PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
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raient point d'avoir regardé les choses en paresseux, sans prendre dix minutes par jour pour les consigner par écrit. Oh ! je pense bien qu'à l'heure présente il ne manque point de grattepapier à l'afTùt des nouvelles, qui ont déjà leur volume de mémoires secrets sur les événements de ces trois années. Mais je vois d'ici qu'ils rabâchent des faits et qu'ils établissent des chronologies. Parions que nul d'entre eux n'a songé que, dans les temps de révolution comme dans tous les temps, hommes et femmes ont toujours un cœur et une autre chose, et qu'il faut au cœur sa pâture, et que l'autre chose ne chôme point. Eh bien, j'ai idée, moi, que je peux laisser aux générations futures un monument très authentique de nos façons de sentir et de bien faire : mon expérience de ces dernières années m'avertit déjà que je n'aurai pour cela qu'à raconter ma vie jour par jour, bien naïvemeuL et en déshabillé.
Il faut remonter jusqu'à mon mariage, qui fut à la veille des Etats généraux. Il m'en souvient comme d'hier, et, de fait, voilà quatre ans à peine. ?,!ais colaestassezloin pourrjueje juge les événements dansleur ensemble. J'en aperçois l'enchainenient et les ressorts, et je ne me trompe point aux ciuiscs qui préparèreut de longue main les bizarreries de ma destinée. C'est l'éducation que
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j'ai reçue qui a fait toiitlemal, — ou tout le bien, je le laisse à l'appiéciation de mes lecteurs. Mon tuteur tenait là-dessus de beaux raisonnements que j'ai encore dans les oreilles. Son principe était qu'il faut élever les enfants conformément aux lois delà nature, et qu'on se doit occuper avant tout de leur ouvrir la sensibilité. Je ne fus point, en conséquence, emprisonnée dans un couvent, mais lâchée dans un parc, et je ne crois point que, dans les pays les plus sauvages, on laisse aux filles de liberté plus entière, excepté peut-être celle d'aller toutes nues.
L'éducation de la nature est peut-être fort salutaire pour des enfants de la nature; mais j'étais justement tout le contraire. On eût dit que j'avais dans le sang-, par héritage, tous les vices de la civilisation. Est-ce ma faute si depuis des siècles mes parents et aïeux ont vécu dans l'état de société? Cette éducation sans maillot ni lisières n'avait donc sur moi d'autre effet que d'ajouter à mon caractère un artifice de plus, au lieu de me remettre dans le chemin de la simphcité.
Quant à ma sensibilité, elle s'exerçait tout spécialement sur mon frère de lait : mon tuteur le laissait à ma discrétion, ravi que je misse en pratique, du moins jusqu'à mon mariage, les doctrines égalitaires. On me l'accommodait assez pro-
prement, et on lui avail donné des liabitudes de se laver. C'était un joli garçon Lien portant, de trois mois plus vieux que moi. Mon tuteur, qui se mêlait aussi de l'élever, l'abandonnait comme moi aiixinspiralionsde la nature : elle est dangereuse conseillère pour les filles et les garçons qui touchent à leurs quinze ans.
Je ne sais point si c'est elle qui enseigne l'hypocrisio. mais nous étions bien les deux plus grands hypocrites que j'aie encore rencontrés. J'adorais mon dit frère de lait, comme on adore à cet àgc-Ià, de tout mon cœur, — de toute ma curiosité. Je crois qu'il me le rendait bien. Mais jamais nous n'en soufflâmes mot; et an lion do nous donner ouvertement les petites caresses maladroites que nos innocences imaginaient, nous préférions prendre des acomptes comme par mégarde et à la charité du hasard, en faisant sur l'herbe et dans les foins des polissonneries qui n'étaient plus de notre dignité. Nous n'avions, au vrai, qu'une pensée en tête ; mais nous picnions soin do réciproquement nous dissimuler nos investigations comme nos découvertes, et nos entretiens étaient d'une niaiserie du paradis terrestre. Je suis bien certaine avec cela (jue, sans avoir l'air d'y toucher, Henri usait de moi comme il pouvait pour faire ses huma-
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nités; et moi j'avoue ingénument que j'en usais de même de lui. Mais toutes mes expériences aboutissaient aux plus humiliantes défaites. Aussi j'étais un étrange composé de savoir et d'ignorance : il semblait bien que j'eusse mangé le fruit de science, mais aussi qu'il me fût resté sur l'estomac. Je comprenais presque toutes les abominations que l'on disait devant moi, même des allusions aux plus répréhensibles mœurs du siècle; avec cela, je n'avais, à quinze ans, aucune idée de la ditférence des sexes. Entende qui pourra ce mystère — c'est l'énigme de toutes les filles vierges qui ont beaucoup écouté de mauvais propos : mon petit compagnon de jeu avait gardé de telles réserves que je le croyais, parbleu! bâti sur le même modèle que moi ; et pourtant je n'eus point de surprise ni d'obscurité lorsque j'appris du même coup le secret de ma naissance et les projets qu'on faisait pour m'établir.
