‹ Les confréries de Riom, XIIIe-XXe sièclesChapitre 1 sur 14 · CHAPITRE I Notions générales sur les Confréries · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Notions générales sur les Confréries

L'homme, c'est une banalité de le dire, est un être essentiellement social.

Né pour vivre avec ses semblables, il ne saurait, sans leur aide, accomplir aucun acte important de sa vie physique, de sa vie inlellectuelle, de sa vie morale.

De tout temps, les hommes ont donc tendu à s'unir entre eux et à former, en dehors même des groupements primordiaux de Famille, de Cilé, d'État, des associations particulières où ils pussent mettre en commun leur activité et leurs aspirations, et travailler de concert à l'amélioration de leur sort, à la sauvegarde de leurs droits, à la diffusion de leurs idées.

Mais c'est surtout en vue d'assurer la libre expansion de leurs sentiments religieux et de favoriser Tcxercice de certains actes de dévotion, qu'ils se sont constamment réunis en associations spéciales. L'instinct religieux n'est-il pas en eux le plus puissant ? Ne constitue-t-il pas, à vrai dire, la caractéristique de l'Humanité?

Ces associations de piété se nomment CoNFRÉmES.

Notre Savaron donne de ce mot Confrérie une curieuse

éLyniologie. « Longtemps avant le Christianisme, écrit-il, ce mot a esté receu pour signiQer une société, compagnie, tribu, qui participoit à mesmes sacrifices et beuvoit de l'eau d'un mesme puits, que les Grecs appellent <i)p£c^p, d'où se dérivent les Gonfrairies, appelées pour cette cause <i)paTp/a/, et ceux qui en sont 4)paTop:'Ç, par l'ancien Solon. De mesme lisonsnous que ceux qui beuvoient de Teau d'une mesme fontaine estoient appelez paga7ii, parce qu'en langue dorique les fontaines sont dictes Trctyot)^ d'où peut dériver comme il me semble le mot de compagnons, quasi compagni, plutost que de combe7inones, ou de compain, comme aucuns des doctes ont observé. Ges mots donc de Gompagnie et Gonfrairies sont puisez du grec, et dénotent les tribus, assemblées et compagnies, comme de ceux qui faisoient des sacrifices publics pour le bien de la terre et des jeux en l'honneur d'Apollon » (1).

Gette dissertation étymologique prouve, à elle seule, l'antiquité des Confréries. Elles ont, en effet, existé chez tous les peuples.

« Les Juifs, continue Savaron, ne les ont point desdaignées, ains les ont eiies en recommandation. Les Alexandrins, pour entretenir entr'eux une fraternité, s'y sont assemblez. Solon législateur les a ordonnées pour rallier les esprits des Grecs enclins à divisions et partialitez. Les Romains ont de mesme conditionné leurs déportements et embrassé les Gonfrairies. »

Le conseiller-commissaire du roi au Ghâtelet de Paris, Delamare, dans son volumineux Traité de la police^ insiste à son tour sur ce caractère universel des Confréries. « Il y en a eu, dit-il, dans toutes les religions, dans les fausses comme

'^1) Traltté des Gonfrairies^ p. 2-3 (Paris, Chevalier, 1604), communiqué par M. Antoine Vernière, ancien président de l'Académie. Littré, qui repousse Fétymologie de Savaron pour le mot « Compagnon », (lequel vient de cum panis, celui qui mange le mêm3 pain], admet celle de notre docte compatriote pour le mot « Confrérie ». (Voir son Dictionnaire de la langue française).

dans les véritables. Les Rechabiles, les Pharisiens, les Esseniens et les Saclducéens étoient autant de Confrairies différentes chez les Juifs. Les Egyptiens établirent une Confrairie de Flagellons en Thonneur de leur dieu ëérapis. Lycurgue distribua tous les Lacédémoniens en plusieurs Confrairies qu'il nomma <?/A/Vc« de l'union et de ramitié (ju'ils avoient entr'eux, et ordonna à chacune de ces sociétez de manger ensemble, au moins une fois tous les quinze jours. Les Perses ont eu leurs mages ; les Indiens, leurs gymnosophistes ; les Gaulois, leurs druides, qui étoient autant de Confrairies. Romulus institua la Confrairie des douze Arvales et celle des Lupercales. Numa rangea toutes les professions de Rome sous autant de différentes Confrairies, et leur donna à chacune un Patron pris entre les faux dieux. Les Romains en ajoutèrent dans la suite à ces anciennes autant de nouvelles qu'ils firent d'apothéoses de leurs princes, d'où vient celles des Augustales, des Flaviales, des Aurélianes, des Antonianes, et tant d'autres » (1).

