CHAPITRE DOUZIÈME
•Signes d'une crise religieuse prochaine. — L* Église dominante dans la chrétienté, c'est-à-dire l'Église Romaine, voit apparaître ces signes et se prépire en conséquence. — Pie IX convoque le concile œcuménique. — Relations des différents gouvernements de l'Europe avec la papauté. — Relations de l'Église avec la science telles qu'elles sont indiquées dans l'Encyclique et dans le Syllabus. — Décisions du concile du Vatican touchant l'in aillibililé du pape, et touchant la science. — Abrégé des définitions. — Controverse entre le gouvernement prussien et la papauté. — Equivaut à une contestation entre l'Église et l'élat pour la domination. — Effet de la dualité de pouvoirs en Europe. — Déclaration faile par le concile du Vatican, tou- -chant sa situation vis-à-vis de la science. — Constitution dogmatique de la foi catholique. — Défliûtion du concile sur Dieu, Id révélation, la foi, la raison. — Les analhèmes qu'il prononce. — Il condamne la civilisation moderne. — Alliance Évangélique Protestante et ses actes. — Revue générale des actes et des définitions ci-dessus. — Situation présente de la controverse et son avenir.
Il n'est personne, qui, connaissant l'état actuel des esprits dans la chrétienté, puisse se dissimuler qu'une crise intellectuelle et religieuse est prochaine.
Sur tous les points de l'horizon le ciel s'assombrit ; de tous côtés, nous entendons venir l'orage. En Allemagne, le parti national se range en ordre de bataille contre l'ultramontanisme ; en France, les hommes de progrès luttent avec les hommes d'immobilité, neutralisant ainsi les forces et détruisant la suprématie politique de ce grand pays. En Italie, Rome appartient à un souverain mis hors l'Eglise. Le pape, feignant d'être prisonnier, fulmine du haut du Vatican, ses anathèmes, et au
milieu des preuves multipliées de ses erreurs, proclame son infaffllibilité. Un archevêque catholique annonce, avec vérité, que la société civile de FEurope semble se détacher publiquement du christianisme. En Angleterre et en Amérique, les gens religieux s'aperçoivent avec douleur que les bases intellectuelles de la foi sont minées par l'esprit du siècle, et ils se préparent du mieux qu'ils peuvent au désastre qu'ils prévoient.
La plus rude épreuve par laquelle puisse passer la société, est la dissolution de ses liens religieux. L'histoire de la Grèce et celle de Tancienne Rome, nous montrent la grandeur du péril. Mais il n'est pas donné aux religions d'être éternelles. Combien y a-t-il de peuples aujourd'hui dans le monde qui professent la religion qu'ils professaient au temps de Tavénement du Christ ?
On estime la population de l'Europe à trois cent un millions d'âmes. Cent quatre-vingt-cinq millions sont catholiques romains ; trente-trois millions, catholiques grecs. Il y a soixante et onze millions de protestants divisés en sectes nombreuses ; cinq millions de Juifs ; sept millions de Mahométans.
Il est impossible de donner une statistique religieuse exacte de l'Amérique. Toute TAmérique du sud est catholique romaine, ainsi que le centre d'Amérique, Mexico, les colonies espagnoles et françaises dans l'Amérique du nord. Aux Etats-Unis et au Canada la population protestante domine. Il en est de même en Australie. Dans les Indes la population clair-semée de chrétiens, est peu de chose auprès des deux cents millions de Mahométans et autres infidèles qui peuplent ce pays. L'Église catholique romaine est la plus vaste et la plus fortement organisée des sociétés modernes. Elle forme un système beaucoup plus politique que religieux. Son principe est que l'autorité appartient au clergé, l'obéissance aux laïques. La forme républicaine qu'elle affectait au commencement, s'est fondue par degré dans un
Î absolutisme centralisé, ayant un homme, un Vice-Dieu à sa tète. ]/ette Église proclame que son mandat divin s'étend au gouvernement civil des peuples ; qu'elle a le droit de faire servir l'état à ses desseins, mais que l'état n'a pas celui d'intervenir dans ses affaires ; que jusque dans les pays protestants, elle n'est pas un pouvoir subordonné, mais un pouvoir souverain. Elle prétend que l'état n'a rien à voir dans son domaine, que le protestantisme est une rébellion et n'a, par conséquent, aucun droit ; que Févêque catholique est, en tous lieux, le pasteur spirituel légitime.
Il est donc certain que les catholiques sont en grande majorité, et telle est Tautorité avec laquelle la papauté afïirme^a suprématie, que lorsqu'on veut examiner la situation actuelle de la chrétienté, c'est sur elle qu'il faut jeter ses regards. Ses mouvements sont dirigés avec une grande habileté et une grande intelligence. Le catholicisme est dans la main d'un seul homme et il a, par conséquent, une unité, une solidité, une puissance qu'aucune confession protestante ne peut avoir. De plus, il tire un inestimable avantage du grand nom de Rome.
Sans se laisser intimider, la papauté a vu la crise, et, sans hésitation, elle a prononcé sa décision et occupé le terrain qui lui a semblé le meilleur.
Les actes du dernier concile du Vatican définissent son attitude. Pie IX, par une bulle datée du 29 juin 1868, a convoqué un concile oecuménique à Rome pour le 8 décembre 1869. Sa session a été close à la fin de juillet 1870. Au milieu d'autres objets soumis à ses délibérations, il y a deux points de la première importance : la déclaration de Tinfaillibilité du pape et la définition des rapports de la religion et de la science.
Cependant, la convocation du concile a été loin d'obtenir l'approbation générale.
L'opinion des Églises d'Orient ne lui était pas en général favorable. Elles apercevaient chez le pontife romain la volonté de se poser en chef du christianisme contrairement à leur prétention de ne reconnaître d'autre chef que le Christ. Elles pensaient que le concile ne pouvait conduire qu'à de nouvelles disputes, à de nouveaux scandales. Le sentiment dominant de ces églises vénérables par leur antiquité, s'était montré dans l'incident do 1867, alors que le patriarche de Chaldée avait invité le patriarche Nestorien Siméon à rentrer dans l'unité catholique. Celui-ci avait bien fait voir par sa réponse qu'il n'existait aucun espoir de ramener l'Orient et l'Occident à une commune action religieuse : « Vous m'engagez, avait-il répondu, à baiser humblement la mule de l'Evêque de Rome ; n'est-il donc pas, à tous égards, un homme comme vous ? Sa dignité est-elle au-dessus de la vôtre? Nous ne permettrons jamais l'introduction dans nos temples saints du culte de ces images et de ces statues qui ne sont rien que d'impures idoles. Quoi ! nous donnerions, comme vous osez le faire, une mère au Dieu tout-puissant ! Loin de nous un pareil blasphème I »
Les patriarches, archevêques et évèques qui prirent part à ce concile étaient au nombre de sept cent quatre.
Rome avait parfaitement compris que la science non-seulement minait rapidement les dogmes chers à la papauté, mais qu'elle devenait une puissance politique. Elle avait reconnu qu'une scission, grandissant chaque jour, gagnait en Europe les classes éclairées et que le foyer de la révolte était le nord de TAUemagne.
Elle avait donc suivi avec un profond intérêt la guerre Austro-Prussienne, ne doutant pas que son résultat ne fût favorable à TAutriche, et, par conséquent, à elle. La bataille de Sadowa avait été un amer désappointement.
La guerre Franco-Prussienne l'avait remplie d'un nouvel espoir. Elle ne doutait pas non plus que cette guerre ne tournât à l'avantage de la France et au sien. Ici encore, elle avait eu le désappointement de Sedan.
Ne pouvant plus rien attendre de la guerre étrangère, elle résolut d'essayer d'une insurrection à l'intérieur, et le mouvement qui se produit actuellement en Allemagne est le fruit de ses machinations.
Si l'Autriche ou si la France eussent été victorieuses, un même coup renversait le protestantisme et la Prusse.
Mais tandis qu'on agissait au dehors, on commençait une autre attaque au dedans d'une nature toute morale et intellectuelle. On avait en vue de relever les vieilles doctrines usées du moyen âge et de les pousser à l'extrême sans souci des conséquences.
Non-seulement, on affirma'que la papauté avait, par droit divin, le pouvoir de partager avec les autorités civiles le gouvernement de tous les peuples, mais on soutint la suprématie de Rome en cette matière, et le devoir de la subordination pour les magistrats et les princes dans le cas de désaccord.
Et puisque ses dangers étaient tous venus de la science, elle entreprit de lui assigner des bornes et de limiter ses droits. Bien plus, elle osa dénoncer la civilisation moderne.
