'est elle qui a dit ce mot si juste qu'il semble un paradoxe : c II a l'air trop fin pour un ambassadeur. » Ce n'était point du prince qu*elle parlait ainsi, quoiqu'il fût homme d'esprit.
Physionomies 3çç
Je ne jurerais pas que dans les fameux bals masqués qu'elle donna avec tant de charme et de bonne grâce, elle n*y continuât, même à son insu, son travail diplomatique, mais puisqu'elle savait si bien toutes choses, puisqu'elle était en si franche amitié avec l'Empereur et l'Impératrice, pourquoi ne les arrêta-t-elle pas en 1870 au bord de l'abyme? On assure qu'elle avertit l'Empereur et lui fit voir la moitié de la vérité. Peut-être montrât-elle le danger à l'Impératrice, mais une femme n*a jamais raison d'une femme.
M. de Metternich dînait aux Tuileries ; un chambellan apporte des dépêches ; l'Empereur, pâle comme la mort, apprend en quatre mots tous les malheurs du Mexique. Il regarde l'ambassadeur d'Autriche sans trouver une parole. M. de Metternich lui-même trouve que le silence est le seul mot de la situation. Mais un chambellan s'écrie : « Je le savais! Non seulement nos armées sont battues, l'empereur Maximilien a été fusillé, mais l'Impératrice a été violée pendant l'exécution. Et on ne nous dit pas tout!... »
Roqueplan disait avec Gozlan : « Fumons notre cigare jusqu'au feu, on ne sait pas qui fume après soi. » C'est celui-là qui n'aurait pas bu dans le verre d'un autre ! Je me trompe : un soir, au Petit-Moulin-Rouge, nous dînions, lui, Murger et moi, dans cet étrange jaN din tout ombragé par un seul arbre; trois femmes penchées à une fenêtre nous appellent à leur festin. Nous montons, car c'étaient Anna Deslion et deux autres déesses qui font aujourd'hui les délices de deux seigneurs. Elles avaient voulu dîner sans hommes, mais elles commençaient à regarder par la fenêtre. Nous voilà donc à leur table. Pour se distraire, elles avaient bu de
tous les vins, dans le même verre, toutes les trois en même tems. Comme c'étaient trois jolies bouches, nous ne flmes pas de façon pour boire dans leur verre — et de tous les vins — jusqu'à la griserie. Nous achevâmes le dîner à la romaine, c'est-à-dire couchés, non pas sous la table, mais autour de la table. Or, ces dames qui faisaient Técole buissonnière , étaient sous puissance de maris de la main gauche. Pan, pan, pan ! On frappe à la porte, c On n'entre pas ! > s'écria Anna Deslion. Et la voilà en sentinelle. Mais les trois seigneurs se font ouvrir la porte; le premier pénètre une cravache à la main, il est désarmé par une des trois Grâces, laquelle me passe ladite cravache, c Monsieur, me dit le gentilhomme, vous voulez un coup d'épée. — Je n'y tiens pas plus que cela; mais ces trois dames se sont confiées à nous, nous défendrons la porte. » Je tenais la cravache haut et ferme, quand Anna Deslion cria aux importuns : « Si vous avancez d'un pas, vous ne nous reverrez jamais ! • La dame avait foi dans la force des passions qu'elle inspirait : les trois seigneurs se retirèrent en bon ordre.
L'esprit de Roqueplan a sa marque de fabrique, mais il y a trop de fabrique dans cet esprit. On y sent l'article Paris: « L'ingratitude est l'indépendance du cœur. — La mauvaise foi est l'âme de la discussion. »
Voilà qui est bien. Mais combien de pensées ne sont ensuite que de jolis jeux d'esprit : c A Sainte-Hélène, c'était Napoléon qui gardait Hudson Lowe. Le véritable martyr de Sainte-Hélène, c'est Hudson Lowe. — Les yeux pour pleurer sont une grande richesse. — Le mensonge blanchit les dents des femmes. — Il est difficile de placer son cœur et de garder son argent. — Laisser
Phjrsionomiea 401
la clef sur la porte, c*est plus poli que de la mettre dessous. »
Roqueplan a laissé sa clef sur sa porte et on entre toujours chez lui.
