‹ Les confessions; souvenirs d'un demisiècle, 1830-1880Chapitre 20 sur 20 · LE MONDE ET LES MONDAINES · texte numérisé non relu

LE MONDE ET LES MONDAINES

Pendant quelques années, j'ai aimé les fêtes mondaines. Le soir venu, je jetais la plume au vent. Je dépouillais toute la friperie poussiéreuse de l'historien et du critique, je revêtais l'habit bleu à boutons d'or, ou l'habit noir à revers de soie, pour aller dîner çà et là chez quelques femmes à la mode et pour faire un tour de valse dans les salons renommés. Mes camarades littéraires me prenaient en pitié, disant que je voulais faire le beau; mais j'avoue de bonne foi que je n'allais dans le monde que pour m'amuser, comme mes amis Beau-

voir, Alfred de Musset, le comte Clément de Ris, Janvier de la Mothe. Il n'y a pas d'ailleurs de meilleure école pour le romancier. II ne lui faut pas être bien malin pour voir au milieu d'une fête se nouer et se dénouer les histoires les plus romanesques.

J'avais aimé les forêts toutes peuplées de grands arbres ; je me mis donc à aimer les salons tout peuplés de jeunes femmes. C'étaient là d'autres forêts chantantes : je préférais les parfums rustiques des violettes, des aubépines et des roses sauvages aux senteurs artificielles que répandaient les coquettes surannées; je préférais le foin coupé dans la prairie au New-Mown-Hay que les danseuses secouaient en agitant leur mouchoir; mais je trouvais pourtant bien du charme à respirer les blondes et les brunes chevelures, les bras et les corsages en fête. L'éclectisme, lapire des philosophies pour l'esprit humain, doit être la philosophie en action : il faut tout voir et tout aimer sans trop s'attarder à la haine. Les plaisirs parisiens d'ailleurs ne m'empêchaient pas, dans ma première jeunesse, de reprendre feu pour les paysanneries de Bruyères, qui avaient encore en ce tems-là je ne sais quel caractère biblique. On retrouvait dans les fêtes de village des Ruth, des Jephté et des Noémie. Mais la civilisation (!) a démonétisé les caractères ; aujourd'hui toutes les filles des chams ont fait leur voyage à Paris et en sont revenues coiffées de chapeaux à plumes, avec un air de parisianisme. Si le peintre Jules Breton et le poète Mistral trouvent encore des filles de la Bible, c'est que les filles de la Bible passent toutes poétiques dans leur imagination. A cette heure, Greuze ne donnerait plus la même expression à la fillette delà Cruche cassée.

Le monde et les mondaines 38j

Les belles femmes de Paris

Un de mes jeunes amis, Juge, m'écrivit un jour : « Juge de ma misère : ce matin, j'ai vendu mon parapluie, et il pleuvait! » On voit tout de suite que mon ami était un homme d'esprit. J'avais créé avec lui, Théo et Esquiros, le Don Quichotte, journal des folies du siècle. Il signait Sancho Pança. Par malheur, le Don Quichotte avait été tué par les moulins à vent.

Dans l'après-midi, je rencontrai Juge sur le quai Voltaire. Je lui lis mon compliment de n'avoir plus de parapluie, — parce qu'il faisait beau. — Je n'en avais jamais eu et je n'en eus jamais. 11 imita mon stoïcisme.

Quand les affaires littéraires ne vont pas, on pense toujours à créer un journal. Nous en causions. Mais quel journal .> Justement, trois jolies filles s'arrêtent, près de nous, à la vitrine d'un marchand de gravures. Au même moment, deux grandes dames descendent de calèche pour monter chez M™'' Pradier. Je les reconnais et je les salue, pendant que Juge aborde les trois jolies filles. C'était la destinée qui nous parlait par ces cinq figures ; les anciens y eussent vu des aruspices favorables. « Eh bien, dis-je à Juge, voilà ton journal. Il s'appellera les Belles femmes. —Oui, me répondit-il : les Belles femmes de Paris. » Il y avait là une idée : On serait lu par les Belles femmes et par les autres.

Passe Charles Lesmesle, ce Larochefoucauld d'aventure. Nous lui contons notre histoire. Il prend feu. Il

venait d'acheter, pour faire une tin, une imprimerie à têtes de clou. « J'imprime le journal », dit-il avec enthousiasme. Nous entrons au café d'Orsay. Juge demande une plume, je demande un verre de kirsch, Charles Lesmesle demande un calmant. Une demi-heure après, la préface était faite ; le soir elle était imprimée ; le lendemain le premier numéro arrêtait les curieux chez les libraires de « pittoresques », comme on disait alors. Le surlendemain, Juge aurait pu acheter un parapluie! Et remarquez que nous faisions là le journal le plus amusant à faire; car notre vrai travail était bien moins d'écrire que d'aller à la découverte des beautés parisiennes. Je découvris sans peine M™^ Victor Hugo et la princesse Clémentine ; Juge, M'"^ Gibus, la belle chapelière et la belle ambassadrice d'Espagne, M""^ de Toreno ; Jules Sandeau, M'''^ Sand et M""^ Dorval ; Théophile Gautier, Julia Grisi et Cornélie Falcon. On ne renvoya pas au désert M'"^ de Girardin, M"*" Juliette, Eugénie Doche, M"'^ Mars, jusqu'à M"^ Georges, — car on ne se contentait pas des beautés de vingt ans. — Le journal, quoique très mal fait, fut dévoré ; la collection, qui ne renferme que deux volumes et demi, vaut aujourd'hui 250 francs*. La découverte de toutes ces étoiles ne nous conduisit pas directement à l'Académie des Sciences, section d'astronomie, mais elle nous conduisit dans les coulisses du théâtre et dans les coulisses du monde. Les femmes à la mode ne s'offensaient pas du tout de leur voisinage avec les comédiennes. C'était déjà l'aurore du demimonde.

* On a reproduit au frontispice de ce 5° livre, quelques-unes des figures crayonnées alors par Gavarni et Desmaisons.

Le monde et les mondaines 38g

Que les femmes font les mœurs

En levant le rideau sur le passé, je me retrouve en pleine jeunesse dans les fêtes mondaines oîi je revois toutes les figures qui, depuis 1830, ont inspiré les poètes et les amoureux. C'est, tout à la fois, la marche triomphale et la marche funèbre de Beethoven.

On va trouver ces femmes peut-être bien démodées, mais il n'y a de démodées que celles qui ont survécu à leur beauté. Les autres ont repris par le miracle de la mort l'éternelle jeunesse des Célimênes et des Amoureuses. C'est bien plutôt pour moi que pour vous que je les évoque ; et pourtant, n'appartiennent-elles pas à l'histoire intime du xix" siècle, où la société polie n'a pas survécu à la société brutale, enfantée par la politique qui a mis tout le monde hors de chez soi et par la sportomanie qui a transformé en écurie le dernier salon ?