C'était en 1788, en juin, par une journée orageuse dont j'ai encore la chaleur sur la peau. Ma maman et mon tuteur étaient en conversation dans une des tdlées du jardin qu'ils affectionnaient pour leurs disputes ; moi de même, car on pouvait s'approcher par derrière à travers un fourré fort épais, et tout écouter sans qu'ils en eussent le soupçon.
Je ne savais rien de ma mère, sauf que je la voyais fort belle encore à près de quarante ans (mon tuteur était son contemporain); qu'elle s'était retirée avec lui dans cette campagne, et qu'ils n'avaient point de sentiments communs touchant l'éducation des enfants. Leurs controverses là-dessus m'assommaient; je ne laissais point cependant d'y venir tendre l'oreille, parce qu'ils exprimaient, à l'occasion, des idées générales qui me pouvaient instruire.
Ce jour-là, je ne me souciais guère de m'avancer dans mes études; mais j'étais lasse déjouer, fort irritée par la température. Je vins donc, presque machinalement, avec mon cher Henri, et nous prîmes notre position pour écouter. Il me prélait d'abord son aide pour grimper jusqu'aux premières branches d'un arbre oii je m'installais; puis, comme ses vêtements ne valaient point la peine d'être ménagés autant que les miens, il se couchait par terre, tout juste au pied de mon perchoir. Depuis que l'on m'a permis de feuilleter certaines estampes, je pense que j'en ai découvri'L la raison.
Mou attention se fixa vite : mon tuteur parlait mariage et en des termes bien singuliers. « Oui, disait-il, le mariage ne doit être qu'une organisation de l'amour. On a sagement fait de canaliser
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le plus impétueux des sentiments; mais c'est une étrange folie de ne point souffrir après cela qu'il se déverse dans le canal qu'on a justement creusé pour lui. »
Je n'y comprenais goutte : la réponse de ma mère fut moins amphigourique.
— Ah! dit-elle, mon ami, combien d'affaires! De notre temps on faisait plus simplement les choses. Moi, vous en souvient-il? je fus mariée en huit jours. On me tira du couvent un lundi. Je vis mon fiancé le surlendemain. Nos parents avaient déjà arrêté les articles. Il y eut encore un grand dîner de famille dans la semaine, et nous fûmes à l'église le lundi suivant.
Elle se pencha vers mon tuteur et lui prit la main : « En avons-nous été moins heureux, mon ami? » Je devinai sur-le-champ que le mari n'était pour rien dans ce bonheur-là, et que c'est mon tuteur qui l'avait dû partager avec maman.
Elle poursuivit : — Mon mari fut brutal, vous fûtes charmant. C'est dans l'ordre. En vérité, votre rôle était moins malaisé que le sien. Mais c'est ce rôle qu'il faut vous laisser, à vous autres amants. Qu'adviendrait-il de l'amour avec votre philosophie? Pour le faire, ce n'est point d'habitude à un mari que l'on s'adresse. Il en faut un, cependant, pour être présentée, pour avoir des
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voitures décentes et pour paraître le vendredi à l'Opéra.
— Oh! ciel! s'écria mon tuteur, pouvez-vous exprimer ainsi de sang-froid les plus méprisables préjugés du siècle! Si nous avons été moins heureux? Vous n'avez donc jamais songé que je pouvais devenir votre époux, que notre tendresse réciproque pouvait faire pour vous, de ces pénibles débuts d'un mariage, un temps de la plus enviable félicité? Ne sentez-vous point que je suis le plus infortuné des pères, et que c'est un amer chagrin pour moi de ne pouvoir avouer noire humilie?
