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DES ASSOCIATIONS

Le citoyen Gouttes, délégué du Cercle des Travailleurs de Toulon, ada parole.

En examinant les divers modes d'association de pioduction, j'énumérerai les avantages quele capital pourra retirer de leur application.

Je ne reconnais que deux modes d'Association de produc-

lion compatibles avec la société moderne , avec la liberté individuelle; en dehors de ces deux modes d'association, je ne vois qu'utopie et servitude.

Par cette déclaration, je ne compte pas attaquer mes collègues qui ont parlé ou qui parleront après moi sur le même sujet, car de leurs idées, de leur travail jaillira peut-être l'étincelle qui sera la base de la société des siècles futurs, mais aujourd'hui, telle que la société est organisée, je le répète, je ne vois que deux sortes d'associations pratiques, car il n'est pas possible de changer en un jour, en un an, en un siècle, les lois, les usages et les habitudes d'un peuple.

Il peut se former de nos jours :

1<» Des Associations coopératives de production ayant outillage et capitaux d'exploitation ;

2° Des Associations ouvrières de production n'ayant ni outillagCf ni capitaux d'eoiploitation,

1° Les Associations coopératives avec outillage et capitaux d'exploitation peuvent être assimilées à des associations financières, dont les actionnaires eux-mêmes seraient les ouvriers d'exploitation. La classe ouvrière est-elle assez riche pour pouvoir, de prime abord, créer ces sortes d'associations?

Je réponds non.

Non, la classe ouvrière n'est pas assez instruite pour prendre la direction et l'exécution des travaux, elle n'est pas assez instruite parce qu'elle a toujours été tenue en dehors des marchés, qu'elle ne s'en explique pas encore les fluctuations, et qu'elle apprécie difficilement le prix des produits.

La classe ouvrière n'est pas assez riche, car les associations de ce genre ne peuvent être organisées qu'à la longue, par des versements mensuels, qui, pour certaines parties, pourraient durer plusieurs années, sous peine de prendre un grand nombre d'actionnaires qui, alors,, ne pourraient trouver dans les travaux de l'association le Iravail sur lequel ils comptaient en opérant les versements. De là, division

chez les actionnaires, chacun d'eux désirant participer à l'exploitation, car ceux d'entre eux qui seraient obligés de travailler dans les ateliers des sociétés industrielles auxquelles la société ouvrière fera concurrence seront, s'ils sont connus, remerciés ou, dans tous les cas, ne seront pas dans une position très favorable pour eux.

Je suis convaincu que pour ces sortes d'associations, la classe ouvrière n'est pas encore assez riche, et l'expérience prouve, comme plusieurs de mes collègues viendront l'avouer, que fort peu de sociétés ont obtenu un résultat satisfaisant ; presque toutes les sociétés de ce genre qui ont été créées ont succombé après quelques mois d'existence, et même avant leur complète formation.

2<» Associations ouvrières de production n'ayant pas Voutillage et les capitaux d'exploitation.

Ces sortes d'associations, dont le premier résultat sera l'alliance du travail et du capital, devront être régies par des statuts, avoir un conseiM'administration et un gérant chargé de traiter avec les sociétés industrielles pour l'exécution des travaux. Ces sociétés endosseraient toutes les responsabilités d'exécution sans se préoccuper de l'achat des matières, de l'outillage, des bénéfices prévus par les sociétés industrielles existantes, et, avec les matières que celles ci leur fourniraient, elles devraient façonner ces matières et livrer les travaux finis aux clauses et conditions traitées de gré à gré par les deux gérants des sociétés industrielles et ouvrières. Les associations ainsi définies doivent être de beaucoup préférées et sont de nos jours les seules pratiques : 1° Car elles ne nécessitent pas de fonds considérables; 2® Car tout en améliorant la classe ouvrière, elles seront un acheminement vers les associations ouvrières à capitaux d'exploitation ;

3° Parce que la classe ouvrière peut jouir dès la formation des bénéfices de l'association ;

4^ Etant une garantie donnée au capital, elles seront appuyées ou plutôt favorisée^ par les capitalistes qui auront un intérêt majeur à traiter avec elles ;

5** Parc6 qu'elles seront le complément naturel des sociétés financières ;

6<» Parce qu'elles donneront le crédit à l'ouvrier, lorsque l'association sera engagée dans des entreprises ;

7° Parce qu'elles résoudront à bref délai les questions sociales et la crise des affaires.

