S0 LES CONFIDENCES
dinaires. Mais, sachez-le, madame, je triompherai. Toute pensée de souillure m'est abominable, et cette pureté, cette pureté qui m'est lourde, je ne veux pas en secouer le fardeau : je prétends l'offrir et la consacrer à Dieu ! »
Je fus un peu déconcertée; je n'ai pas encore haussé mon âme jusqu'à ces sublimités-là. Je calmai l'enfant de mon mieux, par des discours un peu incohérents et sans doute fort mal appropriés. J'obtins quand même qu'il regagnât son lit. Je voulus lui donner sur le front un baiser, auquel il tenta de se dérober, et qui glissa sur ses cheveux. Puis je me couchai moi-même, alarmée, mais si lasse que je m'endormis d'un profond sommeil.
Quand je m'éveillai, assez tard, Uippolyte avait disparu du château. Il me laissait une lettre brève, et même sèche, où il m'annonçait son départ pour Paris, sa résolution d'entrer au séminaire de Saint-Sulpice. Il me conjurait de n'y point apporter d'obstacle, et promettait d'ailleurs de m'écrire fréquemment. Je passai mon temps désormais à me consumer dans l'attente de ses lettres, qui furent exactes, mais toujours brèves, et sans autres nouvelles que celle d'un retard à entrer au séminaire. Il ne cessait point, disait-il, d'errer autour des hautes murailles, comme une
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bête affolée qui ne trouverait plus l'entrée de sa tanière. Je reçus enfin un dernier billet qui portait des traces de larmes : « Je ne suis plus digne de vous, m'écrivait Hippolyte. Ne cherchez pas à savoir ce que je suis devenu. Vous n'entendrez plus parler de moi. Adieu. » Bon! pensai-je, à force de chercher l'entrée de Saint-Sulpice, l'innocent se sera tout bonnement égaré dans le Palais-Royal.
Mais, à partir de ce jour funeste, ne recevant plus d'autre lettre, je retombai dans cette langueur qui, au lendemain de mon veuvage, m'avait fait entrevoir le tombeau. Quelques officieux de Paris me mandèrent qu'Hippolyte ne s'était point du tout égaré dans le Palais-Royal, mais qu'il avait inspiré une passion terrible à certaine aventurière de l'étranger, fort riche et fort connue. Par une contradiction inexplicable, cette nouvelle ne me causa aucun chagrin, et avec cela' mon mal en fut si fort aggravé sur-le-champ que je n'ai plus aucun souvenir de ce qui s'ensuivit jusqu'à la scène finale.
Je repris connaissance tout d'un coup, un soir, en entendant sous ma fenêtre le galop précipité d'un cheval. « Hippolyte! », m'écriai-je. C'était bien lui. Il venait sans doute recueillir mon dernier soupir! Il se jeta dans mes bras. Nous pieu-
rames. J'eus ensuite une syncope, après quoi la fièvre me reprit, et le délire. Je revins encore à moi dans le milieu de la nuit. J'entendis un bruit dans sa chambre. Il sortait. Malgré ma faiblesse, je me levai, je le suivis comme autrefois. Il s'avançait avec précaution. Je compris que cette misérable femme n'avait pu supporter son absence, qu'elle l'avait accompagné jusque chez moi. qu'ils avaient ensemble un rendez-vous nocturne dans mon jardin.
Quand elle apparut au bord de l'Indre, ains que moi naguère, vêtue de blanc et baignée de lune, je ne pus rete^iir un cri. Je tombai la face contre terre. Je sentis que l'on m'emportait, et de nouveau je fus dévorée par la fièvre.
Combien do jours, combien de semaines ai-je vécu sans vivre, privée de la pensée et du sentiment? Au moindre rayon de lumière qui se glissait à travers les persiennes closes, je tombais dans des crises de nerfs et dans des convulsions. On dut calfeutrer les issues, et, durant tout ce temps, aucun être humain ne put contempler mon visage.
Mon premier mol, quand je recouvrai la raison, lut pour ordonner que l'on ouvrît. Un jeune abbé était en prière au pied de mon lit : « Ma mère », dit-il en baisant ma main, et en la mouil-
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lant de ses larmes. Puis il leva les yeux et fit un geste de douloureux étonnement. « Un miroir, » dis°je. On me le refusa longtemps, mais il fallut bien m'obéir, et je regardai d'un œil sec la femme aux cheveux blancs que j'étais devenue, — l'aïeule, qui ne changera plus, jusqu'au dernier jour.