‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 21 sur 21 · TESTAMENT · texte numérisé non relu

TESTAMENT

J'ai quatre-vingt-dix ans. I] y en a quarante et plus que j'ai resté sans écrire sur ces cahiers. C'est que les gens hors d'âge n'ont point d'histoire. Et puis surtout c'est que je boudais de vieillir; pour mieux dire : j'enrageais. Mais, depuis quelques jours, me voilà résignée (il est temps). J'ai recouvré ma belle humeur, je souris à la mort prochaine. C'est le dernier épisode de ma vie sentimentale : il faut donc que je le raconte, et aussi que je fasse une conclusion à ce journal avant d'y mettre des scellés à mes armes, pour n'être rompus qu'après trente ans que je serai descendue de la scène : car tel est mon bon plaisir et ma suprême volonté.

Le monde n'a pas chômé depuis 1820, malgré que j'en aie. Il s'est fait de grands changements dans ma famille. J'en dois informer mes lecteurs. Qu'ils y prêtent leur attention : rien n'est embrouillé comme une généalogie, moi-même je m'y perds.

Mais pour déblayer le terrain, et pour éclaircir, vous souffrirez d'abord que je ne dise pas quatre mots de mon fils. Est-il de moi? J'en suis honteuse. Il a cinquantre-quatre ans et il n'a déjà plus de jeunesse. J'ai beau le connaître depuis qu'il est né, je ne me fais pas à son physique. Ai-je pu mettre au monde cette caricature de Louis-Philippe? Il en conserve fidèlement le toupet et les favoris. Il s'est arrêté de vivre en quarante-huit, et comme c'était, j'imagine, un jour de mauvais temps, il n'a pas lâché depuis lors le parapluie qui est l'emblème des Orléans. Ses redingotes m'endorment, rien que la vue de ses faux-cols me donne le torticolis. Il est incapable d'une saillie. Il tient ses comptes. Il est pis que bourgeois. Il ferait croire que notre sang n'est pas bleu, et que j'ai acheté mes titres comme tant d'autres.

Je l'ai marié à l'un des plus beaux partis du faubourg. Il m'a gâté sa femme dans les six mois. Je ne me donnerai même pas la peine de crayon-

ner cette espèce, qui porte encore les bandeaux ondulés. Il n'est pas jusqu'à son nez qui ne soit prude, elle ne met pas trois jupons empesés sous ses jupes, et la façon de ses toilettes a je ne sais quoi d'étriqué. Ces gens-là vivent dans un entresol de la rue Saint-Florentin, où il ne fait point de jour. Leurs meubles sont sous les housses toute l'année. Je ne mets jamais les pieds chez eux, crainte de choir, les parquets sont trop bien cirés.

Je les renierais s'ils ne m'avaient fait un petitfils, qui n'est pas plus d'eux qu'ils ne sont de moi. Gaston a vingt-quatre ans, et c'est un drôle qui a déjà vécu. Le père a coupé les vivres, mais je suis là. Je ne goûte pas fort les modes d'à présent, mais je conviens que Gaston les porte à ravir. L'habit noir lui sied : il est si mince! La redingote l'étoffe et le pince bien à la taille. Ses gilets à cœur donnent des illusions sur le développement de sa poitrine. Ses devants de chemises sont de vraies nappes d'autel, et je ne l'ai jamais vu sans le camélia blanc à la boutonnière. Le chapeau même, cet affreux chapeau, très haut de forme, avec de petits bords plats, se plante bien sur ses cheveux bouffants, qu'on lui frise au fer tous les matins. Enfin, il a le visage poupin, un rien de moustache et des yeux d'enfant de

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chœur, qui sont bien cernés les lendemains de culotte au cercle, mais qui reprennent tout ]eur éclat quand je paie — dans les vingt-quatre heures. Il faut bien : son père l'expédierait en Amérique ou le réduirait de sang-froid à se faire sauter.