X Léon Gozlan avait des yeux terribles qui lançaient la foudre, mais sa voix la plus douce du monde la retenait. Si sa figure n'eût été trop portée par ses épaules, on aurait parlé de sa beauté; mais plus encore par l'expression que par le dessin. Le nez était en virgule, mais ce maître nez parlait comme les yeux et la bouche. Ses beaux cheveux noirs couronnaient sa tête par des boucles abandonnées. Il apportait la gaieté, aussi était-ce une bonne fortune de le rencontrer ; mais sous cette gaieté la tristesse germait et donnait des fleurs noires. C'est que Léon Gozlan était né ambitieux; il n'avait point la philosophie du dédain ; il aspirait à ceci et à cela ; il voulait être un des quatre premiers romanciers de son tems, un des quatre premiers auteurs dramatiques et un des quarante de TAcadémie. Avec beaucoup d'esprit et beaucoup de talent, il ne fut rien de tout cela, mais il est de ceux qui ont leur niche et leurs fidèles, sinon au-dessus du portique, du moins dans quelque jolie tour du monument. Bienheureux ceux qui, n'étant pas parmi les grands, ne sont pas non plus parmi les petits, encore moins parmi les médiocres* ?
% Qui donc oserait disputer la couronne à Sarah Bernhardt } Qui donc a l'art de bien dire > Qui donc
* Combien d'autres amis morts ou vivants à qui Je voudrais donner ici un signe de souvenir, car Je ne les oublie pas. Ce que Je regrette aussi, c'est de ne pas saluer les noms de tant de jeunes esprits sympathiques qui font le journalisme plus spirituel et plus savant. Je ne suis pas, Dieu merci, de ceux
•remue les cœurs et les esprits? Qui donc a la douceur et Temportement, la grâce et la force, la souveraine beauté de Tâme qui enveloppe le corps de toutes les magies } Qui donc jette ainsi le mot qui frappe au cœur? le mot qui allume la passion, le mot qui donne le vertige?
C*est que celle-là a hanté les cimes et les abymes, c*est qu'elle a aspiré à Tidéàl et qu'elle s'est brisée à la vérité.
Elle a tout cherché, elle a tout connu, les joies et les châtimens de l'orgueil et de la passion. Elle a été reine, elle a été femme. Elle a été toutes les femmes, tour à tour héroïne de tragédie, de drame et de comédie. Elle connaît Eschyle, Shakespeare et Hugo, cherchant le sublime, le simple, l'étrange, tout ce qui accentue la physionomie humaine. Elle aborde tout avec le même feu, parce qu'elle se sent née pour tout.
Mais, pour Sarah Bernhardt, le ballon ne va pas assez vite, il lui faut le char d'Apollon. Le navire est trop lent dans sa course, il lui faut la conque de Vénus.
Rachel aussi brûlait le monde dans ses aspirations inouïes, mais elle était moins tumultueuse et moins affolée. Quand je vois jouer Sarah Bernhardt, je suis ravi, mais j'ai toujours peur qu'elle s'envole.
Tout cela s'appelle le génie. La Champmeslé, M"*Lecouvreur, la Clairon, Dorval, M*^ Rachel, surnommée la Grande, ont ainsi troublé les cœurs et les esprits.
qui croient que le inonde 8*en va parce qu'ils s'en vont. Le siècle a bien travaillé. S'il donne trop à la vie du dehors, il a poétisé la vie de rintéricur par toutes les féeries du luxe et de l'art. Si le bonheur ne vient pas dans la maison, c*est que le bonheur est difficile à vivre.
Phjrsionùmiei ^o3
Cette femme si fragile lance le tonnerre et la foudre, -dès qu'elle est en scène, elle est maîtresse de votre âme, sa voix est tour à tour une caresse et un coup de poignard. On dirait souvent que la comédienne n*a qu'un souffle, mais elle est plus forte que tous les spectateurs quand elle veut les frapper en pleine poitrine par quelques mots de nature et de caractère.