En reprenant successivement les avantages que je viens d'énumérer, nous voyons que les fonds nécessaires à l'association seront limités aux garanties à donner aux sociétés industrielles, c'est-à-dire au dépôt de cautionnements proportionnels à l'importance du prix de la main-d'œuvre traité ; cautionnements qui pourraient être couverts, au fur et à mesure de l'avancement des travaux, par des retenues proportionnelles, effectuées par les sociétés industrielles sur les acomptes payés pour les travaux exécutés.

La classe ouvrière jouirait dès la formation des bénéfices de l'association, en ce sens que tous les sociétaires auraient dans le produit du travail une part proportionnelle aux services rendus à la société et à leurs aptitudes profession* nelles. Dans aucun cas les sociétés industrielles n'auront à effectuer des retenues sur les prix convenus, ce qui se produit presque toujours dans les travaux à la tâche, où le bénéfice toléré est tout au plus égal au quart de la solde, ce qui est cause que lorsque l'ouvrier à la tâche a atteint cette limite, il borne là sa production journafière, sachant que le travail qu'il pourrait faire en plus ne lui sera pas payé.

Le sociétaire certain, quelle que soit la quantité de travail à exécuter, d'en toucher intégralement le prix, redoublera de zèle, et, sans exagération, pourra produire le double de sa production journalière actuelle.

Les Associations ouvrières de travail seront appuyées par les capitalistes ou sociétés industrielles, parce qu'elles seront pour elles une garantie certaine de bénéfices dans leurs entreprises.

En effet, des quatre parties composant toute opération industrielle ou agricolej savoir :

1° Matières premières;

2« Frais généraux; 3° Bénéfices; 4<» Main-d'œuvre ;

La seule varie^ble, Ja seule qui incombe à l'ouvrier et qui puisse entraîner des pertes est la main-d'œuvre ; garantir au capital la main-d'œuvre, c'est lui assurer un bénéfice certain, c'est assumer la responsabilité d'exécution des travaux.

C'est pour jouir de cet avantage que les capitalistes traiteront avec les Sociétés ouvrières de production et, par le fait de leurs traités, n'ayant plus à s'occuper de la maind'œuvre, certaines situations deviendront inutiles, et les frais généraux réduits d'autant. De plus, comme, quand les travaux baissent, les Sociétés industrielles ou patronales sont obligées, pour faire face aux éventualités, de conserver un noyau d'ouvriers qui leur est souvent à charge, ils reconnaîtront que les Sociétés ouvrières, répondant des délais et de la bonne exécution, ils n'auront plus à se préoccuper de ce noyau d'ouvriers qui sont toujours ceux dont la solde est le plus élevée.

En résumé, par leurs traités avec les sociétés ouvrières, les industriels pourront :

1° Diminuer le nombre des employés chargés de l'exécution et de la surveillance des travaux;

2® Simplifier la comptabilité de la suppression de tout ce qui a trait à la main-d'œuvre ; par suite : suppression des ouvriers chargés du pointage des feuilles de journées, etc. ;

3<> Diminuer le rapport existant entre les frais généraux et la main-d'œuvre, c'est-à-dire diminuer le compte des frais généraux;

4° Se déch£irger sur la société ouvrière des accidents survenus pendant l'exécution des travaux.

M. Gouttes établissait le compte suivant :

Un armateur traite avec les Forges et Chantiers de la Méditerranée pour la construction d'un navire dans lequel il entre actuellement :

Matières premières 150.000

MaiQ-d'œuvre 75.000

Frais généraux : 73 p. lOQ de la main-d'œuvre. 56.250

Bénéfices : 10 p. 100 des sommes ci-dessus. . . 28.125

Prix de revient total 309.375

Durée du travail: trois mois.