L'Empire qui était une épopée avait tout naturellement réveillé les idées épiques. Il avait tout façonné à son image. Les Hommes étaient des Mars , les femmes des Junon et des Vénus; Minerve veillait à l'Institut, mais dans une froide solitude; la vie bruyante se passait sur les chams de bataille, aux Tuileries, à l'Opéra, à la Comédie, dans les galeries du Palais-Royal. Les hommes s'évertuaient à être braves et à faire du bruit sous des uniformes éclatans , les femmes se croyaient des déesses, avec leurs seins provoquans et leurs robes traînantes.

3go Les Confessions

On n'en était pas encore à la recherche de l'Inconnu.

Il y avait sur table et sous table tant de romans en action qu'on ne prenait pas la peine de lire ceux qui se débitaient alors. On feuilletait M""° de Staël et M"^ Cottin avec le même laisser-aller. Comme disait l'Empereur, il y avait trop d'affaires de canapés pour qu'on s'éplorât en ce sentimentalisme. Ce n'était pas le tems des poètes, des rêveurs, des philosophes que les généraux appelaient des idéologues. L'épée a toujours dédaigné la plume. Il ne faut donc pas s'étonner de voir Apollon déserter la cour de Napoléon. Il ne reparut qu'à la cour de Louis XMII sans faire encore bonne figure. Le roi traduisait Horace: Tous les poètes se mirent à traduire les poètes ; c'est battre la gerbe déjà battue. Cependant la muse romantique, fille de Chateaubriand, petite-fille de Bernardin de Saint-Pierre, commençait à promener sa harpe dans les salons pour dire les odes et les ballades d'Alphonse de Lamartine et de Victor Hugo, tandis que les derniers viveurs de l'Empire chantaient gaiement à table les chansons de Déranger et de Désaugiers. Ces quatre noms peignent toute une époque ; la France rêveuse et la France politique, la France croyante et la France sceptique, la France amoureuse et la France libertine.

Les femmes avaient pris une autre attitude. Les duchesses de l'Empire s'étaient attendries dans le chœur des femmes sensibles de la Restauration. Elles se moquaient d'elles, de leurs amans et de leurs modes, mais il leur fallait emboîter le pas avec les troubadours, s'agenouiller devant les prie-Dieu gothiques et crier : Vive le roy ! devant l'oriflamme. Sous l'Empire, on vivait « à gorge déployée ». Sous la Restauration, on

Le monde et les mondaines 3gi

cacha ses péchés, un sentiment de tristesse voila les âmes. On bâtissait la chapelle expiatoire et on évoquait l'échafaud qui avait coupé les têtes royales. Il semblait qu'on fûttoujours aulendemainde laTerreur. LouisXVIII avait beau prendre sa prise légendaire sur le sein de M"'" du Cayla, les gens de cour éternuaient du sang. Heureusement Charles X avait ses jours de vaillantise et la duchesse de Berry vint à propos jeter à pleines mains sa gaieté napolitaine, pour donner tort aux pleurards et aux pleurardes en nacelle. Sous l'Empire on dansait le menuet, la monaco, la gavotte ; la duchesse de Berry improvisa une école de danse et elle maria la furia napolitaine avec la Romanesca, le pas de Montespan et laTrénitz à la valse éperdue. Le violon est l'école des mœurs.

On n'attendait pas le carnaval politique pour faire des mascarades, avant la Révolution comme après ; il n'y a jamais rien de changé en France, hormis cela qu'il y a un Français de moins ou un Français de plus. Pendant la première période de la Restauration , on afficha un grand dédain pour l'épée et pour l'épaulette, mais à partir de la guerre d'Espagne, on mit du Trocadéro partout. Aussi on vit à une fête de l'Opéra, le roi lui-même en costume de colonel de la garde. Les princes et les grands officiers de la couronne se pavanaient sous les plus incroyables broderies. Un général qui n'avait jamais fait la guerre portait par mégarde deux épées, n'ayant pas le droit d'en porter une; les « plus royalistes que le roi », couraient de loge en loge criant qu'on n'avait jamais vu une telle solennité sous l'Empire. II semblait que le lustre de l'Op.éra fût le soleil d'Austerlitz. Jusqu'à AL de Rothschild qui faillit paraître en

3ç2 Les Confessions

colonel rouge, une épaulette d'or et une épaulette d'argent pour bien marquer son titre. Les femmes s'étaient armées de tous leurs diamans et de toutes leurs pierreries. C'était le moment des modes orientales : on portait des ailes d'oiseaux de paradis, des bouquets de plumes caressant les cheveux, le cou et les épaules. Aussi M"* Sontag s'écria entre un solo et un duo : « Voyez donc , c'est la cour du sultan Mahmoud : un sérail ouvert à une armée ». Mais le harem fut irréprochable ; on ne chiffonna ni la robe en gaze persane brodée en or, avec ses manches en oreilles d'éléphant, ni la robe aux dessins gothiques, brodés en argent sur du crêpe rose avec des volans à faire rêver. Moralité • cent mille francs pour les pauvres.

Le froid fut horrible en l'hiver de 1830. La duchesse de Berry qui aimait les pauvres fit feu des deux pieds pour qu'on dansât partout. On dansait chez elle pour de l'argent : les duchesses Decazes, de Raguse, de Guise, d'Otrante, de Liancourt, de Maillé, d'Albuféra, de Noailles, M"" de Flahaut , de \'atry , de Massa, les princesses de Léon et de Beauffremont, les comtesses de Lariboisière, de Monjoie, de Chatenay, de Girardin, non pas la dixième muse, présentaient leur sébile entre chaque quadrille. « Pour les pauvres ! » a dit M. de Flahaut, en baisant la main de la comtesse de Monjoie, ce qui lui a coûté bien cher, mais la main était si jolie! A la fin de la fête, la duchesse de Berry a compté tout l'or des sébiles; quoiqu'il y eût là plus qu'elle n'espérait, elle a répété le mot célèbre : « Il n'y a rien de fait quand il reste quelque chose à faire. » Aussi elle a donné rendez-vous à tout son monde au bal de l'Opéra. Ce fut cette fois la mille et deuxième nuit ; tout le

Le motîde et les mondaines 3ç3

monde y valsa, y dansa, y galopa ; le duc de Chartres qui conduisit le cotillon eut à peine le tems de respirer et de dire un mot : « A la bonne heure, voilà les jardins d'Armide avec deux mille fleurs vivantes, toutes parfumées, sous la rosée des diamans. »

La vraie fête des diamans fut chez la comtesse d'Apponye; jamais on ne vit tant de pierreries resplendissantes sans parler des guirlandes de perles roses qui enroulaient le cou et couraient sur la robe. Toutes les femmes avaient un diadème, parce que toutes les femmes étaient belles. Il ne manquait à cette fête que les diamans de la couronne.

