A MINUIT
Clair de lune pour s*en retourner chacun chez soi Avec la musique d'Oflenbach pour accompagnement.
Oui, tout un millier de bouteilles de viû de Champagne dont les bouchons n'eurent pas le tems de sauter, car on guillotina toutes les bouteilles. U y eut une course aux cochons qui fut une tragédie, car les affamés se jetèrent sur ces anges de Monselet, les écartelèrent comme des criminels pour les dévorer tout crus. Demandez plutôt à Albéric Second, à Henry de Pêne, à Burty, à Coétlogon, à Champfleury, à Gouzien, à d'Hervilly, à Basilewski, à Etienne Carjat, témoins de cette scène de sauvagerie qui fit dire à une femme d'esprit : c Ces cochons-là se mangent entre eux. Ce sont des anthropophages. »
Les journalistes parisiens ont trop spirituellement parlé de cette fête rustique pour ne pas découper quelques chroniques. Voici par exemple du Henry de Pêne et du d'Hervilly au tems où ils chroniquaient :
c Est-ce par amour des fêtes antiques ou des tableaux flamands que M. Arsène Houssaye a imaginé cette récréation rustique, cette comédie gargantuesque, cette bacchanale champenoise où il avait convié beaucoup de Parisiens curieux des choses improvisées?
« Nous avons vu toutes les scènes de cette kermesse: le marquis de Faletans présidait à la broche — kilométrique — sous prétexte que sa chasse avait été abondante ; car Tamphitryon donnait du gibier à ses hôtes : mais les grosses pièces étaient plus appréciées.
« Un vrai sentiment de Tart a dominé cette fête, non seulement parce qu'il y avait beaucoup d'artistes, mais parce que les érudits et les archéologues, curieux des choses du passé, ont pu prendre une idée, quelque vague qu'elle fût, des fêtes primitives de la Grèce antique.
< Le programme a été dépassé. La pluie n'y figurait paS| et on a eu de la pluie — à discrétion. L'hôte faisait
La kermesse 3jq
couler le vin dans les fontaines enchantées de son parc. Le ciel a fourni Teau. Cependant le vin a vaincu i*eau dans ce duel. Le vin était inépuisable et la pluie n*a pas duré plus d'une heure.
« M. Arsène Houssaye a commis une faute grave en oubliant sur la liste de ses invités le Roi Soleil, mais le soleil a fini par être de la fête.
€ Elle est tout à fait charmante celte vallée de Bruyères qui a vu naître Arsène Houssaye. Au pied de la montagne que couronne la ville de Laon, avec ses rues escarpées, sa cathédrale, ses remparts, ses promenades suspendues, verdoie comme une Touraine rustique : c'est Bruyères.
« On dirait que la cathédrale de Laon, une des sept merveilles de l'art gothique, a été bâtie pour fournir un fond de tableau à ce poète un peu peintre qui s*était fait, hier, Tamphitryon de dix mille personnes.
€ M. de Tillancourt, le très spirituel député, qui, dans ses entr'actes d'homme politique, ne dédaigne pas de faire jouer les mots, a salué la Vénus de Milo, à la porte du parc : « C'est la déesse de l'agriculture puisqu'elle « manque de bras! »
Aujourd'hui elle manque de tout.
€ Ce n'est pas M. de Tillancourt, c'est Ernest d'Hervilly, qui a formulé cet axiome : « Il n'est plus permis « de dire : Je m'en moque comme de Laon quarante, i € L'hospitalité du châtelain de Breuil avait, pour la circonstance, fait de Laon une succursale et comme une annexe de sa maison. Les deux principaux hôtels de la ville : le Chevreuil et la //wre, noms pittoresques qui indiquent un pays giboyeux, appartenaient de fond cd comble aux invités de Breuil.
c Dans le parc, jeux de bagues, mâts de cocagne, buffets permanens armés de mille bouteilles de vin de Champagne ; douches polonaises, courses en sac, courses de vélocipèdes, courses de cochons, détonations, musique, clowns, saltimbanques, danseurs de corde, pompiers, gendarmes, loterie de huit mille billets, mille gagnans. c Dans l'intérieur du château, déjeuner et dîner de deux ou trois cents couverts, en plusieurs tables.