On songeait à ces actes décisifs depuis le retour de Sa Sainteté de Gaëte en 1848 et ils étaient conseillés par les Jésuites, qui, se flattant que Dieu ferait pour eux l'impossible, croyaient que la papauté vieillie pouvait rajeunir. L'organe de la Curie proclania l'indépendance absolue de l'Eglise vis-à-vis de l'Etat ; la dépendance des évêques envers le pape ; du clergé diocésain envers
les évêques; l'obligation pour les protestants d'abjurer leur athéisme et de rentrer dans le giron. Il condamna toute espèce de tolérance. En 1854, le 8 décembre, le pape avait, dans une assemblée d'évêques, proclamé le dogme de l'Immaculée Conception. Dix ans après, il donnait la célèbre Encyclique et le Syllabus.
La lettre Encyclique porte la date du 8 décembre 1864. Elle est l'œuvre de savants ecclésiastiques, a été discutée dans la congrégation du saint Office, présentée aux évoques et enfin approuvée par les cardinaux et par le pape.
Bien des membres du clergé n'approuvaient pas qu'elle condamnât la civilisation moderne. Plusieurs cardinaux répugnaient à s'y associer. La presse catholique l'acceptait, non sans regrets. Quant aux gouvernements protestants, ils ne mirent aucune entrave à sa libre circulation. Mais les gouvernements catholiques se trouvèrent plus embarrassés. Celui de France ne permit la pu» blication que de la partie de l'Encyclique qui avait trait au Jubilé. L'Autriche et l'Italie la laissèrent passer sans autorisation. La presse politique et les parlements des pays catholiques lui firent un accueil défavorable. Bien des gens pensaient qu'elle ne pouvait avoir pour résultat que de séparer davantage l'Eglise de la société moderne. La presse italienne la regarda comme une déclaration de guerre à outrance entre la papauté et la civilisation. Il n'y eut pas jusqu'à l'Espagne où plus d'un journal déplora l'aveuglement de la cour de Rome, dans son défi jeté au progrès du siècle.
L'Encyclique dénonce t la pernicieuse doctrine qui veut que la liberté de conscience et de culte soit un droit de l'homme, et que ce droit' soit proclamé et consacré par la loi, et le principe insensé que la volonté du peuple manifestée par l'opinion publique (comme on l'appelle) ou par d'autres moyens , constitue une loi suprême, indépendante de tous les droits divins et humains. » Elle nie le droit des pères de faire élever leurs enfants hors de la religion catholique ; elle s'élève contre t l'impudence 1 de ceux qui se permettent de subordonner l'autorité de l'Eglise et du siège apostolique, t autorité émanée de Jésus-Christ Notre-Seigneur, à l'autorité civile, i Sa Sainteté recommande à ses vénérables frères à qui la lettre s'adresse, de redoubler de prières et, t afin que Dieu les exauce plus sûrement, de s'adresser avec toute confiance à notre médiatrice auprès de lui, la Vierge Marie, Mère de Dieu^ laquelle est assise à la droite de son
fils unique, Notre-Seigneur Jésus- Christ, vêtue d'or et couverte d'ornements précieux. Par elle, nous pouvons tout obtenir. >
Or, les principes ouvertement affichés par la papauté devaient nécessairement amener une collision, avec ceux-là mêmes d'entre les gouvernements qui avaient entretenu, jusque-là , les meilteurs rapports avec elle. Un grand mécontentement fut manifesté par la Russie et les incidents qui s'en suivirent provoquèrent l'allocution prononcée par Sa Sainteté en novembre 1866, condamnant la marche et la conduite de son gouvernement. La réponse de la Russie fut sa déclaration que le concordat conclu en 1867 était abrogé.
Sans être arrêté par l'issue de la bataille de Sadowa (juillet 1866) dont les conséquences affectaient si profondément la situation politique de l'Europe et, en particulier, celle de la papauté, le pape prononça le 27 juin 1867, une allocution qui confirmait l'Encyclique et le Syllabus et annonça son intention de convoquer un concile œcuménique.
En conséquence, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'année suivante (29 juin 1868) une bulle fut envoyée pour la convocation de ce concile. Des différends s'étaient élevés avec l'Autriche. Le Reichsrath avait fait des lois pour établir l'égalité civile dans tout l'empire et pour diminuer l'influence de l'Eglise. Le gouvernement pontifical avait réclamé, et l'Autriche avait suivi l'exemple de la Russie et répondu par l'abrogation du concordat de 1855.
Nous avons dit qu'en France, la publication d'une partie seulement du Syllabus avait été autorisée. Mais la Prusse, désireuse 4'entretenir de bons rapports avec la papauté, n'en interdit point la publication entière. Les exigences de Rome s'accrurent par . cette facilité. Elle déclara hautement que les fidèles devaient à l'Eglise le sacrifice de leurs vies, de leurs biens et même de leurs opinions ; elle invita les protestants et les grecs à faire leur soumission.
Le concile s'ouvrit au jour fixé. Son objet était d'appliquer 1© Syllabus, de promulguer le dogme de l'infaillibilité papale et de définir les rapports de la religion avec la science. On avait pris toutes les mesures pour faire triompher dans cette assemblée 1®^ visées de la curie romaine. Les évêques furent prévenus qu'î^^ étaient appelés à Rome, non pour délibérer, mais pour sanctiot^"" ^ ner des décrets déjà rendus par le pape infaillible. 11 n'était pa-^ question de libre discussion. On ne permettait pas Vexamen et «-^^
révision des procès- verbaux de rassemblée ; on ôtait presque la» parole aux prélats opposants. Le 22 janvier 1870, on présenta une pétition de la majorité demandant la définition du dogme de Tinfaillibilité. Une autre pétition en sens contraire émanée de la minorité fut opposée à la première. Là-dessus, on défendit à la minorité de se réunir pour délibérer et ses publications furent interdites. Malgré que la curie se fût assurée par avance d'une majorité compacte, elle jugea nécessaire de déclarer que la presque unanimité dans le concile n'était pas nécessaire pour valider ses décisions, mais qu'il suffisait de la majorité simple. Les remontrances de la minorité furent complètement étouffées.
A mesure qu'avançait Tœuvre du Concile, les autorités ecclé-^ siastiques des pays étrangers prenaient l'alarme. Une pétition, rédigée par l'archevêque de Vienne et signée par plusieurs^ archevêques et cardinaux, suppliait Sa Sainteté de ne pas proposer le dogme de Tinfaillibilité : t Par la raison que l'Eglise a dans le temps présent une lutte, inconnue autrefois, à soutenir contre ceux qui combattent la religion en elle-même, comme une institution nuisible à l'humanité, et qti'il est inopportun d'imposer aux nations catholiques, induites en tentation par tant de manœuvres, la croyance à un plus grand nombre de dogmes que le Concile de Trente n'en a défini. % Cette pétitioa ajoutait que c la définition demandée fournirait de nouvelles armes aux ennemis de la religion en leur donnant l'occasion' d'exciter contre l'Eglise, des hommes qui comptent aujourd'hui parmi les gens de bien. » Le premier ministre d'Autriche adressa une protestation au gouvernement pontifical par laquelle il semettait en garde contre tout empiétement tenté sur les droite de l'empire. Le gouvernement français envoya une note exprimant le vœu qu'un évêque de France fût chargé d'exposer au concile la situation et les droits de ce pays. Il lui fut répondu par le gouvernement pontifical, qu'un évêque ne pouvait pas cumuler dans l'assemblée les fonctions d'ambassadeur avec celles de Père du Concile. Là-dessus, le gouvernement français déclara, dans une note très-respectueuse, qu'il comptait sur la modération des évêques et sur la prudence du Saint-Père pour ne pas convertir en articles de foi des opinions ultramontaines. Il comptait aussi siir le patriotisme des catholiques français pour protéger les lois civiles et politiques contre les empiétements de la théocratie, La Confédération du nord de l'Allemagne se joignit
à ces remontrances, et pressa vivement le gouvernement du pape de les prendre en considération.
Le 23 avril, le comte d'Arnim, ambassadeur de Prusse, et le comte Daru, ambassadeur de France, soumirent à la Curie leurs réflexions sur l'inopportunité de ressusciter les doctrines du moyen-âge. Les évêques de la minorité, encouragés par cette démarche, demandèrent alors que les rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, fussent définis, avant que le dogme de Finfaillibilité du pape ne fût mis en délibération, et qu'on réglât le point de savoir si le Christ avait établi Pierre et ses successeurs sur les empereurs et sur les rois.
On ne fît à tout ceci aucune attention ; on ne consentit à aucun retard. Les Jésuites qui conduisaient le mouvement, remportèrent, dans rassemblée compacte, haut la main. Le Concile n'oublia rien pour se soustraire à la censure publique. Ses délibérations furent conduites avec le plus grand secret ; tous ceux qui y prenaient part étaient engagés par un serment solennel à garder le silence.
Le 13 juillet, on fut au vote. Sur 601 votants, 451 votèrent pour. D'après la nouvelle loi de majorité, ce nombre était suffisant, et cinq jours plus tard, le pape proclamait le dogme de sa propre infaillibilité. On a souvent fait cette remarque que ce fut à ce moment même que la France déclara la guerre à la Prusse et que, huit jours après, elle retirait ses troupes de Rome, Peutêtre rhomme d'Etat et le philosophe seraient-ils d'accord, qu'un pape infaillible serait dans le monde, un puissant instrument de paix et de concorde, si toutefois le bon sens humain pouvait s'arranger de ce dogme.