On ne danse jamais si bien que quand on danse sur un volcan. M""^ d'Apponye avait appelé à son bal Lamartine à peine revenu à Paris, Alfred de iMusset qui jouait déjà au byronisme, Eugène Sue qui ne faisait pas de façon pour s'amuser , Balzac toujours dépaysé dans le monde. « A quoi pensez-vous, Monsieur de Balzac? — Madame la comtesse, je pense qu'une femme élégante s'habille et qu'une merveilleuse se pare. — Monsieur de Balzac, il n'y a ici que des merveilleuses et vous êtes un merveilleux par vos contes adorables. — Ah ! Madame, mon style est à peine habillé. — Allons donc ! vous le parez par des phrases, comme nous nous parons par des diamans et des bouquets. .» Un curieux écoutait aux portes, c'était un disciple de Brummell, sir Cradocket, la fleur du dandysme et l'élite de la fashionability.

3g4 Les Confessions

Le théâtre du monde

Les anciens salons se fermèrent tout d'un coup faute de combattans. Que pouvaient faire M'"*^ de Montcalm, la marquise de Castries, la duchesse de Guiche, M'"'' de Broglie, la princesse de Bagration, devant ce tohu-bohu de 1830 qui mit l'arme au bras à toutes les opinions? C'en était fait de toutes les rêveries poétiques de Lamartine ; les imaginations ne pouvaient plus s'embarquer amoureusement sur son lac ; les plus jolies apparitions replièrent leurs ailes; on attendit les promesses du monde nouveau. Par malheur, le monde nouveau qui prit le pas sur le monde ancien jeta dans les salons beaucoup de femmes qui n'avaient pas été élevées pour tenir l'éventail. Ce fut pendant quelque tems le règne des parvenues. Heureusement si les hommes restent toujours ce qu'ils sont, les femmes se façonnent bien vite aux belles manières. Dès 1832, à l'Opéra, à la comédie, chez les ministres, à la cour, on ne reconnaissait déjà plus les femmes de 1830, celles du moins qui étaient jeunes, car on ne se désembourgeoise pas quand on a dépassé la deuxième jeunesse.

Si Lamartine a fait les femmes sous Charles X, on peut dire que Balzac a fait les femmes après 1830. La poésie tombait dans le roman, mais du moins Balzac avait encore le cachet poétique. George Sand tout en surcn-

Le monde et les mondaines 3ç5

chérissant sur la femme sentimentale lui donna un caractère plus altier. La femme domina bientôt par la force de ses passions. Qu'est-ce que la politique du gouvernement de Juillet en regard des aventures amoureuses ? Jusque-là les bourgeoises s'étaient tenues coites: elles s'émancipèrent comme les grandes dames ; d'ailleurs n'entraient-elles pas tous les jours dans l'aristocratie par les portes du mariage? Elles savaient les forces de l'argent, elles en abusèrent, on vit alors renaître les beaux jours du Chevalier à la mode. Eugène Sue prouva à son tour que si le théâtre est l'école des mœurs, les romans sont l'école du monde. Je m'étonne qu'on n'ait pas encore mis cette question à l'Académie des sciences morales et politiques : « Sont-ce les romans qui font les mœurs ou les mœurs qui font les romans } » C'est à la première question qu'il faut répondre oui.

N'est-ce pas dans les romans qu'on voit d'abord passer comme pour servir d'exemple ces héroïnes qui vont à la chasse, qui font des armes, qui jouent à la Bourse, intrépides cavalières et intrépides nageuses; elles vous allument votre cigare ; elles ne vous permettent de fumer que parce qu'elles fument elles-mêmes ; Il faut les voir se moquant des femmes comme on les comprenait autrefois : la femme suivante , la femme esclave, la femme ombre. Ce beau tems est passé ; hier elles régnaient dans la maison, aujourd'hui elles régnent et gouvernent. Nous sommes loin du siècle où le duc de Wurtemberg disait à sa femme qui osait lui parler des choses de l'État : « Madame, nous vous avons prise pour avoir des enfans, mais non pour nous donner des conseils. » M"'" Roland , M"^"^ de Staël , M""^ Tallien, M""® Récamicr, M'"^ de Girardin ont changé tout cela.

3g6 Le^ Confessions

Quand le faubourg Saint-Germain ferma ses salons pour émigrer, non pas cette fois à Coblentz, mais dans ses châteaux, on se précipita dans les salons littéraires, chez la duchesse d'Abrantès, chez Charles Nodier, chez M™° Sophie Gay, chez M""® O'Reilly. On y rencontra tout ce qui pensait à Paris : Ballanche et sa palingénésie, Fiévée et sa Dot de Suzette, Alfred de Musset et ses Contes d'Esfagne, M. de Rothschild et ses millions, M. Gavé qui n'oubliait jamais en chemin M. Dittmer, Théodore Leclercq et ses Proverbes, le bibliophile Jacob et ses cent ans, M. Chevreul et sa Théorie des couleurs, David le statuaire et ses médaillons, Lablache et Malibran, Hugo et Sainte-Beuve, Delacroix et Pradier. En un mot tout le monde. J'oubliais le duc Decazes et le duc de Ghoiseul qui ne croyaient plus au faubourg Saint- Germain.

Mais d'où venait cette obstination du tablier Ml y a des hommes qui s'y trompaient et qui disaient à une duchesse dans le feu de la conversation : « Mademoiselle, allez donc me chercher un verre d'eau. »

Gharles Nodier qui marchait avec son tems, quoiqu'il fût un homme du passé, s'était déclaré le protecteur de la confédération romantique, — ce qui répandit un air de jeunesse dans son salon de l'Arsenal. Il est vrai que sa fille, une jeune muse, était là l'Égérie de la Rome nouvelle, où Soumet — un Chateaubriand de province — jouait à l'Oracle. Il annonçait les dieux du lendemain, tout en se croyant le Jupiter de cet Olympe. Mais ce n'était que le Jupiter de Bitaubé. C'était là que l'incomparable Virginie Ancelot servait le thé en distribuant une tranche de galette et une parcelle de gloire. On était d'ailleurs hugolâtre à l'Arsenal, quoique Mérimée y vînt

Le monde et les mondaines 3g7

railler le dieu, escorté d'Alfred de Musset, un révolté du

lendemain^.

M- Récamier inquiète rouvrit bientôt son salon. Llle retrouva son monde, avec Chateaubriand, obstiné royaliste dès qu'il n'y avait plus de roi. Les héraldiques vinrent là en charmant déshabillé du jour, robes a rayures, peu ou point décolletées, jolis chapeaux relevés d'un côté, nœuds en rosettes, aigrettes de rubans decoupés, plumes au vent ou plumes recourbées, brides flottantes. Toutes les femmes étaient jolies sous ces chapeaux romantiques ; on les disait coiffées d'une vague

ou d'un nuage.