Je relis avec un peu d'étonnement mes dernières phrases : voilà qui ne ressemble guère à mon style romantique d'il y a quarante ans, ni à mon style Pompadour ou Empire d'il y en a soixante! C'est Gaston qui m'a enseigné le beau langage. On apprend à tout âge, et d'ailleurs les argots se valent. Il n'y a de différence que la façon d'en user. Moi, je soutiens qu'une bouche du monde peut dire : « C'est épatant », avec autant de grâce que : « C'est inc-oyable. »

Gaston devrait pourtant garder rancune à l'argot d'aujourd'hui, qui lui a joué un vilain tour. Quand il fut à la veille de passer son baccalauréat, il me vint trouver, et me prétendit qu'il ne se pouvait tirer d'affaire qu'avec un bon coup de piston. Mon fils a des relations parmi les cuistres, mais il n'en voulait point user, par scrupule. Persuadée que, pour nous autres, la recommandation la meilleure est le grand nom que nous portons, j'engageai Gaston à poser sa carte avec un mot chez le plus notable de ses examinateurs.

Il tourna bien sa phrase, mais il eut l'étourderie d'y écrire bachot pour baccalauréat, et il se vit recalé le lendemain, après une admonestation scandaleuse. Je crois bien que ce blackboulage était fatal, car mon petit-fils, entre nous, n'est rien qu'un cancre et un crevé. Mais qu'est-ce que cela me fait^ à moi qui suis sa grand'mère ? Il monte bien, mène supérieurement, il a un chic incomparable... Chic! ah! que voilà bien le mot que j'ai tant cherché pour signifier ce je ne sais quoi que je gobais si fort en Sainte-Foy, mon troisième époux! Au fait, quand je devins grosse, il n'y avait pas si longtemps de lïioix souper de carnaval à Venise, et il se pourrait que Gaston fût un petit Sainte-Foy. Cette idée ne me déplaît point. Quand il était tout enfant, je m'amusai un jour à l'accoutrer moi-même en muscadin pour un bal costumé.

Je passe à la seconde branche de ma maison. Ma fille a cinquante ans. Je l'ai mariée fort jeune à un vicomte de la Tour des Vignes. Elle a eu de lui une fille, qui a trente-trois ans, qu'ils ont mariée fort jeune aussi à un baron Polain, qui était baron comme je suis princesse du Saint- Empire. Enfin, j'ai de ce côté une arrière-petitefille qui s'appelle Léonie, et qui a près de quinze ans. J'eus la chance de perdre, dans la même

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année, mon gendre qui était un joueur, et mon petit-gendre qui était un parlementaire, un doctrinaire, enfin un sot. Ma fille et ma petite-fille n'en parurent guère plus affectées que moi, et elles vinrent s'installer dans mon hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain.

Je ne suis point de ces vieilles que le dérangement épouvante, et qui tiennent à leurs manies comme à la Légitimité. « Eh! me dis-je, voilà donc, pour mes derniers jours, de la jeunesse autour de moi. On va se donner du plaisir, et il faudra bien que j'en aie ma part. Je ne mourrai pas loin du bruit. » Nous passâmes toute l'année du deuil à bouleverser l'hôtel pour les réceptions qui devaient suivre. Je donnais le branle, je ne trouvais rien d'assez nouveau. Je ne voulais pas laisser le moindre vestige des temps révolus. Je sacrifiai l'intimité de mes petits salons, et j'inspirai l'idée d'abattre les cloisons pour faire du rez-de-chaussée tout entier une salle de fête unique, avec une scène au fond. Ne fallait-il pas se mettre au ton du jour, jouer la comédie, donner des tableaux vivants ?

Pour les meubles, ah! foin de mes rocailleux Louis XV, foin de mes Louis XVI fins et rai des ! Foin de mes acajous à bronzes et à cuivreries! Une tête de sphinx et une griffe de lion étaient

des choses dont je ne pouvais plus supporter la vue. Nous rangeâmes le long des murs les lourds canapés de bois doré, recouverts de satins éclatants, les fauteuils carrés, et aussi les chaises légères, les chaises frivoles. Il y eut de gros poufs capitonnés, il y eut des tables aux pieds torses. Foin de mes tentures claires et encore pâlies par les années! Foin de mes tapisseries dont les personnages passés me semblaient des âmes du purgatoire, que je n'ai point si grande hâte de fréquenter! ChitTonnez les soies jaunes ou bleu vif, drapez les velours écarlates, enrichissez de crépines d'or ce décor violent et somptueux !

