CHAPITRE ONZIÈME
Exemples des inflaences générales de la science puisés dans Phistoire de TAmérique. — Introduction de la. science en Europe. — Elle passe de l'Espag^ne mauresque au nord de l' Italie et se trouve favorisée par l'absence des papes, alors à Avignon. -^ Effets de l'invention de l'imprimerie, des voyages nautiques et de la Réforme. — Etablissement des sociétés scientifiques italiennes. — Influence intellectuelle de la. science. — Elle change le mode et l'objet de la pensée en Europe. — On en trouve un exemple dans les travaux de la Société Royale de Londres et autres sociétés scientifiques. — Influence économique de la science. — Elle est démontrée par les nombreuses inventions faites dans la physique et dans la mécanique depuis le xrv« siècle. — Influence de ces découvertes sur la santé publique, sur la vie domestique, sur les arts de la paix et de la guerre. — Réponse à cette question : — Qu'a, fait la science pour l'humanité?
L'Europe, prise au temps de la Réforme, nous fournit un exemple de ce que peut le christianisme romain en matière de civilisation. L^Amérique contemporaine nous montre à son tour ce que peut la science.
Dans le cours du xvn« siècle, une population européenne clairsemée , s'était établie sur les côtes de l'Atlantique. Attirés par les pêcheries de Terre-Neuve, les Français avaient une petite colonie au nord du fleuve Saint-Laurent : les Anglais, les Hollandais et les Suédois occupaient les rivages de la Nouvelle- Angleterre dans les Etats du Centre. Quelques huguenots habitaient les Carolines. La renommée d'une source qui pouvait donner une perpétuelle jeunesse , d'une fontaine de vie , avait amené
quelques Espagnols dans la Floride. Derrière la petite ceinture do villages qu'avait formSe ces aventuriers, s'étendait une vaste contrée inconnue habitée par des Indiens errants dont le nombre depuis le golfe du Mexique jusqu'au fleuve St- Laurent ne dépassait pas cent quatre-vingt mille. Par eux, les Européens avaient appris que dans les régions solitaires se trouvaient des lacs immenses et un grand fleuve qu'ils nommaient le Mississipi. Les uns disaient qu'il coulait à travers la Virginie et allait se jeter dans l'Atlantique ; les autres, qu'il traversait la Floride; d'autres encore , qu'il tombait dans le Pacifique ; enfin, il y en avait qui prétendaient que le Mississipi allait jusqu'au golfe du Mexique. Séparés de leur pays natal par l'Atlantique aux grandes tempêtes, dans un temps où il fallait pour le traverser une navigation de plusieurs mois, ces émigrés semblaient perdus pour le monde.
Cependant, avant la fin du xix« siècle, les descendants de cette petite population étaient devenus une des grandes puissances de la terre. Ils avaient fondé une république dont la domination s'étendait de l'Atlantique au Pacifique. Avec une armée d'un million d'hommes effectif, ils avaient renversé l'ennemi domestique ; ils avaient sur les mers près de sept cents vaisseaux de guerre portant cinq mille canons dont une partie du plus gros calibre connu. Le tonnage de cette marine était d'un demi-million de tonnes. Pour défendre leur vie nationale, ils avaient dépensé, en moins de cinq ans, plus de quatre mille millioiïâ de dollars. Les recensements périodiques montraient que la population chez eux doublait tous les vingt-cinq ans, de sorte qu'on pouvait s'attendre à ce qu'à la fin de ce siècle, elle s'élevât au chiffre de cent millions d'âmes.
Un continent où régnait le silence était changé en un théâtre d'activité ; le bruit des machines et des hommes le remplissait. A la place d'une forêt sans limites, s'élevaient des centaines de bourgs et de villes. Le commerce était alimenté par les plus importants produits, coton, tabac, denrées alimentaires. Les mines donnaient des quantités incroyables d'or, de fer, de charbon. D'innombrables églises, collèges, écoles, rendaient témoignage aux influences morales qui vivifiaient cette activité matérielle. Les chemins de fer excédaient, en étendue kilométrique, ceux de toute l'Europe réunie. En 1873, les chemins de fer européens donnaient ensemble, un parcours de soixante-trois mille trois cent soixante milles , les chemins de fer américains en fournissaient
-un de soixante dix-mille six cent cinquante. Une de ces lignes traversait le continent et reliait les deux Océans.
Mais ces résultats matériels ne sont pas seuls dignes de notre attention. D'autres , d'une nature morale et sociale, la méritent encore davantage. Quatre millions d'esclaves nègres avaient reçu la liberté. La législation, si tant est qu'elle inclinât d'un côté, inclinait du côté des pauvres. Son objet direct était de les arracher à la pauvreté et d'améliorer leur sort. La carrière était ouverte, sans obstacles, devant le talent. Tout était possible au travail et à l'intelligence. Les premiers emplois de l'Etat étaient souvent occupés par des hommes qui s'étaient élevés de la plus liumble condition. Si l'égalité sociale continuait d'être impossi- "ble, comme il arrive toujours dans une communauté riche et prospère, l'égalité civile était rigoureusement maintenue.
On répondra peut-être que cette prospérité matérielle était due en partie à une situation particulière et sans précédents. Qu'il y avait là un théâtre d'action préparé, un continent à prendre qui attendait le premier occupant ; qu'il ne fallait que du courage et de l'activité pour s'approprier la terre et ses abondants trésors.
Cependant, ne faut-il pas que des hommes qui transforment ainsi des solitudes vierges en contrées civilisées, qui ne se laissent point intimider par les forêts, les rivières, les montagnes et le désert, mais poussent leur course hardie à travers un continent et le subjuguent, soient animés par quelque grand prin- .<5ipe ? Comparons avec les résultats obtenus dans le nord, ceux qu'a eus la conquête du Mexique et du Pérou par les Espagnols. Ceux-ci avaient rencontré et détruit une civilisatioA qui, à certains égards, était supérieure à la leur, une civilisation qui ne reposait pas sur l'usage du fer et do la poudre à canon, une civilisation toute agricole, qui n'avait ni le cheval, ni le bœuf, ni la charrue. Les Espagnols trouvaient un terrain déblayé, et rien ne leur faisait obstacle. Ils détruisirent tout ce qui avait appartenu aux indigènes. Des millions de ces infortunés périrent par leur cruauté. Des nations qui pendant des siècles avaient vécu dans la paix et la prospérité sous des institutions adaptées à leur tempérament, furent plongées dans l'anarchie. Le peuple tomba dans de honteuses superstitions et la plus grande partie de ses î)iens devint la propriété de l'Eglise Romaine.
J'ai choisi cet exemple pris dans l'histoire d'Amérique de préférence à ceux qu'eût pu me fournir l'histoire de l'Europe, parce que l'on peut mieux voir, ainsi, agir le principe actif de la so-
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ciété en dehors de toute entrave. Le progrès politique est com*^ posé d'éléments moins simples en Europe qu'en Amérique.
Avant d'examiner son mode d'action et ses résultats, je raconterai brièvement comment le principe scientifique a fait son entrée en Europe.
Introduction de la science en Europe. — Les croisades avaient non-seulement amené pendant plusieurs années beaucoup d'argent à Rome, mais elles avaient contribué à fortifier la puissance papale jusqu'à un degré dangereux. Des deux gouvernements, le spirituel et le temporel, qui régissaient l'Europe, le premier était le maître, le second, le serviteur.
De tous les côtés et sous tous les prétextes l'argent affluait en Italie. Les princes temporels n'avaient plus que de maigres et insuffisants revenus. Philippe le Bel, roi de France (an de J.-C. 1300), voulut arrêter l'épuisement de son royaume. Il défendit l'exportation de l'or et de l'argent sans permission spéciale, et ordonna que les biens d'Eglise payassent des impôts. Ce fut là l'occasion d'un combat à mort contre la papauté. Le roi fut excommunié et, en représailles , il accusa le pape Boniface VIII d'athéisme, demandant qu'il fût jugé en concile général. Il dépêcha en Italie des gens de confiance qui se saisirent de sa personne dans le palais d'Anagni et le traitèrent avec tant de rigueur qu'il mourut au bout de quelques jours. Son successeur, Benoît XI, fut empoisonné.
Le roi de France était décidé à épurer et à réformer la papauté, à ne pas souffrir qifelle demeurât l'apanage exclusif d'un petit nombre de familles italiennes, qui exploitaient habilement la crédulité de l'Europe, et à faire prévaloir à Rome l'influence française. Il se mit donc d'accord avec les cardinaux. Un archevêque français fut élevé au pontificat sous le nom de Clément V. Bientôt après, la cour du pape fut transférée à Avignou et Rome abandonnée comme métropole de la chrétienté.