M-« Geoffrin était une bonne femme qui avait de l'esprit par occasion. M- Récamier charmait son monde par toutes les coquetteries de la grâce. Pour garder sa royauté , elle était comédienne sans le savoir. Ce n'était plus là le salon de la bourgeoise de qualité qui a réuni chez elle toute VEncyclopédie ; c'était le salon d'une reine de la mode qui sous le Directoire trônait dans sa majesté, entourée de toutes les merveilleuses et toutes les incroyables. Ah ! le beau tems où elle dansait la gavotte, quoique alors elle eût pour amis Kotzebue et M- de Staël , Chateaubriand et iM- Tallien. Son salon était plutôt alors l'académie de l'amour et de la mode que l'académie de l'esprit français.

* on se passionne en France pour rien. Tout le monde voulait être du salon de FArsenal. On s'y ennuyait comme a a Sorbonne. On croyait y rencontrer Hugo Alfred de ^ .gn^ Dumas, Balzac : ils ne s'y trouvaient ^^'^ ^''^^l"-^^'^^^^ l'église du romantisme, mais le grand prêtre jouait aux cartes, nour ne pas chanter les oraisons avec les fidèles. Depuis longtTs Charries Nodier était revenu de toutes ces antiennes qu se psalmodiaient sur le Lac de Lamartine et sur le hamac S.irah la Baigneuse.

3g8 Les Coiifasions

Ce ne fut que dans l'exil à FAbbaye-aux-Bois qu'elle ouvrit une succursale de l'Académie française. Là, sur les genoux de Chateaubriand , Victor Hugo reçut le baptême fameux d'Enfant sublime Là aussi Litz et -M"° Rachel se révélèrent au monde qui fait l'opinion.

Mais le vrai règne de M™* Récamier fut sous le Directoire et sous le Consulat : un peu moins d'académie et un peu plus de gavotte, alors qu'elle élevait son diadème en face deM'"'' Tallien,de Pauline Bonaparte, d'Hortense de Beauharnais. Pour moi, j'aime mieux la saluer à ce point suprême de sa beauté quand ses courtisans — et c'étaient de fiers courtisans — se mettaient à genoux devant elle pour la supplier de danser la gavotte. Elle la dansait comme l'eût dansée la Guimard elle-même ; tous les courtisans formaient la haie, tous les amoureux la brûlaient du regard et du sourire. Comme ses jolis doigts voltigeaient sur ce tambour de basque, comme ses pieds légers baisaient doucement la mosaïque ! C'était une féerie. Et tour à tour ses beaux cheveux se dénouaient comme par miracle et l'inondaient dans leurs cascades impétueuses. Elle s'enfuyait dans sa chambre suivie de toute sa cour qui jouait l'inquiétude; elle jouait les vapeurs, elle tombait inanimée mais plus belle que jamais, dans un désordre étudié, sur son lit de repos éclairé par des bougies roses dans une atmosphère de iilas et de verveines.

Elle voulait oublier la saison où vingt mille admirateurs la saluaient à Longchamp dans une calèche dorée, quand elle se montrait vêtue dans le goût d'Aspasie, presque en péplum avec des sandales qui montraient son pied sur une peau de tigre, les cheveux retombant en boucles sur un cou neigeux que mordait doucement

Le monde et les mondaines 3gg

le pâle soleil de mars, le bras demi nu, mais enchaîné par les camées. Elle se laissait aimer au passage par tous les incroyables et tous les muscadins comme une idole des temples anciens.

La révolution de 18^0 fut une révolution dans les mœurs bien plus que dans la politique, presque autant que dans la littérature. C'est que les mœurs obéissent à la littérature. La première révolution, en voulant tout confondre, n'avait réussi qu'à mieux séparer les races et les hiérarchies. Ce n'était pas la fusion, c'était la guerre. L'aristocratie s'exila et ne revint qu'avec son grand air. Napoléon , d'ailleurs , ne l'obligea pas à courber la tête. Naturellement la Restauration la consolida dans son orgueil. Si 1789 n'avait pas été suivi de 1793, nous aurions eu déjà la vraie révolution, c'està-dire la royauté de l'intelligence. Mais, quand le peuple ne voulut même pas du tiers parti, la cause de la raison fut perdue. La noblesse avait un ennemi bien plus fatal dans la bourgeoisie que dans le peuple, parce que la raison humaine ne marche jamais sans l'argent. Aussi, en 1830, quand la bourgeoisie prit la place, elle la garda ; l'aristocratie de race eût été bientôt étouffée, si elle n'eût puisé à pleines mains dans le coffre-fort de la bourgeoisie par ce qu'elle appelait les mésalliances ; elle enrichissait ainsi son sang comme sa terre; les princes, les ducs, les marquis et les comtes ne rougiient plus d'épouser les filles de parvenus dans la banque, vivre de mauvaises affaires. On allait jusqu'à épouser la faillite. On n'imagine pas les millions qui ont ainsi remonté à leur source. Cela s'était vu déjà au dix-huitième siècle, mais, alors, presque tous les grands seigneurs qui demandaient la main d'une bourgeoise étaient re-

gardés comme des chenapans; on ne leur pardonnait pas cette forfaiture; tandis qu'après la révolution de 1830, le forfaiteur trouvait beaucoup d'amitiés héraldiques pour signer à son contrat de mariage. Aujourd'hui, il n'y a plus assez d'héritières riches dans le monde de la banqueroute pour messieurs les gentilshommes. Et il en sera ainsi, jusqu'au jour où la République rendra un décret en ces termes : « Quiconque travaille en France a le droit de porter un titre et de blasonner son carrosse. » Ce jour-là, on en aura fini avec le sang bleu.

Dès le premier hiver qui suivit la révolution de Juillet, on vit quelques bourgeoises ouvrir leurs salons, à l'heure même oîi toutes les douairières cadenassaient leur hôtel à Paris, pour se consoler dans les provinces avec iM. le curé.

Certes, tout manquait encore dans ces salons nouveaux, non seulement le style qui fait le vrai lu.xe, mais aussi les hommes élégans et les femmes distinguées. Toutefois, on y vit poindre, comme une aurore, toute la nouvelle génération romantique, l'homme fatal et la femme poitrinaire. 11 faut aujourd'hui étudier ce mondelà dans les premières œuvres de Gavarni, qui sont bien plutôt des tableaux de genre que des gravures de mode, Gavarni étant trop artiste pour ne pas peindre l'humanité sous l'habillement. Oui, l'homme est là, vaste front, cheveux rebelles, yeux terribles, sourire amer, avec la désinvolture italienne. Oui, la femme est là, dans sa blancheur de marbre, brûlée par la flamme intérieure, sous le reflet de la mort qui passe.

