CHAPITRE PREMIER
l'oriCtIne de la science
Situation religieuse des Grecs au quatrième siècle avant Jésus-Cbrlst. — Lenrs Invasions en Perse les mettent en contact avec de nouveaux aspects de la nature et avec de nouveaux systèmes religieux. — L'activité militaire, induslrielle et scientifique imprimée par les campagnes macédoniennes, donne naissance à l'établissement du Muséum d'Alexandrie institué pour l'étude des sciences au moyen de l'expérience, de l'observation et du raisonnement exact. — Il est le berceau de la science.
Il n'existe pas dans le monde un spectacle plus triste, plus solennel que celui d'une vieille religion qui se meurt après avoir été pendant des siècles la consolation des hommes.
Quatre cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, la Grèce commençait à prendre rapidement l'avance sur son ancienne théologie. Ses philosophes, qui avaient étudié la nature, 'étaient déjà profondément frappés du contraste entre la majesté de ses opérations et la misère des dieux de l'Olympe. Ses historiens, qui avaient contemplé le cours régulier des affaires humaines, la permanence de l'action de l'homme, et qui voyaient qu'aucun événement ne se produisait sous leurs yeux sans qu'il ne fût aisé d'en découvrir la cause dans quelque événement antérieur, avaient commencé à soupçonner que les miracles et les interventions célestes qui remplissaient les vieilles annales pouvaient bien n'être que des fictions. Ils demandaient pourquoi les oracles étaient devenus muets, les prodiges avaient cessé, et quand l'ère du surnaturel avait été close.
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Des traditions d'une antiquité immémoriale, acceptées jadis par les gens pieux comme des vérités incontestables, avaient peuplé les îles de la Méditerranée et les pays limitrophes, de merveilles surnaturelles : — Enchanteresses, sorciers, géants, ogres, harpies^ gorgones, centaures, cyclopes. La voûte azurée était le ciel. Là, Zeus, entouré des dieux inférieurs avec leurs femmes et leur» maîtresses, tenait sa cour, occupé d'affaires semblables à celles des hommes et livré, comme eux, à la passion et au crime.
Des côtes accidentées, un archipel formé par les îles les plus délicieuses qu'il y ait au monde, inspirèrent aux Grecs le goût de la vie maritime, des découvertes géographiques et de la colonisation. Leurs vaisseaux parcoururent la mer Noire et la Méditerranée. Les merveilles auxquelles on croyait depuis des siècles et qui étaient inscrites dans la religion de Tétat, furent reconnues ne point exister. On apprit à connaitre la nature ; on comprit que la voûte azurée était un effet d'optique ; qu'il n'y avait point d'Olympe sur nos tètes, mais seulement l'espace et les étoiles. Quand les dieux n'eurent plus de demeure, ils s'évanouirent, aussi bien ceux du type ionien d'Homère, que ceux du type dorique d'Hésiode.
Toutefois cela n'eut pas lieu sans résistance. D'abord, le peuple, et en particulier la partie pieuse du peuple, signala les doutes qui s'élevaient comme une invasion de l'athéisme. Les coupables furent privés de leurs biens, exilés, mis à mort. Le public demeura convaincu que des choses qui avaient été crues par les esprits religieux de temps immémorial et qui avaient résisté à répreuve des siècles ne pouvaient être que vraies. Puis, quand la preuve du contraire devint irréfragable, on se contenta d'admettre que ces merveilles étaient des allégories sous lesquelles la sagesse des anciens avait caché des vérités sacrées et mysté» rieuses. On essaya de réconcilier les dogmes, qu'on craignait maintenant n'être autre chose que des mythes, avec le progrès intellectuel. Mais les efforts furent vains ; car il y a des phases néicessaires par lesquelles l'opinion publique doit fatalement passer en pareil cas. D'abord le doute se substitue à la vénération; puis, viennent les interprétations nouvelles; puis, on tombe dans la dissidence; puis, enfin, on rejette comme de pures fables tout l'ensemble des vieilles croyances.
Les historiens et les philosophes furent suivis par les poètes. Euripide encourut le reproche d'hérésie. Eschyle fut sur le point d'être lapidé pour blasphème. Mais les frénétiques efforts de ceux
qui sont intéressés à défendre Terreur finissent toujours par être vaincus. La démoralisation s'étendit d'une façon irrésistible dans toutes les branches de la littérature et finit par gagner les îouchcs populaires elles-mêmes.
La critique philosophique s'était jointe en Grèce à la critique «cientifîque pour renverser la religion nationale. Elle soutint de ses arguments Tincrédulité qui se répandait. Elle compara les doctrines des différentes écoles, et fît voir par leurs contradictions, que rhomme ne possède pas un critérium de la vérité; que, du moment que ses notions du bien et du mal varient avec les temps et les lieux, c'est qu'elles ne sont point fondées sur la nature des choses, mais créées par l'éducation ; que le bon et le mauvais sont deux fictions, que la société fait servir à son but. A Athènes, les classes éclairées en étaient arrivées, non-seule« ment à nier le surnaturel et tout ce qui ne tombait pas sous les sens, mais à penser que le monde pourrait bien être un rêve, un fantôme, et à douter de la réalité de toutes choses.
La configuration topographique de la Grèce, déterminait la forme de sa constitution politique. Elle était partagée en communautés distinctes, divisées d'intérêts et impropres à la centralisation. Des guerres continuelles entre les états mettaient obstacle au progrès. Elle était pauvre et ses chefs étaient corrompus. Ils étaient toujours prêts à trahir, pour l'or de la Perse, les intérêts de leur pays. Accessibles à l'idée du beau plastique, ainsi que nous le montrent assez leur architecture et leur statuaire, plus que peuple ne l'avait jamais été et ne le fut jamais depuis eux, les Grecs avaient perdu, dans les choses morales, le discernement du vrai et du bien.
Tandis que les Grecs d'Europe, pleins des idées de liberté et d'indépendance, repoussaient la souveraineté de la Perse, les Grecs d'Asie l'accueillaient sans répugnance. A cette époque, l'empire persan égalait en étendue la moitié de l'Europe moderne. n confinait à la Méditerranée, à la mer Noire, à la mer Egée, à la mer Caspienne, à la mer des Indes, à la mer Rouge. Six des plus grands fleuves qu'il y ait dans le monde, l'Euphrate, le Tigre, l'Indus, l'Oxus, le Jaxartes, le Nil, ayant chacun un parcours de plus de mille milles, sillonnaient son territoire. Une partie de sa surface descendait à treize cents pieds au-dessous du niveau de la mer et une autre s'élevait à vingt mille pieds au-dessus. Son sol était donc apte à tous les genres de culture. Ses richesses minérales étaient sans bornes. De plus, il avait hé-
pité du prestige des vieux empires meoique, babylonien, assyrien et chaldéen, dont les annales remplissaient vingt siècles écoulés. , La Perse avait toujours regardé la Grèce d'Europe comme un pays de peu d'importance au point de vue politique. A peine avait-elle l'étendue de la moitié d'une satrapie. Cependant les expéditions qu'elle avait entreprises pour la réduire en servitude, lui avaient montré les qualités militaires de ses habitants. Aussi, elle incorpora dans l'armée persane des mercenaires grecs et ceux-ci étaient considérés comme ses meilleurs soldats. Quelquefois, elle n'hésita pas, à donner le commandement de ses armées à des généraux grecs, de ses flottes à des capitaines grecs. Les résultats de cette faute furent considérables. Les mercenaires étrangers jetèrent un œil pénétrant sur la situation de l'empire. Ils se rendirent compte de sa faiblesse réelle et virent que rien n'était plus facile que de pénétrer jusqu'à la capitale. Après la mort de Cyrus sur le champ de bataille de Cunaxa, il fut prouvé par l'immortelle retraite des dix mille, qu'une armée grecque pouvait s'ouvrir une route à travers la Perse.