Là-dessus, le roi d'Italie adressa une lettre autographe au pape, exposant, en termes très-respectueux, la nécessité où il se trouvait de faire avancer ses troupes c pour la protection de Sa Sainteté et le maintien de l'ordre, » afin que d'une part, les aspirations nationales de l'Italie fussent satisfaites et que, d'autre part, le chef de la catholicité, entouré par la piété des populations italiennes, c conservât sur les bords du Tibre un siège glorieux, indépendant de toute souveraineté humaine. »
Sa Sainteté répondit d'une manière brève et caustique, c Je remercie Dieu d'avoir permis que Votre Majesté remplisse d'amertume les derniers jours de ma vie. Je ne puis, d'ailleurs, ni accorder les demandes ni admettre les principes contenus dans votre lettre. J'en appelle à Dieu et je remets entre ses mains ma
cause qui est sa cause. Je le prie de répandre ses grâces sur Votre Majesté, de la délivrer de tout danger et de lui accorder le pardon dont elle a si grand besoin, i
Les troupes italiennes ne rencontrèrent qu'une faible résistance et occupèrent Rome le 20 septembre 1870. On fît un manifeste dans lequel on annonçait un plébiscite, avec vote au scrutin» sur cette question : le peuple veut-il oui ou non l'unification de Vltalie ? Le résultat fit voir combien en Italie l'esprit public est émancipé de la doctrine théologique. Le nombre des électeurs inscrits dans les provinces romaines était de 167, 548 ; le nombre de ceux qui prirent part au vote de 135, 291 ; il n'y eut que 1,507 non. Le parlement italien ratifia le vote du peuple romain à une majorité de 239 voix contre 20. Un décret royal annonça l'annexion des Etats pontificaux au royaume d'Italie, et les détails de l'arrangement furent indiqués dans un manifeste. Ce manifeste déclarait que c le gouvernement italien entendait montrer par des concessions qu'il respectait la souveraineté du pape, conformément au principe : l'Eglise libre dans l'Etat libre. »
Pendant la guerre austro-prussienne, la papauté s'était flattée de voir rétablir l'ancien Empire germanique et de faire de TAlleniagne une nation catholique. Pendant la guerre franco-prus- Bienne, les Français comptaient, de leur coté, sur des sympathies catholiques en Allemagne. Rien ne fut épargné pour exciter le sentiment catholique contre les protestants. On ne leur ménagea point les injures; on les dépeignit comme des athées; on déclara qu'ils étaient incapables d'honnêteté. On répandit que les divisions des sectes présageaient la dissolution prochaine du protestantisme, c Les disciples de Luther sont les derniers des hommes. » Le pape, lui-même, se flattant sans doute qu'on avait oublié l'histoire, disait : t Que le peuple allemand se souvienne que l'Eglise romaine est l'Eglise du progrès et de la liberté. 1
Pendant ce temps, un parti s'organisait dans le clergé d'Allemagne pour résister aux usurpations de la papauté. Il protesta contre la prétention t d'élever un homme sur le trône de Dieu », contre la reconnaissance d'un vice-Dieu quel qu'il fût, et refusa de soumettre ses opinions scientifiques à l'autorité de l'Église. Il y eut des gens qui accusèrent le pape d'hérésie. On commença à fulminer Texcommunication contre ces rebelles et l'on finit par demander la destitution de certains professeurs et leur rem-
placement par des infaillibilistes. Le gouvernement prussien refusa de faire droit à cette demande.
Ce gouvernement avait sérieusement désiré de rester en bons termes avec la papauté ; il n'avait nulle envie de se mêler de disputes théologiques ; mais, peu à peu, il fut forcé de reconnaître que la question n'était pas tant religieuse que politique. Il s'agissait de savoir si la puissance civile pouvait être tournée contre elle-même. Un professeur de l'université avait été excommunié. Le gouvernement, sommé de le destituer, s'y refusa. Les autorités ecclésiastiques dénoncèrent ce refus comme une attaque contre la religion. L'empereur soutint son ministre. L'organe du parti infaillibiliste le menaça de l'opposition de tous les bons catholiques et lui dit que dans un conflit avec le pape, les systèmes de gouvernement pouvaient bien être changés. La question se posait clairement : t Qui est le maître dans l'Etat, du gouvernement civil ou de l'Eglise? Les hommes ne peuvent pas obéir à deux maîtres. Si le gouvernement temporel ne veut pas se soumettre au spirituel, la guerre doit éclater entre eux. i C'est ainsi que la Prusse se vit forcée d'entrer en collision avec Rome, collision dans laquelle cette dernière, poussée par son esprit d'hostilité contre la civilisation moderne, est évidemment l'agresseur.
Le gouvernement prussien répondit à cette déclaration de guerre en supprimant, au ministère dés cultes, le département catholique. C'était vers le milieu de l'été de 1871 ; au mois de novembre suivant, le parlement impérial fît une loi portant que les membres du clergé qui troubleraient la paix publique, en abusant de leurs fonctions, seraient poursuivis au criminel. Et, guidé par ce principe que l'avenir appartient à celui qui a la direction des écoles, on fît un effort en Allemagne pour obtenir la laïcité de l'enseignement.
Le parti des Jésuites ^'organisait dans toute l'Allemagne sur ce principe que la législation civile n'est pas obligatoire dans les matières religieuses. C'était un acte d'insurrection ouverte. Le gouvernement pouvait-il se laisser intimider! L'évêque de Ermeland déclara qu'il n'obéirait pas aux lois de l'Etat si elles étaient contraires aux lois de l'Eglise. Le gouvernement suspendit le payement de ses appointements, et voyant que la paix était impossible tant que les Jésuites seraient dans le pays, il résolut et opéra leur expulsion. A la fin de 1872, Sa Sainteté prononça une allocution dans laquelle elle faisait allusion aux
c persécutions de l'Eglise dans rcmpiïe allemand » et afRrmaît qu'à PEglise seule appartient le droit de poser les limites entre ' sa souveraineté et celle de TEtat, principe d'autant plus dangereux que sous le nom de morale TEglise comprend les rapports de tous les hommes entre eux, et qu'elle a pour maxime que quiconque n'est pas pour elle est contre elle. Là-dessus, quelques jours après (le 9 janvier 1873), le gouvernement allemand préj senta quatre lois : la première, réglant les moyens par lesquels 1 les particuliers pouvaient rompre leurs liens avec l'Église ; la seconde, restreignant le pouvoir de l'Église en matière de pénalités ecclésiastiques ; la troisième, réglant l'exercice de ce même pouvoir en matière de discipline, prohibant les peines corporelles, fixant les amendes et la durée des exils, accordant le droit d'appel devant la Cour Royale de Justice dans les affaires ecclésiastiques, laquelle juge en dernier ressort ; la quatrième, ordonnant que les prêtres soient préalablement instruits et nommés par l'Etat ; qu'ils aient été reconnus capables, aient passé leurs examens, et soient familiers avec la philosophie, l'histoire et la littérature allemande. Elle déclarait aussi que les institutions qui ne voudraient pas se soumettre à la surveillance de l'état seraient supprimées. Ces lois prouvent que l'Allemagne est décidée à ne plus recevoir d'ordres et d'entraves de la part de quelques familles nobles d'Italie et qu'elle entend être maîtresse chez elle. Pour elle, il ne s'agit point d'une affaire de religion et de conscience, mais d'une lutte entre la souveraineté de l'Etat et celle de l'Eglise. Elle en agit envers la papauté non pas comme une puissance religieuse, mais comme avec une puissance politique, et elle est résolue à maintenir l'article de sa constitution qui dit que € l'exercice de la liberté religieuse ne doit pas porter préjudice aux devoirs des citoyens envers le pays et envers l'Etat, i
On allègue avec raison que la papauté n'est point organisée comme une institution universelle, mais dans Tintérêt particulier d'un petit nombre de familles italiennes. Et, en effet, de quels éléments est-elle composée? D'un pape, de cardinaux évêques, de cardinaux diacres, qui, à l'heure qu'il est, sont tous des Italiens; de cardinaux-prêtres, presque tous Italiens aussi, de ministres ; de secrétaires de sacrées congrégations tous Italiena La France n'a pas donné un pape à l'Eglise depuis le moyen âge. Il en est de même de l'Autriche, du Portugal et de l'Espagne. Quelques efforts qu'on ait faits pour entamer ce système d'exclusivisme et pour rendre les dignité3 de l'Eglise accessibles à
-toutes les nations, aucun étranger n'a- pu être élevé sur le trône de saint Pierre. Il semble reconnu que l'Eglise est l'apanage donné par Dieu aux familles princières d^^alie. Des cinquante cinq membres dont se compose actuellement le collège des car-^ -dinaux, quarante sont italiens ; ç'est-à-dire que les Italiens sont îrois fois plus nombreux dans le sacré collège qu'ils n'auraient le droit de l'être.