Aussi longtemps que dura le travail de ces améliorations, mon entrain me sauva de réfléchir. Dès qu'il fut achevé, je rentrai en moi-même et fus stupéfaite de me sentir dépaysée. Je n'avais plus de foyer. Il me paraissait que j'avais divisé par avance mon bien entre mes enfants, et que j'étais maintenant recueillie chez eux, à leur merci et à leurs crochets.

J'ai conservé le droit d'être capricieuse, j'entrai dans une grande colère que l'on mit sur le compte de ma sénilité. Je défendis expressément que l'on touchât à rien dans le boudoir en rotonde où j'avais eu de si bonnes heures. Et je retirai moi-même de ce sanctuaire un tas de bibelots

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trop modernes, et de ces monstruosités japonaises que je ne puis me résoudre à trouver plaisantes. On me pouvait bien laisser un asile à mon goût. J'affectai dès lors de ne me plus tenir ailleurs. J'y avais une bonne chaise longue à trois pièces, des estampes en couleur que je préfère à tout, et quelques reliques, ainsi la carafe où Cagliostro nous montra le monde comme il sera... dans trente ans d'ici; il disait alors : dans un siècle. J'y gardais aussi une cassette particulière, toujours bien g'arnie, pour les occasions où mon petit-fils me vient, comme il appelle cela, tirer des carottes.

C'est là que mes amies me durent visiter. Mes amies! Quelques douairières. Elles m'assomment. Je suis bien obligée de les recevoir. Heureusement que les rangs s'éclaircissent; et puis les vieilles nobles sont fort valétudinaires. Il est rare qu'en hiver elles puissent sortir, grâce aux rhumes et aux épidémies d'influence. La seule visite qui fût fréquente, presque quotidienne, était celle de m.on beau-fils Hippolyte.

Un vieillard, lui aussi. Soixante ans! Mais quel vieillard! Et comme sa destinée fut singulière! Je ne me trompais point en ne le jugeant point comme un esprit du commun. J'avais bien dit qu'il irait loin. J'eusse préféré pour lui une autre

carrière que celle d'église; du moins il l'a fort poussée. Le voici évoque, et un évêque comme il n'y en a pas deux. J'avais pensé qu'il entrât dans les ordres pour se dérober à l'agitation du monde. Mais, dès qu'il fut prêtre, il témoigna d'une ambition effrénée et d'une indocilité terrible. Je ne serais pas surprise qu'il ne crût ni à Dieu ni au diable. Au moins ses idées philosophiques sont-elles peu chrétiennes. Je n'y entends souvent pas grand'chose, quoiqu'il me semble assez approchant d'un certain naturalisme que mon bon tuteur préconisait. Il fit, voilà plusieurs années, des conférences à Notre-Dame qui eurent un succès écrasant, d'abord pour l'éloquence qu'il y déploya, et aussi parce qu'il s'attaque toujours aux questions où il n'est pas d'habitude qu'un prêtre touche. On se disputait les chaises. On présentait à ces réunions les modes nouvelles. Gaston prétend y avoir lancé un nouveau genre de châle pour les gilets. Enfin, c'était de vraies premières, oii se donnait rendez-vous le Tout- Paris, llippoly te eut la bonne fortune d'être réduit au silence par l'autorité épiscopalo, et cela mil le comble à sa vogue.

Il partit, comme simple aumônier, pour l'Italie. Il lit à cette campagne des prodiges de valeur. Je vous dis que ce curé-là est un dragon; je me rap-

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pelle ses goûts belliqueux, ses discours touchant la gloire du maréchal, et ce petit portrait de l'enl'ant nu brandissant le sabre de son père. Tu ne m'as pas trompé, jeune et mélancolique héros, Hippolyte... Ciel! j'oublie le respectdû àta dignité nouvelle. Car, dans nos entretiens, je le qualifie de monseigneur, et il me qualifie de madame. Il revient, décoré à Solférino, on le fait évêque; mais voilà oii ses excentricités commencent. Il s'est, dit-il, accoutumé à la vie des camps et, tout clerc qu'il est, il continue à vivre en soudard. On le voit à cheval au Bois, le matin, avec sa croix et le ruban roue'e sur une redingote en forme de tunique, pins militaire qu'épiscopale. Il court les salons et de plus mauvais lieux. Mais il est l'idole du jour, et on lui passe tout, même de conduire un dog-cart et de protéger une fille d'Opéra.