Tout ce qu'elle touche devient or : demandez à Coppée si elle ne lui a pas donné Tauréole. Elle a fait tressaillir Racine dans son tombeau, parce qu'elle a été la Phèdre •de Racine, elle a ravi Hugo, en lui représentant la dona ^ol de ses rêves. Sardou n'a-t-il pas dit : « On ferait une pièce, rien que pour être joué par Sarah Bernhardt. >
Elle a ses ennemis et ses critiques, mais plus on .brise ses statues, plus on lui en élève. D'ailleurs elle y met la main.
La princesse asiatique
Beaucoup de charmantes curieuses, apprenant que, dans ces confessions, je voulais surtout faire les mémoires des autres, m'écrivent qu'elles n'entendent pas cela, que les autres seront toujours des autres pour elles. Ce qu'elles veulent, ce sont mes confessions. Je trouve que j'en ai déjà trop dit. A\issi, pour cette dernière aventure, je vais donner la parole à celle qui signait Célimène dans le Parlement. Célimène, c'est la ,Sand d'aujourd'hui : George de Peyrebrune, celle qui a
é§04 Lès Confessions
commencé dans la Revue des Deux-Mondes par Marco, et qui écrivait hier un adorable roman qui sera couronné demain par l'Académie française: Une Séparation,
Le hasard, qui n'est pas toujours aveugle, avait mis en présence^ dans un voyage en Italie, l'héroïne de ma dernière aventure et la charmante romancière. Voici donc son récit :
c II y a quelques mois, tous les journaux racontèrent cet événement parisien d'une haute saveur mondaine: c II n'est bruit que du mariage d'un poète de grande volée, romancier, historien, ex-directeur de la Comédie- Française, avec une jeune et belle princesse étrangère devenue folle d'amour pour lui. »
f Seulement, les informations des journaux s'arrêtaient au prologue, tandis qu'il s'agissait — d'un fait accompli. — Ce n'est pas comme vous l'entendez ; non ; il y a mariage et mariage. Celui-ci offre des particularités délicates qui m'obligent à envelopper ma princesse dans ses voiles de gaze les plus mystérieux.
c Elle habitait l'Orient. Un palais dans l'Asie. Blanche et quelque peu maladive sous un soleil ardent, ayant comme une nostalgie de ce pays de France dont elle zézayait la langue dans une grâce infinie, elle s'aflblait à relire les romans si parisiens d'Octave de Parisis. Elle y prenait une curiosité passionnée pour cette vie amoureuse qui palpite à toutes les pages.
c Sa tête tournait à suivre la sarabande échevelée de toutes ces femmes tombées de tous les mondes dans la ronde infernale des amours parisiennes. Prise de verlige, elle rêvait de se mêler à leur phalange et de jeter, elle aussi, son cœur tout parfumé de la poésie orientale à cet Octave qui moissonnait les femmes comme des
Physionomies ^o5
fleurs et qui bâtissait sa grande épopée féminine rien qu'avec les romans qu'il avait vécus. Une révolution éclata dans le palais, la santé de la princesse donnait des inquiétudes; il lui fallait la mer, mais non les eaux molles et bleues de la Méditerranée : notre océan et ses vagues tourmentées pouvaient seuls fouetter et réveiller ce sang princier décoloré par l'anémie. Un médecin ordonna Trouville.
€ Pour ce voyage, on dut abandonner les pompes et les splendeurs de l'étiquette asiatique. La jeune Ayda eût souhaité de venir en France, simplement traînée par des licornes, comme la princesse de Babylone à la recherche de son Amazan. Mais la princesse, sa mère, dont elle était le trésor unique, l'accompagna ainsi que sa confidente. La princesse, traversant Paris, demanda un jour de repos. Ses nerfs poussèrent même l'exigence jusqu'à obliger sa mère à partir seule pour Trouville, afin de s'assurer, par ses yeux, que rien ne manquait à l'installation préparée pour l'intéressante malade. La mère prit immédiatement l'express.