Si nous considérons le même travail exécuté par une association ouvrière, san» tenir compte de la diminution des frais généraux résultant de la suppiression de certains employés, nous trouvons en première ligne que la production de l'ouvrier intéressé étant double, non seulement parce qu'il redouble de zèle, mais encore parce que ses collègues plus intelligents que lui Taident de leurs conseils, le temps employé pour l'exécution sera de un mois et demi au lieu de trois mois. Le devis deviendra donc:

Matières premières 150.000 »

Main-d'œuvre 75.000 »

Frais généraux : 37,5 p. 100 28.125 »

Bénéfices : 10 p. 100 sur les sommes cidessus 25.312.50

Total 278.437.50

La différence entre ce prix de revient et celui précédemment établi, s'élevant pour le même travail à 309.375 francs, constitue un bénéfice de 30.937 fr. 50 pour l'armateur. Cette valeur augmente pour lui si le producteur des matières premières emploie aussi une association ouvrière.

Si nous considérons la production annuelle de l'industriel, dans le premier cas, nous trouvons :

Matières premières 150.000 X 4 = 600.000

Main-d'œuvre 75.000 X 4 = 300.000

Frais généraux 56.250 X 4 = 225.000

Bénéfices 28.125 X 4 = 112.500

Total 1.237.500

■r.nlTV

L'EXPÉRIENcB^M^l^^gjl^èiî*^' 333

Dans le cas où il traiterait avec une association ouvrière, la production serait :

Matières premières 150.000 X 8 = 1.200,000

Main-d'œuvre 75.000 X H ^ (iQU.OOO

Frais généraux 56.250 X « = 150.000

Bénéfices 28.125 X ^ = 225.000

Total :i,n3.000

En comparant ces divers produits, nous trouvons que dans le premier cas les bénéfices annuels m-, sont que de 112.500 francs, soit 98.000 francs qu'il touchera en plus; ce sera pour lui une prime que toutes les protections des tarifs de douane ne pourront compenser. Je rappelle pour mémoire qu'il ne court plus de risques de pertes et que les frais généraux sont toujours couverts comme par le passé.

Les ouvriers employés dans rétablissement, avec le salaire, ne toucheraient qu'une somme annuelle d^^ 300.000 fr., tandis qu'avec l'association ils toucheraient 6U0.000 francs. Cette somme de 600.000 francs, qui représentera la valeur du travail produit annuellement, sera pour les travail leurs une cause d'amélioration, de bien-être proportionnel pour leurs familles.

Mais M. Gouttes ne parlait pas seulement en théorie.

UNE EXPÉRIENCE INSÏRUCTIVI]

M. Gouttes avait fait, en 1878, rexpérience de la construction de 40 wagons pour la marine militaire dans l'usine Mourraille et C^® à Toulon. Je Itii ai demande^ pourquoi cette expérience n'avait pas continué. Voici la lettre qu'il m'a répondu.

L'échec de Toulon vient de ce que j'ai trop bien démontré

les résultats surprenants à attendre de l'application de Torganisation commerciale du travail. Gela est paradoxal.

Nous avons fait dans trois mois les quarante wagons, alors qu'il avait fallu dix mois pour en faire trente ; le prix consenti était le prix de revient antérieur moins mes appointements (250 francs par mois). Les résultats furent tels que tous les comptables voulurent être participants par la suite, ce qui n'était pas possible, la comptabilité devant être comprise dans les frais généraux, le patron devant contrôler la distribution des matières devait conserver ses agents. Je ne voulus pas accepter cette combinaison.