Cette révélation ne me causa pas d'étonnemcnt. Je sentis seulement que le secret était d'importance, et qu'il ne s'agissait point celte fois de nous laisser surprendre aux écoules. Au reste, je fus tôt remise, pensant que, si nous étions pris, c'est Henri qui aurait les coups de pied au ....
Il eut apparemment la même idée, car il se ramassa sur lui-même comme pour se faire plus petit, et il baissa ses jolis yeux qu'il avait tenus jusqu'alors constamment levés sur moi.
Dans mon trouble, je perdis quel<[uesré])liques , puis j'entendis do nouveau la voix de mon tuteur, — de mon père. « Non, disait-il, je ne veux point que noire enfant soit destinée aux mêmes
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infortunes. Emilie fera un mariage de son goût. Je n'entends point pour cela retrancher notre droit, et, sauf une antipathie décidée, elle épousera le marquis de B..., qui nous agrée parfaitement. Mais il suffit d'un peu d'habileté pour faire naître l'amour dans ce jeune cœur. Le marquis viendra s'installer ici à la fin de cette semaine. Emilie n'a jamais vu d'homme, autant dire. Ceiui-ci ne manque point de séduction; elle vient d'accomplir sa quinzième année, et nous avons la saison pour nous. ]Sous leur laisserons prendre ensemble quelques libertés, qui ne sont point de conséquence à la campagne. Henri les surveillera : il aime trop à bayer aux corneilles pour ne les point laisser seuls vingt fois le jour, et il est avec cela trop pataud pour ne leur point retomber à tous propos sur les bras. Ayez pour certain que la nature parlera : je ne leur donne pas la quinzaine pour nous venir prier de leur mettre la main dans la main. »
Pauvre tuteur I La nature parlera, disait-il : ah ! le langage qu'elle me tenait l'eût fait frémir! Certes, je n'étais point sourde aux suggestions du printemps; mais il ne me faisait point rêver d'un homme plus mûr que moi, qui dût être un mari et un maître. Je ne concevais de pastorale qu'avec un garçon de mon âge et, pour tout dire,
avec Henri. Même, ma seule émotion véritable, à cette grande nouvelle de mon mariage, vint de songer qu'on me destinait, suivant toute apparence, un homme de huit ou dix ans plus âgé que moi. Mais je m'y résignai très vite, comme à un mal nécessaire, persuadée que l'unique fonction de ce mari serait de me donner une éducation complote, et que mon cher Henri, ensuite, en profiterait.
Mes parents s'étant écartés, je me laissai glisser légèrement jusqu'à lui, et nous reprîmes notre promenade silencieusement, un peu rêveurs. Je devinai qu'il avait encore la même pensée que moi : il me l'a d'ailleurs avoué depuis. Pour le petit marivaudage qui était de l'invention de mon tuteur, cela m'amusait follement; je ne doutais point qu'étant au fait, je pusse aisément '«nir la dragée haute à tout le monde. Etait-ce là encore un enseignement de la nature? Je savais aussi que mon Henri jouerait son rôle à merveille, mais non par nigaudcrie, comme mon tuteur l'imaginait. Car il devait avoir à cœur de me laisser instruire le plus possible, et pas assez toutefois pour ne pas intervenir dès qu'il faudrait.
Nous continuâmes de vivre comme par le passé. Nous attendions le marquis tous les deux avec
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une égale impatience, que nous n'avions garde de réciproquement nous avouer . Cela mettait entre nous de longs silences et parfois un sérieux inaccoutumé. Puis il nous prenait de grandes gaietés, qui nous permettaient de donner plus d'entrain et plus de licence à nos ébats, comme si nous eussions voulu, à tout événement, jouir de notre reste.
Mon prétendu arriva quatre jours plus tard. Je lui fis une grande révérence, et retournai m'asseoir dans un coin, près d'Henri, qui était par terre sur le tapis, les deux jambes allongées : il s'était faufilé sans que l'on fît attention à lui . Mon tuteur n'avait point voulu que l'on me mît un grand habit, comme pour une présentation. Je n'avais qu'une robe à la paysanne en linon, avec un fichu croisé. Le marquis n'avait point fait plus de toilette, et il était botté. La conversation me sembla fort insipide: elle fût tombée vingt fois sans mon tuteur, qui avait vraiment une facilité extraordinaire pour discourir sur tous les sujets et les ramener tous à la philosophie. Après souper, ou fut au jardin; et moi, feignant de ne me point douter que je tenais ce soir un rôle très important, je demandai tout aussitôt la permission de m'aller coucher.