Soixante-dix ans s'écoulèrent avant que la papauté ne fût rendue à la ville éternelle (an de J.-C. 1376). La diminution de son influence dans la péninsule, fruit de sa longue absence, se manifesta par le grand mouvement intellectuel et commercial qui s'empara de la Haute Italie. D'autres circonstances propices se produisirent simultanément. Le résultat des croisades avait été l'ébranlement de la foi dans toute la chrétienté. A une époque où l'ordalie des batailles était encore généralement acceptée, on n'avait pu qu'être étrangement impressionné par l'issue de cea
guerres, puisque la Terre-Sainte était restée aux mains des Infidèles. Les milliers de guerriers chrétiens qui revenaient de ces expéditions, n'hésitaient pas à dire qu'ils n'avaient pas trouvé leurs ennemis tels que les leur avait dépeints P Église ; mais, au contraire, vaillants, courtois et justes. Le goût de la littérature romantique s'était propagé dans les villes heureuses du midi de la France et les troubadours errants y répandaient leurs chansons. Les sujets qu'ils chantaient n'étaient pas tou» jours les combats et l'amour. Ils parlaient aussi dans leurs vers, des effroyables atrocités commises par les ordres du pape, des massacres du Languedoc et des amours illicites des prêtres. Les idées de chevalerie étaient venues de l'Espagne Mauresque et, avec elles, le noble sentiment de l'honneur, destiné à donner, avec le temps, des lois à toute l'Europe.
Le retour de la papauté à Rome ne lui rendit pas toute son ancienne influence dans la péninsule. Plus de deux générations avaient passé pendant son 'absence, et le progrès intellectuel qui s'était accompli, commençait à lui faire obstacle. La papauté re» vint non pas pour être maîtresse absolue, mais pour être divisée contre elle-même et rencontrer le Grand Schisme d'Occident. Do ses dissensions sortirent trois papes : tous trois voulant s'imposer aux fidèles, tous trois maudissant leurs rivaux. Un sentiment d'indignation s'empara bientôt de toute l'Europe, et l'on résolut de mettre fin aux scènes honteuses dont on était té» moin. Comment pouvait-on soutenir le dogme d'un vicariat divin sur la terre et celui d'un pape infaillible, en présence de semblables scandales? Telle fut la raison de la résolution prise par la partie la plus éclairée du clergé (résolution qui, malheu* reusement pour l'Europe, n'aboutit pas) de créer un parlement permanent de la chrétienté, dans un concile, dont le pape serait le pouvoir exécutif : si ce projet eût réussi, il n'y aurait pas au» jourd'hui conflit entre la science et la religion^ les convulsions de la Réforme auraient été évitées et l'on ne verrait pas dans le monde des sectes protestantes en lutte. Mais les conciles de Constance et de Bâle ne réussirent pas à secouer le joug de l'Italie et ce beau résultat ne put être atteint.
Le catholicisme s'affaiblissait; à mesure que l'on secouait le manteau de plomb qu'il avait mis sur le monde, l'intelligence de Fhomme se dégageait. Les Arabes avaient inventé l'art de fabriquer du papier avec des lambeaux d'étoffes de fil et de coton. Les Vénitiens avaient apporté de Chine celui de l'imprime-
21i LA SCÏENCE ET LA CIVILISAUION MODERNE
rie. La première invention était nécessaire à Fapplication do la seconde. A dater de ce moment, et sans qu'il fût possible da s'y opposer, il y eut échange d'idées entre les hommes.
La découverte de l'imprimerie fut un rude coup pour le catholicisme qui avait eu, auparavant, le monopole des communications internationales. Au point central de son pouvoir, des ordres partaient pour le clergé *de tous les pays, des monitoires étaient envoyés qui descendaient, ensuite, de toutes les chaires. Ce monopole et l'étonnant pouvoir qui en découlait furent renversés par la presse. La chaire fut plus tard remplacée par le journal.
Cependant, le catholicisme ne se rendit point sans combats. Aussitôt qu'on eut découvert la tendance inévitable du nouvel art, on essaya d'en restreindre l'application par la censure. Il fallut avoir une autorisation pour pouvoir imprimer un livre. Pour cela le clergé devait lire, examiner et approuver Touvrage ; on était obligé de demander l'attestation de sa part qu'il était religieux et orthodoxe. Alexandre VI donna, en 1501, une bulle d'excommunication contre les imprimeurs qui publieraient des doctrines pernicieuses. En 1515, le concile de Latran défendit, sous la même peine, de publier aucun li\Te qui n'aurait pap reçu Tapprobation des censeurs ecclésiastiques. On ajouta aussi la peine de l'amende contre l'imprimeur, et l'on enjoignit aux censeurs de € veiller, avec le plus grand soin, à ce qu'on n'imprimât rien qui fût contraire à la foi catholique. » On montrait ainsi la crainte de la discussion ; on tremblait que la vérité ne surgît.
Mais ces efforts insensés de la part des représentants de l'ignorance ne purent aboutir. Les communications intellectuelles entre les hommes étaient assurées. Elles se firent jour, avec toute leur puissance, dans la presse périodique, qui met journellement en relations toutes les parties du monde. La lecture devint l'occupation commune. Autrefois cet art n'était possédé que par un petit nombre de personnes. La société moderne doit à sa diffusion plusieurs de ses transformations les plus caractéristiques.
Tel fut le résultat de l'introduction en Europe de la presse d'imprimerie et du papier. De même, celle de la boussole fut suivie d'importants effets matériels et moraux. Ce fut d'abord, la découverte de l'Amérique, causée par la rivalité de Venise et de Gêneo dans le trafic des Indes ; ensuite le voyage de Vasco de Gama autour de l'Afrique et enfin la circumnavigation autour de la terre entreprise par Magellan. Au sujet de ce dernier voyage, le plus grand des exploits accomplis par l'homme, nous
devons nous souvenir que le catholicisme s'était irrévocablement lié à la doctrine que la terre était une surface plate ayant le ciel pour dais et Fenfer pour souterrain. Des Pères dont l'autorité était considérée comme inattaquable, avaient fourni des arguments philosophiques et religieux contre la supposition qu'elle pouvait être sphérique. La controverse avait été subitement tranchée ; l'Eglise était convaincue d'erreur.
Le redressement des idées, en matière de géographie, ne fut point le seul résultat important de ces trois grands voyages. L'esprit de Colomb, de Gama et de Magellan se répandit partout en Occident. Les peuples avaient, jusque-là, vécu de ces deux maximes : fidélité au roi, obéissance à VEglise; ils vivaient donc pour les autres, non pour eux-mêmes. L'effet politique de ces maximes s'était développé dans les Croisades. Des milliers d'hommes avaient péri dans des entreprises , qui ne pouvaient leur rapporter aucun avantage. L'expérience avait prouvé que les seuls qui dussent en profiter étaient les papes, les cardinaux, les autres ecclésiastiques de Rome et les arma-» teurs de Venise. Mais quand on apprit que les trésors du Mexique et du Pérou pouvaient être partagés par quiconque avait de la hardiesse et du courage, l'activité inquiète de l'Europe changea subitement d'objet. Le récit des aventures de Cortez et de Pizarre était écouté partout avec enthousiasme, et l'esprit d'entreprise maritime remplaça l'esprit de ferveur religieuse.
Si nous essayons de dégager le principe qui présidait à la merveilleuse transformation sociale en voie de s'accomplir, nous lo reconnaîtrons sans peine. Jusque-là, tout homme s'était voué au service de son supérieur, féodal ou ecclésiastique. Maintenant, tout le monde prétendait jouir soi-même du fruit de son travail. L'individualisme prenait la direction de la société, la fidélité n'était plus qu'une affaire de sentiment. Nous verrons ce qu'il était à l'égard de l'Eglise.
L'individualisme repose sur ce principe que tout homme s'appartient à lui-même, qu'il a la liberté de se faire ses opinions et de suivre ses voies. Par là, il se trouve souvent en lutte avec ses semblables. La vie est le déploiement de son énergie.
Rompre avec les habitudes stationnaires que l'Europe avait contractées depuis des siècles, ramener la vie dans cette masse inerte, y faire régner la doctrine de l'individualisme, c'était se mettre en guerre avec les influences qui pesaient sur elle. Pendant les quatorzième et quinzième siècles, un malaise général
annonçait la bataille dont le jour approchait. Ce jour arriva au commencement du seizième, en 1517. L'individualisme se trouvai personnifié dans un obstiné moine Allemand et s'affirma, comme il était peut-être alors nécessaire, sous une forme théologique. Il y eut d'abord des escarmouches préliminaires au sujet des indulgences et autres affaires de peu d'importance; mais bientôt l'idée principale pour laquelle on combattait, parut au grand jour. Martin Luther refusait de penser d'après ses supérieurs ecclésiastiques. Il affirmait son droit d'interpréter la Bible lui-même.