La haute opinion que des exploits du génie militaire, tels que le pont jeté sur l'Hellespont par Xercès et le percement de l'isthme au pied du mont Athos, avaient fait concevoir aux Grecs de l'habileté des généraux persans, s'était effacée à Salamine, à Platée, à Mycale. Piller les riches provinces de la Perse était devenu une tentation irrésistible. Ce fut dans ce but qu'Agésilas, roi de Sparte, entreprit l'expédition qui fut commencée avec un brillant succès, mais bientôt arrêtée, grâce à la politique des Perses qui soudoyaient toujours les voisins de Sparte, quand ils avaient besoin qu'elle fût attaquée, t J'ai été vaincu par trente mille archers persans, » s'écria amèrement Agésilas en se rembarquant, faisant allusion aux monnaies persanes, les dariques, qui portaient au revers Teffigie d'un archer.
Enfin, Philippe de Macédoine médita de renouveler ces efforts, mais cette fois avec des mgyens plus considérables et dans un but plus noble. Il travailla à se faire élire généralissime de toute la Grèce, non pas pour faire une incursion dans les satrapies de Perse, mais pour renverser la dynastie persane au cœur même de l'empire. Assassiné avant que ses préparatifs fussent achevés, il eut pour successeur son fils Alexandre, encore adolescent. Une assemblée générale des Grecs, tenue à Corinthe, l'avait unanimement élu comme successeur de son père. Il y eut quelques troubles en Illyrie, Alexandre dut marcher au nord du Danube pour les
apaiser. Pendant son absence, f.fî.s Thébaias et quelques aulares conspirèrent contre lui. A son retour, il prit Thèbes d'assaut, massacra six mille de ses habitants, en vendit trente mille comme esclaves, démolit ses murs et rasa ses maisons. La sagesse qui avait dicté ses rigueurs, lui fut prouvée pendant ses campagnes d'Asie, car il ne fut troublé par aucune révolte sur «es derrières.
Au printemps de l'année 334 av. J.-C, Alexandre traversa THellespont et entra en Asie. Son armée consistait en trentequatre mille hommes de pied et quatre mille hommes de cavalerie. Il ne portait avec lui que soixante-dix talents d'argent. Il marcha droit à l'armée persane qui, fort supérieure en nombre,était retran» chée sur les bords du Granique, il passa le fleuve, mit en déroute l'ennemi, et la conquête de l'Asie Mineure avec tous ses trésors fut le prix de sa victoire. Il employa le reste de Tannée à Inorganisation militaire des provinces conquises. Pendant ce temps, Darius roi de Perse s'avançait avec une armée de six cent mille hommes, pour empêcher les Macédoniens d'entrer en Syrie. Dans une bataille livrée au milieu des défilés d'Issus, les Persans furent vaincus. Si grand fut le massacre, qu'Alexandre et Ptolemée un de ses lieutenants, purent traverser à niveau ua ravin profond, parce qu'il était comblé par les cadavres ennemis. On évalua leurs pertes à quatre-vingt mille hommes de pied et dix mille cavaliers. L'étendard royal tomba dans les mains du vainqueur et,^ avec l'étendard, la femme et plusieurs des enfants de Darius. C'est ainsi que la Syrie fut adjointe aux conquêtes des Grecs. On trouva dans la ville de Damas les concubines du roi, plusieurs de ses principaux officiers et des trésors considérables.
Avant de s'aventurer dans les plaines de la Mésopotamie pour y livrer la bataille décisive, Alexandre, afin d'assurer ses derrières et de tenir libres ses communications avec la mer, se dirigea vers le sud et soumit tout le pays jusqu'aux bords de Li Méditerranée. Dans le conseil de guerre qu'il tint après la bataille d'Issus, il exposa à ses généraux qu'il ne fallait pas songer à poursuivre Darius, tant qu'on ne serait pas maître de Tyr et que la Perse régnerait encore en Chypre et en Egypte; car, dit-il, si l'armée persane réussissait à gagner les ports de l'Empire, elle porterait la guerre en Grèce, tandis quo quand les Grecs tiendront l'Égj'pte et Chypre, ils n'auront plus aucun souci pour la sûreté de leur propre pays. Le siégo do Tyr dura
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fiix mois. On dit que, pour se venger de cette 'longue résistance, il fit périr en croix deux mille prisonniers. Jérusalem se rendit à son approche^ ce qui lui mérita d'être traitée avec douceur ; mais À Craza le gouverneur, Bétis, fît une défense obstinée, et les Macédoniens, pour qui cette place était la clef de TEgypte, lurent arrêtés pendant deux mois. Quand elle fut enfin emportée d*assaut, dix mille de ses habitants furent passés au fil de Tépée, le reste vendu comme esclaves avec les femmes et les enfants et le gouverneur traîné vivant autour dé la ville, attaché aux roues du char du vainqueur. Le dernier obstacle était tombé. Les Égyptiens qui détestaient la domination persane, reçurent avec îoie les nouveaux envahisseurs. Alexandre organisa le pays comme il convenait à ses intérêts ; co&fiant tous les emplois militaires aux Macédoniens, il abandonna aux Egyptiens le soin de leurs affaires civiles.
Tandis qu'il se préparait à sa campagne décisive, Alexandre entreprit un voyage au temple de Jupiter Ammon, qui était distant d'environ deux cents milles et situé dans une oasis au milieu du désert de Lybie. L'oracle déclara qu'il était fils de ce Di«2, lequel, sous la forme d'un serpent, avait séduit Olympie, sa mère. Les conceptions immaculées et les lignages divins étaient si couramment admis alors que quiconque s'était élevé au-dessus des autres hommes était cru d'origine céleste. Â Rome même, et longtemps après le temps dont nous parlons, personne n'eût osé contester que la naissance de son fondateur Romulus ne fût due à la rencontre accidentelle du dieu Mars avec la vierge Rhéa Sylvie, un jour qu'elle allait, avec une cruche, puia^ de l'eau à la fontaine. Les disciples égyptiens de Platon eussent vu avec colère ceux qui rejetaient la légende selon laquelle Périctione, la mère du grand philosophe, une vierge pure, avait conçu sans tache sous l'influence d'Apollon, et le Dieu l'avait fait savoir à Ariston, l'époux promis à Périctione. Donc, quand Alexandre envoyait ses lettres, ses ordres, ses décrets sous ce titre : « de par Alexandre, roi, fils de Jupiter Ammon, t ils étaient reçus par les habitants de l'Egypte et de la Syrie avec un respect dont nous ne pouvons plus avoir l'idée. Cependant, les libres penseurs de la Grèce estimaient à sa juste valeur cette origine surnaturelle. Olympie, qui savait mieux que personne ce qu'il en était, disait en plaisantant c qu'elle souhaitait qu'Alexandre ne la confondit pas toujours avec la femme de Jupiter, t Arrien, l'historien des conquêtes macédoniennes, dit : c Je no
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saurais le blâmer d'avoir cherehé à imprimer chez ses sujets la croyance à son extraction divine, ni regarder comme un crime d'avoir voulu, comme on peut raisonnablement croire qu'il voulait en effet, augmenter seulement par là la confiance de ses sol^ dats. i
Étant assuré sur ses derrières, Alexandre revint en Syrie et dirigea vers Test la marche de son armée qui consistait alors en cinquante mille vétérans. Après avoir traversé TEuphrate, il longea les collines de Masie pour éviter les chaleurs intenses qui régnent dans les plaines méridionales de la Mésopotamie. On pouvait, d'ailleurs, se procurer ainsi plus aisément des fourpages pour la cavalerie. Sur la rive gauche du Tigre, il rencon^ tra, près d'Arbelles, une grande armée de onze cent mille hommes que Darius amenait de Babylône. La mort du monarque persan, qui suivit bientôt sa défaite, laissa le général macédonien maître de tout le pays qui s'étend du Danube à Tlndus. Il poussa même ses conquêtes jusqu'au Gange. Les trésors dont il s'empara passent toute croyance. A Suze seulement, il trouva, 4selon Arrien, cinquante mille talents d*argent.