A la faveur de la nuit, qui était fort épaisse, je
pus demeurer tout proche, et je ne perdis pas un mot de l'entretien. Mon fiancé donnait plutôt dans les idées de maman. Il eût souhaité qu'on le présentât sans plus de façons, et que le mariage se fît incontinent. Mais il en fallut passer par les fantaisies de mon tuleur, qui décida que la comédie commencerait dès le lendemain.
Comme c'est à moi qu'on la donnait, je pris mes dispositions en conséquence : je résolus d'aller, le lendemain, goûter sur l'herbe avec Henri, de rencontrer le marquis au départ et de l'attirer dans le panneau. Son air froid et ennuyé me piquait au jeu. Nous prîmes un une chargé de provisions, et nous circulâmes tant et si bien tout à l'enlour du château que le marquis luiit par nous tomber dans les jambes. Unie demanda fort gauchement où nous allions : ayant défense de me débiter les galanteries d'usage, on eût dit qu'il perdait toute facilité d'élocutiou. Quand je l'eus mis au fait, il proposa, assez maussadement, de se joindre à nous. « Mais, monsieur, lui répliquai-je, nous vous ennuierons. » Il protesta qu'il redoutait plutôt d'êlrc un compagnon morose. Nous ne poussâmes pas plus loin la cérémonie, et nous partîmes en silence. Comme ce silence ressemblait peu à celui de mes promenades solitaires avec Ilenri !
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Je fus, au bout d'un quart d'heure, d'une humeur de chien. Je déclarai que je mourais de faim et voulais manger sur-le-champ. C'est à peine si je laissai le temps à mes compagnons de choisir une place à l'ombre, je dévorai plusieurs gâteaux. L'àne, laissé libre, s'écarta. Henri courut à sa poursuite. Je me trouvais seule avec le marquis. Je ressentis une peur et un saisissement épouvantable ; il me parut que j'avais tout à craindre : je ne connaissais guère mon futur époux ! Il fut plus embarrassé encore que moi. Il jeta des regards désespérés dans la direction où Henri avait disparu. Il finit par me demander si je n'aimais point la musique. « Monsieur, lui dis-je, elle m'est fort indifférente. » Il sembla tout déconcerté, puis, soudain, il m'entama un discours dans le style de mon tuteur, il me vanta le charme des sons dans la solitude et dans la campagne. En manière de conclusion, il tirade sa poche une petite flûte dont il se vanta de jouer assez bien. Je fus tellement charmée de cette diversion que je repris à l'instant même ma bonne humeur et mon insouciance. Je voulus toucher l'instrument, j'exigeai qu'il m'en fît comprendre le mécanisme. Nos doigts s'enchevêtraient, nos haleines se mêlaient. Je crus voir qu'il était ému, mais je l'étais bien davantage : toute scandalisée de sentir que
ma volonté m'échappait, je fis une retraite, et je priai un peu sèchement le marquis de me faire juger ses talents.
Il joua un air fort touchant. Mais Henri, attiré par la musique, nous vint rejoindre. Nous nous levâmes, et nous partîmes, aussi mornes que nous étions venus. J'enrageais maintenant de songer que, pour ce ridicule motif, mon prétendu avait réellement fait impression sur moi, et que je me laissais prendre la première à cette sotte comédie, après l'avoir vu répéter de la coulisse.
Le marquis y était plus récalcitrant que moi. Il continua de jouer son rôle plusieurs jours avec la même piteuse résignation, et, sans la bienheureuse flûte, je crois que nous fussions morts d'ennui... Je profitai de mon innocence supposée pour être avec lui d'une hardiesse et d'une familiarité qui eussent troublé les sens du plus flegmatique. Peine perdue. Je me dépilai à la lin et je résolus de le planter là.