La pierre d'achoppement au progrès de l'Europe a été son double système de gouvernement. Tant qu'un peuple a deux souverains, un souverain temporel au dedans, un souverain spirituel au dehors, les princes temporels étant différents chez les différentes nations, le prince spirituel étant le même pour toutes, •comment l'histoire peut-elle être autre chose que le récit de luttes et de rivalités? Quiconque réfléchit sur ce sujet, comprend pourxjuoi les peuples qui ont secoué le joug de cette dualité sont ceux •qui ont fait le plus de progrès, et voit clairement la cause de l'état de paralysie dans lequel est tombée la France. D'un côté, elle voudrait être à la tête de l'Europe; de l'autre, elle s'enchaîne à un cadavre. Pour plaire aux classes ignorantes, le gouvernement entre dans des voies que condamnent les classes éclairées. Les deux pouvoirs, le civil et le religieux, sont si bien balancés que c'est alternativement l'un ou l'autre qui prévaut, et bien souvent l'un des deux fait servir son rival à ses desseins.
Cependant cette dualité gouvernementale touche à sa fin. Aux nations du nord, moins dominées par l'imagination et la superstition, elle était devenue, dès longtemps, insupportable, et à l'époque de la Réforme elles l'avaient rejetée malgré les protestations et. les prétentions de la Cour de Rome. La Russie, plus heureuse que les autres, ne l'avait jamais connue. Elle se faisait /gloire de sa fidélité à l'Eglise grecque, et ne voyait dans la papauté qu'une institution nuisible et contraire à la foi des premiers siècles. En Amérique, le divorce du spirituel et du temporel avait toujours été complet et quoique le premier jouisse d'une entière liberté en matières religieuses, il n'a pas le moindre droit d'immixtion dans les affaires civiles. L'état de choses aux Etats- Unis nous prouve que les deux formes du Christianisme, la catholique et la protestante, ont perdu toutes deux leur force d'expansion. Aucune des deux ne peut plus passer ses frontières et gagner du terrain sur sa rivale : les catholiques restent catholiques; les protestants demeurent protestants, et mémo ^chez ceux-ci, la disposition au seotairianisme diminue tous les
jours. Les membres des confessions différentes se mêlent et s^e marient ensemble, sans hésitation. Ce sont leurs journaux, ce ne sont plus leurs Eglises qui forment chez eux l'opinion.
Pie IX, dans le mouvement que nous avons raconté, a eu deux objets en vue : i» Une centralisation plus forte de la papauté, ayant à sa tête un autocrate spirituel revêtu des prérogatives de Dieu; 2° le contrôle effectif sur la marche intellectuelle des peuples chrétiens.
La conséquence logique de la première de ces prétentions c'est l'intervention de l'Eglise dans les affaires politiques. Toute autorité temporelle doit être subordonnée à Tautorité spirituelle; toute loi contraire à l'intérêt de l'Eglise doit être abrogée ; ces lois, d'ailleurs, n'obligent pas les fidèles. J'ai raconté dans les précédentes pages quelques-unes des complications auxquelles ces. affirmations avaient déjà donné lieu.
Voici maintenant comment la papauté entend exercer son droit de contrôle sur la marche intellectuelle des peuples chrétiens; comment elle définit ses rapports avec son adversaire, la science, et, cherchant à revenir aux conditions du moyen-âge,, s'élève contre la civilisation et dénonce la société moderne.
L'Encyclique et le Syllabus contiennent les principes que le Concile du Vatican a eu pour objet d'appliquer. Le syllabus stigmatise le Panthéisme, le Naturalisme, le Rationalisme et dénonce des opinions telles que celles-ci : que Dieu et le monde sont identiques ; qu'il n'y a point d'autre Dieu q^e la nature ; que les sujets théologiques doivent être traités de la même manière que les sujets philosophiques; que les méthodes et les principes de la scolas— tique ne sont plus applicables à cause des progrès du siècle ; que tout homme est libre de se choisir une religion et de se conduire* par les lumières de sa propre raison ; qu'il appartient au pouvoir civil de définir les droits de l'Eglise et de fixer les bornes de son autorité; que l'Eglise n'a point le droit d'employer la force m d'exercer aucun pouvoir temporel ; que la religion catholique ne doit plus être religion d'Etat, ni les autres cultes être exclus; que les personnes résidant dans les pays catholiques ont le droit d'exercer librement leur culte ; que le souverain Pontife peut et doit s'accorder et se réconcilier avec les progrès de la civilisation moderne. Le Syllabus réclame le droit de l'Eglise à la surveillance des écoles publiques et refuse ce même droit à l'Etat. Il réclame également pour elle un contrôle souverain sur les ma-^ riages et les divorces»
Ceux de ces principes qui ont été formulés par le Concile ont été inscrits par lui dans La Constitution Dogmatique de la Foi Catholique. Nous avons donc à examiner les points essentiels de cette constitution, surtout en ce qui touche aux rapports de la religion et de la science. Il est entendu que nous ne présenterons jas des considérations sur ce document tout entier, mais seulement sur telles de ses parties qui nous sembleront les plus importantes.
La définition commence par une revue sévère des principes et des conséquences de la Réforme Protestante :
€ L'autorité divine de l'Eglise ayant été rejetée, et les choses de la religion ayant été soumises au jugement particulier, il s^est élevé plusieurs sectes, qui, par leurs disputes entre elles, ont contribué à effacer de beaucoup d'esprits toute croyance en Jésus- Christ, et les Saintes Ecritures ont commencé à être regardées comme des fables et des mythes. Le Christianisme a été abandonné et le règne de la raison, comme ils l'appellent, ou de la nature, a été mis en sa place! Plusieurs, tombant dans l'abîme du Panthéisme, du matérialisme et de l'athéisme, répudiant le principe de la nature raisonnable de l'homme, et rejetant toute règle du bien et du mal, travaillent à renverser les fondements mêmes de la société. Comme cette hérésie impie se répand partout, beaucoup de catholiques en ont eux-mêmes été infectés. Ils confondent la science humaine avec la foi.
€ Mais l'Eglise, la mère et la maîtresse des nations, est toujours prête à fortifier les faibJes et à recevoir dans son sein ceux qui reviennent à elle, afin de les conduire dans des voies meilleures. Or, tous les évêques du monde étant assemblés dans ce Concile œcuménique, et l'Esprit-Saint étant au milieu de nous et jugeant par notre bouche, nous avons résolu de proclamer, du haut de cette chaire de saint Pierre, les enseignements sauveurs du Christ et de proscrire et condamner les erreurs qui leur sont opposées.
c De Dieu créateur de toutes choses. — La Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine professe qu'il y a un Dieu vivant et véritable, créateur de toutes choses. Seigneur du ciel et de la terre, Tout-Puissant, Eternel, Immense, Incompréhensible, Infini en intelligence, en volonté et en perfection. Ce Dieu est distinct du monde. Par son libre conseil, il a créé de rien les créatures spirituelles et matérielles, la nature angélique et la nature animale. Il a fait ensuite la nature humaine qui est un
composé des deux autres. De plus, il protège et gouverne toutes choses par sa Providence» laquelle s'étend partout et répsmd sur tout rharmonie. Il voit tout, aucun acte de la volonté libre de rhomme n*est caché à ses yeux. »
Db la Révélation. — Notre Sainte Mère l'Eglise tient que Dieu peut être connu avec certitude par les seules lumières de la raison humaine; mais qu'il lui a plu de se révéler et de faire connaître ses décrets éternels par des voies surnaturelles. Cette révélation surnaturelle est contenue, ainsi que Ta déclaré le saint Concile de Trente, dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament pris dans Tordre dans lequel les a énumérés le dit Concile et dans lequel les place la Vulgate ou ancienne version latine. Ces livres sont sacrés parce qu'ils ont été écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit. Ils ont Dieu même pour auteur et ont été donnés par lui à TEglise. »
c Et afin de faire taire les esprits inquiets, qui pourraient en donner des explications erronées, il est décrété — renouvelant en cela la décision du Concile de Trente — que nul ne peut interpréter les Saintes Ecritures d'une manière contraire au sens que leur donne la sainte Eglise, à qui seule appartient le droit d'interprétation,
€ De la Foi. — De même que l'homme est soumis à Dieu son Seigneur, la raison créée est soumise à la vérité incréée et quand il plaît à Dieu de faire à l'homme une révélation, l'homme est tenu d'obéir à Dieu par la foi. Cette foi est une vertu surnaturelle et le commencement du salut, quand elle fait croire aux choses révélées, non point à cause de leur vérité intrinsèque examinée à la lumière de la raison humaine, mais à cause de l'autorité de Dieu qui les a révélées. Cependant cette foi peut être d'accord avec la raison, Dieu ayant voulu par les miracles et les prophéties donner de sa puissance et de sa sagesse des preuves appropriées à l'intelligence de tous. Tels sont les miracles et les prophéties de Moïse, des prophètes, et surtout du Christ. Or toutes choses doivent être crues qui sont écrites dans la Parole de Dieu ou transmises par la tradition, et que l'Eglise propose à notre foi.