« Une heure plus tard, deux femmes se présentaient à l'hôtel de l'avenue Friedland et demandaient Octave de Parisis. Le poète les reçut dans la galerie connue de tout Paris. L'une des femmes se tint à l'écart ; l'autre s*approcha de lui et leva son voile, c Enfin, c'est vousl je vous aimel »
c II la crut folle et regardait ses yeux qui flamboyaient comme deux étoiles. Elle recommença : c Je vous aime! Je vous connais : c'est vous Octave de Parisis par qui tant de femmes ont souffert. J'ai vécu de leur vie et j'ai souffert de leurs douleurs. C'est assez, c'est trop. Aujourd'hui, je veux mon bonheur tout entier. Je suis la
4o6. Les Confessions
princesse X; mon père fera toutes mes volontés. J'arrive d*Âsie uniquement pour vous apporter ma main : là voici. »
< Il prit doucement la main : c Que voulez-vous que je fasse de cette petite main? Elle n'est pas pour moi, mais pour quelque prince charmant que vous rencon* trerez bientôt. — Celui qui m'a charmé, c'est vous, reprit-elle. Je veux être votre femme. »
< Et elle se jeta dans ses bras. La confidente se rapprocha, disant : c Ne la repoussez pas , elle en mourrait. » Lui, le poète, se refusait à la jeune affolée; il se défendait contre sa beauté ardente. Une tendresse émue lui venait pour elle, mais il voulait la sauver d'elle et de lui. c Ah! lui dit-il, si ma couronne de cheveux blonds ne blanchissait pas ! » Puis il la raisonna, parlant gravement de ses hyvers. Et c'étaient ses printems qui chantaient. Repoussant -la main de la princesse, il baisait doucement cette main. Et l'enfant gâtée, toute pleurante, répétait : « Mais puisque je vous aime! »
c Tout à coup elle s'écria : c Je mourrai donci » Et elle se renversa, et ses cheveux se déroulèrent '— une chevelure inouïe, un fleuve noir qui Tinonda. — Elle se débattait dans sa crise nerveuse, les partums d'Orient s'exhalaient et Tenveloppaient d'un charme inconnu. La confidente pleurait. Octave se pencha à l'oreille de la princesse.
< Le même soir, à la nuit, une nuit de juillet, dans l'air des effluves troublantes, sous la pâleur amoureuse des étoiles, elle revint seule, la romanesque fiancée, toute cachée dans ses voiles mystérieux. Il l'attendait. Lorsqu'elle rejeta ses voiles, elle apparut à Octave de Parisis comme un rêve des Mille et une Nuits^ vêtue dé
Philosophie politique jioj^
son costume oriental : le pantalon de soie, la veste brodée, l*écharpe flottante, la poitrine criblée de perles, les cheveux en ondes fuyantes, étoiles de saphirs. Elle se tenait devant lui comme une esclave, les bras tombans, la tête inclinée. »
M"' de Peyrebrune n'a pas dit le dernier mot de la princesse. Que si on me demande pourquoi je ne Tai pas épousée quand tout le monde parlait déjà du mariage, je répondrai qu'on ne se marie pas trois fois.
Jésus-Christ a pu répondre aux deux veuves qui lui demandaient quelle serait la véritable épouse dans le ciel, mais qu'eût-il répondu à la troisième >
Les illusions de la politique
II n'y a qu'une politique : celle de se faire la providence de quelques-uns. Il faut être ignorant comme un maître d'école, pour s'imaginer que la parole d*un homme changera la face des choses. Les événemens marchent sous le vent plus ou moins orageux de la fatalité. Nous avons beau faire, nous obéissons à notre destinée comme les comédiens jouent un drame; l'auteur est dans la coulisse, mais c'est lui qui dicte les mots. Il n'y a que les petits esprits qui s'imaginent faire de grandes choses ; ceux-là jouent à peine les utilités — et les premiers rôles eux-mêmes comptent bien peu quand la toile tombe.