Je partis pour la promenade un beau matin, sans l'aviser. Henri, mis en gaieté par cet inespéré tête-à-lète. fit mille extravagances. Le jeu qui m'agréait le plus étant toujours de grimper aux arbres, il me fit la courte échelle, et je pris place à la fourche d'un arbre assez élevé, dont le tronc était si lisse qu'on n'y aurait pu monter
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sans aide. Il en fallait aussi pour descendre. Le sournois, au lieu de s'installer à mes pieds comme d'ordinaire, s'enfuit à toute vitesse. Je l'appelai avec de grands cris. Il n'eut garde de se retourner : ce fut le marquis, au lieu de lui, qui survint.
Son visage prit une expression fort singulière. Il me sembla tout juste aussi ému de me surprendre ainsi, que je l'avais été, moi, le jour de la flûte. Il affectait en même temps un air de triomphe qui me déplut, et quand il marcha droit vers l'arbre où j'étais, je n'en pus supporter l'idée. Je lui criai, dans une vive colère : « Monsieur, éloignez-vous, je vous prie, appelez mon frère et donnez-lui ordre qu'il me tire de là. » Il n'était point en disposition de m'obéir. Il s'approchait au contraire, toujours souriant. « Monsieur, criaije de nouveau, éloignez-vous! Eloignez- vous ou je vous donne ma parole d'honneur que je me jette en bas! »
Et, ma foi! comme il ne tenait aucun compte de mes paroles, je le fis comme j'avais dit, au risque de me tuer. J'en suis encore à me demander aujourd'hui comment je fus capable de ce trait de mœurs à l'antique.
Il va de soi que l'effet fut tout à l'opposé de mon attente. Le marquis fit, sans y penser, un geste pour me recevoir, et je vins tomber assez
rudement sur sa poitrine, tandis que ses bras se refermaient d'eux-mêmes : je glissai encore néanmoins, fort en désordre. Il perdit l'équilibre du môme coup et nous roulâmes dans l'herbe. Fut-ce l'étourdissemcnt de la chute? Je sentis que je devenais toute molle et abandonnée. Lui me serrait, au contraire, vigoureusement. Il ne perdait point son temps. Mes yeux s'étaient fermés. Je sentis que ses mains remontaient jusqu'à mon visage le hxaient contre le sien. lime donna des baiser.? sur les lèvres. Je n'en soupçonnais pas la douceur et, à ce coup, je crus que je défaillais pour de bon.
Grâce à Dieu, j'entendis à quelques pas le petit sifflotement d'Henri : il avait cette manie de siffler toujours en se promenant. Cela me fit revenir à moi. Comme je ne me défendais plus, le marquis ne se méliait point, et, de la moindre secousse, je réussis à me dégager.
— Monsieur, lui dis-je avec une ironie superbe et en des fermes qu'assurément je ne comprenais moi-même qu'à moitié, vous avez, ce me semble, un peu de hâte, lîas les pattes, je vous prie, cl prenez patience quelques jours. Je sais fort bien pour(iii()i vous êtes ici, et que toute cette comédie ne tendait qu'à vous faire agréer par moi. Soyez satisfait, je me rends, mais laissez-moi donc en paix ])0ur commencer.
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Remis à son aise et autorisé à reprendre le ton de la compagnie, qui seul lui convenait, mon fiancé me parla comme il faut de ses transports; puis il me fit tout ensemble des excuses et un compliment fort bien tourné.
Nous décidâmes d'aller incontinent trouver ma maman et mon tuteur. Nous les vîmes, à point nommé, au bout de l'allée, vis-à-vis de nous. Nous fumes à eux, d'une démarche un peu plus solennelle que de coutume. Le marquis me tenait par la main.
— Monsieur, dit-il à mon tuteur, peut-être fùtes-vous imprudent. Vous nous avez laissé beaucoup de liberté, et la nature parle un langage qu'il est malaisé de n'écouter point. Je fus le premier à l'entendre et, certes, cela n'a rien d'étrange; mais ce qui surprend ma modestie, c'est que votre charmante pupille l'ait entendu comme moi : elle ne m'a point refnsé son aveu...
— Est-il vrai, mon enfant?
— Ah! monsieur, dis-je en rougissant, ce n'est pas en vain que vous m'avez donné une âme sensible.
Chacun parut gêné de cet inopportun compliment, que je frémis moi-même d'avoir lâché. Ma mère fut prise d'un petit accès de toux. Mais mon tuteur se remit vite, et, sous le coup d'une subite