Le lecteur moderne, surtout s'il est lui-même militaire, nA peut avoir pour de pareilles campagnes une assez grande admiration. Le passage de l'Hellespont, celui du Granique au milieu de la bataille; Fhiver consacré à l'organisation politique de l'Asie Mineure conquise ; des travaux de siège fort redoutables détruits à Tyr; Gaza prise d'assaut; la Perse isolée de la Grèce ; fia marine exclue de la Méditerranée ; l'échec de tous les effcMrts •qu'elle fit encore, comme elle l'avait toujours fait jusque-là avec fiuccés, pour corrompre, en l'absence des généraux, les chefs politiques d'Athènes et de Sparte; l'Egypte subjuguée; un second hiver employé à organiser politiquement ce pays vénérable par son antiquité ; l'armée entière rassemblée au printemps suivant des bords de la Mer Noire et de la Mer Rouge dans les plaines nitreuses de la Mésopotamie ; le passage de l'Euphràtc, le fleuve -aux saules pleureurs, à l'endroit où le pont de Thapsacus avait été rompu ; le passage du Tigre ; la reconnaissance nocturne avant la grande et mémorable bataille d'Arbelles ; le mouve*ment oblique exécuté pendant le combat ; le centre de l'ennemi percé — manœuvre qui fut reproduite bien des siècles après à Austerlitz — la poursuite vigoureuse du monarque persan; ce sont là des exploits qu'aucun général n'a surpassés dans aucun temps»
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Une prodigieuse impulsion fut ainsi donnée à l'activité intellccîiiellede la Grèce. Il y avait des hommes qui avaient suivi les armées du Danube au Nil, du Nil au Gange. Ils avaient senti le souffle hyperboréen des pays qui s'étendent au nord de la Mer Noire, le simoun et les ouragans de sable des déserts d'Egypte. Ils avaient vu les pyramides, debout déjà depuis vingt siècles ; les obélisques de Louqsor chargés d'hiéroglyphes; de longues files de sphinx mystérieux et muets ; les statues colossales des monarques qui avaient régné à l'aurore du monde. Dans les salles d'Esar-Haddon, ils s'étaient assis sur les trônes des vieux et sombres rois d'Assyrie,, gardés par des taureaux ailés. Ils avaient contemplé les murailles de Babylone debout toujours malgré les ravages de trois conquêtes et de trois siècles et hautes encore de quatre-vingts pieds, il y avait encore dabs cette ville les ruines du temple de Bel, le Dieu entouré de nuages, et, au sommet de l'édifice, l'observatoire d'où les mystiques astronomes chaldéens avaient été en communion nocturne avec les étoiles. Puis, les vestiges des deux palais, avec leurs jardins suspendus, dans lesquels de grands arbres s'élevaient au milieu des airs, et les débris de ia machine hydraulique qui leur apportait l'eau de la rivière. Dans le lac artificiel^ formé par un vaste système d'aqueducs et d'écluses, les eaux des montagnes de TArménie venaient se réunir, et de là elles se répandaient dans la ville, endiguées par les bords profonds de TEuphrate. Plus merveilleux que tout le reste , peut-être , était le tunnel creusé sous le lit de la rivière.
Si la Chaldée, TAssyrie, Babylone, offraient de merveilleuses et vénérables antiquités dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, la Perse avait aussi ses merveilles plus modernes. Les salles soutenues par des colonnes de Persépolis, étaient rem^ plies d'œuvres artistiques prodigieuses, de gravures, de sculptures, d'émaux^ de bibliothèques en albâtre, d'obélisques, de sphinx, de taureaux gigantesques. Ecbatane, la fraîche résidence d'été des monarques persans, était défendue par sept enceintes de murailles formées de pierres taillées et polies, de différentes couleurs, s'élevant progressivement vers le centre, lesquelles étaient destinées à figurer les orbites des sept planètes. Le palais était couvert en tuiles d'argent ; les poutres étaient revêtues d'or. Au milieu de la nuit, les salles étaient éclairées par des croiflsants lumineux de naphte qui rivalisaient avec la lu^ mière du jour. Un paradis, ce luxe cher aux monarques d'Asie>
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était planté au milieu do la ville. L'empâre persique, depuis FHellespont jusqu'à l'Indus, était vraiment le jardin du monde.
J'ai consacré quelques pages au récit de ces campagnes merveilleuses , parce qu'en surexcitant le génie militaire, elles conduisirent à rétablissement des écoles pratiques et mathématiques d'Alexandrie, qui furent le véritable berceau de la science. Nous pouvons faire remonter toutes nos connaissances exactes aux campagnes macédoniennes. Humboldta fort bien remarqué que la vue des nouveaux et grands aspects de la nature, élargit l'esprit humain. Les soldats d'Alexandre et les troupes d'hommes qui suivaient ses armées rencontraient à chaque pas des scènes inattendues et pittoresques. Les Grecs étaient le plus observateur de tous les peuples, le plus impressionnable. Là, il y avait des plaines de sables sans fin ; ailleurs, des montagnes dont le sommet se perdait dans les nuages ; le désert présentait ses mirages ; les collines, les ombres et les vapeurs qui glissaient sur leurs flancs. Ils étaient dans le pays des dattiers dorés, des cyprès, des tamarins, des myrtes verts et des oléandres. ils avaient combattu à Arbelles contre les éléphants des Indes, et, dans Jes bois caspiens, fait sortir de sa tanière le tigre royal aux aguets. Ils avaient vu des animaux qui, comparés à ceux d'Europe, n'étaient pas seulement étranges par la bizarrerie de leurs formes mais par leur taille colossale : — le rhinocéros, l'hippopotame, le chameau, le crocodile du Nil et du Gange — et ils avaient rencontré des hommes de toutes les races, vêtus de tous les costumes ; le Syrien brûlé par le soleil, le Persan olivâtre, le noir Africain. On raconte qu'Alexandre lui-même fit asseoir son amiral Néarque auprès de son lit de mort et trouva encore du plaisir à lui faire raconter ses aventures nautiques sur le fleuve Indus et le golfe Persique. Le conquérant avait remarqué avec surprise le flux et reflux de la mer. Il avait fait construire des vaisseaux dans le but d'explorer la mer Caspienne, pensant que cette mer pouvait bien être, ainsi que la mer Noire, des golfes d'un grand océan, puisque Néarque avait découvert que telles étaient la mer de Perse et la mer Rouge. Il avait l'intention que sa flotte entreprit un voyage de circumnavigation autour de l'Afrique et rentrât dans la Méditerranée par le chemin des Colonnes d'Hercules, exploit qu'on prétendait avoir été jadis accompli par les Pharaons.