A chaque génération il y a des imbéciles patentés qui s'imaginent escalader les cieux, mais ils retombeat sur
4o8 Les Confessions
la terre la tête brisée. George Sand, revenue de toutes ses illusions, après avoir heurté son front à tous les nuages, m'écrivait à propos de Notre-Dame de Thermidor : c Les voies de la vérité s'embranchent à tant de chemins étranges et abruptes, les ténèbres se répandent si froides et si noires sur ce pèlerinage éternel, que nous ne saurons jamais bien notre chemin. » Il ne faut donc pas trop jouer au rôle de Sauveur.
Le bien ne tuera pas le mal, ceci est écrit au seuil de la terre, comme la parole du Dante aux portes de TEnfer.
Dieu nous a donné la volonté, mais en nous emprisonnant dans un cercle fatal où nous obéissons aux lois de l'infini. Nous travaillons à la trame de la vie universelle, sans mieux voir notre œuvre que les ouvriers des Gobelins ne voient l'œuvre du maître, parce qu'ils font la tapisserie à l'envers. Voilà les idées qui m'ont empêché d'être apôtre en politique et de prêcher dans le désert. J*ai laissé faire ceux qui ne croient pas à l'action 'mystérieuse de Dieu, ou qui se croient plus forts que Dieu. Mais ceux-là reconnaîtront à leur dernière heure qu'ils n'ont rien fait du tout. C'est pourquoi j'ai conté pour amuser mon esprit et pour amuser les autres, mais avec le sentiment du beau et du bien. J'aurais pu m'intituler martyr de la science, puisque ma curiosité a pâli sur ses in-folio et sur la nature, mais je me suis retourné vers la poésie en continuant de payer ma stalle au spectacle du monde, sans oublier pourtant que tout homme doit armer la raison devant les ténèbres qui s'amoncèlent. C'est faire œuvre de citoyen que d'allumer les flambeaux de l'esprit humain devant le flux de plus en plus menaçant des révolutions aveugles. : il n'y aura •jamais trop de phares sur le rivage.
Philosophie politique ^pç
Depuis bientôt un siècle nous avons navigué entre deux courans ; tantôt emportés par une rapidité vertigineuse, tantôt battus par les vens contraires. Ces tempêtes successives ont trop souvent menacé le navire de nos destinées. Nous avons abandonné la terre ferme pour toutes les périlleuses aventures de Tinconnu. Mais il est tems que les matelots crient : Terre! — car le navire fait eau de toutes parts.
Le peuple en révolte c*est la mer dans ses colères qui peut escalader les rochers, mais qui n^y reste pas. Les philosophes du xviii* siècle ont frappé plus fort que les politiques de 1793 armés de la guillotine. Tuer un homme, c'est presque toujours lui donner raison. Il n'y a pas de goutte de sang qui ne parle haut contre celui qui l'a répandue, et la victime silencieuse est plus éloquente que le triomphateur bruyant. Soyons toujours en garde contre les mirages : ce qui a fait la grandeur d'une période en fait bientôt la ruine. L'histoire du genre humain n'est qu'une oraison funèbre des hommes et des choses. Le monde se renouvelle comme la nature, il a ses jours de sève comme il a ses jours de déchéance ; mais les grandes époques sont faites par les grands hommes et non par la foule. C'est le miracle de Dieu : attendons les grands hommes.
Fuyant toutes les politiques, je n'en ai pas moins prêché toutes les libertés par la souveraineté de Tesprit humain — le Roi Voltaire — mais je n'ai voulu que le titre d'homme de lettres, m'efforçant de prouver la ûoblesse de la plume à côté de celle de l'épée.
Voltaire qui s'y entendait, a dit qu'il fallait c affranchir les serfs littéraires » parce qu'il se rappelait toujours les coups de bâton du chevalier de Rohan.
é§io Lés Confessions
Aujourd'hui les hommes de lettres tiennent l'épée comme la plume. Sans trop en avoir l'air, tout en parlant itioins que les avocats, ils gouvernent l'opinion et deviennent ministres ou ambassadeurs — s'ils ne restent ministres ou ambassadeurs des Idées.