c Nul ne sera sauvé sans la foi et nul ne le sera par la foi qu^ n'y persévérer» pas jusqu'à la fin. Car, Dieu a, par son Fils Unique, institué l'Eglise pour conserver et enseigner sa parole révélée. Et à l'Eglise seule appartiennent tous les signes qui rendent évidente la foi qu'elle enseigne. De plus, FEglise elle-même dans
«a merveilleuse propagation, son éminente sainteté, son inépuisable fécondité pour le bien, son unité catholique, son inébranlable stabilité, contient et oiîre la preuve évidente de la divinité <le sa mission. L'Eglise fait voir à ses enfants que la foi qu'ils professent repose sur un fondement solide. Et ainsi, bien différente est la condition de ceux qui, par le don céleste de la foi, ont embrassé la vérité catholique et de ceux qui, conduits par les opinions humaines, ont suivi une fausse religion, »
€ De la foi et de la baison. — De plus, l'Eglise catholique a toujours tenu et tient encore qu'il existe deux espèces de sciences, distinctes l'une de l'autre dans leur principe et dans leur objet : Distinctes dans leur principe, parce que dans l'une, nous sommes instruits par la raison naturelle, et dans l'autre, par la foi divine : distinctes dans leur objet, parce que outre les vérités auxquelles notre raison peut atteindre, on présente à notre esprit des mystères cachés en Dieu, lesquels ne peuvent *arriver à notre connaissance que par la voie de la Révélation.
c La raison, quand elle est éclairée par la Foi et qu'elle se tient dans la crainte de Dieu, peut arriver, par la grâce divine, à une connaissance des mystères, limitée dans son étendue mais salutaire dans ses effets, tant par l'analogie des choses naturelles, que par le rapport des mystères entre eux et avec la fin dernière de l'homme. Toutefois, il n'est jamais donné à la raison de comprendre les mystères, comme elle le fait les vérités qui sont de son domaine. Car, les mystères de Dieu dépassent tant par leur nature la portée de l'intelligence humaine, que lors même qu'ils ont été enseignés par la révélation et reçus par la foi, ils restent encore enveloppés dans cette même foi, comme dans un voile, et cachés dans les ténèbres jusqu'au terme de cette vie mortelle.
c Mais, quoique la foi soit supérieure à la raison, il ne peut jamais y avoir désaccord réel entre elles, puisque le même Dieu qui a révélé les mystères et fait aux hommes le don de la foi est celui qui a éclairé l'âme de l'homme des lumières de la raison, et que Dieu ne peut pas se diviser contre lui-même et contredire ses vérités les unes par les autres. Donc, l'ombre trompeuse de ces contradictions vient, ou de ce que les doctrines de l'Eglise ne sont pas comprises et enseignées comme les enseigne et les comprend l'Eglise , ou que les vaines imaginations des hommes ho substituent aux lumières de la raison.
Nous déclarons donc fausse, toute assertion contraire à la foi bien enseignée. De plus, FEglise qui a reçu, outre la charge apostolique d'instruire les hommes, le dépôt sacré de la foi, tient également de Dieu le droit et le devoir de condamner la science (ainsi faussement nommée) de peur que les hommes ne soient séduits par la philosophie et par des illusions trompeuses. Il est donc défendu à tous les chrétiens fidèles de soutenir comme conclusions légitimes de la science ces opinions que Ton sait être contraires à la doctrine révélée, surtout quand elles ont été condamnées par l'Eglise, et il leur est, au contraire, ordonné de les tenir pour des erreurs revêtues des apparences de la vérité.
f Non-seulement il est impossible que la foi et la raison se contredisent l'une l'autre, mais elles se prêtent plutôt une assistance mutuelle. Car la droite raison pose les fondements de la Foi, et, par ses lumières, concourt à la culture des choses divines, pondant que la foi préserve et délivre la raison de beau^coup d'erreurs et l'enrichit de diverses sortes de connaissances. Si éloignée est l'Eglise de s'opposer à la culture des sciences et des arts qu'elle les encourage et les protège de diverses manières ; car, elle n'ignore ni ne méprise les avantages qui en dérivent pour le bien de l'homme. Au contraire, elle reconnaît qu'ils viennent de Dieu, le Maître de toute science, et que s'ils sont sagement cultivés, ils conduisent à Lui par sa grâce. Elle ne défend à aucune science de se servir de ses principes et de ses méthodes dans le domaine qui lui est propre ; mais, tout en reconnaissant cette liberté raisonnable, elle veille à ce que les sciences ne jettent pas, par leurs erreurs et leurs contradictions avec les enseignements de Dieu, le trouble dans les consciences et la confusion dans le domaine de la foi.
€ Car, la doctrine de la foi révélée n'a pas été proposée par Dieu, comme certaines découvertes philosophiques, pour être perfectionnée par l'esprit humain ; mais, elle a été confiée à l'Epouse de Jésus-Christ comme un dépôt sacré, pour être conservée et enseignée avec soin. Ainsi, tous les points de doctrine et de foi doivent être expliqués toujours dans le sens que leur donne l'Eglise et il n'est pas permis de s'en écarter pour en chercher faussement une explication prétendue plus éclairée. En conséquence, à mesure que passeront les générations et les siècles, puisse l'intelligence, la science et la sagesse de tous et de chacun s'accroître , mais cela dans le domaine qui appartient
à Thomme, et que le sens et Finterprétation des Ecritures soient toujours conservés et que la foi demeure. »
Entre autres canons, le Concile du Vatican a promulgué les suivants :
€ Qu'il soit anathème :
€ Celui qui nie un Dieu unique et véritable, créateur et Seigneur de toutes choses, visibles et invisibles.
( Celui qui aflirme sans rougir que rien n'existe dans le monde que la matière.
€ Celui qui dit que la substance ou essence de Dieu est la même que celle de toutes choses.
€ Celui qui dit que les choses finies corporelles et spirituelles, ou les choses spirituelles seulement sont des émanations de la substance divine ; ou que l'essence divine par ses manifestations et développements devient toutes choses.
€ Celui qui ne confesse pas que le monde et tout ce qu'il contient a été créé de rien par Dieu.
€ Celui qui dit que l'homme peut et doit, par ses propres efforts et par son progrès continu, arriver à la possession de toute vérité et de toute vertu.
€ Celui qui refuse de tenir pour sacrés et canoniques tous les livres des Saintes Ecritures, dans leur intégrité et dans Tordre où les a énumérés le Saint Concile de Trente, ou qui nie que ces livres aient été inspirés par Dieu.
c Celui qui dit que la raison humaine est, par elle-même, sage et libre et que Dieu ne peut pas lui demander de se soumettre par la foi.
f Celui qui dit que la vérité révélée ne peut pas être appuyée par des signes extérieurs.
€ Celui qui dit que la révélation divine ne contient pas de mystères, mais que tous les dogmes de foi doivent être compris et démontrés par la raison duement cultivée.
c Celui qui dit que les sciences humaines doivent être étudiées dans une telle liberté d'esprit que l'on puisse tenir leurs assertions pour vraies, alors même qu'elles sont contredites par la doctrine révélée.
€ Celui qui dit qu'un temps viendra où par le progrès de la science, les doctrines de l'Eglise recevront un autre sens que le sens qui leur a toujours été et qui leur est toujours donné par l'Eglise. 1
Les déclarations extraordinaires et l'on peut dire arrogantes
contenues dans ces décisions furent loin d'être reçues avec satis» faction par les catholiques éclairés. Du côté des universités allemandes surtout, elle rencontrèrent de Popposition. Et quand, à la fin de Tannée, on souscrivit à peu près généralement aux déclarations du Concile du Vatican, ce ne fut point par conviction, mais par un sentiment de disciplina et d'obéissance.