Il ne manqua point notre soirée de crémaillère, et je n'avais garde d'y manquer non plus. Ce fut un beau spectacle. On médit de la crinoline. Je reconnais que nos paniers avaient plus de genre : quand même, cette cage donne à la masse gonflée des jupes un balancement tout d'une pièce qui n'est point sans grâce. Et le buste en jaillit si svelle, si cambré! J'aime aussi tout particulièrement ces larges ceintures que l'on noue der-

rièrc et dont les bouts descendent jusqu'à la traîne, tandis que les coques remontent jusqu'aux épaules. Que de fantaisie dans la composition des costumes! M"'' de V... m'a paru un vrai Rubens, en sa robe jaune toute bouillonnée de dentelles. M"" de R... était décolletée en carré, comme au temps de Henri IV, jupe de velours rouce et dentelles, colliers noirs au cou. M"' de P..., en tulle blanc, avec tunique de taffetas blanc tigrée de plumes de paon, coiffure de plumes de paon avec brillants, collier en plumes de paon avec agrafes de brillants.

Le programme fut un peu chargé. On débuta par une comédie qui ne m'amusa guère, sauf par les costumes, qui étaient Henri HI. Cela me parut, comme sujet et comme style, d'un suranné, d'un mil huit cent trente! Ensuite, il y eut deux tableaux qui reproduisaient des toiles de David et de M. Ingres. Ce furent des prétextes à déshabillage. Mais si j'ai défendu la crinoline tout à l'heure, j'avoue que, sous la tunique grecque, elle est d'un singulier effet.

Il y eut des entr'actcs en musique , qui me coûtèrent un peu d'effort. Il fallut bien jouer du Beethoven, puisque c'est le chic. J'y souscris, mais ma pauvre tête est rebelle. J'adore MéhuI, je vais jusqu'aux italiens d'aujourd'hui, malgré

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l'affreux tapage de Rossini, et je déclare que la Frezzolini a du talent. Nous Feûmes aussi, bien entendu.

J'attendais avec impatience le bal par oii l'on devait conclure. Dire que j'ai assisté aux débuts de la valse! Oui, je suis, au Bal des victimes, une des premières qui aient valsé, — nous disions walsé! — La valse a changé comme le reste. Ce n'est plus une danse, mais un tournoiement. On termina fort tard, par un cotillon oii je m'amusai. Je ne sais rien de plus plaisant que la sotte mine des hommes qui sautent dans des cerceaux de papier ou qui s'affublent de masques d'animaux. C'était mon petit-fils Gaston qui conduisait ce divertissement, avec mon arrière-petite fiJie Léonie.

Je crois que vers la fin la fatigue me gagna, car il me vint des idées moroses. Je m'aperçus que si j'aime la jeunesse, c'est la mienne que j'aime et point celle des autres. Je me regardai dans une glace. Certes, je ne suis point de ces vieilles ridées, branlantes et dégoûtantes. Il y a une beauté pour tous les âges et j'ai la prétention d'être un exemplaire de la beauté du mien. Mais ce n'est plus comme autrefois la beauté du diable, c'est une majesté, un port de reine, c'est l'éclat des cheveux blancs, c'est ce teint de lys et

de roses qu'ils font valoir, et que j'ai vu consrever à toutes les femmes de ma génération. Au reste, j'y aide, car de mon temps on savait jouer du blanc, du rouge et des mouches. Enfin, c'est une sorte de raideur et en même temps de fragilité. Mais rien ne me pouvait plus déplaire que les remarques chuchotées autour de moi. « Etonnante, hein! disait-on. — Superbe! — Quatrevingt-dix ans, cher. — Un beau spectre... » Je m'en fus coucher à cinq heures du matin, aussi naïvement fière qu'un enfant à son premier bal, que l'on m'eût permis de veiller si tard.