Nul plus que moi n'admire l'homme de lettres qui suit sa destinée à travers toutes les misères de la vie. Le travail a sa noblesse, quelle que soit l'œuvre. Mais, tout en admirant Corneille pauvre, je ne suis pas de ceux qui font un crime à Molière d'être mort riche.
Quelques petits esprits m'ont fait un crime d'avoir pignon sur rue. Pourquoi } J'ai traversé deux ou trois fortunes avec cette idée de M. Thiers que le caractère s'ébrèche dans la pauvreté. La Bruyère eût dîné de meilleur appétit à la table de Condé, s'il eût pu recevoir à son tour les Condé. Invité par les princes, j'ai voulu les recevoir chez moi, en prouvant que les gens de lettres doivent se passer de Mécènes, puisque l'esprit est la noblesse de l'homme comme la beauté est la noblesse de la femme.
Par cela n*ai-je pas continué la tradition de Voltaire — du roi Voltaire que j'ai couronnée
Alexandre II chargea un jour, à Bade, un de ses aides de camp de m'offrir, avec de trop beaux titres, la direction des théâtres impériaux de Saint-Pétersbourg. 11 y avait dans le message un mot très gracieux de lagrandeduchesse Marie. Je refusai parce que la Russie est encore un peu plus loin de Paris que Versailles ou Saint-? Germain. L'Empereur était bien dans son droit de m'envoyer au diable. Que fît-il > Il pria son Académie de me donner un fauteuil. Après quoi, il m'envoya mon titre d'académicien qui me rappelait celui de Diderot, et un
Philosophie politique 41s.
parchemin où il avait signé ma nomination de commandeur d'un de ses ordres avec la plaque en diamant, don de la grande-duchesse Marie. Haute courtoisie I C'est pourquoi je suis devenu un des Franco-Russes les plus décidés. Beaucoup de gens de lettres, dédaigneux des faveurs impériales ou royales, jouent le rôle de Spartiates pour se donner une posture. J'avoue que j'aime les bonnes grâces d'où quelles viennent. Là ,République de 1848 a mis Musset à la porte, la République de 1870 m*a fait l'honneur de me traiter comme Alfred de Musset: Je remercie la République de 1870.
Vanité des vanités ! Pourquoi ne pas confesser que j*ai été en amitié avec les grands de ce monde. J'ai eu l'honneur de recevoir des visites impériales et royales. Des princes de sang et des princes des lettres sont venus s'asseoir à ma table. Si cela m'amusait, je pourrais étoiler ma boutonnière de presque tous les ordres étrangers : il y en a beaucoup, il est vrai, qui sont à la portée de tout le monde; il en est quelques-uns dont j'ai pu être fier. Mais plus heureux j'ai été de ma présidence de la Société des gens de lettres, grâce à la sympathie confraternelle.
Je n'ai aucune prétention. On a bien voulu dire et imprimer que j'étais un charmeur. Charmeur d'oiseaux ou charmeur de serpens? Je dois pourtant apprendre à mes ennemis, pour leur être désagréable, que j'ai joui de quelques privilèges dont ces messieurs ne pourraient se vanter — privilèges dont jouissaient d'ailleurs quel-» ques-uns de nos contemporains. Pendant tout un demisiècle, j'ai été sympathique aux Parisiens à ce point que je suis entré, sans autre passeport que ma figure, partout où on ne paye pas et partout où on paye. J'ai fort
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étonné quelques dames étrangères que je conduisais à travers les fêtes de Paris, aux bals de la Cour, à TOpéra, dans tous les théâtres et dans toutes les coulisses, sans qu'on me priât de donner ma carte ou mon nom. 'Par exemple, aux Tuileries, où il fallait remettre sa carte d'invitation, j'entrais toujours sans la donner, parce que je Toubliais toujours. Mais les hommes de service semblaient me dire : « Nous laissons passer Arsène Houssaye. » Ceci a duré si longtems, que je me disais : c Mon Dieu! comme je dois ennuyer ces gens-là, en leur montrant toujours la même figure I > Mais j'en ai vu de plus obstinés à vivre, témoins Chevreul, Les* seps, Hugo, qui m'encouragent à ne pas battre en retraite.