Le savant M. de Rossi donne le même enseignement en ce qui touche les Romains, et nous apprend qu'un grand nombre d'associations, ayant un but de dévotion, existaient à Rome. (( C'étaient d'abord les collèges des prêtres païens, pontifes, augures, quindécemvirs, épulons, etc. Les collèges sacerdotaux sont nommés dans la loi des douze Tables ; ils remontaient, dit-on, aux Sabins. La fondation du collège des Luperci, ou prêtres de Pan, était même. attribuée à Evandre. Venaient ensuite les confréries pieuses instituées en l'honneur de telle ou telle divinité : les culiores Jovis, Herculis, Apollinis, Dianœ, etc.. Avant la fin de la République, ces différentes catégories de collèges ne paraissaient pas s'être occupées d'assurer la sépulture de leurs membres. A partir de Jules César, au contraire, cet objet prit une si grande place dans leurs préoccupations que la plupart des collèges existants se transformèrent en associations funéraires. Dans

(1) Traite de la police^ t. î, p. 402 (Paris, Bruiiet, 1722).

Varea sépulcrale qui devint, depuis lors, la propriété nécessaire de chaque collège, une placé était assurée non seulement aux sociétaires, mais encore aux membres de leur famille » (1).

L'Eglise catholique se trouva donc, dès sa naissance, en face d'associations religieuses toutes formées et très populaires. Fidèle à sa tactique si sage de substitution de réunions purifiées aux cérémonies païennes, elle se garda d'en détourner ses adeptes. Outre qu'elles répondaient à un besoin évident de l'âme, des associations de ce genre ne pouvaient que fortifier le sentiment chrétien, puisqu'elles se proposaient l'accomplissement surérogatoire de certains devoirs envers Dieu et le prochain.

Aussi bien, la législation contemporaine contraignait les premiers chrétiens à user de l'association comme d'une arme tutélaire et d'un instrument de propagande. M. de Rossi explique qu'à cette époque le droit d'association n'existait plus guère qu'au profit de « pauvres gens qui se rassemblaient chaque mois pour payer une cotisation dans le but d'assurer mutuellement leurs funérailles. Ces associationslà pouvaient, dit le jurisconsulte Marcien, s'établir sans autorisation spéciale du prince ou du Sénat ; elles étaient autorisées d'avance » (1). Le Christianisme naissant, qui se recruta d'abord dans les classes inférieures, fut heureux de profiter de cette disposition légale pour abriter derrière elle ses rites funéraires et l'exercice de son culte, et s'assurer ainsi à la fois, et dans la mesure des circonstances, un refuge contre la furie de ses persécuteurs.

Selon le témoignage de saint Justin et de Tertullien, les associations pieuses furent, dès les premiers siècles, très florissantes dans l'Eglise. Delamare en trace, d'après eux, le tableau suivant : « L'assiduité au service divin et à la

(1) J.-B. de Rossi, Roma soterranea et Bollotino di archeologla cristiana, cité dans le bel ouvrage de M. Tabbé R. Crègut, Constantin le j

Grand, p. 144 etsuiv. (Paris, Lefort).

prière, runion et la concorde entre eux, la charité envers le prochain furent les principales matières de leurs constitutions. Ils (les premiers chrétiens) avoient même retenu cet ancien usage des repas réglez, où ils mangeoient en commun, les pauvres avec les riches, et qu'ils nommoient dyaTrcn^ repas de charité. Ils s'obligeoient de s'avertir mutuellement de leurs fautes... Lorsqu'il arrivoit entr'eux quelques diiïérens, ils s'accordoient à l'amiable ou ils s'en rapportoient à l'assemblée qui les régloit... îls faisoient une collecte entr'eux pour délivrer les chrétiens emprisonnez pour dettes, soulager ceux qui l'étoient pour la foy, secourir les veuves et les orphelins, doter de pauvres filles, et faire l'aumône aux pauvres. Ils avoient soin d'ensevelir les martyrs et les pauvres qui n'avoient laissé aucuns biens pour se faire inhumer. Ils assistoient à leurs funérailles. Ils avoient des jours réglés pour le jeûne, et quelques-uns d'entr'eux pour la discipline. Ils assistoient enfin certains jours en commun au service... » (1).