Au premier coup d'œil, Rome ne vit en Luther qu'un moine ordinaire^ querelleur et indiscipliné. Si l'Inquisition avait pu mettre la main sur lui, elle eût bientôt réglé l'afTaire ; mais h mesure que se prolongeait la dispute, on s'apercevait que Martin n'était pas seul. Des milliers d'hommes, aussi résolus que lui, venaient à son aide, et pendant qu'il écrivait et prêchait, ceux-ci prêtaient à ses arguments le secours de leur épée.
L'outrage prodigué à Luther fut si violent qu'il touchait au <50mique. On déclarait que son père n'avait point eu part à sa naissance, mais qu'il était fils d'un démon qui avait séduit sa mère ; qu'après dix ans de luttes contre sa conscience, il était devenu athée ; qu'il niait l'immortalité de l'âme, blasphémait les Ecritures et ne croyait pas les choses qu'il prêchait ; que l'Epître de saint Jacques avait été traitée par lui d'œuvre fausse ; on disait surtout que la Réforme n'était pas son ouvrage, mais qu'elle était due à la position des astres. C'était un dicton populaire, dans les rangs du clergé, qu'Erasme avait pondu l'œuf et •que Luther l'avait couvé.
Rome commit d'abord l'erreur de croire que ce n'était là qu'un éclat accidentel. Elle ne comprit pas tout de suite que c'était le moment du développement au grand jour d'une idée qui travaillait sourdement l'Europe depuis deux siècles et qui s'était fortifiée tous les jours ; que n'y en eût-il pas d'autres causes, l'exisience simultanée de trois papes, de trois obédiences, aurait suffi à forcer les hommes de penser, de raisonner, de conclure par «ux-mêmes. Les conciles de Constance et de Bâle leur avait appris qu'il y avait dans le monde un pouvoir supérieur à celui du pape. Les longues et sanglantes guerres qui suivirent, se terminèrent par la paix de Westphalie; et l'on connut alors que le nord et le centre de l'Europe avaient secoué le joug intellectuel de Rome, que l'individualisme avait triomphé et que l'homme s*était désormais assuré le droit de pehser.
Mais il était impossible que ce droit de penser n'amenât point •d'autres résultats que l'ébranlement du catholicisme. Erasme s'était bientôt séparé du mouvement dont il avait été l'un des promoteurs ; d'autres hommes de talent Pavaient suivi. Ils s'étaient aperçus que les Réformateurs étaient aussi les ennemis do la science et ils ne voulaient pas se soumettre à un absolutisme de bigots. Le parti protestant qui devait Texistence à la liberté individuelle était bien forcé de s'y soumettre. La décomposition en sectes indépendantes était chose inévitable; et celles-ci, maintenant qu'elles n'avaient plus à craindre leur grand ennemi d'Italie, commencèrent à se faire la guerre. Comme elles s'élevèrent, tour à tour, au pouvoir dams les différents pays.de l'Europe, elles se souillèrent de crimes les unes et les autres. Ces représailles sans fin finirent par faire comprendre aux sectairei^ qu'ils auraient avantage à accorder aux autres la liberté dont ils avaiiBnt besoin pour eux-mêmes, et c'est ainsi que le grand principe de la tolérance vint à sortir de l'oppression et de la cruauté mutuelle. Mais la tolérance, elle-même, n'est qu'une irertu de circonstance, et à mesure que la décomposition du protestantisme s'achèvera, on arrivera à un état plus élevé et plus noble — espoir de la philosophie dans tous les siècles — la liberté absolue de la pensée. La tolérance, excepté celle qui est imposée aux hommes par la crainte, ne peut naître que chez ceux qui sont capables de comprendre et de respecter l'opinion des autres. Elle est donc la fille de la philosophie, et l'histoire nous enseigne en effet que la philosophie détruit le fanatisme que produit ia religion.
Le but avoué de la Réforme était d'affranchir le christianisme •des idées païennes et des rites païens dont il avait été surchargé par Constantin et par ses successeurs dans le but de l'accommoder aux traditions de l'Empire. Les protestants voulaient le ramener à sa pureté primitive, et pendant qu'ils remettaient en vigueur les anciennes doctrines, ils rejetaient des pratiques telles •que l'adoration de la Vierge Marie et l'invocation des Saints. Marie, d'après les évangélistes, avait accepté les devoirs du mariage, et avait donné plusieurs enfants à son mari. D'après l'idolâtrie dominante, elle n'était plus la femme du charpentier, mais la reine du ciel, la mère de Dieu.
La science arabique suivit le chemin pris par la littérature, laquelle avait envahi la chrétienté par deux routes^ le midi de la France et la Sicile. Favorisée par l'exil des papes à Avignon
et parle grand schisme, elle avait pris pied dans le nord de l'Italie.
La philosophie inductive d'Aristote, revêtue du vêtement sarrasin que lui avait donné Averroës, trouva des partisans, tant secrets que déclarés. Elle rencontra beaucoup d^esprits empresséset capables de la recevoir. Parmi ceux-ci, Léonard de Vinci proclama ce principe fondamental que Texpérience et l'observation sont les seuls fondements solides du raisonnement en matière de science ; que la première est le seul interprète certain de la nature et le seul moyen d'en découvrir les lois. Il montra que Faction de deux forces perpendiculaires sur un point est la même que celle indiquée par la diagonale d'un rectangle dont elles repré« sentent les deux côtés. De là il était aisé de passer à la proposition des forces obliques ; ce fut Stevin qui la découvrit de nouveau un siècle plus tard, et l'appliqua à l'explicrtlion des forces mécaniques. De Vinci donna un exposé lucide do la théorie des force» appliquées obliquement au levier, découvrit les lois du frottement qui furent, plus tard, démontrées par Amontons, et comprit le principe des vélocités virtuelles. Il traita de la chute des corps le long des plans inclinés et des arcs circulaires; il inventa la chambre obscure; discuta avec justesse plusieurs problèmes de physiologie; prévit quelques-unes des grandes conclusions de la géologie moderne, telles que la nature des débris fossiles et l'élévation graduelle des continents. Il expliqua la réflexion de la lumière terrestre par la lune. Avec une étonnante souplesse de génie, il excella dans la sculpture, l'architecture et les travaux d ingénieur. Il savait tout ce qu^on pouvait savoir alors en astrcmomie ou chimie, en anatomie. Dans l'art de la peinture, il était le rival de Michel Ange. On le crut même, dans un concours, supérieur, à lui et sa fresque qui représente la Cène sur les murs du réfectoire dans le couvent dominicain de Santa Maria délie Grazio est connue du monde entier, tant il en a été fait de gravures et de copies.
Une fois bien établie dans le nord de l'Italie, la science étendit son empire dans toute la péninsule. Le nombre croissant de ses adeptes est donné par la formation et la multiplication des sociétés savantes. C'était la reproduction de celles qui avaient autrefois existé à Grenade et à Cordoue sous la domination Mau* resque. Comme si on eût voulu marquer par un monument les traces de la science dans son voyage vers l'Europe, l'Académie de Toulouse fut fondée dès Tannée 1345, et elle existe encore*
Elle ne représentait cependant que la littérature brillante du midi de la France et fut connue sous le nom plus agréable que sérieux de TAcadémie des Jeux Floraux. La première Académie savante , VAcademia secretorum naturœ, fut fondée à Naples par Bastista Porta. Elle fut, d'après Tiraboschi, dissoute par Tautorité ecclésiastique. La Lyncéenne fut instituée par le prince Frédéric Cesi à Rome. Son emblème marquait clairement son but ; un lynx, les yeux tournés vers le ciel, déchirait de ses ongles un cerbère à trois tètes. L'Académie del Cimento, établie à Florence en 1657, tenait ses séances dans le palais ducal. Elle subsista dix ans, et fut supprimée sur les instances du gouvernement pontifical. Comme équivalent pour cette concession, le frère du grand-duc reçut le chapeau de cardinal. Elle avait possédé parmi ses membres plusieurs hommes illustres comme Torricelli et Castelli. La condition pour y être admis était d'abjurer toute religion positive et de se vouer à la recherche de la vérité absolue. Ces sociétés tiraient les savants de l'isolement où ils avaient jusqu'alors vécu, et en les mettant en rapports les uns avec les autres, doublaient leur activité et leur force à tous.
Influence intellectuelle de la science. — Abandonnant maintenant la digression que j*ai faite pour donner une esquisse historique des circonstances dans lesquelles la science s'introduisit en Europe, je passe à l'examen de son mode d'action et de ses résultats.
L'influence de la science sur la civilisation moderne s'est manifestée de deux manières : 1» intellectuellement; 2» économiquement; nous l'étudierons sous ces deux titres.
Intellectuellement, la science renversa l'autorité de la tradition. Elle refusa d'admettre, sans preuves, les décisions d'aucun maître, si èminent et si honoré qu'il fût. Les conditions d'admission dans l'Académie Italienne del Cimento et la devise adoptée par la Société Royale de Londres, sont la meilleure preuve de l'attitude que prit la science à cet égard.