Beaucoup de pieux catholiques avaient vu le mouvement depuis le commencement, et en voyaient maintenant les résultats^ avec une sincère douleur. Le père Hyacinthe, dans une lettre à son supérieur, disait : t Je proteste contre le divorce aussi impie qu'insensé qu'on voudrait établir entre l'Eglise, qui est notre mère éternelle, et la société du dix-neuvième siècle, dont nous sommes les enfants dans le temps et envers qui nous avons aussi des devoirs. C'est ma conviction profonde que si la France, en particulier, et les races latines en général, sont livrées à l'anarchie sociale, morale et religieuse, la cause n'en est pas le catholicisme, mais la manière dont le catholicisme est depuis longtemps compris et pratiqué. »
Malgré son infaillibilité, qui implique Tomniscience, Sa Sainteté ne prévoyait pas Tissue de la guerre franco-prussienne. Si elle eût eu le don de prophétie, elle eût connu d'avance l'inopportunité des actes du Concile. Sa demande au roi de Prusse de lui prêter son assistance militaire, rencontra un refus. Le roi d'Italie excommunié prit, comme nous l'avons vu, possession de Rome. Une encyclique du pape pleine d'amertune et contrastant étrangement avec la forme courtoise des documents diplomatiques modernes, fut adressée le !•' novembre 1870, dénonçant les actes de la cour de Florence , laquelle c avait suivi les conseils des sectes de perdition, i Sa Sainteté déclare dans ce document qu'elle est en captivité et qu'elle n'entrera point en partage avec Bélial. Elle prononce l'excommunication majeure, avec censures et pénalités, contre ses adversaires et demande c l'intercession de la Vierge Immaculée, mère de Dieu, et celle des saints apôtres Pierre et Paul. »
Plusieurs sectes protestantes s'étaient [unies entre elles pour se consulter sur des points d'intérêt commun et avaient pris le nom d'Alliance Evangélique. Leur dernière assemblée fut tenue à New- York dans l'automne de 1873. Quoique ce meeting réunît un grand nombre de pieux représentants des Eglises réformées d'Europe et d'Amérique, il n'avait point le prestige ni l'autorité du grand Concile qui venait de clore sa session dans Saint-Pierre
de Rome* Il ne pouvait pas invoquer une longue suite de prédécesseurs ayant rempli la chaire pendant beaucoup plus de mille ans. Il ne pouvait pas parler sur le ton d'un égal ou d'un supérieur aux empereiurs et aux rois. Tandis qu'une intelligence profonde, une sagesse politique et humaine, brillaient dans les moindres actions du Concile du Vatican, l'Alliance Evangélique se rencontrait sans savoir au juste quel objet elle avait en vue, sans un programme défini. Son désir était bien d'opérer un rafH prochement entre les différentes Eglises protestantes, mais elle n'avait aucun espoir fondé d'arriver à ce résultat désirable. Son existence même était l'ouvrage du dissentiment, origine et condition de vie pour les églises qui y étaient représentées.
Cependant, les actes de l'Alliance Evangélique ont un côté instructif et frappant. Elle a détourné ses regards de son ancien adversaire, cet adversaire, qui, tout à l'heure encore, chargeait la Réforme de ses amers reproches, et, de même que le Concile du Vatican, elle les a portés sur la science. Sous ce nom redouté, il semblait qu'un spectre à la forme incertaine, aux proportions chaque jour grandissantes, à l'aspect menaçant, se tenait debout devant elle. Parfois l'Alliance lui adressait la parole sur un ton de courtoisie, parfois elle lui parlait avec colère et le dénonçait au monde.
L'Alliance n'a pas vu que la science moderne est la sœur légitime, plus que cela, la sœur jumelle de la Réforme. Elles ont été conçues et enfantées le même jour : l'Alliance n'a pas vu que bien qu'il soit impossible de réunir les sectes séparées , elles peuvent to]ites trouver dans la science un point de ralliement et que leur politique envers elle ne doit pas être une défiance hostile, mais une union cordiale.
Il nous reste à faire quelques réflexions sur cette Constitua tion de la Foi Catholique qui a été définie par le Concile du Vatican.
On peut ne regarder que de son seul point de vue des objets qui doivent se présenter sous le même aspect à tous les hommes ; mais le cas est, ici, différent. L'homme religieux occupe un terrain; l'homme de science en occupe un autre. Chacun d'eux ne peut exiger que le paysage se présente à l'autre sous les mêmes lignes qu'à lui-même.
La Constitution Dogmatique demande d'abord qu'il soit reconnu que l'Eglise Romaiiîe agit par l'ordre de Dieu et en vertu d'un mandat qui lui a été spécialement et expressément délivré. Au
nom de cette grande autorité, ello exige des hommes, la soumission intellectuelle, et des nations la subordination du pouvoiï
Mais, une si haute prétention doit s'appuyer sur les lettres de créance les plus positives : il faut dès preuves claires, fortes, exactes ; des preuves qu'il soit impossible de mettre en question-
Cependant, TEglise déclare qu'elle ne soumettra pas ses titrei à l'arbitrage de la raison humaine : elle demande qu'ils soien admis et reconnus comme articles de foi.
Si Ton y consent, toutes ses autres demandes seront nécessaitement accordées, si exorbitantes qu'elles puissent être.
Avec une étrange inconséquence, là. constitution dogmatique d'une part dénigre la raison, prétendant qu'elle n'est pas apte à juger les questions qui lui sont soumises, et, d'autre part, lui fait appel et plaide devant elle les dt'oits de l'Eglise. On pourrait dire avec vérité que le document tout entier est une instance passionnée faite à la raison pour obtenir d'elle qu'elle s'immole au christianisme romain.
Placées à des points de vue si différents, il est impossible que la science et la religion voient les choses de même. Aussi, ne peut-on arriver à une conclusion commune qu'en s'adressant à la raison comme au suprême et dernier juge.
Il y a plusieurs religions dans le monde, dont quelques-unes sont plus vénérables encore par l'antiquité et par le nombre de leurs adhérents que l'Eglise romaine. Comment faire un choix parmi elles, si ce n'est au moyen de la raison ? La religion et la science sont bien forcées de soumettre toutes deux leurs dissentiments et leurs prétentions à son tribunal.
C'est contre cette nécessité que proteste le Concile du Vatican. Il met la foi au-dessus de la raison. Il prétend qu'elles constituent deux moyens distincts d'arriver à la connaissance, corres^ pondant, l'un aux mystères et l'autre, aux phénomènes. Procla-( mant la prééminence de la foi, il offre à l'esprit, qui les repousse, le miracle et les prophéties.
D'un autre côté, la science se détourne de l'incompréhensible et s'en réfère à la maxime de Wiclef : c Dieu n'oblige pas l'homme à croire ce qu'il ne peut comprendre. » En l'absence de lettres de créance suffisamment claires dans les mains de son adversaire, la science examine s'il y a dans l'histoire de la papauté et dans les biographies des papes, de quoi soutenir leur prétention à une mission divine, de quoi justifier le dogme do
l'infaillibilité du pape , de quoi mériter à celui-ci la prompte obéissance qui serait due à un Vice-Dieu.
Une autre contradiction caractéristique de la Constitution Dogmatique, est Thommage forcé qu'elle rend à Tintelligence humaine. Elle définit les bases philosophiques du catholicisme, mais elle voile les traits , désagréables à la raison , de la foi populaire. Elle parle des attributs de Dieu, le créateur de toutes choses , en termes correspondants à une conception sublime ; mais elle s'abstient de parler du Dieu Éternel né d'une femme, et de l'épouse du charpentier devenue la reine des cieux. Le Dieu qu'elle dépeint n'est pas le Dieu du moyen âge, assis sur son trône d'or, entouré des chœurs des anges, mais le Dieu de la philosophie. La Constitution ne dit rien de la Trinité ; rien du culte de la Vierge Marie, qui se trouve, au contraire, virtuellement condamné par elle ; rien de la transsubstantiation; rien de l'invocation des saints. Cet acte porte sur toutes ses pages l'empreinte de la pensée du siècle, la marque du progrès intellectuel de l'homme.
Après nous avoir ainsi exposé les attributs de Dieu, la Constitution nous instruit de son mode de gouvernement du monde. L'Eglise affirme qu'elle possède un contrôle surnaturel sur toutes les choses morales et matérielles. Les prêtres, aux différents degrés de la hiérarchie, peuvent agir sur l'avenir, soit en vertu des pouvoirs qui leur sont propres, soit par leur influence auprès des puissances célestes. Le souverain pontife a reçu le pouvoir de lier et de délier à son gré. 11 n'est pas permis d'en appeler de ses jugements à un concile œcuménique, comme s'il y avait sur la terre un pouvoir supérieur au sien. Une pareille puissance peut se concilier avec une souveraineté divine arbitraire; mais elle est inconciliable avec une loi immuable qui gouverne le monde. Par conséquent, la Constitution Dogmatique se prononce fermement en faveur d'une intervention incessante de la Providence. Elle n'admet pas un instant que dans les choses de la nature il y ait un enchaînement irrésistible de faits, et, dans les choses humaines, une suite d'actions inévitables.
Mais Tordre de la civilisation n'a-t-il pas été le même dans le monde entier ? La croissance de la société ne ressemble-t-elle point à la croissance de l'individu ? L'une et l'autre n'ont-elles pas des phases de jeunesse, de maturité et de décrépitude ? Pour qui a soigneusement examiné le développement des groupes jiumains dans les différentes régions de la terre, et qui a vu
que leur progrès se fait toujours de la même manière, n'est-il pas clair qu'une loi préside à ce progrès ? Les idées religieuses chez les Incas du Pérou et chez les empereurs du Mexique, le cérémonial de leur cour, étaient les mêmes qu'en Europe, les mêmes qu'en Asie. Le courant de la pensée avait suivi le même chemin. Un essaim d'abeilles, transporté dans une terre lointaine, bâtira sa ruche et réglera ses institutions sociales de la même manière que d'autres essaims qu'il ne connaît point. Il en est ainsi des essaims humains. Cette série est tellement invariable qu'il y a des philosophes qui, transportant les exemples du passé aux temps modernes et ceux de l'Asie à l'Europe, n'hésiteraient pas à soutenir cette proposition : étant donné un pape infaillible et un certain nombre d'années encore, vous aurez le Lamaïsme. — Le Lamaïsme auquel l'Asie est arrivée depuis longtemps!