Lorsque l'Eglise affermit sa puissance sur les âmes, elle ne cessa de pousser ses recrues dans cette voie. Ses efforts ne tardèrent pas à être couronnés de succès.

Au moyen-âge, cette époque culminante de sa grandeur, sa parole persuasive a convaincu tous les fidèles que l'association de piété et de charité est éminemment favorable à l'accroissement de la vie chrétienne ; et il n'est personne, seigneur, bourgeois, manant, serf, qui ne s'enrôle, à son appel, dans une ou plusieurs Confréries.

Le mouvement de l'affranchissement des Communes auquel elle prend une si large part (2), et l'instinct qui pousse les uns vers les autres les hommes de même métier, favorisent singulièrement ses vues.

Elle se hâte de convier bourgeois, artisans, commerçants, à se grouper, chacun suivant sa profession. Que

(1) Loc. cit. (S. Justin II, apolog. ; Tertullien, apolog.).

(2) Infra, chap. IH.

chaque corps se choisisse un patron céleste comme protecteur ; que ses membres assistent ensemble, à des époques fixes, au service divin ; qu'ils constituent une caisse commune pour assurer la célébration des cérémonies et la récition des prières faites à l'intention des confrères vivants ou trépassés, et pour soulager les camarades malheureux : ces actes de dévotion, ces bonnes œuvres ne manqueront pas d'attirer les bénédictions de Dieu sur eux^ sur leurs familles, sur leurs Communautés.

Ces conseils sont écoutés d'une oreille d'autant plus docile, que les divers corps de métiers trouvent ainsi l'occasion naturelle de s'assembler fréquemment, de discuter ensemble de leurs intérêts professionnels, et de se concerter en vue de leur défense contre les exactions seigneuriales et contre les désordres d'une époque troublée.

De là, à partir des xii® et xni^ siècles, une éclosion véritablement merveilleuse de Confréries. Elles se multiplient en France avec une telle rapidité, que l'auteur du Traité de la Police en peut compter jusqu'à neuf sortes différentes : celles de pure dévotion ; — celles qui ont pour but d'exercer les œuvres de charité et de miséricorde ; — celles qui se proposent la mortification, et dont les membres usent d'austérités en esprit de pénitence ; — celles qui ont été érigées à l'occasion des pèlerinages ; — celles des officiers de justice ; — celle qui s'est établie à Paris, en 1402, sous le titre de la Passion de Notre-Seigneur et en vue de représenter en public et sur le théâtre le mystère de la Rédemption ; — les confréries des artisans ; — enfin, les confréries de factions, « qui se couvroient du voile spécieux de la Religion pour troubler l'Etat » (1).

En faisant abstraction de ces dernières, qui n'étaient pas des Confréries, mais en usurpaient le nom, il est facile de faire de toutes ces Confréries une division plus simple et de les

(1) Loc. cit., p. 404, 405.

ramener à deux grandes classes, — les Confréries de dévotion, ayant pour objet des actes de piété ou de charité, et les Confréries unies à des Communautés ou Corporations et se confondant avec elles.

Les associations de la seconde classe se nommaient indifféremment Confréries, Corporations, Communautés : Tesprit de fraternité qui devait, d'après les statuts, régner parmi les membres, rendait la Communauté ou la Corporation digne de l'appellation de Confrérie. Mais le nom de Confrérie est véritablement le propre des seules associations de dévotion (1).

C'est aux confréries de piété et de charité qu'est consacrée cette étude : aussi dans les Confréries incorporées aux Communautés et Corporations n'envisagerons-nous que le côté purement religieux.