« Le plus curieux de la fête extérieure c*étaient les broches en plein vent où rôtissaient, devant une longue ligne de bûchers, tous les animaux de la création, depuis Tortolan jusqu'au bœuf. La cuisine des héros d'Homère, la profusion des noces de Gamache. »
Et maintenant c'est d'Hervilly qui parle :
« Le château ! s'écrient au bout d'une heure les Parisiens que les breaks recèlent dans leurs flancs. Breuil ! quarante-huit heures d'arrêt! En effet, de jolies silhouettes, d'un blanc virginal, se montrent à travers les feuillages. Ce ne sont que créneaux, ce ne sont que tourelles I C'est charmant. La musique fend les airs. Les drapeaux flottent. La foule ondule. On sent déjà l'odeur des rôtisseries en plein vent. Alléché et ne se contenant plus, La Orangerie se précipite en bas de la voiture, rassemblant son ventre à iH hâte, pour courir avec lenteur à la poterne.
c A la poterne, Arsène Houssaye, souriant, nous reçoit avec sa gaieté ordinaire et nous invite à redéjeuner.
c Dans le château, c'est Gamache qui traite ; dans le parc, c'est Cana lui-même qui opère des noces. L'eau se change en vin. La fontaine d'eau minérale est transformée en source de vin.
c Tous les hameaux et hamelets des environs sont
La kermesse \ 38r
vides. Leurs habitans se livrent à toute sorte de plaisirs sur les pelouses de Breuil.
c Les messieurs de Bruyères, les gens de Laon, inondent les portiques et les arbres ; la Ducasse commence. Les jeux s*organisent. On tente des mâts de cocagne d'atteindre la hauitur {Boileau),
€ Le coup d'œil est ravissant et très gai. Le soleil n'est pas fâché : il ruisselle, sans arrière-pensée, pendant une heure. Rien de plus original que ce grouillement de blouses et d'habits rustiques, ponctué de toilettes parisiennes. Les Houssaye sont infatigables. M°*' Edouard Houssaye, héroïque châtelaine, surveille la fête avec une grâce exquise.
c Tudieu ! quelle Ducasse sans limites! Dans la prairie sont installés des broches et des feux, sur une longueur d'un demi-kilomètre. Des bœufs, des veaux, des oies, des canards, des perdreaux, des cochons, des moutons, des lièvres, des lapins, quatre chevreuils, deux sangliers, des cailles, rôtissent en plein air. Homère est tombé. Un bœuf entier subit le supplice de Jeanne d'Arc, — une épreuve après la mort — hàtons-hous de le dire. D'énormes buffets chargés de vin de Champagne, sont gardés avec tendresse par les pompiers. La curée a lieu bientôt. Effrayante I Les victuailles disparaissent comme par enchantement. On se croirait aux bals de la couri Les cochons de course sont dépecés vivans. La pluie, furieuse de ces actes de sauvagerie, se remet à sévir. Elle casligal à torrent.
c On commence à tirer la gigantesque tombola. Treize cents lots ! Treize cents cris de joie.
c La nuit tombe. Les illuminations paraissent. On remange. On reboit. Des médecins s'enfuient avec
Les Con/tttiom»
découragement. Tous les estomacs sont doublés de fer.
■ L'heure du feu d'artifice et du feu de joie soane. Après Ruggieri, c'est le feu de Saiot-Jean. Le tems est redevenu superbe. La lune est bleue. La comédie au salon et la danse dans le parc. Et en avant les quatrez-aulres ! Je m'arrête, cher ami. Cela dure encore. Je ne puis décemment continuer. Je n'ai plus de jambes. J'ai distribué vingt-cinq fois mon cœur. Et je mange tou< jours I — sous l'œil de M, de Tillancourt. — Priez pour moi. J'ai l'honneur, en expirant, de vous serrer ta main.»