Quant à l'origine des choses spirituelles et corporelles, la Constitution Dogmatique ajoute à la solennité de ses déclarations en anathématisant ceux qui croient que la nature visible n'est qu'une manifestation de l'essence divine. En cela^ ses auteurs ont une tâche difficile. Ils rencontrent devant eux ces formidables idées anciennes et nouvelles, qui, dans notre temps, s'imposent si fortement aux hommes réfléchis. La doctrine de la conservation et de la corrélation des forces, produit, par une conséquence logique, la vieille théorie orientale de l'Emanation. Celle de l'Évolution et du Développement, renverse le dogme de la création en plusieurs actes successifs. La première repose sur le principe fondamental que la quantité 'de force répandue dans Tunivers est invariable. Bien que cette quantité ne puisse ni diminuer, ni s'accroître, les formes sous lesquelles elle s'exprime se fondent les unes dans les autres. Cette doctrine n'a pas encore reçu sa démonstration scientifique ; mais les raisons en sa faveur sont si fortes qu'elle s'impose presque d'autorité. Or, la théorie asiatique de l'émanation et de l'absorption, paraît être en rapport avec cette grande idée. Elle ne croit pas qu'au moment où un être humain est conçu, une âme est*créée de rien, par Dieu, et adjointe à ce corps ; mais bien, qu'une portion de l'intelligence divine et universelle préexistante s'y attache et, quand la vie de l'homme est finie, retourne à la source d'où elle était sortie. Les auteurs de la Constitution interdisent ces opinions aux fidèles sous peine de la damnation éternelle.
Ils traitent de même les doctrines de l'Evolution et du Développement, affirmant d'une façon inconsidérée la croyance d»
rÉglise en des actes de création distincts. La doctrine que toute forme vivante provient d'une forme vivante qui Ta précédée, est plus scientifiquement démontrée que la doctrine de la conservation des forces, et il est probable qu'on peut la considérer comme établie, quelles que soient les additions dont elle a été récemment surchargée.
En condamnant la Réforme, l'Eglise ne fait qu'appliquer son principe que la raison est subordonnée à la foi. A &es yeux, la Réforme est une hérésie' impie qui conduit aux abîmes du panthéisme, du matérialisme et de l'athéisme et tend à renverser lea fondements de la société humaina Elle voudrait donc réprimer € ces esprits inquiets > qui, suivant l'exemple de Luther, c soutiennent que tout homme a le droit d'interpréter les Écritures selon son sens particulier. > Elle déclare que c'est une erreur nuisible que d'admettre les Protestants à l'égalité politique et civile avec les Catholiques, et que c'est un devoir sacré de les réduire par la contrainte et de les faire disparaître ; qu'il est abominable de leur permettre d'ouvrir des écoles. Grégoire XVI dénonçait le principe de la liberté de conscience comme une absurde folie et celui de la liberté de la presse comme une erreur pestilentielle qu'on ne pouvait assez détester^
Mais comment pourrait-on reconnaître un oracle inspiré et infaillible sur les bords du Tibre quand, dans des occasions répétées, les papes se sont contredits les uns les autres? quand des papes ont dénoncé des conciles et des conciles ont dénoncé des papes? quand la Bible de Sixte Quint contenait tant d'erreurs — près de deux mille — que ses propres auteurs furent obligés de la supprimer? Gomment les enfants de l'Eglise pourraient-ils regarder comme c des illusions trompeuses » la sphéricité de la terre, son mouvement de rotation sur son axe et sa révolution autour du soleil? Comment pourraient-ils nier qu'il existe des antipodes et d'autres mondes planétaires? Comment, enfin, pourraient" ils rester convaincus que l'univers a été créé de rien ; le monde fait en une semaine, et, tout d'abord, tel qu'il est aujourd'hui ; qu'aucun changement ne s*y est produit, mais que toutes ses parties ont fonctionné dans une telle indifférence que Tintervention incessante de Dieu a été nécessaire pour les mettre en mou* vement et pour les conserver ?
Quand on demande aujourd'hui à la science d'abdiquer devant l'Eglise, ne peut-elle rappeler à celle-ci le passé? Le conflit touchant la forme de la terre et la localisation du ciel et de .
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Tenfer s'est terminé à son désavantage. Elle disait que la terre est plate et que le ciel est un dôme sur nos tètes, et que bien souvent on avait vu des êtres privilégiés y opérer leur ascencion. Une fois la forme globulaire de la terre démontrée sans réplique par le voyage de Magellan, elle s'était rabattue sur la prééminence de notre planète et soutenait qu'elle était le point central de l'univers. Délogée de cette position, elle affirma ensuite que là terre est immobile et que ce sont les étoiles et le soleil qui tournent autour d'elle ; l'invention du télescope vint la convaincre d'erreur. Après cela, elle prétendit que les mouvements des astres sont réglés par une incessante providence ; le& principes de Newton démontrèrent qu'ils le sont par une irrésistible loi. Elle avait toujours soutenu que la terre avait été créée il y a six mille ans, ainsi que les astres, et qu'en six jours l'ordre de l'univers avait été réglé avec toutes les plantes et tous les animaux qui peuplent la terre. Contrainte et forcée par révidence, elle avait accordé que ces six jours pouvaient bien être six périodes d'une longueur indéfînie. Il fallut renoncer aux six périodes aussi bien qu'aux six jours, quand on vit que les espèces s'étaient lentement formées dans le premier âge, avaient atteint leur point de perfection dans le second, et, lentement aussi, avaient disparu dans le troisième. Les secousses créatrices des six périodes auraient demandé non-seulement une première création, mais des créations successives. L'Eglise racontait qu'il y avait eu un déluge universel qui avait couvert le sommet des plus hautes montagnes et que les eaux avaient été séchées par les vents ; des notions exactes sur le volume de la mer et celui de latmosphère, ainsi que sur le phénomène de l'évaporation, montrèrent la valeur de ce récit. Au sujet de l'homme, l'Eglise voulait qu'il fût sorti parfait des mains du Créateur et qu'il eût dégénéré par le péché. Aujourd'hui, elle en est à chercher, comment elle pourra bien combattre les témoigages qui surgissent de toutes parts, touchant la condition sauvage de l'homme préhistorique.
Est-il donc étonnant que le nombre de ceux qui tiennent en mince estime les opinions de l'Eglise s'accroisse rapidement? Comment pourrait-on accepter comme guide infaillible dans les choses invisibles, celle qui, au sujet des choses visibles, tombe si souvent dans l'erreur? Comment avoir confiance en elle dans les questions morales et spirituelles, quand on la voit s'égarer ainni dans toutes les questions physiques? Est-il possible do
traiter ces faits péremptoires c d* ombres vaines y de fictions \;enant de la science (comme on l'appelle faussement), d'erreurs revêtues des apparences trompeuses de la vérité ? Ne sont-ils pas, au contraire, de grands témoins qui élèvent la voix avec force contre la prétention de FEglise à l'infaillibilité et qui la convainquent d'ignorance et d'aveuglement ?
Convaincue aujourd'hui de tant d'erreurs, la papauté ne cherche point à donner des explications; elle se retranche dans Findifférence, et pour elle, le sujet n'existe pas. De plus, se fiant A la puissance de Taudace, elle pose son droit à l'infaillibilité.
Cependant, le souverain pontife ne peut avoir d'autres droits que ceux que lui aura adjugés le tribunal de la raidon. Il ne peut pas réclamer l'infaillibilité en matières religieuses sans la réclamer également en matières scientifiques. L'infaillibilité comprend tout; elle implique Pomniscience. Si elle existe en théologie, elle existe en science. Comment concilier l'infaillibilité du pape, avec ses erreurs bien connues?
Ne devient-il pas nécessaire de repousser la prétention de la papafruté à mettre la force au service de ses opinions ? Peut-on ne pas rejeter cette déclaration que c l'Inquisition est d'urgente nécessité en présence de l'incrédulité du siècle? » Peut-on ne pas protester, au nom de la nature humaine, contre la férocité et le terrorisme mis en usage par cette institution ? La conscience n'a-t-elle pas des droits inaliénables ?
Un abîme infranchissable et chaque jour grandissant se trouve entre le catholicisme et l'esprit du siècle. Le catholicisme veut que la foi aveugle soit supérieure à la raison et que les mystères soient au-dessus des faits. Il veut être le seul interprète de la nature, de la révélation, le suprême arbitre de la science. Il rejette sommairement toute critique des Ecritures et veut que la Bible soit acceptée telle queFont donnée les théologiens du Concile de Trente. Il affiche sa haine des institutions libres et des systèmes constitutionnels, et il déclare que c'est une coupable erreur que de regarder la réconciliation du pape aveala civilisation moderne comme désirable ou comme possible.