A l'origine, les Confréries s'établirent librement, sous la seule autorisation de l'évêque (2). Le prélat examinait si, dans les pratiques proposées aux Confrères, ne se trouvait rien de contraire aux règles de l'Eglise, et veillait à ce que les exercices ne s'accomplissent point, les fêtes et dimanches^

(1) Les mots Communauté, Corporation, Confrérie, ne sont pas, du reste, synonymes. D'après Le Play {Réforme sociale^ Tours, Mame, 1874, 5« édit., t. I,p. Lxiv, Lxv ; t. II, p. 241), la Communauté est « Lassociation dont les membres exercent en commun, en tout ou en partie, les industries agricoles, manufacturières et commerciales et, en général, les travaux ayant le gain pour objet >> ; et la Corporation « l'association dont les membres se livrent en commun à des travaux où l'intérêt intellectuel et moral domine l'intérêt matériel et financier. » Quant à la Confrérie, tous les auteurs, anciens et modernes, s'accordent à n'y voir qu'une association de piété ou de charité. Le Dictionnaire des Arrêts des Parlemens de France (Paris, 1727, t. II, p. 339), la définit une « assemblée, société de personnes qui s'unissent dans un corps et un lieu pour pratiquer la dévotion. » Dalloz (Rép., v» Culte, xi^ 426) dit que c'est une « association de piété ou de charité » ; les Pandectes françaises (v<^ Congrégations religieuses) la regardent comme « une sorte d'association établie dans un but pieux ou charitable »; etc., etc.

(2) Dalloz indique que l'établissement d'une Confrérie était considéré comme un acte de juridiction épiscopale, et cite à l'appui de son assertion les Canons du Concile d'Arles de 123'i, et une bulle de Clément VIII du 3 décembre 1604.

pendant la messe paroissiale (1). A Tévêque aussi d'approuver les statuts de la Confrérie, de recevoir les comptes de ses officiers (2) et de les apurer, soin dont il s'acquittait scrupuleusement dans ses visites pastorales. Ainsi, à Neschers, un particulier détient sans droit les titres de la Confrérie du Saint-Esprit « depuis r^euf ou dix ans ». L'évêque de Clermont lui enjoint de les restituer « aux balles, et fermer dans le coffre à deux clés, et ce, sous peine d'excommunication pour le ou les détenteurs, après le délai d'un mois expiré d. Quelques années plus tard, il constate avec satisfaction que « les titres de la Confrérie sont dans une armoire dont le curé a une clef » (3).

Le pouvoir civil n'intervenait donc pas dans Tinstitulion de la Confrérie. C'est qu'au moyen-âge la liberté d'association était entière. Exception n'existait que pour les assemblées qui se tenaient contre le Roi ou contre le repos et la tranquillité de l'Etat (4). Le jurisconsulte Jousse rappelait formellement bien plus tard ce vieux principe : î Si l'assemblée ne se fait pas dans le dessein de faire aucun trouble ni dommage envers quelqu'un, elle ne doit pas être punie » (5).

Mais, même alors, les Communautés, et par voie de conséquence les Confréries englobées dans ces Communautés, étaient réglementées par l'autorité publique. Le « livre des métiers » que saint Louis fit rédiger par le prévôt Boileau est demeuré célèbre à juste titre. Les successeurs de ce grand prince exercèrent sur les corps d'état une surveillance encore plus étroite et plus jalouse. A mesure que la royauté grandissait en puissance, elle redoutait davantage l'esprit fron-

(1) Les loix ecclésiastiques de France (Paris, 1756), par de Héricourt, page obi.

(2) Arrêt du Conseil privé du 2 mai 1655.

(3) Visites pastorales, 6 sept. 1703, 29 mai 1726 ; vol. 16, no 37. — Renseignement dû à l'obligeance de M. l'abbé Fratissier, ancien vicaire de Neschers.

(4) Pandectes françaises, v» Association (droit d' ', n» 7.

(5) Traité de la Justice criminelle, t. IV, p. 67.

deur et indépendant des marchands et artisans, et prenait ombrage de leurs réunions. Peu à peu, elle restreignit la liberté d'association, et les grandes ordonnances du xvi° siècle en arrivèrent jusqu'à prohiber formellement les assemblées des Communautés.

