LE PÈRE DE SES OUVRIERS
Au moment où le mot « patron » est ressuscité dans les publications officielles de la République française, le personnage qu'il désignait disparaît de l'industrie française, avec son cortège de bonnes intentions, de "vanités, de naïvetés et d'habiletés.
Après la Révolution, le « patron » a continué à traiter les ouvriers comme l'ancien maître traitait les compagnons. 11 les considérait comme lui étant inférieurs.
Il a persévéré dans cette idée, même après l'institution du suffrage universel; et le grand « patron », ayant plusieurs dizaines, plusieurs centaines, plusieurs milliers d'ouvriers engagés dans ses entreprises, a cru
devoir rester « le père de ses ouvriers ». Vraiment sa famille était trop nombreuse pour qu'il pût la connaître.
Le Play, avec son idéal non seulement catholique, mais biblique, lui donna des illusions.
Il croyait qu'un chef d'industrie exploitant de mines, maître de forges, filateur de coton, fabricant de draps, devait, au xix^ siècle, représenter un être conforme aux traditions patriarcales, ressembler à Jacob promenant, lui, ses troupeaux, sa tribu, dans les plaines de la Judée. Il avait considéré que ce patriarche devait traiter individuellement avec chacun de ses ouvriers. Et comme cette conception répondait à un vieil, idéal féodal qui avait survécu à la Révolution, le grand industriel a volontiers adopté cette manière de voir qui lui donnait un droit de tutelle.
Certains « patrons » ne se sont donné qu'une attitude de bienfaiteurs ; d'autres ont voulu l'être réellement.