J'eus un lendemain de vapeurs. Je m'enfermai dans mon boudoir, où j'abusai du café. Je reçus dans l'après-midi la visite de Monseigneur, et j'éprouvai le besoin de me confesser à lui, — je ne dis pas de lui confesser mes fautes canoniquement pour en obtenir l'absolution, mais de lui vider mon àme comme je fais souvent. De notre tendresse ancienne, qui ne serait plus de mise à nos âges, il n'est demeuré entre nous qu'une habitude de confidences. Nous y cédons presque en dépit de nous-mêmes et sans plaisir; c'est plutôt une de ces obligations que l'on doit avoir entre complices : je ne me suis jamais bien expliqué pourquoi, le fait est que depuis des années nous sommes ensemble comme

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des gens qui auraient un cadavre entre eux.

Je lui avouai donc mes regrets cuisants d'en avoir fini avec tout ce qui vaut qu'on vive. Je lui présentai une àme assez pareille à celle de Mazarin agonisant, qui maniait tristement ses belles tapisseries et disait : « Il faudra donc quitter tout cela! »

Je retrouvai en Hippolyte le philosophe de la nature, en même temps que le véhément orateur de Notre-Dame. Il ne manqua point de tact jusqu'à me prêcher dans mon salon. Il me fit pourtant une leçon appropriée, qui est à ses sermons de la chaire ce que la comédie de salon est aux véritables comédies. Sa thèse fut qu'à un certain âge il faut faire abdication de soi-même et vivre par autrui.

Je m'écriai. « Ah! dis-je, Monseigneur, ne voyez-vous donc pas que sous cette vieille enveloppe il me reste encore une vigueur étonnante? Je ne vis plus assez par moi-même à mon goût, mais j'ai encore, si je puis dire, trop de réalité personnelle pour me résigner à vivre par autrui. Ma mémoire est trop exacte. Je me souviens trop du passé, et le présent que j'y compare m'est pitoyable. J'ai l'air d'une reine, dit-on, mais je ne suis plus une femme, et la seule coquetterie que je me puisse encore permettre est d'avancer sur

un coussin mon pied long et mince, plus joli cent fois que celui d'aucune jeune fille. Je me suis tenue toute ma vie en avant du progrès et de la mode, et voici maintenant que les moindres nouveautés m'étourdissent. Croiriez-vous que j'ai peur comme une bète en chemin de fer? Je passe un quart d'heure à improviser une lettre que M""" de Sévigné signerait, mais je ne sais pas rédiger une dépêche pour le télégraphe. Je voudrais m'intéresser à toutes les choses dont on ])arle : je n'y suis plus. Les questions qui passionnent tout le monde me laissent froide. L'autre jour, comme on parlait de la croix refusée à Samson, j'ai pu, sans m'emporter, discuter un quart d'heure sur la décoration des comédiens. J'ai presque renoncé au théâtre. J'ai voulu voir le Fils de Giboyei\ parce que l'on compare M. Augier à Beaumarchais, et je préfère encore le Mariage de Figaro. On m'a donné à lire des histoires de ce M. About, et je continue à préférer Voltaire. Feuillet, qui fait les délices de Sa Majesté, m'endort. Jai voulu lire et n'ai pu achever ce roman carthaginois qu a la vogue depuis que la comtesse de... a emprunté le costume de Salammbô pour s'exhiber à I)cu près nue à une mascarade des Tuileries. Ah ! pas plus nue, je gage, que la TuHien quand elle vint chez moi. Enfin, que vous dirai-je? Les

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femmes de mon temps faisaient partie d'aller dans les lieux un peu suspects, et je sais bien que celles d'aujourd'hui font de même. J'en aurais encore le goût et la curiosité, mais il me faudra mourir sans avoir vu Mabille, sans avoir vu, au Casino de la rue Cadet, Mariette la Toulousaine lever la jambe à la hauteur de son menton. Estil vrai qu'elle a de si jolis mollets sous le bas blanc, et qu'elle porte de merveilleux caleçons tout garnis de dentelles? Je vous demande cela, Monseigneur, parce que les méchantes langues prétendent que vous ne vous faites pas faute d'y aller regarder. »

Il sourit. Mais il me reprit après cela sa thèse fort sérieusement, soutenant que le renoncement n'est pas si pénible quand on a des enfants qu'on aime, et en qui on a l'illusion de revivre avec l'avenir devant soi.