Non-seulement les grands soldats, mais les grands penseurs de la Grèce trouvèrent dans l'empire conquis des objets dignes
de leur admiration. Callisthènes se procura à Babylone une série d'observations astronomiques faites par les Chaldéens, qui embrassaient une période écoulée de 1903 ans. Il l'envoya à Aristote. Gomme elles étaient inscrites sur la brique cuite au feu, il n'est pas impossible que les fouilles exécutées de nos jours en fassent retrouver de semblables dans ces bibliothèques des rois d'Assyrie qui sont composées de tablettes d'argile. Ptolemée, l'astronome égyptien, possédait à Babylone des observations d'éclipsés remontant à 747 ans avant notre ère. Il avait fallu de bien longues et rigoureuses études astronomiques pour qu'on en arrivât à ce point. Les Babyloniens avaient déterminé la durée d'une année tropicale, en ne restant que vingt-cinq secondes au-dessous de la durée réelle. De même, ils n'avaient erré que de deux minutes, dans la fixation de l'année sidérale. Ils avaient découvert la précession des équinoxes ; ils connaissaient la cause des éclipses, et à l'aide de leurs cycles, appelé saros, ils pouvaient les prédire. Ils ne s'étaient trompés que de dix-neuf minutes et demie dans la détermination de la durée de ce cycle, lequel embrasse plus de 6,585 jours.
De semblabes faits fournissent la preuve irrécusable de la patience et de l'habileté avec lesquelles l'étude de Tastronomie avait été conduite en Mésopotamie, puisqu'avec des instruments très-insuffisants, elle avait atteint un tel degré de perfection. Ces vieux observateurs avaient dressé un catalogue des étoiles et divisé le zodiaque en douze signes, le jour et la nuit en douze, heures. Ils avaient, selon Aristote, observé longtemps la disparition des étoiles derrière la lune ! Ils possédaient des notions exactes sur le système solaire et connaissaient l'ordre et la position des planètes. Ce furent eux qui construisirent les cadrans solaires, les clepsydres, les astrolabes et les gnomons.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler leurs essais d'imprimerie. Ils gravaient leurs souvenirs, en caractères cunéiformes, sur des cylindres, et, en les roulant sur une couche d'argile plastique, ils obtenaient des épreuves ineffaçables. Nous pouvons espérer recueillir dans leurs bibliothèques, ainsi formées de tablettes en terre cuite, une véritable moisson historique et littéraire. Ils n'étaient pas, non plus, sans connaître l'optique. Les lentilles convexes, qui ont été trouvées à Nimrod, prouvent qu'ils avaient des instruments grossissants. En arithmétique, ils avaient trouvé la valeur de la position des chiffres, quoiqu'ils manquassent de la grande invention indienne du zéro.
L'ORIGINE DE LÀ SCIENCE il
Quel spectacle pour les conquérants grecs, qui, jusq\ie-là, n'avaient connu ni Texpérimentation » ni l'observation, et qui n'avaient vécu que de méditations vaines et d'inutiles spéculations !
Mais, ce qui contribua le plus puissamment au développement intellectuel des Grecs, ce fut, outre des idées nouvelles sur la nature, la connaissance de la religion des pays conquis. L'idolâtrie qui régnait en Grèce avait toujours été .un objet d'horreur pour les Perses et, dans leurs invasions, ils avaient toujours détruit les temples et insulté, les autels de ces dieux immoraux. L'impunité qui avait suivi ces sacrilèges avait profondément étonné le peuple et contribué à g^per la foi hellénique. Maintenant Fadorateur des impures divinités de l'Olympe, apprenait à connaître un grand, un beau et solide système religieux dont les bases étai.ent toutes philosophiques. La Perse, ainsi qu'il arrive dans tous les vieux empires, avait subi plusieurs changements de religion. Elle avait suivi le monothéisme de Zoroastre; puis > le dualisme; puis le magisme. Au temps de la conquête macédonienne, elle reconnaissait une intelligence universelle, créatrice, conservatrice, souveraine, pure essence du vrai, source de tout bien ; et, de même que nous voyons sur la terre^e' mouvement et la vie résulter de l'opposition des forces, il y avait au-dessous de cette intelligence, deux principes égaux, coéternels, représentés par l'image de la lumière et des ténèbres. Ces principes sont éternellement en lutte; le monde est leur champ de bataille; l'homme est le prix qu'ils se disputent.
Dans la vieille légende du dualisme, il était dit que le mau* vais esprit avait envoyé un serpent pour détruire le paradis, œuvre du bon Esprit. Cette légende était bien connue des Juifs qui avaient été emmenés en captivité à Babylone.
L'existence d'un principe du mal est la conséquence de l'existence d'un principe du bien, comme l'ombre est nécessaire à la perception de la lumière. On peut ainsi rendre compte de l'apparition du mal dans un monde créé et gouverné par un Dieu souverainement bon. Chacun des deux principes, le génie de la lumière, Ormuzd, le génie des ténèbres, Ahriman, a ses anges qui lui obéissent, ses conseillers, ses armées. L'homme bon doit chercher la vérité, garder la pureté, se livrer au travail. Il peut espérer, quand sa vie mortelle sera finie, une autre vie dans un autre monde et compter sur la résurrection du corps, l'immortalité de l'âme et la persistance de son individualité.
Dans les dernières années de l'empire, les idées du magisme
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avaient prévalu de plus en plus sur les idées de Zoroasti'e. Le magisme était essentiellement le culte des éléments, et, parmi ceux-ci, le feu était regardé comme Texpression la plus vivante de rÊtre suprême. Sur des autels érigés, non dans les temples, mais sous la voûte azurée, brûlaient des feux perpétuels, et le soleil levant apparaissait aux mages comme le plus noble objet de Tadoration des hommes. Dans les sociétés asiatiques rien ne s'élève que le monarque : dans l'espace, tous les astres s'évanouissent en la présence du soleil.
Enlevé prématurément au milieu de ses grands projets, Alexandre mourut à Babylone avant d'avoir accompli sa trentetroisième année (323 av. J. C). On supposa qu^il avait été empoisonné. Son humeur était devenue si déréglée, ses passions si féroces, que ses généraux et même ses plus intimes amis vivaient dans des appréhensions continuelles. Il avait, dans up moment de colère, frappé à mort Clitus qui était un de ces derniers. Il avait fait pendre Callisthènes, qui servait d'intermédiaire habituel entre lui et Aristote, et même quelqu'un de bien informé avait positivement assuré qu'il l'avait fait exposer sur la roue, puis crucifier. Peut-être les conspirateurs n'avaient-ils cherché dans sa mort que leur propre salut. Ce serait pourtant une calomnie que d'imputer à Aristote une part dans le crime. Il eût souffert tous les tourments qu'il eût plu à Alexandre de lui infliger plutôt que de s'associer à l'assassinat.
Un tableau de désordre et de sang répandu, succède à cet événement. Le mal ne cessa point avec le partage de l'empire. Au milieu de toutes ces vicissitudes, un incident appelle notre attention. Ptolémëe, fils de Philippe et d'Arsinoë, sa belle concubine, lequel avait dans sa jeunesse partagé l'exil d'Alexandre quand ils eurent encouru le mécontentement de - leur père, et était devenu plus tard son compagnon dans les batailles, fut fait gouverneur et éventuellement roi d'Egypte.