Elle rejeta, dans les discussions sur les questions physiques, les preuves tirées du surnaturel et du miracle. Elle renonça aux signes divins, comme en voulaient autrefois les Juifs, et elle nia que la preuve d'une vérité pût être donnée par un fait étranger au sujet, rompant ainsi avec l'étrange logique qui avait eu cours pendant des siècles.
Dans les recherches physiques, sa méthode fut d'éprouver la valeur de toutes les hypothèses, en faisant des calculs sur la
base de cette hypothèse et en examinant ensuite sHls se rappor* talent aux observations. S'ils ne s'y rapportaient pas^ Thypothèse était rejetée.
Nous allons donner un exemple ou deux de cette façon de procéder.
Newton» soupçonnant que Fattraction de la terre pouvait s'exercer jusque sur la lune et être la force qui la fait tourner dans son orbite autour de notre globe, calcula que dans sa marche elle était infléchie de la tangente de treize pieds par minutes ; mais, en vérifiant l'espace que parcourraient en une minute les corps tombants à la surface de la terre et en supposant que cette distance était diminuée en raison du carré inverse, il vit que l'attraction terrestre attirerait un corps placé dans l'orbite de la lune de quinze pieds, et un peu plus, par minute. Il renonça donc à son hypothèse. Mais il arriva que, bientôt après, Picard mesura un degré plus exactement à la surface de la terre. Ceci changea la notion qu'on avait de la grandeur de notre planète et, par conséquent, de la distance de la lune que Ton avait mesurée par demi-diamètres terrestres. Newton reprit donc ses calculs, et ainsi que je l'ai rapporté plus haut à mesure qu'il avançait vers le résultat, son agitation augmentait tellement qu'il fut obligé de prier un ami de l'achever. L'hypothèse était établie.
Un second exemple suffira pour faire connaître cette méthode. Il est tiré de la théorie chimique du phlogistique. Stahl, auteur de cette théorie, affirmait qu'il y avait un principe inflammable auquel il donnait le nom de phlogiston et qui avait la propriété de s*unir aux substances. Ainsi, quand ce que nous appelons un oxyde métallique s'unissait avec ce principe on avait un métal, et si le principe était séparé, le métal retournait à son état de terre ou d'oxydation. D'après cela, les métaux étaient de^ corps composés, formés de terre et de phlogistique.
Mais pendant le dix-huitième siècle, l'usage de la balance fut introduit dans les recherches physiques. Or, si l'hypothèse de 8tahl était vraie, il fallait que le métal fût plus pesant que son oxyde puisqu'il contenait un corps additionnel, le phlogiston. Mais en pesant d'abord le métal et ensuite l'oxyde qu'on en pouvait tirer, il se trouva que c'était l'oxyde qui était le plus lourd, et par conséquent, l'hypothèse phlogistique se trouvait fausse. Plus tard, en continuant l'examen, on s'aperçut que l'oxyde ou chaux, comme on l'appelait alors, devait l'augmentation de son poids à sa combinaison avec une des substances de l'air*
C'est à Lavoisier qu'on attribue communément cette expérience. Mais le fait que le poids d'un métal augmente par la calcination avait été reconnu par les premiers expérimentateurs européens et était parfaitement connu des chimistes arabes. Lavoisier fut le premier toutefois à en comprendre Timportance et il devint entre ses mains, roccasion d'une révolution dans la chimie.
L'abandon de la théorie phlogistlque nous montre la facilité avec laquelle. la science renonce aux hypothèses qui ne concordent pas avec les faits observés. L'autorité, la tradition, sont comptées pour rien. Toute question est réglée par un appel à la nature. Il est établi que sa réponse à une interrogation par la voie de l'expérience sera toujours vraie.
Comparant maintenant les principes philosophiques sur lesquels la science guidait sa marche avec ceux qui servaient de base aux doctrines de l'Eglise, nous voyons que l'une repoussait la tradition, laquelle servait à l'autre de principal soutien. Tandis que la première exigeait l'accord entre le calcul et l'observation, le raisonnement et le fait, la seconde inclinait vers le mystère ; Tune rejetait sommairement ses propres théories quand elles n'étaient pas corroborées par l'observation de la nature, l'autre trouvait du mérite à croire aveuglément l'inexplicable et les choses au-dessus de la raison. La séparation entre les deux devenait plus marquée chaque jour. D'un côté il y avait un sentiment de dédain; de l'autre, un sentiment de haine. Les témoins impartiaux voyaient que sur tous les points à la fois, la science minait rapidement l'Eglise.
Les mathématiques étaient devenues l'instrument non-seulement des recherches scientifiques mais du raisonnement scientifique. On peut dire qu'elles réduisirent le travail de l'esprit à des opérations mécaniques* car leurs formules épargnèrent souvent à l'homme la peine de penser. L'habitude du raisonnement exact s'étendit à tous les sujets et produisit une véritable révolution intellectuelle. On ne pouvait plus se contenter de la preuve des miracles et accepter la logique du moyen âge. Non-seulement la manière de penser fut changée, mais encore la direction des esprits. Nous pouvons en trouver la preuve dans le programme d'études des sociétés savantes, comparé aux objets quî, dans le moyen âge, avaient attiré l'attention des hommes.
Mais remploi des mathématiques ne fut point restreint à la vérification des théories scientifiques ; ainsi que nous l'avons dit
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plus haut, elles mirent aussi sur la voie des découvertes. En cela, elles furent la contre-partie des prophéties religieuses. La découverte de Neptune en fournit un exemple, ainsi que celle de la réfraction conique par la théorie optique des ondulations.
Mais pendant que ce grand instrument menait à un si admirable développement des sciences naturelles, il recevait, lui aussi, un perfectionnement important. Rappelons en quelque» mots ses progrès.
Le germe de Talgèbre se rencontre dans les ouvrages de Dio* phantus d^Alexandrie que Ton croit avoir vécu au second siècle de notre ère. Euclide avait autrefois rassemblé dans Técole d'Egypte toutes les grandes vérités géométriques et leur avait donné un ordre logique. Archimède, à Syracuse, s'était efforcé de résoudre les plus hauts problèmes par l'épuisement des conséquences. Telle était la tendance des choses que, si le patronage accordé à la science lui eût été continué, l'algèbre eût été inventée.
Nous devons, pourtant, aux Arabes la connaissance des rudiments de l'algèbre. Nous leur devons jusqu'au nom de cette branche des mathématiques. Ils avaient formé, des débris de l'école d'Alexandrie et des connaissances acquises dans l'Inde, une science encore informe mais déjà compacte. L'algèbre telle qu'ils la possédaient fut apportée en Italie au commencement du treizième siècle. Elle fixa si peu l'attention des savants que près de trois cents ans s'écoulèrent sans qu'aucun ouvrage parût sur ce sujet. En 1496, Paccioli publia son livre intitulé Arte Maggiore ou Alghehra. En 1501, Cardan de Milan proposa une méthode pour la solution des équations cubiques. D'autres perfectionnements furent apportés à la science de l'algèbre par Scipio Ferreo en 1508, par Tartalea, par Vieta. Les Allemands s'emparèrent ensuite du sujet. Les signes étaient alors très-imparfaits.
La publication de la géométrie de Descartes, qui contient une application de l'algèbre à la définition et au calcul des courbes (1637), fait époque dans l'histoire des sciences mathématiques. Deux ans auparavant, l'ouvrage de Cavalieri sur les indivisibles avait paru. Cette méthode fut perfectionnée par Tor • ricelli et les autres. La route était ouverte désormais aux développements du calcul infinitésimal, à la méthode des fluxions de Newton, au calcul différentiel et intégral de Leibnitz. Quoique Newton possédât depuis plusieurs années son calcul de»
fluxions, il ne publia rien sur ce sujet jusqu'à Tannée 1704. L'imperfection des signes retardait beaucoup l'application de sa méthode. Pendant ce temps sur le continent, grâce à la brillante solution de quelques-uns des plus hauts problèmes donnée par les Bernouilli, le calcul de Leibnitz était universellement accepté et recevait des perfectionnements d'un grand nombre de mathématiciens. Un développement extraordinaire des sciences mathématiques eut lieu et continua pendant tout un siècle. Au théorème des binômes, découvert auparavant par Newton, Taylor ajouta dans sa Méthode des Augmentations le théorème célèbre qui porte son nom. C'était en 1715. Le calcul des différences partielles fut introduit par Euler en 1734. Il fut étendu par d'Alembert, suivi par celui des variations d'Euler et Lagrange, et par la méthode des fonctions dérivatives, par Lagrange seul, en 1772.