Mais, demande l'esprit du siècle, faudra-t-il donc subordon» ner Fintelligence humaine à l'intelligence des Pères du Con- 'tile de Trente ou à la fantaisie des ignorants et des illettrés qui ont écrit dans les premiers siècles de l'Eglise? Cet esprit ne voit aucun mérite dans la foi aveugle ; il s'en défie au contraire* Il cherche dans Favenîr un nouveau symbole de foi donné
par les faits et non par les fictions. Il ne se croit point obligé de souscx'ire à des fables ni à des mensongeis inventés pour les besoins de l'Église. Il ne trouve point que l'ancienneté implique la vérité des traditions et des légendes. En matière de fables, l'Église est même très-inférieure au paganisme ancien. La durée de l'Église n'est point Fefîet de la protection divine» mais le résultat de l'habileté avec laquelle elle a su s'adapter aux circonstances* Si l'ancienneté était un titre au respect, le Boudhisme serait, entre tous, respectable. Il est plus vieux que le christianisme de plusieurs siècles. Et ici, il est devenu iippossible de soutenir ces falsifications de l'histoire dont l'Église a si souvent tiré parti. En cette matière, la fin ne justifie paa les moyens.
Est -on donc arrivé réellement à cette conclusion que la science et le christianisme romain se reconnaissent mutuellement pour incompatibles ; qu'ils ne peuvent coexister ; que l'un doit céder la place à l'autre et que l'humanité doit faire son choix?
Mais tandis que c'est là, peut-être, la conclusion inévitable pour ce qui est du Catholicisme, une réconciliation pourrait facilement avoir lieu entre la science et le Protestantisme, si seulement les églises réformées voulaient rester fidèles à la maxime enseignée par Luther et établie au prix de tant de guerres sanglantes. Cette maxime, c'est le droit d'interprétation privée des Écritures. Ce droit a été la pierre d'assise de la liberté intellectuelle. Et s'il est reconnu à l'égard du livre des Écritures, comment serait-il nié à l'égard du livre de la nature ? Dans les malentendus qui sont survenus, nous ne devons pas, les uns et les autres, perdre de vue l'infirmité de la nature humaine. Il faut excuser les premières générations qui ont suivi Pavénement de la réforme de n'avoir pas compris toute la portée de leur principe fondamental et de ne l'avoir pas toujours appliqué. Quand Calvin fît brûler Servet, ce n'était pas l'esprit de la Réforme, c'était celui, du Catholicisme qui l'inspirait. Il n'avait pu s'en dégager encore. On en peut dire de même du haut clergé protestant, quand il stigmatise aujourd'hui les amis de la vérité scientifique du nom d'incrédules et d'athées. Il y a des obstacles immenses, des impossibilités peut-être, à la réconciliation du Catholicisme avec la science, il n'y en a pas à celle de la science avec le Protestantisme. Pour le premier, il s'agit d'abord de vaincre une haine profonde, une vieille et mortelle inimitié j pour le
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-second, il ne s*agit que de rétablir Tancienno concorde, troublée par un malentendu.
Mais, quelles que soient les voies par lesquelles fondra sur la chrétienté la crise dont nous sommes appelés à être les témoins, nous pouvons être certains que la sécession silencieuse qui s'opère <ians les esprits et qui isole de plus en plus les hommes de leurs institutions religieuses, sécession qui est le grand signe caractéristique du siècle, conduira à des résultats politiques. Ce n'est pas sans motifs que la France cherche aujourd'hui à se rattacher à Tultramontanisme et que Ton y renforce les tendances religieuses des classes ignorantes, au moyen des pèlerinages, des miracles et des apparitions célestes. Elle y est contrainte par la destinée, et elle le fait en rougissant. Ce n*est pas sans motifs que l'Allemagne cherche à secouer les entraves de la dualité gouvernementale, en excluant l'élément italien et en complétant l'œuvre laissée inachevée, il y a trois siècles, par la Réforme. Le temps approche où l'homme choisira entre la foi immobile et la science progressiste ; entre les consolations que la première lui donnait au moyen âge, et les bienfaits matériels dont la seconde a semé pour lui, dans notre siècle, le chemin de la vie, élevant en même temps sa condition morale et unifiant de plus en plus la race humaine. Les triomphes de la science sont solides et durables ; mais ceux du catholicisme, si tant est qu'il en obtienne dans son conflit avec les idées modernes, seront, comme ces météores célestes qui s'évanouissent au contact de l'atmosphère terrestre, inutiles et passagers.
Quoique M. Guizot ait pu dire avec trop de vérité que l'Eglise & toujours été du côté du despotisme^ il ne faut pas oublier que sa politique lui est, en grande partie, dictée par la nécessité. Elle subit la pression que dix-neuf siècles exercent sur elle. Mais si sa conduite rend témoignage de cette pression irrésistible, toute son histoire démontre une inévitable loi. La papauté a passé, comme l'homme, par les luttes de l'enfance ; elle a déployé son énergie à l'âge de la maturité, et, son temps achevé, elle tombe dans la faiblesse et dans l'humeur querelleuse des vieillards. Sa jeunesse ne peut être renouvelée. Il ne lui reste que la force du souvenir. Et de même que Rome païenne couvrit longtemps encore de son ombre le monde nouveau , et le marqua de son empreinte, Rome chrétienne projette, en mou- 4*ant, sur l'Europe, son ombre graduellement effacée.
La civilisation moderne consentira-t-elle à abandonner la voie
dans laquelle elle a trouvé tant de puissance et de bonheur T Consentira-t-elle à retourner en arrière jusqu'à la barbarie du moyen -âge? se soumettra-t-elle aux ordres d'une autorité qui se dit émanée de Dieu, et qui ne peut produire aucune lettre de créance ? d'une autorité qui a tenu l'Europe stationnaire pendant des siècles, et qui a fait monter, avec une férocitérare, tous les représentants du progrès sur l'échafaud? d'une autorité qui se fonde sur le mystère, et se met au-dessus de la raison et du sens commun? d'une autorité qui se fait gloire de haïr la liberté de penser et les institutions libérales; qui ne cache pas son intention de réprimer l'une et de détruire les autres, toutes les fois qu'elle en aura l'occasion; qui dénonce comme insensée l'opinion que la liberté de conscience et de culte est l'apanage de l'homme, et s jppose de toutes ses forces à ce que cette liberté soit proclamée dans les états; qui repousse avec mépris le principe que la volonté du peuple c manifestée par l'opinion publique (comme ils l'appelent) > fait loi; qui refuse à l'homme le droit d'avoir une opinion personnelle en matières religieuses? d'une autorité qui annonce son dessein de recourir à la contrainte pour ramener les hommes à sa discipline; qui viole le secret de la vie privée et qui transforme, dans le confessionnal, l'épouse, la fille et la servante de l'homme soupçonné, en espions et en délateurs ; qui le juge sans le confronter avec son accusateur ; qui le force par les douleurs de la torture à s'accuser lui-même; qui refuse aux pères le droit de faire élever leurs enfants hors de son sein ; qui s'arroge un droit supérieur de contrôler la vie domestique, de prononcer les mariages et les divorces; qui dénonce Vimpudence de ceux qui entendent subordonner l'Eglise aux pouvoirs civils et séparer l'Eglise de l'Etat ? d'une autorité, enfin, qui répudie toute idée de tolérance, et qui affirme que la religion catholique a seule droit à l'existence sur toute la terre, exigeant que toute loi qui lui est contraire soit abrogée et mettant ses sujets en devoir de désobéir à cette loi ?
Cette puissance, sachant bien qu'elle ne fera pas de miracles pour le triomphe de sa cause, a recours à des moyens humains et jette le trouble dans la société par ses intrigues, et les maux dans le monde par son alliance avec les despotes.
Ses prétentions impliquent une rébellion contre la civilisation moderne et une intention de la détruire, si faire se peut, au risque de détruire la société elle-même. Pour s'y sou-
mettre, il faudrait que les hommes eussent des âmes d'esclaves ! Personne ne saurait douter des résultats du conflit qui approche. Tout ce qui s*appuie sur le mensonge et la fraude périra. Des institutions qui sont l'organisation de Timposture devront enfin produire leurs titres au tribunal de la raison. La foi devra rendre compte d'elle-même, et les mystères céder la place aux faits. La religion sera forcée d'abandonner la position dominante qu'elle gardait pour lutter contre la science. La pensée sera véri* ûblement affranchie. Le prêtre apprendra à se renfermer dans le domaine qu'il a choisi, et à ne plus prétendre à tyranniser le philosophe qui, plein du sentiment de sa force et de la droiture de ses intentions, ne le souffrira pas davantage. Ce qui a été écrit un jour par Esdras, sur les bords du fleuve babylonien aux saules pleureurs, se vérifiera encore : « La vérité est éternelle, elle ne périt jamais; elle vit et grandit toujours. »
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