Au siège de Rhodes, Ptolémée avait rendu aux habitants des services tellement signalés que ceux-ci dans leur reconnaissance, lui avaient décerné les honneurs divins. Ils l'avaient surnommé Soter — Sauveur — ; c'est par ce nom, Ptolémée Soter, qu'on le distingue des autres rois macédoniens qui lui succédèrent sur le trône d'Egypte.
Il n'établit pas le siège de son gouvernement dans les vieilles capitales des Pharaons, mais dans la ville nouvelle d'Alexandrie. A l'époque de son voyage au temple de Jupiter Ammon, le con-
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quérant en avait fait jeter les fondements, prévoyant qu*elle deviendrait un jour le grand entrepôt commercial de FEurope et de VAsie. Il faut remarquer que non-seulement Alexandre y amena des Juifs de Palestine pour former le premier noyau de sa population, que non-seulement Ptolémée Soter en envoya cent mille après la prise de Jérusalem ; mais Ptolémée Philadelphe, son successeur, racheta cent quatre-vingt-dix-huit mille esclaves Juifs qui avaient appartenu à des Egyptiens et leur conféra les mêmes privilèges qu'aux citoyens macédoniens. Ce traitement favorable attira leurs compatriotes et beaucoup de Syriens accoururent en Egypte. On les appela Juifs-Hellènes. Egalement tentés de vivre sous le doux gouvernement de Soter, une multitude de Grecs cherchèrent un asile dans ce pays, et dans les invasions de Perdiccas et d'Antigone on vit les soldats déserter pour se rendre au camp de Ptolémée.
La population d'Alexandrie se composait ainsi de trois nationalités distinctes : les natifs, c'est-à-dire les Egyptiens ; les Grecs ; les Juifs. Cette circonstance a profondément influé sur la forme qu'a prise la religion de l'Europe moderne.
Les architectes et les ingénieurs de Grèce avaient fait d'Alexandrie la plus belle ville qu'il y eût au monde. Ils l'avaient peuplée de temples, de palais, de théâtres magnifiques. A son centre, au point d'intersection des deux voies principales qui se coupaient à angle droit, au milieu de jardins, de fontaines et d'obélisques, s'élevait le mausolée où reposait le corps d'Alexandre embaumé à la manière égyptienne. On l'avait apporté en pompe de Babylone avec un cortège funèbre, qui n'avait pas mis moins de deux années à accomplir son voyage. Le cercueil avait été fait d'abord d'or pur; mais il le fut ensuite d'albâtre, de peur que l'appât de l'or ne fût cause que Ton ne violât la tombe. Mais ni ces magnificences, ni même la merveille des phares en marbre blanc, si hauts que les feux qui y étaient allumés se -voyaient à une distance prodigieuse, ne méritent d'arrêter notre attention. Le vrai, le glorieux monument des rois macédoniens en Egypte est le Muséum. L'influence de cette fondation se fera sentir encore dans le monde, après que les Pyramides seront retombées en poussière.
Le Muséum d'Alexandrie fut commencé par Ptolémée Soter et continué par Ptolémée Philadelphe, son fils. Il était situé dans le Bruchion, le quartier aristocratique delà ville, touchant au palais du roi. Bâti en marbre, il était entoure d'une place dans laquelle
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tes citoyens pouvaient se promener en conversant. Ses salles sculptées renfermaient la bibliothèque Philadelphienne avec une quantité innombrable de statues et de tableaux. Plus tard, DOmme Fespace ne suffisait pas au nombre des volumes, on établit une autre bibliothèque dans le temple de Sérapis, situé dans le quartier adjacent de Rhaootis. On comptait peut-être trois 3ent mille volumes dans celle-ci qu'on appelait la fille de celle lu Muséum. Il y avait donc environ sept cent mille volumes dans ces deux collections royales.
Alexandrie n'était plus seulement la capitale de TEgypte, elle était la métropole intellectuelle du monde. Là on a dit avec vérité que le génie de FOriènt s'était rencontré avec le génie de rOccident et ce Paris de l'antiquité devint un foyer de dissipation, de luxe et de scepticisme. Dans les séductions de sa vie sociale, les Juifs eux-mêmes oublièrent leur patrie. Ils abandonnèrent la langue de leurs pères et adoptèrent la langue grecque.
En établissant le Muséum, Ptolémée Soter et Ptolémée Philadelphe avaient trois objets en vue : !• Conserver les connaissances acquises; 2® les accroître; 3® les répapdre.
i* Pour conserver les connaissances acquises, ordre fut donné au premier bibliothécaire d'acheter sans distinction tous les livres existants. On entretenait dans le Muséum un corps de copistes chargés de reproduire correctement les ouvrages dont les propriétaires ne voulaient pas consentir à se séparer. Tout livre qui entrait en Egypte devait être de suite porté au Muséum. On en faisait une copie correcte que Ton donnait au possesseur de l'ouvrage et l'on gardait l'original. On y ajoutait une indemnité pécuniaire. On dit que Ptolémée Evergètes, ayant obtenu qu'on envoyât d'Athènes les œuvres de Sophocle. d'Euripide et d'Eschyle, donna au propriétaire des manuscrits originaux, environ quinze mille écus et de belles copies. A son retour de l'expédit on de Syrie, il rapports^ en triomphe d'Ecbatane et de Suzetous les monuments égyptiens que Cambyse et les autres conquérants d'Asie avaient enlevés à l'Egypte. Ces objets furent remis à leurs anciennes places ou consacrés à l'ornement du Muséum. Quand, au lieu d'être seulement copiés, les ouvrages étaient traduits, on payait des sommes fabuleuses, comme il arriva pour la version des Septante, laquelle fut faite par ordre de Ptolémée Philadelphe.
2* Pour accroître les connaissances. Un des principaux objets du Muséum était de servir d'asile à un certain nombre d'hommes
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qui se consacraient à l'étude et qui étaient nourris et logés aux frais du roi. Quelquefois^ il venait lui-même s'asseoir à leur table. On a conservé plus d'une anecdote à ce sujet. Dans l'or* ganisation primitive, les résidents étaient divisés en quatre facultés : belles lettres, mathématiques, astronomie, médecine. Les branches de la science qui ramifiaient de ces quatre troncs y restaient attachées. Un personnage public important avait la surintendance de rétablissement et le soin de ses affaires. Démétrius de Phalère, Thomme le plus savant de son temps peutêtre, et qui avait été pendant plusieurs années, gouverneur d'Athènes, eut le premier cet emploi. Sous lui, il y avait lebibliothécaire, et c'était souvent un homme dont le nom devait passer à la postérité, par exemple, Eratosthènes et ÂppoUonius de Rhodes.
Joint au Muséum, il y avait un jardin botanique et zoologique. Ce jardin, comme son nom l'indique, servait à faciliter l'étude des plantes et des animaux. Il existait aussi un observatoire muni de sphères armillaires, de globes, de solstices, de cercles équatoriaux, de règles parallactiques, enfin de tous les instruments alors en usage, les divisions étant par degrés et par sixièmes. Sur le plancher de cet observatoire, une méridienne était tracée. On sentait vivement Tabsence d'une méthode exacte pour mesurer le temps et la température. Le clepsydre de Ctésibius ne répondait qu'imparfaitement au premier de ces objets, l'hydromètre flottant dans un vase d'eau, ne remplissait guère mieux le second ; il mesurait les variations de la température par les variations de la densité. Philadelphe, qui, vers la fin de sa carrière, avait peur de la mort, consacra une partie de son temps à la recherche d'un élixir de longue vie. Cela fit qu'on installa dans le Muséum un laboratoire de chimie. En dépit des préjugés de l'époque, et surtout des préjugés égyptiens, • on adjoignit au département de la médecine une salle de dis< sections anatomiques, dissections qui se pratiquaient non-seule* ment sur les cadavres, mais sur les vivants, c'est-à-dire sur les condamnés.