Mais ce ne fut pas seulement en Italie, en Allemagne, en Angleterre et en France qu'on vit se produire ce grand mouvement dans les mathématiques. L'Ecosse avait ajouté un nouveau fleuron à sa couronne intellectuelle par la grande invention des logarithmes, par Napier de Merchiston. 11 est impossible de vanter assez l'importance de cette incomparable invention. Le physicien et l'astronome modernes seront volontiers d'accord avec Briggs, le professeur de mathématiques de Gresham collège, quand il s'écrie : c Jamais livre ne m'a causé tant de plaisir et tant d'admiration ! » Ce n'était pas sans raison que l'immortel Kepler regardait Napier comme le plus grand homme de son siècle dans la science à laquelle il s'était consacré. Napier mourut en 1617. On peut dire sans exagération que par son invention qui abrégeait le travail, il avait doublé pour l'astronome la durée de la vie.
Je dois m'arrêter ici, et me souvenir que mon objet n'est pas de faire l'histoire des mathématiques, mais d'examiner ce que cette science a fait pour le progrès de la civilisation, et ici revient la question : comment se fait-il que l'Église, pendant un règne autocratique de douze cents ans, n'ait pas donné un seul géomètre au monde?
A l'égard des mathématiques, on peut faire cette remarque : leur étude n'a point des exigences qui dépassent en général les moyens des particuliers. L'astronomie veut des observatoires ; la chimie des laboratoires ; mais les mathématiques ne demandent que des dispositions personnelles et quelques livres.
Il ne faut pour elles ni grandes dépenses ni le secours d'aides et de serviteurs. On pourrait croire qu'aucune étude n'était plus appropriée à la vie retirée des monastères.
Répondrons-nous avecEusèbe : c C'est par le mépris que nous avons pour ces inutiles travaux que nous nous en occupons peu. Nous tournons notre esprit vers de plus utiles objets ?» De plus utiles objets ! Que peut-il donc y avoir de plus utile que la vérité absolue ? Les mystères, les miracles, les impostures, sontelles donc ces choses plus utiles ? C'était pourtant celles-là qui se trouvaient dans le chemin !
Les autorités ecclésiastiques avaient reconnu depuis le commencement de cette invasion scientifique que les principes qu'elle allait répandre étaient absolument inconciliables avec la théologie courante. Elles luttèrent contre elle par tous les moyens directs et indirects. Telle était leur horreur pour la science expérimentale qu'elles crurent avoir beaucoup gagné par la suppression de l'Académie del Cimente. Ce sentiment de haine n'était pas restreint au catholicisme. Quand la Société Royale de Londres se fonda, on dirigea contre elle vtn odium theologicum si violent qu'elle eût, sans nul doute, été fermée, bans la protection ouverte du roi Charles IL On l'accusa de vouloir renverser la religion établie, nuire aux universités et détruire la vieille et solide science*
Nous n'avons qu'à parcourir ses annales pour voir tout ce que cette société a fait pour le progrès de l'humanité. Elle a été organisée en 1662 et elle a pris part à tout le mouvement scientifique, à toutes les découvertes importantes qui ont eu Heu depuis. Cest elle qui a publié les Principia de Newton ; elle qui a contribué au voyage de Halley , la première expédition scientifique qu'aient envoyée les gouvernements; elle qui a fait des expériences sur la transfusion du sang et qui a reçu et répandu la doctrine de Harvey sur la circulation. Les encouragements qu^elle avait donnés à la théorie de l'inoculation, conduisirent la reine Caroline à faire demander six condamnés à la peine de mort pour qu'il fût fait sur eux des expériences, et ensuite à soumettre ses enfants à l'opération. Encouragée et aidée par eUe, Bradley fit sa grande découverte de l'aberration des étoiles fixes et celle de la nutation de l'axe terrestre. C'est à ces deux découvertes, dit Delambre, que nous devons l'exactitude de l'astronomie moderne. Elle contribua également à perfectionner le thermomètre, à mesurer mieux les degrés de température et, par
la montre de Harrison, le chronomètre, a mieux calculer le temps. C'est grâce à elle que le calendrier Grégorien fut introduit en Angleterre en 1752, malgré une violente opposition religieuse. Quelques-uns de ses membres furent poursuivis dans les rues par une populace ignorante et furieuse qui se croyait volée, par 1^, de onze jours de vie. Il fallut, par mesure de prudence, taire le nom du père Walmesley, un savant jésuite qui avait pris part à Faffaire, et Bradley étant venu à mourir dans le moment de trouble auquel cette mesure avait donné lieu, on déclara quQ c'était la peine de son crime et qu'il était damné.
S'il me fallait énumérer tous les services rendus par cette éminente société, il me faudrait consacrer des pages entières à des sujets tels, par exemple, que le télescope achromatique de DoUond ; la machine à diviser de Ramsden à laquelle on doit la précision obtenue dans les observations astronomiques ; la mensuration d'un degré à la surface de la terre par Mason et Dixon , l'expédition de Cook à Toccasion du passage de Vénus ; sa circumnavigation autour de la terre; la preuve acquise que le scorbut, cette plaie des longs voyages nautiques, peut être évité par Tusage des aliments végétaux ; les expéditions au Pôle ; la détermination de la densité de la terre par les expériences de Maskelyne à Schehallion et j^ar celles de Cavendish; la découverte de la planète Uranus par Herschel ; la composition de l'eau par Cavendisch et Watt ; la détermination de la différence de longitude entre Londres et Paris; l'invention de la pile voltaïque; les observations astronomiques des deux Herschel ; le développement du principe de l'interférence par Young et sa théorie des ondulations de la lumière; Tintroduction du gaz, comme moyen d'éclairage des villes; la ventilation des prisons 9t autres établissements ; la fixation de la durée des secondes idu pendule; la mensuration des variations dans la pesanteur aux différentes latitudes ; les opérations ayant pour but de connaître la courbe de la terre; l'expédition au Pôle de Ross; Fin-: vention de la lampe de sûreté par Davy, et sa décomposition des alcalis et des terres; les découvertes électro-magnétiques d'CErsted et de Faraday; la machine à calculer de Babbage; les mesures prises sur les instances de Humboldt pour l'installation de nombreux observatoires magnétiques; la vérification des perturbations magnétiques qui ont lieu simultanément sur la surface do la terre. Il est impossible, dans l'espace où je suis renfermé, do donner même un simple catalogue des travaux de cette société.
Son esprit était le même que celui qui présidait autrefois à ceux de r Académie del Cimento et sa devise était Nullius in verba. Elle proscrivait toute superstition et ne permettait que le calcul, Fobservation et l'expérience.
Il ne faudrait pas croire qu^ la Société Royale de Londres était la seule qui se livrât à ces grands travaux et qui obtînt ces grands succès. Dans toutes les capitales de l'Europe, il y avait des Académies, des Instituts, des Sociétés savantes qui étaient ses égales en talent et en bonheur.
Les influences économiques de la science. — L'étude scientifique de la nature ne contribue pas seulement à redresser et à élever l'esprit de l'homme, elle sert aussi à améliorer sa condition. Elle lui suggère constamment l'idée de faire l'application des découvertes à ses besoins.
La reconnaissance des lois est promptement suivie d'inventions pratiques. C'est là .un des caractères de notre temps, et une grande révolution s'est opérée dans l'art du gouvernement.
Jadis on faisait la guerre pour se procurer des esclaves. Un conquérant transportait des populations entières, les soumettait au travail forcé, car l'homme seul pouvait aider l'homme dans ses labeurs. Mais quand on s'aperçut que les agents physiques et mécaniques pouvaient être employés avec beaucoup plus d'avantage, la politique changea d'objet. Du moment qu'une nouvelle machine ou un nouveau procédé était plus utile qu'un nouvel esclave, la paix devenait préférable à la guerre. Et nonseulement cela, mais des nations qui possédaient, comme l'Amérique et la Russie, un grand nombre d'esclaves et de serfs, trouvèrent des raisons économiques pour appuyer les raisons d'humanité et leur donnèrent volontairement la liberté.
Nous vivons donc à une époque dont le trait caractéristique est la substitution de la machine au travail de l'homme et de la bête. Nous nous adressons aux forces naturelles, non aux interventions surnaturelles pour atteindre notre but. C'est avec cette civilisation moderne que le catholicisme se met en guerre. La papauté répudie hautement cet état de choses et demande le retour aux conditions du moyen âge.
Qu'un morceau d'ambre frotté ait la propriété d'attirer et de repousser les corps légers, c'est un fait qui était connu six cents ans avant Jésus-Christ; mais jusqu'à seize cents ans après Jésus* Christ ce n'était qu'un fait isolé, brut et insignifiant. Soumis
aux méthodes scientifiques, à rexpérience, à la discusssion exacte et à Tapplication, il a permis aux hommes de communiquer ensemble à travers les mers et les continents. Il a centralisé le monde. En donnant aux gouvernements la facilité de transmettre leurs ordres sans égard au temps et à la distance, il a révolutionné la politique et condensé le pouvoir.