— Aimer? répliquai-je, ah ! voilà un mot bien élastique, et à qui l'on donne des acceptions différentes. Moi, je n'ai jamais connu qu'une façon d'aimer, qui consiste à éprouver de l'amour pour une personne d'un sexe différent du mien. Pardon pour la crudité de mes paroles; elles ont du moins le mérite de définir, et avec précision. Or, depuis que mon cœur trop vieux ne se trouve plus en étal d'aimer ainsi, il s'est fermé, il s'est

séché, c'est un organe mort. Je n'éprouve plus aucune sorte de sentiment ni d'émotion. Je ciois même que cette insensibilité absolue est la cause de ma bonne santé. — Aimer, comme vous dites? Mais qui donc aimerais-je? Mon fils? Raisonnablement vous ne l'exigeriez point. Ma fille? mais à quoi pense-t-elle qu'à elle-même, et pourquoi ferais-je autrement? Elle est dame d'honneur de l'impératrice Eugénie, comme je le fus de l'impératrice Joséphine, je ne puis la voir sans me rappeler qu'il y a entre nous quatre règnes et deux révolutions. Tenez, Monseigneur, en toute franchise, il n'est que deux êtres au monde pour qui Je sois capable de m'oublier, qui sont Gaston et Léonie; mais je connais ce que valent mes sentiments et je sais bien que celui-là n'est pas de la tendresse : c'est ce que j'appellerais iin faible.

Quand il sortit, la nuit tombait : mais ayant les yeux fatigués je ne demandai point de lumière. Je rangeai même ma chaise longue dans un coin, et je l'abritai complètement derrière un paravent. Au bout de cinq minutes, je dormais comme une bonne vieille.

Je fus éveillée par une entrée inopinée de Gaston. Il entrebâilla la porte en faisant mille singeries : « Pst!... Grand'mèro... c'est moi... Je t'apporte une surprise : ma tête par Nadar! » 11 me

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vint fantaisie de marivauder avec mon petit-fils. J'étais toute ragaillardie par mon somme. Je ne me montrai point.

— Tiens, dit-il, la bonne maman n'est pas là. Parie qu'elle est au dodo, et qu'elle pionce. Claquée sans doute par sa nuit!... Pauvre vieille !,.. Aussi on n'a pas idée... A quatre-vingt-dix!... Se coucher sur le coup de cinq !. . . Je la gobe tout de même, moi... Je l'adore, et je la gobe.

Il s'installa dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, alluma une cigarette, et comme il était sans doute, lui aussi, claqué'^a.v sa nuit, — pauvre jeune! — il s'endormit tout d'un coup.

J'allais me soulever pour le regarder dormir par-dessus mon paravent, quand la porte s'ouvrit discrètement. Léonie parut. Gaston s'éveilla en sursaut : « Tiens, dit-elle, tu es seul? — Tu vois. — Je t'ai vu entrer... et je suis venue... mais je n'espérais pas vous arozV seul, monsieur. » Il salua. « Comment as-tu trouvé, hier?,., repritelle. — Crevant. — N'est-ce-pas? »

Il ralluma sa cigarette, puis attirant Léonie : « Eh bien! dit-il, voilà tout ce qu'on fait à c't oncle, c't oncle à la mode de Bretagne? » Elle lui tendit le front. « Et qu'est-ce qu'on fait à son cousin, à son petit cousin ? » Elle le baisa sur les deux joues. « Qu'est-ce qu'on fait à son amoureux

fidèle?... » Juste Dieu! Est-ce que mon petit-fils et mon arrière petite-fille pjDlissonneraient ensemble?

Léonie répliqua sur un ton de mutinerie charmant : (( Amoureux fidèle! oui, parlons-en. Expliquez-moi donc, je vous prie, ce que c'est qu'une affreuse cocotte à chignon jaune que vous traîniez aux courses, l'autre dimanche. — D'abord, Mariette la Toulousaine n'est pas une cocotte, et encore moins une affreuse cocotte. C'est une célébrité de Paris... » Bonté divine! Mon petit-fils est l'amant de Mariette la Toulousaine! Quelle veine que le père n'en sache rien! Il pourvoirait son rejeton d'un conseil judiciaire.