3» Pour étendre les connaissances. Au muséum, on instruisait le peuple, dans toutes les branches de la science et de la littérature, par des lectures et des conférences. Un grand nombre d'étudiants de tous pays accouraient vers ce centre intellectuel. On rapporte qu'il n'y en avait pas moins de quatorze mille à la fois. Plusieurs des plus illustres pères do TEglise, Clé-
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ment d'Alexandrie, Origène, Athanase sortaient de cette école.
La bibliothèque du Muséum fut brûlée pendant le siège d'Alexandrie par Jules César. Pour compenser cette grande perte, Marc-Antoine fit présent à Cléopâtre de celle qui avait été formée par Eumènes, roi de Pergame. Elle était la rivale de celle des Ptolémée et fut ajoutée à la collection sérapienne.
Il nous reste à dire brièvement quelle était la base phik^ophique du Muséum, et ce que cette institution a ajouté à la somme des connaissances humaines.
En mémoire de l'illustre fondateur de ce noble établissement 'que l'antiquité nommait t la divine école d'Alexandrie • , il faut citer d'abord V Histoire des campagnes d'Alexandre, par Ptolémée Soter, lequel réunit à la gloire militaire et aux talents de gouverneur le mérite d'historien. Le temps qui nous a conservé le souvenir des services qu'il nous a rendus, n'a pas respecté son livre. Il est aujourd'hui perdu.
En conséquence de l'étroite amitié qui régnait entre Alexandre, Ptolémée et Aristote, la philosophie péripatéticienne devint la pierre angulaire du Muséum. Le roi Philippe avait confié à Aristote l'éducation de son fils et pendant le temps de ses campagnes de Perse, le conquérant avait fourni au philosophe de l'argent et d'autres secours, pour contribuer à l'achèvement de V Histoire de la nature, qui était alors en préparation.
Le principe fondamental de la philosophie péripatéticienne était de s'élever des faits particuliers aux faits généraux et des faits généraux aux universaux au moyen de l'induction. L'induction tire sa certitude du nombre de faits qui se trouvent à la base de ses propositions, la prouve par la découverte de faits encore inconnus. Cette méthode demande un grand labeur parce qu'il faut acquérir la connaissance des faits par l'expérience et par l'observation, puis les comprendre et en saisir les rapports par une méditation profonde. Elle est donc affaire de raisonnement, non d'imagination. Les nombreuses erreurs d'Aristote ne prouvent rien contre sa méthode, car elles proviennent de l'insufïisance des faits observés.
Quelques-uns des résultats obtenus par lui sont très- importants. Il a vu que la vie est universellement répandue dans la nature; que les différentes formes organiques qui s'offrent à nos yeux, se façonnent sous l'influence du milieu ; que si le milieu change, les formes changent aussi; que la vie organique est une chaîne ininterrompue, commençant au plus simple végétal et
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se terminant à l'homme et que les différentes séries se fondent les unes dans les autres par une dégradation insensible.
La méthode inductive ainsi formulée, est un instrument d'une grande puissance. C'est à elle que sont dus tous les progrès de la science moderne. Celle-ci, en effet, s'élève par induction du phénomène à la cause, puis, comme faisait l'Académie, elle descend, par déduction, delà cause aux détails du phénomène.
Tandis que l'école scientifique d'Alexandrie se fondait sur les principes d'un illustre philosophe d'Athènes, l'école des sciences morales s'élevait sur les maximes d'un autre philosophe, Zenon, qui, bien que cypriote et phénicien, était aussi devenu athénien par le long séjour qu'il avait fait dans la capitale de l'Attique. Ses disciples prirent le nom de stoïciens. Ses doctrines lui survécurent longtemps, et, à une époque où il n'existait pas d'autres consolations pour l'homme, elles fortifièrent dans les épreuves et guidèrent dans la vie, non-seulement d'illustres Grecs, mais aussi beaucoup de grands philosophes, hommes d'état, généraux et empereurs romains.
Le but de Zenon était de donner aux hommes une règle de cou duite et de les porter à la vertu. Il considérait l'éducation comme la source de toute perfection, car si nous savons ce qui est bon, disait-il, nous serons enclins à le suivre. Nous devons nous en rapporter à nos sens pour nous fournir les premières données de la connaissance et à notre raison pour les combiner. En cela, l'affinité entre Zenon et Aristote est manifeste. Toute convoitise, toute concupiscence, tout désir, vient de l'imperfection de notre connaissance. La fatalité a fait notre nature physique, mais nous devons apprendre à régner sur nos passions, à vivre libres, intelligents, vertueux, et, en toutes choses, conformément à la raison. Notre vie doit être toute intellectuelle, et nous devons être indifférents au plaisir et à la douleur. Nous ne devons jamais oublier que nous sommes des citoyens, non des esclaves dans la société, t Je possède, dit le stoïcien, un trésor que personne ne me ravira, car personne ne peut m'ôter le bienfait de la mort. • Nous devons nous souvenir que la nature dans ses opérations tend à l'universel et sacrifie l'individuel à son but. Nous n'avons donc qu'à nous soumettre au destin, et à cultiver en nous, comme étant les éléments nécessaires de la vertu, la connaissance, la tempérance et la justice. Nous savons que toutes choses changent autour de nous, qae la mort succède à la vie, la vie à la mort, et qu'il est insensé de ne vouloir pas
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mourir dans un monde où tout meurt. De même qu'un torrent conserve toujours sa forme et son aspect, quoique ses eaux se renouvellent sans cesse, de même la nature est un fleuve qui s'écoule toujours. L'univers, considéré dans son ensemble, est invariable; mais rien n'est éternel que l'espace, les atomes, la force. Les formes de la nature sont essentiellement transitoires et passagères.
Nous devons encore nous souvenir que la majorité des hommes a reçu une éducation imparfaite et par conséquent nous gardei de blesser les croyances religieuses de notre siècle. Il nous suffît, à nous, de savoir que bien qu'il existe une puissance supérieure, il n'y a point d*Être supérieur. Il y a un principe invi» sible; mais non un Dieu personnel, auquel il serait encore plus absurde que blasphématoire d'attribuer les formes, les sentiments, les passions des hommes. Toute révélation est nécessairement une fiction. Ce que l'on appelle le hasard, n'est que l'effet d'une cause inconnue; le hasard lui-même a sa loi. 11 n'y a point de Providence, car la nature est soumise à des lois irrésistibles qui font de l'univers un immense automate. La force vit^e qui remplit le monde est ce que les simples nomment Dieu. Les modifications que subissent toutes choses sont produites d'une manière fatale et l'on pourrait dire que le monde, dans son progrès, procède comme un germe qui ne peut évoluer que d'une manière déterminée.