On voyait au Muséum d'Alexandrie une machine inventée par Héron le mathématicien, un siècle environ avant JésusrChrist. Elle tournait par la force de la vapeur et avait la forme de celles que nous appelons, aujourd'hui, machines à réaction. Cet objet, qui contenait le germe d'une des plus importantes inventions qui aient jamais été faites^ fut regardé comme une simple curiosité pendant plus de dix-sept cents ans.
Le hasard ne fut pour rien dans l'invention de la machine à vapeur moderne. Elle est due tout entière à la méditation et à rexpérience. Au commencement du dix-septième siècle, plusieurs mécaniciens s'étaient efforcés d'utiliser les propriétés de la vapeur ; leurs travaux furent amenés au point de perfection par Watt au milieu du siècle suivant.
La machine à vapeur devint promptement l'ouvrier de la civilisation. Elle accomplissait Tœuvre de plusieurs millions d'hommes. Elle donnait à ceux qui eussent été condamnés au travail mécanique le temps et le moyen de cultiver leur intelligence. Celui qui autrefois tournait la roue, maintenant pouvait lire et penser. ^
La première application en fut faite aux pompes, pour lesquelles il ne faut que de la force. Bientôt après, elle montra ce qu'elle pouvait faire dans Tart délicat du filage et du tissage. Elle fabri« qua des vêtements pour le monde entier et changea la face de l'industrie chez les différentes nations.
Dans son application à la navigation, d'abord sur les rivières et ensuite sur les mers, elle quadrupla la vitesse qu'on avait pu, avant elle, obtenir. Au lieu de quarante jours, on n'en mit plus que huit pour traverser l'Atlantique. Dans les transports par terre, sa puissance produisit des effets plus frappants encore. L'admirable invention de la locomotive permit aux hommes de faire plus de chemin en une heure qu'ils n'en pouvaient auparavant faire en un jour.
La locomotive n'a pas seulement agrandi le champ de l'activité humaine, mais en raccourcissant les distances elle a allonge la vie de l'homme. Par le transport rapide des produits agricole»
et manufacturés, elle est devenue une cause (Tencouragement pour le travail et Tindustrie.
La navigation à vapeur sur l'Océan fut très-perfectionnée par l'invention du chronomètre qui permit de fixer avec certitude la position d'un navire en mer. Le grand obstacle au progrès de la science dans Fécole d'Alexandrie était le manque d'un instrument pour mesurer exactement le temps, et d'un autre pour mesurer la température ; le chronomètre et le thermomètre essentiels l'un à l'autre étaient ces instruments. Les clepsydres ou horloges à eau avaient été essayées, mais elles manquaient d'exactitude. Sur l'une d'elles, ornée des signes du zodiaque et détruite par les premiers chrétiens, saint Polyoarpe fait cette remarque significative : t Dans tous ces monstrueux démons, on voit un art hostile à Dieu, i Ce ne fut pas avant 1680 que le chronomètre devint un peu exact. Hooke, le contemporain de Newton, le perfectionna par la roue-balancier, le ressort en spirale, et plusieurs échappements furent trouvés successivement, tels que l'ancre, l'échappement à repos, le duplex, le remontoir. On apprit à parer aux variations de la température. Enfin il fut amené à la perfection par Harrison et Arnold. A l'invention du chronomètre il faut ajouter celle du sextant réflecteur par Godfrey, qui permit de faire les observations astronomiques malgré le mouvement du navire.
Les perfectionnements introduits dans la navigation dePOcéan exercent une influence puissante sur la répartition de la population sur la terre. Ils changent les caractères de la colonisation et accroissent l'importance des colonies.
Mais les grandes découvertes nées des recherches scientifiques, ne sont pas les seules qui aient influé sur la condition humaine. Il en est de petites qui, prises isolément, ont par leurs concours produit des effets surprenants. La culture naissante de la science du quatorzième siècle avait donné ime merveilleuse impulsion à l'esprit d'invention et l'avait dirigé vers les résultats pratiques. Il a été encouragé plus tard par le système des brevets, qui assuraient à l'inventeur une part raisonnable dans les bénéfices de son invention. Il suffît de rappeler en passant quelquesuns de ces progrès et de voir d'un coup d'œil ce qu'ils ont produit. L'introduction des scieries mécaniques répandit l'usage des planchers en bois qui furent substitués au gypse, à la brique ou à la pierre. Les perfectionnements introduits dans la fabrication du verre, en le mettant, par le bon marché, à la portée de
tous, rendirent possible de pourvoir les fenêtres de vitres et de chauffer les appartements. Cependant ce ne fut pas avant le seizième siècle que Ton put vitrer convenablement. C'est à cette époque qu'on apprit à tailler le verre avec la pointe de diamant . La construction de cheminées servit à purifier l'atmosphère des maisons, qui auparavant étaient enfumées comme des huttes de sauvages, et donna ce trésor incomparable des habitations du nord : un gai foyer. Jusque-là un trou au milieu du toit, pour donner passage à la fumée, un :autre trou au milieu de la chambre pour déposer le combustible, avec un couvercle que Ton fermait au son de la cloche du -couvre-feu, tels avaient été les insuffisants moyens de chauffage.
Malgré les protestations amères du clergé, on commença à 'Comprendre que les épidémies n'avaient pas été le châtiment de Fimpiété, mais le résultat physique de la malpropreté et de la misère et que le meilleur moyen de les éviter, ce n'était pas tl' invoquer les saints, mais de veiller au soin de sa personne et au balayage des villes. Au douzième siècle, on jugea nécessaire de paver Paris qui n'était qu'un cloaque. La dyssenterie et les fièvres paludéennes diminuèrent aussitôt. L'état sanitaire devint comparable à celui des villes mauresques d'Espagne qui étaient pavées longtemps auparavant. On défendit, dans cette métropole <îui commençait à être belle, d'élever des cochons, ordonnance fâcheuse pour les moines de l'Abbaye Saint-Antoine, qui réclamèrent pour les troupeaux du saint le droit de cité, et voulurent qu'ils pussent parcourir les rues en liberté. Le gouvernement arrangea l'affaire en décidant qu'ils auraient du moins des sonnettes au cou. Le roi Philippe, fils de Louis le Gros, avait dû la mort à la rencontre d'une truie qui avait fait tomber son \ cheval. On défendit également de vider les bassins par les fenê- ' très. En 1870, un témoin oculaire, l'auteur de ce livre, s'était aperçu à Rome sous la fin du gouvernement pontifical, qu'il fallait encore dans les rues semées d'ordures, tenir les yeux constamtnent fixés à terre, pour se garantir de la plus dégoûtante malpropreté. Jusqu'au commencement du dix-septième siècle, on ne balayait jamais les rues à Berlin , et on avait fait un règlement de police pour que tout paysan qui venait au marché avec une charrette fût obligé de s'en retourner avec une charge de boue !
Le pavage fut suivi d'imparfaits essais pour la construction de ruisseaux et d'égouts ; tout le monde en comprenait l'utilité, non-seulement pour les villes, mais pour les maisons particu-
lières. Vint ensuite Téclairage public. D'abord on exigea quelles maisons qui donnaient sur la rue eussent une lampe allumée sur une fenêtre. On essaya ensuite le système des réverbères qui avait si bien réussi à Cordoue et à Grenade ; enfin l'installation du gaz perfectionna cette branche du service municipaL En même temps qu'on éclairait les rues, on instituait les veil leurs de nuit et la police.
Au seizième siècle, les inventions mécaniques et le progrès des manufactures exerçaient une grande influence sur la vio^ sociale et domestique. Il y avait des miroirs et des horloges sur les murailles, des manteaux de cheminées dans les chambres. Quoique dans beaucoup de districts le foyer de la cuisine fût encore alimenté avec du gazon, l'usage du charbon commençait à se répandre. Les tables étaient servies avec plus de délicatesse. Le commerce leur apportait de nouveaux produits. Les boissons grossières du nord furent remplacées par les vins délicats dumidi. Des glacières furent construites. Le bluttage de la farine, qu'on introduisit dans les moulins à vent, avait donné un pain plus blanc et plus beau. Peu à peu les denrées qui avaient été * rares et recherchées devinrent communes. Le riz, la pomme deterre, le dindon, le tabac surtout. La fourchette, invention italienne, remplaça à table l'emploi malpropre des doigts. L'alimentation de l'homme civilisé subit un changement complet. Le thé vint de la Chine, le café de l'Arabie, le sucre, des Indes, prendre dans une grande mesure, la place des boissons fermentées. Les tapis remplacèrent sur les planchers les jonchées de paille. Dans les chambres, se dressèrent des lits meilleurs; dans les garde-robes, s'étalèrent des vêtements plus confortables et plus fréquemment changés. Dans beaucoup de villes des aqueducs furent substitués aux pompes et aux puits communs. Des plafonds qui eussent auparavant été noirs de suie et de fumée, furent décorés de fresques magnifiques. L'usage des bains se généralisa ; on se servit moins de parfums, devenus plus inutiles. Le goût des jardins se forma par l'acquisition de plusieurs fleurs exotiques : la tubéreuse, l'oreille d'ours, la couronne impériale, le lys de Perse, la renoncule, le souci d'Afrique. Dans les rues, parurent les chaises à porteurs, puis les carosses fer* mes, puis enfin les flacres de louage.