Cet homme et cette femme ont leur beauté , la beauté de l'intelligence et de la passion. Ah! que ce

Le monde et les mondaines 401

tems-là est loin de notre monde de grandes et de petites cocottes. Les amoureux ne remettaient pas, comme aujourd'hui, leur trahison à fin courant. Les amoureuses ne passaient pas leur vie dans leur cabinet de toilette. On s'écrivait des lettres à perte de vue. On se lisait à tour de voix les drames de Hugo et de Dumas, les romans de Balzac et de George Sand. — On mourait d'amour, — il n'y a pas d'autre mot.

En cette période de drames et de romans, combien de drames et de romans dans les salons sévères ou rieurs ! C'était la fièvre des chaînes. Rappelez-vous la comédie de Scribe. On divorçait pour un mariage de la main gauche à perte de vue.

Dans le livre de la vie, le bonheur ne tient qu'une page, car le bonheur ne se raconte pas ; c'est un rayon qui passe, une chanson chantée à deux pendant la tempête, un arc-en-ciel qui traverse l'orage. Le poète a dit :

La rose vit une heure et le cyprès cent ans.

Il en est du livre de l'amour comme du livre de la vie. L'amour heureux ne tient qu'une page dans l'histoire. 11 y a cinquante ans, on chantait encore la semaine des amours, aujourd'hui on ne s'aime plus qu'un jour, si ce n'est une heure. Est-ce une dégénérescence des mœurs ? Certes. Et pourtant, ne faut-il pas se réjouir de les voir brisées pour jamais, ces chaînes dorées de l'adultère, qui montraient bientôt la rouille du fer?

C'étaient les forçats de l'amour. Voyez les comédies, voyez les romans ; regardez même dans le monde, où il y a encore tant d'exemples navrans. C'était la honte du mariage, c'était la honte de l'amour. Aujourd'hui il n'y

a plus de chaînes, c'est l'heure et le moment de Crébillon. On marie deux corps et deux âmes sans publier les bans; la lune de miel ne se lève qu'une nuit; quand revient le soleil, on a tout oublie. Si la vertu n'y gagne rien, la morale y gagne quelque chose, puisqu on n'a pas le tems de s'afficher. C'est toujours cela, en attendant les grands jours de la vertu, comme disait la marq.uise de Contades, cette belle au canapé dormant.

Mais tout ceci ne dura qu'un moment : la prose chassa la poésie; à trente-cinq ans, la femme de trente ans abdiqua avec désespoir et se fit femme d'affaires. L'amoureux fatal acheta une charge d'agent de change. La raillerie succéda à l'enthousiasme. L'amour, qui avait été une chaîne, devint un impromptu et un quiproquo; les plus belles passions, n'eurent plus qu'une heure : bonjour, bonsoir.

Ce fut alors que le flux de la sous-bourgeoisie balaya tout ce qui restait de la vieille France. On eut une autre invasion des barbares. L'argent sonna plus haut que jamais. 11 y a aujourd'hui de bonnes gens qui s'imaginent qu'en ce tems-là, l'art et la poésie avaient encore des églises ouvertes, parce que beaucoup de chefsd'œuvre datent de ce tems-là. Je répondrai par un seul mot. Les livres ni les tableaux ne se vendaient. Les peintres ne travaillaient que pour les poètes et les poètes ne travaillaient que pour les peintres Les bourgeois trouvaient étrange que les princes d'Orléans fussent camarades avec des artistes et des gens de lettres quand ils ne trouvaient rien à leur dire aux fêtes des Tuileries. Un peu plus, le roi était forcé de rappeler ses fils à l'ordre, — l'ordre de la bourgeoisie.

Le monde et les mondaines 408

Madame de Saint-Simon et Madame Pradier

Dans le Paris de ce tems-là tout avait sa physionomie. Les caractères étaient encore marqués par la plus vive empreinte. C'est qu'il y eut alors une autre renaissance toute peuplée d'originalités dans l'art, la. poésie et la science. N'était-il pas étrange de voir Saint- Simon, — celui qui devint un dieu, ni plus ni moins, — épouser madame de Ba\vr, cette faiseuse de comédies qui le mit en scène avec plus d'éclat. Elle alluma la rampe devant son apothéose. Cela d'ailleurs coûta cent mille écus au duc de Saint-Simon. C'est que madame de Bawr, qui ne devint pas déesse, recevait la cour et la ville. C'était une fête pour tout le monde d'être de la fête. On dînait et on soupait, on dansait et on jouait la comédie. Le duc de Saint-Simon n'apparaissait que dans les grands jours. C'était un beau spectacle. 11 appelait Charlemag;ie son ancêtre. Pourquoi pas ? Il était beau comme lui. Il y avait en lui de l'empereur et du dieu, tandis que dans le Saint-Simon de Louis XIV il n'y avait que du duc.

On sait que Saint-Simon voulait qu'on produisît beaucoup pour consommer beaucoup. Il s'aperçut que tous ceux que recevait si bien sa femme consommaient beaucoup mais ne produisaient rien. Il avait beau écouter après avoir posé des points d'interrogation, les hommes politiques moins encore que les gens de lettres et les artistes ne répondaient par une seule idée ; plus il y

avait de monde chez lui, plus on dînait, plus on soupait et plus il prêchait dans le désert. Un beau soir, avec cent mille écus de moins, il renvoya sa femme à ses comédies et reprit sa solitude hautaine et méditative, disant: « Qu'importe! les idées ne meurent pas. » Et il mourut.

Les gens qui courent les salons eurent quelque regret de ne plus aller chez Saint-Simon; ce fut alors qu'ils allèrent chez Pradier. Celui-là ne les ennuierait pas par •ses théories. Il aimait et pratiquait le beau, c'était toute sa science. On oublia donc les festins de la rueVivienne en festinant chez le sculpteur. Là aussi il y avait une femme. C'était aux beaux jours de madame Pradier, une statue de chair, la beauté épanouie, le charme voluptueux, l'esprit parisien.

Quoique madame Pradier ne fît pas de comédie comme madame de Bawr, elle aimait le bal masqué et la suite d'Un bal masqué. Il était plus difficile d'avoir droit de cité dans ses salons que d'aller à la cour. Il fallait pour cela être célèbre ou avoir plus d'esprit que les hommes célèbres. Elle était impitoyable pour les ennuyeux. Je l'ai vue à l'œuvre. Pradier qui n'y regardait pas de si près, lui amenait des kyrielles de poètes, d'artistes et de mondains qui n'avaient ni gaieté ni charme, ni diable au corps. Aussitôt elle faisait le massacre parmi eux. Ils s'en allaient tous écloppés et n'y revenaient pas.