A minuit on jouait encore Ja comédie improvisée. Ce sera un jour la vraie comédie.
Le stège de Paris 383
Le siège de Paris
Devant les grandes misères, les charités se font grandes. A Paris, c'était à qui offrirait sa fortune et son sang; l'âge ne dispensait personne de faire son devoir. Mais, quand on avait dépassé cinquante ans, il fallait s'engager. Voilà pourquoi, moi qui m'étais engagé àdix-sept ans, je me réengageais àcinquante ans. Je me jetai au premier rang de la garde nationale, ce qui me conduisit bientôt dans les bataillons de marche. Mon fils Henry, officier de mobiles, gagnait la croix au fort d'Issy et à la bataille de Champigny. J*avais dépêché un wagon de literie pour faire de mon château de Dreuil une ambulance, mais les Prussiens arrivèrent tout juste à point pour prendre la place de nos soldats. A Paris, pignon sur rue oblige. J'établis chez moi, dans la seconde galerie, une ambulance de douze lits sous la protection de Ricord. Cette ambulance ne chôma pas, car je n'eus jamais moins de douze blessés. Je m'étais mis en quatre pour que tout allât bien. On s'en souvient, la saison fut rude à passer, même pour ceux qui n'avaient pas fait de leur hôtel un Hôtel-Dieu. Heureusement, pour mes malades comme pour moi, j'avais acheté beaucoup de vivres quand Paris fermait à peine ses portes. Mais comme on me vola dans mon grenier d'abondance ! Combien de voisines amies des servantes ! Combien d'étrangères amies des voisines quand nous ne montions pas la garde, nous deux Coligny, pour les vivres de nos soldats. Je ne m'inquiétais pas de moi, car j'étais tous les jours invité ici et là à déjeuner ou à
384 ^^* Conférions
dîner, quand je n*allais pas aux remparts. Une fois dans les rangs, on vivait, vaille que vaille, avec du pain noir et du pâté de chat, de rat et de souris. Ce qui fut une bonne fortune pour mon ambulance, c'est que la boucherie anglaise, boulevard Haussmann, avait acheté toutes lesbétes du Jardin d'acclimatation, les grosses et les menues, depuis les perroquets jusqu'aux éléphants, ressource inespérée! L'âne nous fut aussi un régal; les poulets, d'ailleurs, ne manquaient pas, ni les lapins, mais il fallait y mettre le prix : trois louis pour un lapin ou un poulet. Je suis confus de parler d'argent, puisque c'était mon devoir d'en dépenser beaucoup. J'ai eu pourtant un regret, quoique le sacrifice me fût alors agréable: J'avais, en 1852, fait ciseler, graver, nieller, une admirable argenterie, je la portai moi-même à la Banque en 1870. On sait que la Banque achetait l'argenterie et les bijoux au poids; les contrôleurs, tout éblouis par mon argenterie, me firent des représentations de père de famille : c Quoi ! vous fondez de pareilles choses } — Si vous voulez me prêter dix mille francs, je ne fondrai rien du tout. • Mais on ne prétait pas d*argent sous le siège, même à la Banque de France ! Marie Colombier et quelques comédiennes, vraies sœurs de charité, furent bénies par mes blessés. C'est peutêtre mieux encore à l'hôpital qu'à la bataille qu'on peut juger de la valeur des soldats. Parmi mes blessés, six n'étaient point fâchés du tout d'être abrités chez moi. Parmi ces six-là, on reconnut deux lâches. Ricord leur avait dit : « Vous allez bien, retournez aux avantgardes. » Le premier tomba malade de peur, le second s'empoisonna avec du tabac. Combien de Gribouilles qui se jettent dans l'eau de crainte d'être mouillés I
Le siège de Paris 385
Dans' les jours sombres de décembre, le peintre de fleurs Vincelet, affolé par la peur, se coupa la gorge au moment où on battait le rappel. C'était pourtant un Parisien.