Ma petite-fille poursuivit : « Vous avez une maîtresse, et vous me l'avouez! — Tu voudrais pourtant pas épouser Joseph... Voyons, petite, c'est déjà suffisamment ridicule d'être amoureux de sa cousine... que dis-je? de sa nièce à la mode de Bretagne... Bartholo, quoi?... Non, si on savait ça au club, on se tordrait. C'est dit, n'est-ce pas, c'est dit: on n'a qu'une parole. A l'échéance, on sera là. Mais, jusqu'à ce jour béni, permets-moi au moins de soigner ma réputation. — Je vous attends bien, moi, patiemment. — C'est pas la même chose, et puis tu as quinze ans. — Une femme peut très bien se marier à quinze ans. —

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Mais un homme ne peut pas se marier à vingtquatre. — Tu ne m'aimes pas. — Menteuse! — Eh bien! prouve-le. Tiens, prends-en une autre, n'importe laquelle, je ne sais pas, moi, puisqu'il t'en faut une absolument; mais lâche celle-là pour me faire plaisir; je suis jalouse de celle-là. »

Ils s'embrassèrent là-dessus plusieurs fois, après quoi Gaston reprit : « Tu en parles à ton aise, mais en admettant même que j'aie l'intention de lâcher Mariette, crois-tu que ces femmes-là se lâchent sans monnaie? — Grand'mère est là. — Grand'mère, grand'mère... elle ne se laissera jamais arracher une dent de cette taille-là, grand'mère. — Que tu es niais, Gaston! Ecoute, moi, si je voulais demander à grand'mère un si gros service, je viendrais la trouver ici toute seule, un peu tard, et quand il ne fait presque plus clair, comme en ce moment. Je viendrais la trouver dans ce boudoir où depuis si longtemps l'on n'a pas changé un meuble de place, et où les tentures gardent encore dans leurs plis un peu des parfums qu'elle devait aimer autrefois. Crois-tu qu'elle n'ait jamais vécu, où qu'elle soit trop vieille pour se souvenir? Moi, j'imagine au contraire qu'elle avait le cœur bien sensible, et que si elle s'enferme si souvent dans cette pièce, c'est pour y passer de grandes heures à causer avec le souvenir de ses

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amoureux d'autrefois. Ah ! elle a dû en avoir beaucoup, on prétend qu'elle fut si jolie! Je voudrais voir leur portrait. C'étaient apparemment de ces gens très élégants et très soignés, un peu bavards, mais pleins d'esprit comme elle, qui avaient de jolies façons de s'agenouiller devant les femmes ou de les agacer, et qui savaient vous remuer le cœur profondément, tout en n'ayant l'air que de vous débiter des galanteries sans conséquence et des politesses de convention. Pas comme vous, méchant garçon, dont il faut deviner l'amour sous la blague, et la délicatesse de sentiment sous un jargon d'écurie!... Je viendrais donc et je lui parlerais tout doucement, elle croirait reconnaître uno des voix qui jadis l'ont charmée. Comme on n'y verrait goutte, l'illusion serait complète, et je gage qu'elle ne me refuserait rien du tout. »

Qu'elle disait vrai ! Yoilà que mes chers souvenirs ressuscitaient en foule. Les plus vifs me donnaieut un peu de honte, les plus tendres transportaient mon cœur, ce pauvre cœur soi-disant desséché. Je pensais aux joies que je n'aurai plus et j y pensais sans amertume, et je comprenais dans un éclair ce (]ue m'avait voulu démontrer Hippolyte : lorsque l'on est morte à soi-même, il est doux encore de revivre en ceux que l'on chérit.

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Je toussai. Ils se troublèrent, mais Léonie se ressaisit bien vite. Elle me dit d'un petit air décidé : « Nous arrivions, grand'mère, nous voulions te surprendre. — Oui, dis-je, et c'est moi qui vous ai surpris. Vous êtes deux grands fourbes. Gastc^ a raison, ma petite : un homme ne se marie pas si jeune. Ferme les yeux s'il se dissipe. Plus vite il jettera sa gourme, et plus tôt il te reviendra. Toi, mon fils, souviens-toi d'obéir toujours aux femmes. Lâche Mariette, puisque c'est le caprice de ta fiancée. Tu te conduiras en galant homme : on y pourvoira. »

Cela finira, comme dans les comédies, par une noce ; mais c'est dommage, je ne la verrai point.

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