Mais c'était surtout pour les grandes fêtes qu'on choisissait bien son monde ; comme disait Janin, qui une nuit y avait pris le costume de Pierrot avant son histoire de Debureau : « Ici tout le monde est prince du sang. » 11 parlait ainsi à Dumas, prince des conteurs, et à Pradier,

Le monde et les inondaiites ^o5

prince du marbre. Et combien d'autres princes! Et combien de princesses ! Madame Pradier avait mis sur ses cartes d'invitation : « La beauté est de rigueur. » Pradier jeta en une nuit dix mille francs par la fenêtre. Ce n'était pas trop , car la fête fut royale. Je ne me sentis jamais si triste que le lendemain quand il fallut continuer à vivre terre à terre, après ces envolemens et ces ivresses. Je retrouve à ce propos un joli billet d'Edouard L'Hôte, poète mondain ami de Pradier qui a toujours gardé un vif souvenir de ces fêtes- là. « Te souviens-tu? Le sculpteur se mettait en quatre pour amuser tout le monde comme il s'amusait lui-mêm.e. Il était raffiné pour le buffet. Et quel orchestre ! Soutenu par huit voix humaines, contralti, ténors et soprani , qu'accompagnaient autant d'instrumentistes, parmi lesquels figurait comme Auteur l'auteur de Phryné lui-même, en costume antique, Mélibée ou Tircis , l'orchestre produisait un effet fabuleux. L'Olympe ressuscitait tout entier, avec son cortège de demi-déesses et de demi-dieux, sous l'influence de cet adorable paganisme. » A l'une de ces fêtes, madame Pradier apparut en Vénus genitrix, telle on la voit figurer au Musée des antiques. Elle était vêtue de la tunique appelée synthèse, brodée de méandres et craspedons , fixée à mi-corps par une agrafe de diamans, les plis tombant jusqu'à terre, mais d'un tissu léger si diaphane, qu'il permettrait au critique d'art ses appréciations esthétiques.

4o6 Les Confessions

L'ambassadrice aux cheveux d'or

a comtesse Le H — vint à Paris, belle comme Hérordiade. Elle apportait sur un plat d'argent un royaume voisin au duc de Nemours. Le duc de Nemours refusa, mais le duc d'Orléans qui prenait déjà la parole dans les conseils privés, dit à la belle ambassadrice : « Que nous importe ce royaume si vous nous restez à Paris ! » La comtesse Le H— resta, pour le bon plaisir du duc d'Orléans. Elle enchaîna dans ses cheveux blonds tout rayonnons les dieux et les hommes du jour. Elle fut l'étoile; aussi tout le monde levait les yeux sur elle, en ces jours troublés où le faubourg Saint-Germain avait fermé sa porte, où les femmes des gardes nationaux aflluaient à la cour, où la belle vie était submergée par la vie encanaillée, que dis-je, embourgeoisée, ce qui est bien pis, car la bourgeoisie omnipotente n'avait ni caractère, ni esprit, ni imprévu. On aime mieux en France les descentes de la Courtille que les promenades du bœuf gras.

L'ambassadrice aux cheveux d'or fut donc une Oeur rare sur le bourbier populaire. On commençait en 1832 à rouvrir sa fenêtre sur les poésies de la femme : la beauté, le luxe, le romanesque. Madame Le H — donna l'air nouveau de la chanson nouvelle. Le duc d'Orléans chanta. Il était tems, car un peu plus la France n'était plus la France. Ce sont toujours les femmes qui sauvent

Le vîonde et les mondaines ^oj

les nations. Ce qui nous manque aujourd'hui, c'est une femme.

Les vraies reines de France sont les femmes qui régnent par droit de conquête et non par droit de naissance. Il n'a fallu à madame Le H — qu'un regard et un sourire pour enchaîner le tout-Paris de 1832. Mais ce regard et ce sourire étaient la magie d'une adorable figure selon l'idéal de ce tems-là, quand Dubuffe annonçait Winterhalter. Aussi Dubuffe a-t-il peint la comtesse dans tout son éblouissement. Vous qui n'avez pas vu le portrait, vous le devinez. Elle est svelte et se cambre avec une grâce provocante. Elle a tordu ses cheveux blonds sur sa tête tout en éparpillant quelques touffes légères sur les épaules, comme la folle avoine s'échappant de la gerbe. Les yeux sont bleus et sourians, épanouis comme des fleurs par une pensée amoureuse. Toute la figure est d'une ligne voluptueuse et féline. Trois fossettes, creusées dans le marbre rose des joues et du menton, par M. de Cupidon lui-même. Le nez bat des ailes, parce que la passion bat le rappel. La robe montre tout juste ce qu'il faut voir du sein pour attarder les yeux. Ce qui manque à ce portrait, c'est une fleur de vie que le peintre n'a pas pu trouver au bout de son pinceau, c'est un rayon de soleil que Dubuffe n'a pas pu saisir sur sa palette. Les cheveux de la comtesse Le H — étaient d'un or pâle, mais c'était de l'or : on ne dira pas que l'artiste n'y a vu que du feu, il n'y a vu que du chanvre.

Elle arrivait à Paris avec les promesses de la Vieille- Montagne, une vraie montagne du Pérou.

C'était au tems où les millions jetaient de la poudre aux yeux. La comtesse ouvrit ses mains prodigues.

^o8 Les Confessions

Étaient-ce de belles mains > Ses pieds disaient que non, quoique ce ne fût pas Berthe aux grands pieds. Elle eut l'art de faire un salon, ce grand art qui ne consiste pas à ouvrir la porte, mais à la fermer. Le duc d'Orléans, qui avait des principes de cour, lui donna des leçons de haut savoir-vivre. A cette royauté il fallut bientôt un palais. Elle posa la première pierre en pleins Champs- Elysées. Ce palais est encore debout. Il a fait le désespoir de toutes les femmes du tems de Louis-Philippe. Il a fait le désespoir de tous les hommes qui n'y obtenaient pas droit de cité. J'avoue que ma première invitation chez la comtesse Le H — me fit autant de plaisir que ma stalle d'orchestre le soir de la première représentation de Lucrèce Borgia. La comtesse était une grande metteuse en scène, avec l'amour du faste et du théâtre. Tout salon parisien est un théâtre. Seulement il faut avoir ses acteurs et connaître son public; ne pas allumer les chandelles ni trop tôt ni trop tard; frapper les trois coups quand c'est l'heure ; ne pas donner trop souvent la même comédie ; finir la représentation quand on s'amuse encore.