L'âme de l'homme est une étincelle de la flamme de la vie, du principe général des choses. Elle se transmet comme la chaleur de l'un à l'autre, et, finalement, elle est absorbée de nouveau dans le principe universel. Ce n'est donc pas la destruction qui nous attend, c'est la réunion ; mais comme l'homme fatigué espère le sommeil, le philosophe las de ce monde appelle le repos de la mort. Sur ces choses, cependant, nous n'avons que des idées incertaines, puisque l'esprit ne peut tirer aucune certitude de son propre fond. Il est contraire à la saine philosophie de s'attachera la recherche des causes; contentons-nous d'étudier les phénomènes. Surtout n'oublions jamais que l'homme ne saurait parvenir à la vérité absolue. Le résultat final des efforts humains pour pénétrer les secrets de la matière, c'est de savoir que nous sommes incapables de tout savoir et que même quand nous possédons la vérité nous manquons encore de la certitude.
Que nous reste-t-il donc? La science, telle que peut nous la procurer l'étude, la vertu, l'amitié, l'amour de la vérité et de la
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î)onne foi, Pacceptation résignée des conditions de notre existence, une vie conforme aux principes de la raison.
Quoique le muséum d'Alexandrie ait été principalement institué pour rétude de la philosophie péripatéticienne, il ne faudrait pas croire que les autres systèmes philosophiques en aient été bannis. Platon y fut non-seulement étudié dans ses derniers développements, mais il finit par supplanter Aristote et à travers la nouvelle académie, il marqua le christianisme d'une empreinte profonde. Sa méthode philosophique était Tin verse de celle du péripatéticien. Il prenait son point de départ dans les univer- «aux ; Texistence même était affaire de foi, et de là, il descendait aux détails. Aristote, au contraire, allait du particulier au général ■en procédant par induction.
Platon se liait donc à l'imagination, Aristote à la raison. Le premier décomposait une idée primordiale en idées subséquentes ; le second formait une conception totale avec plusieurs idéer particulières. De là vient que la méthode platonicienne produirait rapidement un idéal splendide mais vain, et que la péripatéticienne, plus lente en ses opérations, était beaucoup plus solide. Elle demandait un travail infini pour Tétude des faits, une ennuyeuse fidélité à l'expérience et à l'observation, et enfin la démonstration rigoureuse. La philosophie de Platon ressemble à un élégant palais suspendu dans les airs ; celle d' Aristote à une bonne construction laborieusement et à plusieurs reprises fondée sur le roc.
Il est beaucoup plus agréable d'évoquer l'imagination que de faire appel à la raison. Dans la période de son déclin, l'École d'Alexandrie préféra les méthodes paresseuses au sévère exer- -cice intellectuel que requiert l'observation des faits. Les Écoles des Néoplatoniciens regorgeaient de mystiques et de philosophes spéculatifs, comme Ammonius Saccas et Plotin. Ceux-ci prirent la place des graves géomètres du vieux muséum.
L'École d'Alexandrie présente la première application de ce système, qui, dans les mains de nos modernes physiciens, a donné de si merveilleux résultats. Elle a rejeté tout ce qui émane de l'imagination, et fait de ses théories la synthèse de» faits démontrés par l'expérience, l'observation et le raisonnement exact. Elle a reconnu ce principe que l'on nëtudie bien la nature que sur la nature elle-même. Les recherches d'Archimède sur la pesanteur spécifique, et les ouvrages de Ptolemée sur l'optique, ressemblent aux investigations de la philosophie expérimentale
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et forment un frappant contraste avec les divagations des vieux écrivains. Laplace nous apprend que la seule observation que nous présente Thistoire de Fastronomie chez les Grecs avant la fondation de FEcole d'Alexandrie, est celle du solstice d*été en Tan 432 avant J.-C. faite par Meton et Euctémon. Nous voyons pour la première fois dans cette école, un système d'observation complexe formé d'instruments pour le mesurage des angles, et calculé par des méthodes trigonométriques. L'astronomie prit dès lors, une forme que les siècles suivants ne purent faire autre chose que perfectionner.
Il n'entre pas dans le cadre et le plan de cet ouvrage de donner le détail des découvertes ajoutées par le muséum d'Alexandrie aux connaissances humaines. Il suffît que le lecteur ait une idée générale de leur caractère. Je le renvoie pour chaque objet particulier au sixième chapitre de mon Histoire du Développement Intellectuel de l'Europe.
Nous avons vu tout à Theure que la philosophie stoïque doutait que l'esprit de l'homme pût arriver à la vérité absolue c Pendant que Zenon exprimait ce doute, Euclide préparait sou grand ouvrage, fait pour défier toute contradiction humaine;. Après plus de vingt-deux siècles, il vit encore, modèle d'exactitude, de clarté, type de la démonstration exacte. Ce grand géomètre écrivit non-seulement sur d'autres sujets de mathématiques, tels que les sections coniques et les porismes, mais on lui attribue- des traités d'harmonie et d'optique. Dans ce dernier, il posait l'hypothèse des rayons visuels partant de l'œil, et s'étendant aux objets.
Il faut classer Archimède parmi les physiciens et les mathématiciens d'Alexandrie, bien qu'il ait accidentellement vécu en Sicile. Parmi ses ouvrages de mathématiques, se trouvaient deux livres sur la sphère et le cylindre ; il y démontrait que le cube d'une sphère est égal aux deux tiers du cylindre circonscrit. Tel était le prix qu'il attachait à cette découverte qu'il en avait fait graver la figure sur son tombeau. Il traita aussi de la quadrature du cercle, et de la parabole. Il écrivit sur lea conoïdes et les sphéroïdes, ainsi que sur la spirale qui porte son nom et dont le principe lui fut suggéré par son ami Corion, d'Alexandrie. Comme mathématicien, il a été sans rival en Europe pendant près de deux mille ans. Comme physicien, il a posé les fondements de la science hydrostatique, inventé la manière de mesurer la pesanteur spécifique, discuté l'équilibre
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des corps flottants, découvert la véritable théorie du levier, trouvé la vis d'Archimède pour élever les eaux du Nil. A lui aussi appartient Thélice sans fin, et une forme de miroirs brûlants qui pendant le siège de Syracuse mirent, dit-on, le feu aux vaisseaux des Romains,
Eratosthènes, qui fut à une époque bibliothécaire d'Alexandrie, était Tauteur de plusieurs ouvrages importants. Parmi ceux-ci, on peut citer la détermination de Fintervalle des tropiques, et une tentative pour mesurer la dimension de la terre. Il s'occupa de l'articulation et de l'expansion des continents, de la position des chaînes de montagnes, de l'action des nuages sur la terre, des catastrophes géologiques, des déluges, de l'élévation du sel dans des lieux autrefois couverts par les eaux, de la formation des Dardanelles, du détroit de Gibraltar et du Pont- Euxin. Il composa un système du monde en trois volumes, — physique, — mathématique, — histoire, — accompagné de cartes représentant tous les pays alors connus. On n'a justement apprécié que depuis quelques années, les fragments qui nous restent de ses Chroniques des rois de Thèbes. Pendant bien des siècles ils furent jetés dans la discrédit par nos absurdes chronologies théologiques.