Les grossiers instruments aratoires reçurent aussi leurs améliorations et devinrent les charrues, les semoirs, les herses, lea^ faux et les batteuses de notre temps.
On commença à reconnaître qu'en dépit des prédications des •ordres mendiants, la pauvreté est la source du vice et l'obstacle à l'instruction de Thomme ; que la conquête des richesses par le •commerce vaut beaucoup plus que la conquête du pouvoir par la guerre ; car bien que la remarque de Montesquieu que le commerce réunit les nations et divise les hommes, et qu'il trafique de leur honnêteté, puisse être vraie, il est certain qu'il peut seul donner 'Unité au monde. Son rêve, son espoir, c'est la paix universelle.
Quoiqu'il fallût des volumes entiers et non quelques pages pour rappeler les améliorations qui se produisirent dans la vie sociale et domestique après que la science eut commencé à faire sentir son influence bienfaisante et que l'invention fut venue au secours de l'industrie, il y a des choses que l'on ne peut point passer complètement sous silence. Les Califes d'Espagne avaient fait autrefois par le port de Barcelone un grand commerce avec l'Europe et, secondés en cela par les Juifs, ils avaient adopté ou créé plusieurs méthodes pratiques servant au commerce, et les avaient transmises au reste du monde, en même temps que leurs connaissances scientifiques. Telles étaient la tenue des livres en partie double, qui fut apprise au nord de l'Italie, et les différentes espèces d'assurances, qui furent également adoptées dans ce pays, malgré l'opposition du clergé. Celui-ci prétendait que s'assurer contre l'incendie ou les risques de mer était tenter Dieu, et que l'assurance sur la vie , était une immixtion irrespectueuse dans les effets de sa volonté. Ce même clergé ne pouvait voir sans indignation se fonder des maisons pour le prêt de l'argent, à intérêt ou sur gages, c'est-à-dire les banques -et les Monts-de-Piété, surtout quand le taux de l'intérêt y était élevé, et il les dénonçait pour crime d'usure, idée qui a longtemps prévalu et qui prévaut encore dans quelques pays arrié- :rés. Les lettres de change, les protêts pour effets non payés, l'institution des notaires viennent encore de la même source. On peut dire sans exagération que tout le mécanisme commercial aujourd'hui en usage, nous vient des Arabes. J'ai déjà remarqué que la découverte de l'Amérique avait déplacé en Europe le centre du commerce. Beaucoup de riches marchands Italiens et de Juifs entreprenants étaient venus s'établir en Hollande, en Angleterre, en Franre et avaient apporté avec eux :ieurs habitudes commerciales. Les Juifs, qui ne s'embarrassaient pas des malédictions du pape, s'enrichirent d'autant plus par le j)rêt de l'argent que les catholiques, retenus par des scrupules
religieux, ne pouvaient point leur faire concurrence ; mais Pie II s'apercevant de sa faute, retira sa prohibition. Les Monts -de-*^ Piété furent, enfin, autorisés par Léon X qui menaça d'excommunication quiconque écrirait contre cette institution. De leur côté, les Protestants montrèrent du dégoût pour des établisse-* ments qu'on se mettait à encourager à Rome. Comme on oom^ mençait à douter que la peste fût, ainsi que les tremblements do terre, une visite faite par Dieu aux hommes pour les éveiller d'un sommeil coupable, on s'efforça d'en prévenir l'invasion par les quarantaines. Quand la découverte faite par les Musulmans de l'inoculation fut apportée, en 1721, de Constantinople par Lady Mary Wortley Montagu, elle rencontra tant d'opposition de la part du clergé qu'il fallut le patronage de la famille royale d'Angleterre pour la faire adopter. La même chose arriva quand: Jenner voulut introduire la vaccine. Un siècle auparavant un. visage non gravé de la petite vérole était une rare exception.. Aujourd'hui , un visage ainsi défiguré est devenu rare à son tour, De même encore, quand on appliqua la découverte américaine des anesthésiques aux cas d'accouchements douloureux^ on découragea cette pratique non par des raisons physiologi- [ues, mais parce qu^on y voyait une tentative impie pour soustraire la femme à la malédiction nrononcée contre elle dan» la Genèse, chap. III, verset 16.
Le génie inventif ne se borna pas aux créations utiles, il en fit iussi d'agréables. Bientôt après l'introduction de la science en Italie, les maisons des amateurs se remplirent de toutes sorte» de machines à surprises, et, comme on disait naïvement alors, d'effets de magie. La lanterne magique, qui fut inventée à cette époque, en produisait une partie. Ce n'était pas sans raison que les prêtres détestaient la philosophie expérimentale, car le jongleur ne tarda pas à devenir l'heureux rival du Thaumaturge» Les fraudes pieuses, en usage dans les églises, pâlirent devant les tours de gobelets exécutés sur les places de marchés. Le prestidigitateur forain respirait la flamme, marchait sur de» charbons ardents, tenait un fer rouge entre les dents, vomissait des paniers d'œufs entiers, et faisait des miracles avec des marionnettes. Cependant, la vieille croyance au surnaturel fut difficilement renversée. On brûla à Lisbonne en 1601, comme pos-* sédé du démon, un cheval auquel son maître avait appris à faire certains tours. Longtemps après, on fît encore monter sur la bûcher des sorciers et des sorcières.
Une fois franchement entré dans le monde, l'esprit d'invention marcha- rapidement. Une découverte en amenait une autre, et l'idée du surnaturel s'en allait tous les Jours. De Dominis commença et Newton acheva d'expliquer le phénomène de l'arc-en-ciel. Ils montrèrent que ce n'était pas une arme de guerre dans les mains de Dieu, mais le résultat accidentel de la rencontre des rayons lumineux avec des gouttes d'eau. De Dominis fut attiré à Rome par la promesse d'un archevêché ef l'espoir d'un chapeau de cardinal. Il fut somptueusement logé, mais surveillé avec soin. Accusé bientôt d'avoir voulu réconcilier l'Eglise Romaine avec l'Angleterre protestante , il fui enfermé dans le fort Saint- Ange, et y mourut. On l'apporta dans son cercueil devant un tribunal ecclésiastique qui le condamna pour crime d'hérésie et son corps fut, avec un monceau de livres également condamnés, jeté dans les flammes. Franklin, en démontrant l'identité de l'éclair et de l'électricité, arracha, comme on a dit, sa foudre à Jupiter. Les merveilles de la nature remplacèrent dans les esprits, les merveilles de la superstition. Les deux télescopes, le réflecteur et l'achromatique, inventés dans le siècle dernier, permirent à l'homme de comprendre la grandeur infinie de l'Univers, d'en scruter, autant qu'il est possible, lea espaces sans bornes, les temps sans limites. Bientôt après, le mi<* croscope achromatique mit devant ses yeux le monde des infiniment petits. Le ballon l'enleva au-dessus des*nuages, la cloche à plonger le porta au fond de la mer. Le thermomètre lui mesura exactement les variations de la température. L'introduction de la balance donna de la précision aux opérations chimiques et servit à démontrer l'indestructibilité de la matière. La découverte de l'oxygène, de l'hydrogène et de plusieurs autres gaz ; l'isolement de l'aluminium, du calcium et d'autres métaux firent voir que la terre, l'air et l'eau ne sont pas des corps simples. Avec un esprit d'entreprise qu'on ne saurait trop louer, on profita du passage de Vénus pour envoyer des expéditions dans différentes régions et pour déterminer la distance entre la terre et le soleil. Le chemin fait par l'esprit humain de 1456 à 1759 parut à la différence des impressions produite par la comète de Halley. Quand on l'avait vue à la première de ces deux dates, on l'avait prise pour le messager de la colère de Dieu, le héraut de la guerre, de la peste et de la famine. Par ordre du pape, toutes les cloches de la chrétienté avaient été mises en branle pour l'efî'payer, les fidèles avaient dû redoubler de prières ;et comme ces prières avalent été suivies
d'effet dans les éclipses, les sécheresses et les grandes pluies, on proclama qu'encore une fois le pape avait vaincu par la grâce. Quand on la revit en 1759, Haller, guidé par Newton, avait appris que loin d'être sous l'empire de la prière humaine, la comète décrivait, sous celui de la loi, une orbite elliptique, et ne pouvant, d'après ses calculs, espérer vivre assez longtemps pour la voir reparaître, il avait consigné dans ses ouvrages l'époque de sof retour et légué aux astronomes, ses successeurs, le plaisir de k saluer -au jour fixe prédit par lui.
