‹ Les confessions; souvenirs d'un demisiècle, 1830-1880Chapitre 19 sur 20 · EUGENE DE STADLER · texte numérisé non relu

EUGENE DE STADLER

Parmi les camarades qui n'ont laissé qu'une vague physionomie, je ne veux pas oublier le baron Eugène de Stadler, qui devint, de par Persigny, son cousin, inspecteur général des Archives. Il m'appelait toujours le marquis de Trychâteau , parce qu'il avait retrouvé aux Archives des parchemins de ma famille. Il fut des derniers jours de la Bohème. C'était un gai compagnon amoureux de toutes les femmes colossales. On lui eut offert sur un plat d'argent M"" Rachel et M"° Sarah Bernhardt, il eût passé outre sans un sourire.

Cet amour des femmes grasses allait si loin, qu'il ne dédaignait pas , à la fête de Saint-Cloud , de faire un doigt de cour à toutes les femmes phénoménales : cela ne lui coûtait que deux sous. Je le surpris un jour qu'il donnait deux sous de plus pour entrer dans les coulisses : un peu plus, il enlevait la dame.

Il fut amoureux de M"' Georges , de M"'' Flore, de M"" Suzanne Lagier, de toutes les épanouies.

Il faisait aussi un doigt de cour à la muse. Il a laissé, sous ce titre : le Dois de Daplinc, une savante et curieuse étude antique, où il mettait en scène un philosophe paresseux qui faisait jouer toutes ses passions par des esclaves.

La Bohc m e m »i a n t i q ii c 383

Quand j'étais directeur de la Comédie-Française, Eugène de Stadler me tourmenta beaucoup pour jouer cette comédie originale , qui n'était pas indigne du théâtre d'Aristophane. Mais le comité la refusa par boules noires. Ma boule blanche, ni celle de Brohan, ne consolèrent Eugène de Stadler. Je lui donnai ses entrées, je lui offris même ses entrées dans les coulisses Il me dit que ce n'était pas la peine, parce que toutes mes comédiennes étaient maigres. M"" Allan venait de suivre au tombeau M"° Mante. M"° Nathalie elle-même lui paraissait une nymphe.

Je l'ai retrouvé plusieurs fois aux fêtes des Tuileries : c'était le seul monde où il allait. J'étais sûr de toujours le rencontrer en perspective d'une femme qui, par « ses charmes », devait faire le désespoir de ceux qui la conduisaient au bal. « Voyez donc, me disait-il, le merveilleux décolletage ! »

Eugène de Stadler eût bouleversé toute la grammaire des arts , en donnant à Vénus une ceinture beaucoup plus large.

Je l'ai revu à Versailles une dernière fois, pendant la Commune. La République l'avait cassé aux gages, quoiqu'il fut le meilleur et le plus savant des fonctionnaires. Il n'avait plus de quoi vivre à Paris, et il s'arrangeait une chaumière du côté de Saint-Cyr, si je ne me trompe.

Ce Parisien par excellence entrait à mi-pieds dans la vie provinciale.

Comme je paraissais attristé de cette chute dans le troisième dessous, il me dit, avec un sourire résigné : « Que voulez-vous, je vais cultiver mon jardin. »

Et comme je ne lui semblais pas bien convaincu du bonheur d'un Parisien qui va cultiver son jardin après

avoir perdu douze mille francs de rentes par sa destitution, il me montra une femme attardée devant un marchand de curiosités : « Voilà M'"° Pomone, » me dit-il.

Cette fois, je ne le plaignais plus; il avait réalisé son rêve : « 1\1"« Pomone » eût mis à l'ombre Suzanne Lagier, avec une figure digne de l'emploi.

Mais cette brave et splendide créature ne fit pas longtems le bonheur de mon ami, car il mourut dans son rêve et dans son jardin à peu prés en même tems que Théophile Gautier.

Les historiens lui doivent un petit monument, car il a sauvé cent mille pièces précieuses des archives de France et de Navarre.

1838. Les belles femmes de Paris.

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