• Quand on passe à travers les magies d'avril et de mai on sourit avec dédain devers l'automne de la vie. Est-il possible qu'on puisse croire à l'été de la Saint-Martin } Et pourtant alors, notre arbre est encore vert ; le soleil d'automne a semé l'or et la pourpre sur quelques branchages : c'est la première atteinte de l'hyver, mais l'hyver n'est pas cruel quand il s'annonce. C'est en souriant encore qu'il ouvre son écrin, tout diamanté de givre. Les jours de soleil sont encore une renaissance radieuse. N'avez-vous pas vu refleurir les marronniers jusqu'aux jours des roses de Noël ? Alors pourquoi s'étonner si tant d'hommes perpétuent leur jeunesse > Combien qui, à l'été de la Saint-Martin , ont tout à la fois des fleurs renaissantes et des fruits mûrs.
J'ai eu l'art de conduire ma vie à travers les giboulées d'avril, les orages de l'été, les givres de l'automne, toujours jeune jusque dans l'arrière-saison. C'est une politesse à la vie, c'est surtout une politesse à l'humanité.
La fin 41 3
Dans cette fôte, souvent amère, je me suis montré souriant, quelles que fussent les pensées douloureuses qui montaient de mon cœur.
On me saura gré de n'avoir pas joué de la lyre élégiaque pour chanter les misères de ma vie. A quoi bon dire tout ce que j'ai souffert en certaines années de pauvreté où je prenais les airs d'un homme riche, souffert aussi des trahisons de ramitié,des jours de défaites dans le combat de la vie, des coups de poignard dans l'ombre par ceux qui n'osaient m'attaquer de front I C'est la loi humaine, mais les entêtés triomphent de tout.
Ceux qui ne s'amusent pas ont trouvé que je m'amusais trop — et trop tard. — C'est qu'ils ne pénétraient pas le cœur à travers le masque.
La fin
28 mars 1885.
e maréchal de Saxe disait en mourant : c J'ai fait un beau rêve. » Qui ne voudrait en effet avoir passé sa vie dans le songe d'or de cet intrépide, qui déjà mourant voulait gagner la bataille de Fontenoy ? Moi aussi j'ai fait un beau rêve sans être allé à Fontenoy. Mais j'ai été bon soldat dans la bataille de la vie *.
* Autant de fautes dans ma vie que dans mes livres, sans compter les fautes d'impression.
On sait que Robert Estienne, dans son Thésaurus, se flattait, lui rimprimeur impeccable, de publier un livre où pas une faute
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' J'ai brûlé ma dernière cartouche et je rends les armes. Je me sens déjà au camposanto, à ce point que je vais souvent me faire une visite i moi-même au Père- Lachaisc, où j'ai mon tombeau. Là, je jette un dernier regard de sympathie sur l'humanité, toujours en mal de Tavenir. L'avenir vaudra-t-il mieux que le passé ? Oui, si la terre ne se refroidit pas et si la bêtise humaine ne remporte sur le sentiment du beau. Quoi qu'il arrive
d*impression n'eût échappée à ses lectures studieuses. Or, dans cette phraso même, plus d'une faute s'était glissée comme une ironie de la maUce des choses.
Que dirai-je, moi, qui n'ai jamais étudié les infiniment petits de Gutenberg? Je ne dirai pas comme Malherbe, qui était payé pour s'en souvenir — Et Rosette a vécu — et rose elle a vécu — que les fautes d'impression sont des grains de beauté. Ce sont au contraire des vérucs qui font tache sur notre pensée. Quoique j'aie encore l'œil vif, j'ai fait plus d'une fois comme Robert Estienne.
Mais, en beaucoup de pages, je vois les fautes de l'auteur bien plus que celles de l'imprimeur. C'est qu'il arrive souvent qu'en corrigeant les épreuves d'un livre, à force de vouloir le parfaire, on y ajoute ou on y retranche des mots qui dénaturent le sens primitif. A ceux qui me reprocheraient quelques Aneries, je réponds d'avancé que, s'ils ont vu une paille dans mes Confessions, j'y ai vu une poutre.