Le salon de la comtesse Le H— fut un peu trop politique. Le comte Duchâtel, le général Jacqueminot, le comte Montalivet, Armand Bertin , le comte Mole, M. Liadières, poète tragi-comique, faisaient ombre à messieurs du Jockey-Club, aux artistes et aux gens de lettres. Heureusement que Morny et Walewski étaient dans le coin des femmes, du côté de mesdames Duchâtel et Liadières, qui ne faisaient pas de politiqueni de tragédies. D'ailleurs le dîner et le souper ne passaient pas par les éplucheurs de budget.

Quand le duc d'Orléans fut marié, la comtesse Le H —

Le monde et les mondaines /fog

fit un oratoire pour son portrait, mais elle se tourna alors, si elle ne s'était tournée déjà, vers un portrait vivant, un ami du duc d'Orléans, qui semblait né pour s'amuser et amuser les femmes, mais qui, un jour, joua crânement les premiers rôles : J'ai nommé Morny. Orléaniste de la plus belle eau , il devait fatalement passer d'une cour dans l'autre. Et voilà pourquoi la comtesse Le H— devint impérialiste.

Ce fut cliez elle un autre monde, mais ce fut toujours le même salon, un dessus de panier de toutes les aristocraties, jusqu'au jour où elle mit dans son oratoire le portrait du duc de Morny en regard du portrait du duc d'Orléans, des portraits de famille pour ses descendans. Alors ce beau mot d'un mari philosophe retentit dans le Paris qui s'amuse de tout : « Ce n'est pas amusant d'être père de famille et de n'avoir pas d'enfans. »

Mot de comédie bouffonne ou mot de drame aigu et suraigu. Mais ce mari se trompait peut être en se croyant trompé : Molière n'a-t-il pas fait le cocu imaginaire pour se prouver qu'il n'était pas cocu ?

Cependant rien ne dure ici-bas; la belle comtesse vit tout tomber, les adorations comme les amitiés; sa beauté comme la fortune. Je l'ai rencontrée un matin au Café Anglais qui déjeunait cordialement avec le comte Le H — ; c'était à l'heure des déchéances. Un ministre qui fut presque un vice-empereur s'était mis à la nage pour sauver le navire dans la tempête. On jeta les marchandises à la mer, on vendit l'hôtel des Champs-Elysées, on se réfugia au château de C~. La ci-devant déesse gardait encore le charme de son sourire, le comte était plus philosophe que jamais. Je le félicitai d'avoir toujours tenu tête à l'orage, je promis à la comtesse d'aller

^10 Les CoJifessions

saluer le soleil couchant au château de C — avec son fils Léopold dont j'étais toujours l'ami, depuis que je lui avais donné ses entrées au Théâtre- Français. « Je connais ces promesses-là, me dit madame Le H — , ce ne sont que des cartes de visite, on ne vient jamais. Mais, je suis très heureuse dans ma solitude, car ce n'est qu'à C — que je me suis trouvée en face d'une femme que j'aime et que je ne connaissais pas. — Oui, luidis-je en riant, cette femme charmante, c'est vous. — Oui, c'est moi. Je n'avais jamais eu le tems, je ne dirai pas de regarder ma figure que je connais bien, mais de descendre en moi-même. Eh bien, je n'ai jamais été si heureuse que depuis que je passe pour être malheureuse. » Elle prit son café et continua: « Je me promène pendant des après-midi dans la solitude du parc. S'il pleut, je rêve à ma fenêtre. Dans le parc ou à ma fenêtre, je respire toutes les saveurs du passé, sans me heurter, comme à Paris, à tous les ennuyeux et à toutes les ennuyées. » Sur ce dernier mot on apporta l'addition pour ce déjeuner d'amoureux : lO fr. lo c. La belle comtesse qui jusque-là n'avait jamais compté, jeta un regard rapide sur ce total. Le comte mit vingt francs dans l'assiette. « Depuis que vous n'avez plus le sou, vous faites bien les choses, dit la comtesse. — Je n'ai jamais mieux déjeuné, remarqua le mari. — Moi, non plus, » répliqua la femme.

Ce fut leur dernier tête-à-tête. AL Le H — mourut quelques jours après, toujours en philosophe.

La comtesse Le H — mourut en chrétienne. Il lui avait fallu vendre ce château où elle s'était retrouvée ; elle était revenue à Paris, dans l'amour des siens, battant le rappel des amitiés perdues, quand Dieu la frappa dans

Le monde et les mondaines 411

son fils qui mourut en pleine vie : La mère mourut de la mort de son fils.

J'étais à ses funérailles avec le maréchal Canrobert, Alexandre Dumas, le général Fleury, le baron de Beyens. Il y avait là encore beaucoup de figures d'un téms qui n'est plus. On l'avait ensevelie dans les violettes; c'était la saison, c'était aussi la politique. Le soleil, à travers les nues, vint jeter un rayon sur ce cercueil qui renfermait tant de lumière évanouie.

Un pleur, s. v. p.

Un bal eu culottes courtes

On fut quelque tems à la Cour sans pouvoir faire une Cour. Le duc de Chartres qui avait conduit le cotillon avec la duchesse de Berry dans les Tuileries de CharlesX, comme dans le Palais-Royal du duc d'Orléans, était d'assez bonne maison pour former une nouvelle société aristocratique sur les défaillances et les révoltes de l'ancienne, mais on avait peur d'irriter les bourgeoises, qui disaient en se prélassant. « C'est nous que nous sommes les femmes de Cour. » Aux bals du roi citoyen on ne dansait pas la carmagnole, mais c'était la garde nationale qui prenait le pas. Peu à peu pourtant les « fashionables » osèrent se montrer en habit bleu orné de broderies au collet et aux paremens, ce qui n'était pas d'ordonnance, mais le prince royal l'avait ordonné

^fï2 Les Confessions

ainsi. On se hasarda avec le pantalon de Casimir blanc à bandes d'or. Le duc de Chartres osa revenir aux beaux principes quand il donna lui-même des bals. On était fort mal venu si on se présentait chez lui en pantalon et en bottes; il fallait s'y illustrer par la culotte courte et le soulier à boucles, M. Dupin seul y venait en souliers ferrés pour continuer son rôle de paysan du Danube.