Nous étions du môme bataillon, le 69% Henry Regnault, Charles Giraud, Coligny et moi. Le matin de la bataille de Buzenval, pendant que la compagnie dé Henry Regnault prenait la droite, ma compagnie prenait la gauche ; beaucoup d'entre nous croyaient aller tout droit à Versailles : quelques-uns moururent héroïques dans ce beau rêve, témoin Henry Regnault; quelques autres rentrèrent désespérés : je fus de ceuxlà. C*en était fait, il n'y avait plus qu'à s'avouer vaincu.
Risquer sa vie, c'était risquer bien peu alors. Qu'était-ce donc qu'une existence de combats stériles dans une ville sans pain, sans lumière, sans feu, par un hiver de glace et de neige, emprisonnée par je ne sais combien d'armées ennemies? Et point de lendemain !
Dans l'affolement du siège, ne sachant plus à quel diable se vouer, on se retournait vers Dieu. On se passait de main f.n main une lettre de l'Impératrice qui, oubliant tout ce qu'elle avait perdu, sa fortune comme sa grandeur, demandait qu'on cherchât aux Tuileries non pas ses bijoux mais un petit christ d'ivoire aux pieds duquel elle avait gravé elle-même ses initiales. Cette image de Jésus l'eût mieux consolée que toute autre, puisque sa jeunesse, son cœur, ses larmes, tout était dans les bras de ce crucifié. Plus d'un membre du gouvernement sans gouvernement, pauvre navire qui faisait eau de toutes parts> tournait le gouvernail vers le ciel, témoin Jules Favre, ce farouche qui s'humiliait
non seulement devant Dieu mais devant l'Évangile. Ah! IV 25
38(i Les Confessions
il en était bien revenu de ses violences de Titan. J'avais dîné plus d'une fois à sa table et à la table de Laluyé, en Tancien château de Richelieu, à Rueil, dans Tété de 1849 avec Jules Grévy et autres futurs rois de la République. Il était redevenu avocat, jurant qu'il ne plaiderait plus la cause des révolutions. L'ombre de Richelieu l'avait hanté. C'était* d'ailleurs le plus charmant convive, toujours éloquent sans le vouloir. Je l'aimais pour sa parole d'or.
Un jour, pendant le siège, je rencontrai Jules Favre au Louvre chez le gouverneur de Paris. Il me prit le bras et m'ouvrit son cœur. Ce jour-là pour la première fois, par ses larmes dévorées il me prouva qu'il aimait la France, c Comment finirons-nous } » lui demandai-je. Comme Godefroy Cavaignac à la mort tragique du duc d'Orléans, il leva le doigt au ciel. Ce n'est pas en vain que les vagues révolutionnaires les frappent et les submergent ces assembleurs de nuées ; ils finissent tous par crier grâce et Dieu seul a le dernier mot dans toutes les révolutions.
Après Jules Favre ce fut le général Trochu qui invoqua le ciel. Qui croirait jamais qu'au milieu de cent mille athées le gouverneur de Paris osa dicter cette proclamation : fai demandé à sainte Geneviève^ la libé^ ratrice de Paris au tems de l'invasion des Barbares^ de couvrir encore une fois Paris de sa protection.
Enfin on fit la paix, ce qui était encore une défaite. Le dernier jour du siège on pleura plus amèrement que tous les autres jours.
La veille de la bataille de Champigny, dans ces salons de mon hôtel qui avaient retenti de toutes les gaietés des fêtes vénitiennes, je donnai une fête au profit
Le siège de Paris SSj
des blessés, sur le conseil de mes amis'^. Qui le croirait, ou plutôt qui ne le croirait pas ! jamais fête ne fut plus gaie : cinq cents Parisiens, qui formaient alors le Tout- Paris, vinrent voir la comédie et écouter les cantatrices. C'étaient le Théâtre-Français et l'Opéra. Il y avait aussi la comédie des tabliers blancs. Blanche d'Antigny, Léonide Leblanc, Sarah Bernhardt, Massin, Colombier,
* On lisait sur une grande pancarte, écrite par Charles Coligny :