Quiconque examinera avec impartialité ce qui a été fait par le catholicisme pour le progrès intellectuel de l'Europe pendant son long règne, et ce qui a été accompli par la science dans sa courte carrière, ne pourra pas conclure à autre chose qu'à un contraste frappant. Et pourtant combien le catalogue des faits rapportés dans ce livre est incomplet et insuffisant ! Je n'ai rien dit de la diffusion de l'instruction par l'art de lire et d'écrire enseigné dans les écoles ; de la propagation des idées et des nouvelles par la poste, et les services de transports publics à bon marché; des avantages sociaux attachés aux annonces et aux avis publiés par la presse quotidienne. Je n'ai rien dit de la fondation des hôpitaux, dont le premier fut l'Hôtel des Invalides de Paris ; rien de l'amélioration du régime des prisons, des pénitentiaires, des maisons de correction et d'asile ; du traitement exercé à l'égard des aliénés, des pauvres, des criminels; rien du creusement des canaux ; des mesures de salubrité publique, des recensements et des statistiques périodiques ; rien de l'invention de la stéréotypie, du blanchissage par la chlorine, et de tous les merveilleux procédés employés pour la fabrication des tissus de coton, procédés qui donnent le vêtement à bon marché et ajoutent par conséquent au bien-être, à la propreté, à la santé de l'homme ; rien des progrès de la médecine et de la chirurgie, dos découvertes de la physiologie, de la culture des beaux-arts, du perfectionnement de l'agriculture et de l'exploitation rurale, de l'emploi des engrais chimiques et des machines agricoles. Je n'ai point parlé de la métallurgie et des nombreuses industries qui s'y rattachent ; des manufactures de tissus ; des collections publiques d'histoire naturelle, de curiosités, d'antiquités. J'ai passé sous silence le grand sujet de la construction des machines, l'invention de.la glissoire, de la plane et de tant d'autres instruments qui permettent de leur donner une précision mathématique. Je n'ai certes pas assez vanté les chemins de fer, le té-
légraphe électrique, le perfectionnement des procédés arithmétiques, la lithographie, la pompe à air, la pile voltaîque, la découverte d'Uranus et de Neptune et de plus de cent autres astéroïdes, ainsi que des rapports des courants météoriques aveo les comètes; ni les expéditions envoyées par le gouvernement pour résoudre les questions astronomiques ou géographiques ; ni les travaux coûteux exécutés pour pénétrer les secrets des couches géologiques. J'ai été assez injuste envers notre siècle pour ne point mentionner ses découvertes en magnétisme, en électricité; celle du bel art de la photographie ; l'analyse spectrale et ses applications ; ses efforts pour ramener la chimie aux trois lois d'Avogadro, de Boyle, de Mariette et de Charles; la production artificielle de substances organiques par les substances inorganiques, cette source de conséquences si importantes pour la philosophie, la reconstruction de la science physiologique sur la base de la chimie ; les perfectionnements introduits dans Fart de 'ever les plans topographiques ; les armes à feu, les vaisseaux cuirassés ; la révolution opérée dans l'art de la guerre et ce présent fait aux femmes, la machine à coudre; enfin, je n'ai point célébré les grandes fêtes triomphales de la paix, les expositions industrielles, ces marchés du monde.
Et la liste est encore incomplète ! Et ce n'est qu'un aperçu fugitif d'un état de choses qui va grandissant tous les jours ! Quel contraste avec la stagnation littéraire et scientifique du moyen âge !
Les lumières qui jaillissent de cette activité ont répandu des bienfaits sans nombre sur la race humaine. En Russie, une population de serfs, en Amérique, quatre millions d'esclaves ont été appelés à la liberté. Au lieu de la maigre distribution de vivres faite à la porte des couvents, la charité a été organisée, et la législation a été tournée à l'avantage du pauvre. La médecine a appris à connaître sa voie qui est plutôt de prévenir les maladies que de les guérir. L'art du gouvernement est devenu celui de l'étude préalable des faits par la méthode scientifique. Si grands, si frappants sont les progrès de l'homme, que les nations arriérées de l'Asie, demandent, aujourd'hui, leur place au banquet. N'oublions pas que dans ce concours de tous les peuples, l'action que les premiers civilisés exerceront sur les derniers venus, sera suivie d'une réaction en sens inverse. Mais, ■si la ruine du paganisme a été jadis rendue complète par la promiscuité des divinités étrangères dans Rome, aujourd'hui»
quand la merveilleuse facilité des communications aura mis toutes les nations en contact et que Mahométans, Boudhistes et Brahmanes se seront modifiés les uns par les autres, la science demeurera debout dans le monde, parce qu'elle aura donné à Thomme une notion plus vaste de l'univers et un sentiment plus élevé de Dieu.
L'esprit qui a donné la vie à cet immense mouvement intellectuel, qui a animé ces découvertes et ces inventions c'est l'esprit d'individualisme ; c'est chez les uns, l'espoir de s'enrichir, chez les autres, le désir de se distinguer. Il n'est donc pas étonnant que cet esprit ait eu son incarnation politique et que, pendant le siècle dernier, il ait donné lieu à deux grandes convulsions sociales, la Révolution d'Amérique et la Révolution française. La première a eu pour effet de consacrer un continent tout entier au déploiement de l'Individualisme. Là, sous une forme républicaine de gouvernement et avant la fin du siècle présent, cent millions d'hommes, sans autre contrainte que celle à laquelle leur sûreté mutuelle exige qu'ils se soumettent, poursuivront leur libre carrière. La dernière, bien qu'elle ait modifié la face politique de l'Europe, et brillé par les triomphes militaires, n'a pas jusqu'à présent, atteint son but. Elle a amené des désastres répétés sur la France. Les deux gouvernements de ce pays, le spirituel et le temporel, en ont fait, tour à tour, l'alliée et l'adversaire du progrès moderne. D'une main, elle a couronné la raison, de l'autre, elle a raffermi le pape sur son trône. Cette anomalie ne cessera que lorsque tous les enfants de la France, jusqu'au plus humble, au plus rustique, auront reçu les bienfaits d'une véritable éducation.
Les armes employées par la Révolution française contre l'ancien régime ont été moins des armes scientifiques que des armes littéraires. Son attaque a été celle d'une critique agressive. Mais la science, elle, ne joue pas le rôle d'agresseur. Elle se tient simplement sur la défensive et laisse son adversaire se livrer à des attaques inconsidérées. De plus , le dissentiment exprimé par les lettres n'a pas la force du dissentiment exprimé par les savants, car la littérature appartient à une nation ; la science appartient au monde.
Si, maintenant, on demande ce que la science a fait pour la civilisation moderne et pour le bien-être de la société, nous répondrons pour elle, comme nous avons répondu pour le christianisme latin. Le lecteur ne doutera certainement point qu'il y ait
eu amélioration du sort de notre race quand il lira les paragra* phes précédents; mais, en présence des résultats donnés par la statistique, sa conviction deviendra de la certitude. Lès systèmes de philosophie et les systèmes de religion sont jugés, au point de vue de leur influence sur la condition de ITiumanité, par les chiffres que fournissent les recensements. Le christianisme latin n'avait pas pu doubler en mille ans la population de l'Europe, ni augmenter d'une façon sensible la durée moyenne de la vie. Mais, ainsi que Ta établi le D'' Jarvis, dans son rapport au Comité sanitaire du Massachussetts, la longévité moyenne était à Genève, au commencement de la Réforme, de 21 ans et trois mois ; entre 1814 et 1832, elle était de 40 ans et huit mois. Il y a aujourd'hui autant de personnes qui vivent jusqu'à soixantedix ans, qu'il y en avait qui vivaient jusqu'à quarante ans, il y a trois siècles . En 1693 , le gouvernement anglais avait emprunté de l'argent en vendant dés annuités payables depuis l'enfance jusqu'au jour de la mort et il avait basé ses calculs sur la durée reconnue de la vie moyenne d'alors. L'affaire avait été bonne pour lui. Quatre-vingt-dix ans après, il la recommença sur la même base; mais cette fois elle fut ruineuse, parce que les personnes qui jouissaient des annuités, vivaient i'mcomparablement plus longtemps qu'auparavant. Tandis que dix mille individus de chaque sexe mouraient, à l'époque du premier emprunt, au-dessous de vingt-huit ans, il ne mourait plus, au temps du second, que cinq mille sept cent soixante-deux hommes et six mille quatre cent seize femmes.
Nous avons établi le parallèle entre les résultats de la doctrine spiritualiste appliquée au gouvernement du monde, et ceux de la fidélité aux doctrines positives et pratiques. Nous avons vu à l'œuvre Timaginaire et le réel. Les deux principes suivis aux deux périodes différentes de l'histoire ont porté leurs fruits. Le premier était que l'ignorance est la mère de la piété, le second, que la science est la souveraineté de Vhomme sur la terre.