Il est inutile de rapporter les arguments employés par les Alexandrins, pour démontrer la rotondité de la terre. Ils avaient des notions exactes touchant la sphère, les pôles, l'axe, Téquateur, les cercles arctiques et antarctiques, les points équinoxiaux, les solstices, la variété des climats, etc. Il suffît de rappeler les traités des sections coniques, et de Maxima et Minima par Apollonius qui employa le premier, dit-on, les mots d'ellipses et d'hyperbole. Je ne puis également que mentionner les observations astronomiques d'Aristylle et de Timocharis. C'est à celles de ce dernier sur l'Epi, qu'Hypparque a dû sa grande découverte de la précession des Equinoxes. Celui-ci détermina les inégalités de la lune et l'équation du centre. Il adopta la théorie des Epicydes et des excentriques, conception géométrique servant à expliquer le mouvement apparent des corps célegtes, par le mouvement circulaire. Il entreprit aussi de dresser un catalogue des •étoiles par une méthode d'alignement, c'est-à-dire en indiquant successivement celles qui paraissent se trouver sur une môme droite. Le nombre des étoiles ainsi cataloguiies était de 1080. i:îîi même temps qu'il cherchait à donner une descpiptiori du finnament, il en faisait de même pour la surface de la terre, indiquant
la position des villes et des autres objets par des degrés de lati<» tude et de longitude. Il fut le premier qui construisit des tables de la lune et du soleil.
Au milieu d'une si brillante pléiade de géomètres, d'astronomes, de physiciens, brillait au premier rang, Ptolemée, auteur de la Syntaxe, Traité de la mathématique céleste. Cet ouvrage a vécu Dondant près de quinze cents ans^ et n'a été remplacé que par les .mmortels Principes de Newton. Il pose la doctrine que la terre 3st ronde et fixée dans l'espace; il décrit tout un système d'instruments pour observer les solstices ; il déduit l'obliquité de récliptique, indique les latitudes terrestres au moyen du gnomon, marque les différents climats, montre le rapport d'un jour ter* restre avec un jour sidéral, donne des raisons pour préférer à l'année sidérale l'année tropicale, expose la théorie solaire, en partant du principe que l'orbite du soleil est une excentrique, explique l'équation du temps, faif;^ avancer la discussion sur le» mouvements de la lune, traite de la première inégalité, de ses éclipses et des variations de ses nœuds. Il donne ensuite la grande découverte de Ptolemée, celle qui a rendu son nom immortel, la découverte de Tévection de la lune, ou seconde inégalité, en la ramenant à la théorie de l'épicycle. Il s'efforce de mesurer^ avec peu de bonheur, il est vrai, la distance du soleil et de la lune à la terre. Il s'étend sur la découverte d'Hipparque, celle de la précession des équinoxes dont le cycle entier est de vingtcinq mille ans. Il donne un catalogue de 1022 étoiles, parle de la nature de la voie lactée, et discute d'une manière magistrale le mouvement des planètes. C'est là un dernier point qui mérite à Ptolemée un renom immortel. Des déterminations des orbites planétaires furent faites en comparant ses propres observations avec celles des anciens astronomes, et en particulier, les observations de Timocharis sur la planète Vénus.
Dans le muséum d'Alexandrie, Ctésibius inventa la machine à feu. Son disciple, Héro, la perfectionna en y ajoutant deux cylindres. Là, aussi, parut la première machine à vapeur. C'était encore une invention d'Héro, et c'était une machine à réaction construite sur le modèle de l'Eolipile. Le silence des salles de Sérapis fut troublé par les horloges à eau de Ctésibius et d'Appollonius qui mesuraient le temps goutte à goutte. Quand le calendrier romain fut tombé dans une confusion telle qu'il devint nécessaire de le corriger, Jules César fit venir d'Alexandrie l'as* tronome Sosigènes. Par son conseil, l'année lunaire fut aban-
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donnée, Tannée solaire instituée comme année civile, et le calendrier Julien introduit à Rome.
On a blâmé les rois macédoniens d'Egypte pour la manière dont ils ont traité le sentiment religieux de leur peuple. Ils ont prostitué la religion en la faisant descendre au rang de ruse d'état, de moyen de gouvernement. Aux classes intelligentes, toutefois, ils donnèrent la philosophie.
Nul doute qu'ils n'aient appris cette politique pendant ces mé« morables campagnes qui avaient fait des Grecs la première nation du monde. Il avaient vu les conceptions mythologiques de leurs ancêtres réduites à n'être plus que des fables et les merveilles dont les vieux poëtes avaient peuplé la Méditerranée, de pures illusions. Les divinités de FOlympe s'étaient évanouies, et, avec elles, l'Olympe lui-même. Hadès n'était plus un objet de terreur; on ne savait plus où le placer. Les dieux et les dées» ses avaient quitté les bois, les grottes et les fleuves de TAsie Mineure. Leurs dévots eux-mêmes commençaient à douter qu'ils les eussent jamais habités. Si les jeunes Syriennes se lamentaient encore dans d'amoureuses clameurs sur le sort d'Adonis, ce n'était plus qu'à titre de coutume nationale. La Perse avai^ plusieurs fois changé de dieux ; à la révélation de Zoroastre elli avait substitué le dualisme. Sous de nouvelles influences politiques, elle avait adopté le magisme. Elle avait adoré le feu sur des autels allumés au sommet des montagnes ; puis, le soleil ; et quand parut Alexandre, elle tombait rapidement dans le panthéisme.
Un pays que ses Dieux n'ont pas secouru dans ses dangers politiques est bien près de perdre sa foi. Les vénérables divinités de l'Égypto, auxquelles on avait élevé des obélisques et des temples, s'étaient trop souvent laissé vaincre par l'épée des conquérants. Dans la terre des Pyramides, des Colosses, des Sphinx, les images des dieux ne représentaient plus des réalités vivantes. On n'y croyait plus ; on en voulait d'autres^ et Sérapis renversa Osiris. Dans les boutiques et dans les rues d'Alexandrie. il y avait des milliers de Juifs qui avaient oublié le Dieu du tabernacle.
La tradition, la révélation, le témoignage des siècles, tout avait perdu son pouvoir. Les souvenirs mythologiques de l'Europe, les Incarnations de l'Asie, les dogmes séculaires de l'Egypte, tout s'était évanoui, et les Ptolémée reconnurent combien éphémères sont les formeer de la Foi.
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Mais, ce qu'ils reconnurent aussi, c'est qu'il y a quelque chose de plus durable que ces formes religieuses^ qui, une fois détruites, sont comme les formes organiques enfouies dans les couches géologiques, passées sans retour, et que sous ce monde d'illusions passagères se cache un monde d'éternelles réalités.
Ce monde, on ne saurait le découvrir à travers les vaines traditions que nous ont' laissées des hommes qui vivaient à l'aurore de la civilisation, non plus que dans les rêves des inspirés mystiques. Il faut demander ses secrets à la géométrie et à la nature. Elles répandront sur l'humanité des bienfaits sans nombre, durables et de haut prix.
Le jour ne viendra pas où Ton pourra contester les propositions d'Euclide. Le jour ne viendra pas où l'on mettra en question la rotondité de la terre reconnue par Eratosthènes. Le monde ne permettra pas que les grandes découvertes et les grandes inventions de la physique, faites à Alexandrie et à Syracuse, tombent jamais dans l'oubli. Les noms d'Hipparque, d'Appollonius, de Ptolemée, d'Archimède seront prononcés avec respect, tant qu'il y aura des hommes sur la terre.
Le muséum d'Alexandrie a donc été le berceau de la science moderne. Il est vrai que, longtemps avant sa fondation, des observations astronomiques avaient été faites en Chine et en Mésopotamie. Les mathématiques aussi avaient été cultivées dans l'Inde avec un certain succès. Mais nulle part, la méthode d'investiga-^ tion n'avait pris encore une forme correcte et sérieuse; nulle part, on n'avait eu recours aux expériences physiques. Or, le caractère spécial de la science d'Alexandrie, comme aussi de la science moderne, c'est qu'elle ne se contente pas d'observer la nature, mais qu'elle sait l'interroger.