Si je me suis souvent trompé dans l'art de bien dire, je ne crois pas du moins avoir trahi la vérité en ce spectacle rapide des hommes et des choses. C'est ici un livre de bonne foi. 11 y a encore beaucoup de survivans qui en témoigneront : Hugo, Jules Lacroix, Doucet, Camille Rogier, Canrobert, Coupventdes-Bois, Boittelle, Turr, Albéric Second, Lafayette, BanviUe, GelTroy, Gonzalès, d'Aurevilly, Champflcury, Ziem, Meissonier, I«,esseps, Feuillet. Mais j'ai hâte d'écrire le dernier mot. N'avons-nous pas perdu cet hiver le général Fleury, qui avait lu avec moi bien des pages de ces Confessions; Régnier, qui savait tout, le bibliophile Jacob, About, du Sommerard, tant d'autres contemporains qui comme moi avaient tout vu et qui pouvaient contresigner beaucoup de mes pages ?
Erratum de la première édition.
La fin 41 5
OU quoi qu'il m'arrive, je remercie les dieux de m'avoir élu pour le grand spectacle de la vie.
Saint Augustin en écrivant ses Confessions a fait un acte d'humilité ; Jean-Jacques a fait un acte — d'orgueil ; moi, un acte d'historien — d'historien en pantoufles si vous voulez, mais comme Plutarque et non comme Brantôme ou Bussy-Rabutin. On a dit des Mémoires de George Sand qu'elle ne s'y était peinte qu'en buste. J'ai peint en pied les femmes de mon siècle, quelquefois nues mais jamais décolletées. Sortant de chez As* pasie, j'ai passé par TAgora ; j'y ai rencontré Platon, Aristophane, Phidias, Zeuxis, Périclès. J'ai étudié les vivans après les morts. J'ai vu tomber des empires, des royautés, des républiques ; j'ai vu la guerre, j'ai vu la peste, j'ai vu la famine, j'ai vu la réalité qui opprime et l'idéal qui console, j'ai vu la mort qui est venue trop souvent s'asseoir à ma table, j'ai vu la fragilité du cœur et les nuages de l'âme, j'ai vu toutes les misères sociales et privées — et je n'ai pas cent ans I
Tout homme est double comme s'il subissait toujours la loi du bien et du mal. Les uns s'évertuent à la beauté de leur corps, comme si toute leur personnalité était là. Les autres, au contraire, font bon marché du moi visible pour faire resplendir le moi invisible. Ceux-ci ne s'inquiètent que d'accentuer leur caractère. Ils veulent se faire plus grands que nature par l'orgueil du but, par la noblesse des sentimens, par l'éclat des passions. S'ils sont artistes, poètes, philosophes, ils n'ont qu'une ambition, le rayonnement de leur intelligence, la suprématie de leur génie. Ces derniers surtout font bon marché de la guenille corporelle. Les comédiens, les orateurs, les grands capitaines ne se divisent pas comme les autres. Ils sont
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tout un dans leur vanité, parce qu*ils sont toujours en spectacle.
Je suis trop tombé dans les vanités du dehors, comme le premier acteur venu, d*autant plus que la nature, assez bonne mère pour moi, ne m^avait pas mal sculpté — non dans le marbre, mais dans la neige, comme une figure qui ne doit durer qu'un seul jour. — Toutefois, je me suis bien plus préoccupé du moi invisible connu seulement de mes lecteurs. Mais je me hâte dédire que je n'ai pas voulu monter sur des échasses, pour avoir ma part des sympathies contemporaines qui pourtant me sont venues. En effet, pendant trop longtemps j'ai trouvé des lecteurs d'élite, c'est-à-dire des amis inconnus qui font la grâce au penseur de partager son menu.
Il est tems de passer la main. Ah ! si on n'était pas obligé de mourir soi-même !
Mais j'ai couru toutes les chimères humaines et extra-humaines : il ne me reste donc plusqu*à allumer un cigare, car la fumée est la dernière image de la vie.