Le duc de Nemours tout à la tradition royale donna lui aussi et avec plus d'apparat un bal en culottes courtes dans l'appartement de la duchesse de Berry, non pas son arrière-grand'tante qui fut la beauté et la joie de la Régence, mais de la duchesse de Berry, mère de Henry V. Toutefois, le bal avait un air régence par les robes à la Parabère : satin bleu et rose tout enguirlandé de fleurs. « M"^ d'Apponye elle-même a été ravie; mais la reine de la fête ce fut M"'^ Le Hon. ft II ne lui manque que d'être marquise, » a dit M"^ de Castellane. « Eh bien, on la fera marquise de Parabère, » a dit jy^me (jg Flahaut. M. Dupin a murmuré à l'oreille du duc de Chartres : « C'est déjà fait, n'est-ce pas, prince ? »

M. Dupin continuait son franc parler de bourru spirituel. Le roi disait de lui : a C'est un homme précieux parmi les courtisans ; il me dit à moi-même des méchancetés. » C'était le grain de sel qui relève tout. A un des bals des Tuileries, le roi tout effaré par les Miss et les Miladys qui avaient l'air d'être là comme sur le pont d'un vaisseau disait : « Décidément il y a ici trop de femmes qui ont passé la Manche. — Ah ! sire, on passe plus facilement la Manche que la Seine pour venir aux Tuileries. » Le roi sourit « Oh! oh! on finira par passer la Seine. » En attendant, on ne voyait guère à ce

Le monde et les mondaines ^iS

bal que la princesse Bagration et la duchesse de la Trémoille qui eussent passé l'eau. Il faut dire qu'il y avait beaucoup de femmes charmantes sur la rive droite. Elles étaient peut-être un peu moins héraldiques, mais qu'est-ce que la noblesse, sinon la figure! Le roi pensa à donner un bal oii les belles femmes seules seraient invitées : « Le faubourg Saint-Germain ne ferait plus de façons. La belle et la bête accourraient du fond de leur château gothique. »

Les Français étaient toujours le peuple le plus spirituel du monde, depuis le roi jusqu'au chiffonnier. On faisait beaucoup de mots, chaque semaine révélait un lion de l'esprit. Plus d'une fois le lion fut le roi. En arrivant à la fête du duc de Nemours, il a dit avec son sourire railleur : « Mon fils, excusez-moi de me présenter chez vous en pantalon, mais je suis sans-culotte. »

Le plus beau carnaval du monde fut celui de 1835 • Il n'est pas un théâtre de Paris, depuis l'Opéra jusqu'aux Funambules, qui ne donnât des bals masqués, mais la plus belle de ces fêtes fut donnée par une princesse étrangère qui voulait qu'on reprît chez elle toutes les anciennes figures : La Pavane, le Passe-pieds, le Menuet, l'Arlequine, la Jalousie, les Mouches vertes, le Cotillon, la Fricassée, la Carmagnole , la Monaco. Dans la Pavane, on a applaudi M. Guizot et M"^ de Broglie ; M. Thiers a regretté la Chaîne des dames, disant que c'était la vraie science de la politique. Il n'en a pas moins dansé la Monaco qui lui a valu le surnom de monsieur de Cupidon. Quand on a dansé le Passe-pieds, M. Guizot s'est tenu coi, parce qu'il a eu peur d'un croc-en-jambes de M. Mole.

^i^ Les Confessions

Le salon de Madame de Lamartine

Madame de Lamartine avait un salon. — Un thé froid. — Il fallait s'y nourrir de ses aquarelles et des stances du poète. Ainsi c'était chez lui que Lamartine jetait ce cri légendaire : la France s'ennuie.

On disait de Saint-Just qu'il portait sa tête comme un Saint-Sacrement ; Lamartine portait la sienne comme un tabernacle. Eh bien! oui, le tabernacle des grandes pensées et des beaux sentimens. Ce qui ne l'empêchait pas de crier à tous propos : Mille tonnerres de nom de Dieu ! Cet homme qui parlait comme Moïse et comme Platon jurait comme un chiffonnier.

On a dit qu'en entrant chez Lamartine, on croyait marcher sur des nuages. C'est qu'on ne se sentait pas chez un simple mortel. S'il y avait de l'Olympe chez ■Victor Hugo, il y avait du septième ciel chez Lamartine. On entrait chez lui dans la symphonie des Méditations et des Recueillemens, on avait toujours peur de faire la Chute fun ange. Et pourtant rien n'était moins poétique que son appartement de la rue de l'Université, rien n'était moins poétique que M'"'' de Lamartine, un keepsake qu'on ne lit pas; rien n'était moins poétique .que Lamartine chez lui, jouant l'homme politique et parlant de ses vers comme de futilités féminines. Chez lui, il n'habillait pas mieux sa pensée que son corps ; avec horreur de l'argent il n'était préoccupé que de la question d'argent. Je ne parle pas ici de ses grandes heures

Le monde et les mondaines 4i5

OÙ les beaux vers lui tombaient des lèvres. Quand il y avait en lui du dieu et de l'apôtre, il était sublime; mais l'homme retombé n'était plus un grand homme. Le premier venu, quelque peu doué d'esprit et de raison, le battait dans la causerie, à moins qu'il ne fût pris d'une inspiration soudaine ; mais alors c'était le dieu qui reparaissait.

Par malheur, il n'y a pas plus de portrait que de statue du dieu Lamartine. C'est qu'il ne s'est pas trouvé un grand artiste pour saisir l'heure et le moment. Son portrait par Decaisne manquait de tout ; il était d'ailleurs en harmonie avec l'ameublement de cet intérieur notarial : partout du pur acajou, dans la forme la plus discordante. « N'est-ce pas, disait-il, que ma chambre est la cellule d'un cénobite? « Je me demandais comment il pouvait cueillir une pensée et trouver un vers sur ce prosaïque bureau à casiers ! Mais il avait d'autres inspirateurs, tout un bataillon de chiens et toute une tribu d'oiseaux. Il me fît un jour l'honneur de me présenter à sa perruche, une babillarde sempiternelle, qui n'avait jamais fini de lui conter ses aspirations.

Le salon du grand poète eût été littéraire, s'il n'eût été politique, mais la poésie et l'art s'enfuyaient tout effarouchés devant ces hommes qui s'imaginaient qu'on fait une nation à son im.age quand on n'a pas d'image. M. de Lamartine, tout grand qu'il fût, coupait ses ailes de poète pour les mettre dans la poche de AL Odilon Barrot, de M. Anselme Fetetin, de xM. Victor Considérant. Si David d'Angers venait chez lui, c'était comme homme politique.

Les samedis politiques finirent par l'ennuyer lui-même. iM"^« de Lamartine invita quelques femmes et quelques artistes à venir le dimanche, mais ce fut encore la

politique qui prit le pas. La société française ne voulait pas qu'on la sauvât, même chez Lamartine.

Et pourtant le grand poète enviait la royauté de M""' Récamier qui avait sauvé la société parisienne dans son salon comme Noé sauva le monde dans son arche. En ce tems-là où il n'y avait plus de sceptre, elle releva le sceptre idéal de l'esprit. Il est vrai que dans ses mains c'était le sceptre de la beauté — de sa beauté. — M""" de Staël disait : <( Cette femme, dont le caractère est exprimé par sa beauté même. »

FIN DU TOIME V

Houssaye, Arsène Les confessions

Page 1