Je fis comprendre à M. Ed. Mourraille (décédé depuis) que s'il en était autrement, je pourrais gâcher la matière première sans qull puisse le contrôler; car les comptables seraient plutôt portés à satisfaire mes demandes qu'à défendre ses intérêts, et qu'il n'avait qu'à accorder à ces agents des gratifications prises sur leS' économies réalisées dans les frais généraux. Il le comprit fort l)ien, et plusieurs mois après il m'exprimait les regrets de n'avoir pu accepter mes propositions. J'étais alors aux Forges et Chantiers de la Méditerranée à Marseille et je ne voulus pas revenir sur mes pas. M. Ed. Mourraille était bonapartiste, j'étais républicain, nous avions l'un pour l'autre une grande estime. J'avais de plus pour lui le respect dû à un bon chef.

7/ aurait voulu lui aussi avoir une part des bénéfices réalisés. Dans lesirois mois de travail, ma part fut de 3.200 francs environ...

L'expérience de Toulon démontre :

i^ Que le patron n'est pas maître chez lui avec le régime actuel, puisque M. Mourraille n'osa pas traiter de crainte de mécontenter le personnel des « frais généraux », — ce que vous avez démontré à Liège ;

2° Qu'à la suite du succès, les ouvriers et les comptables furent partisans de cette pratique et qu'il fut difficile de comprendre ces derniers dans l'association;

30 Que le patron lui-même aurait voulu participer aux bénéfices réalisés par les exécutants.

Il suffit de voir travailler les ouvriers quelques instant» pour se convaincre que je n'ai pas -exagéré en estimant la production au double, notamment lorsqu'il s'agit de la construction des navires où la machine-outil n'est utilisée que pour le coupage ou le perçage des matières. J'ai d'ailleurs observé que toutes les fois que j'ai fait exécuter un travail à la tâche, en me basant sur le prix de revient de l'exécution à la journée, les ouvriers ont produit le double.

On voit que le succès de rexpérience a été complet. Mais quelle singulière conception se faisaient l'industriel et les comptables en demandant une participation dans les bénéfices réalisés par l'Association commerciale du travail I

Il est évident que l'industriel retirait son bénéfice de la rapidité avec laquelle la production avait lieu, puisqu'elle lui donnait le moyen de doubler ou de tripler l'utilisation de son outillage et de renouveler rapidement ses capitaux. Il pouvait faire participer le personnel administratif aux bénéfices qui résultaient de cetle organisation.

L'industriel ne trouvait pas ce bénéfice suffisant. Il considérait que ses ouvriers avaient trop gagné et il aurait voulu avoir une part de leurs bénéfices obtenus. Ce vieux préjugé patronal doit disparaître : leur bénéfice leur était acquis comme est acquis le bénéfice du marchand qui lui avait fourni de la houille ou du fer. Z'intérêt de Vindustriel est que les salariés soient incités à tQucher toujours de plus hauts salaires^ si son prix de revient est diminué dans une proportion qui lui permette d'étendre ses débouchés et d'assurer un renouvellement plus rapide de son capital circulant.

Dans des entretiens que j'ai eus avec M. Gouttes et dans des lettres qu'il a bien voulu m'écrire, il m'a demandé d'insister sur les deux points suivants, néces-

saires pour le succès de toute expérience de Société commerciale du travail :

i° Le personnel de frais généraux doit recevoir, du chef de l'établissement, des primes prélevées sur Vécononomie résultant de la rapidité de Vexécution ;

2* Toute la partie activé des ateliers, ingénieurs ou sous-ingénieurs ne s' occupant pas des études, chefs d'ateliers, contremaitres, chefs ouvriers, ouvriers et apprentis qui doivent participer aux bénéfices de Vexécution, doivent être seuls membres de la Société commerciale de travail.

« 11 faut démontrer aux industriels, dit M. Gouttes, que leurs intérêts, la conservation des matières premières, celle de l'outillage exigent que le personnel chargé soit de l'entretien, soit de la distribution de ces matières, soit du contrôle de présence des ouvriers — reste sous leur dépendance absolue. — Tandis que toute liberté doit élre laissée au personnel exécutant sans qu'il ait à intervenir autrement que par des garanties déterminées dans les conventions écrites. »

Le départ entre les deux catégories d'employés est très net. Il nous semble qu'il n'y a pas un industriel qui ne doive le comprendre.

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