François I", dans son ordonnance de Villers-Gotterets (août 1539), édicté, à l'art. 18o, que « suivant nos anciennes ordonnances et arrest de nos Cours souveraines, seront abattues, interdites et défendons toutes confrairies de gens de mestier et artisans par tout notre royaume ».

L'ordonnance de Blois (mai 1579) renouvelle cette mesure à rencontre de « toutes confrairies de gens de mestier et artisans, assemblées et banquets; et sera le revenu desdites confrairies employé tant à la célébration du service divin, selon l'ordonnance qui en sera faite par l'évêque diocésain, qu'à la nourriture des pauvres du mestier et autres œuvres pitoyables » (art. 37).

Les Confréries de dévotion, toutefois, étaient restées à l'abri de toute atteinte. Mais, dans la seconde moitié du xvi^ siècle, elles com.mencent à être frappées à leur tour. L'ordonnance d'Orléans (janvier 1560) stipule en son article 10 que « les deniers et revenus de toutes confrairies (la charge du service divin déduite et satisfaite) seront appliquez à l'entretenement des écoles et aumônes es plus prochaines villes et bourgades où lesdites confrairies auront été instituées, sans que lesdits deniers puissent estre employez à autre usage, pour quelque cause que ce soit. »

Le prétexte invoqué est que les revenus des Confréries sont détournés de leur destination et employés à des banquets que l'intempérance fait dégénérer en orgies. Nous ne voulons pas contester que des excès n'aient parfois été commis dans ces joyeuses <i fréries », où s'ébattait volontiers la verve gauloise de nos pères : les Conciles, depuis longtemps, avaient protesté contre ces abus. Mais nous croyons plutôt que la mesure était inspirée par des motifs d'ordre politique. D'une part, les Gouvernements d'alors, comme ceux d'aujourd'hui

{nilnovi siib sole), étaient le plus souvent en proie à d'inextricables embarras financiers, et il était commode d'appliquer à des œuvres d'utilité publique des ressources toutes liquides et faciles à cueillir. De l'autre, à l'approche des temps de la monarchie absolue, toute réunion, toute association paraissait dangereuse.

Le reproche de « débauches » dans les banquets s'adressait, au reste, surtout aux jurandes et aux maîtrises. C'est contre elles principalement que fulminent les édits royaux et les arrêts du Parlement, par la raison que la dépense faite à cette occasion augmente les obstacles apportés à la réception des maîtres (1). Mais pourquoi avoir fait supporter à toîites les Confréries une mesure motivée par la situation spéciale de certaines d'entre elles?

Ce qui démontre, d'ailleurs, la futilité du prétexte, c'est qu'avec le xvu° siècle le pouvoir se débarrasse de tout détour, et affirme avec éclat la théorie de l'omnipotence royale. Domat peut alors écrire en toute assurance qu' « il est de l'ordre et de la police d'un Etat que toutes assemblées de plusieurs personnes en un corps y soient illicites, à cause du danger de celles qui pourroient avoir pour fin quelque entreprise contre le public. Celles mêmes qui n'ont pour fin que de justes causes ne peuvent se former sans une expresse approbation du Souverain, sur la connaissance de l'utilité qui peut s'y trouver, ce qui rend nécessaire l'usage des permissions d'établir des corps et Communautés ecclésiastiques ou laïques, séculiers et de toute autre sorte, chapitres, universités, collèges, monastères, hôpitaux, corps de métiers, confré-

(1) Voir notamment, en dehors des ordonnances déjà citées, celle de Moulins, art. 74, un arrêt du Parlement de Paris, do la Chandeleur 1498, et un autre de la môme Cour du 27 janvier 1597. Ce dernier fut rendu contre les maîtres jurés boulangers de Paris, avec défense « de faire doresnavant aucunes assemblées, festins et banquets pour la réception à la maîtrise, prendre ni exiger d'eux aucuns deniers, ni autres choses, sous quelque prétexte que ce soit, pour leur bourse commune, et entretenement de leur prétendue confrairie. » (Dictionnaire des Arrêts, t. 11, p. 339, 340).

ries, maisons de villes ou d'autres lieux, et toutes autres qui rassemblent diverses personnes pour quelque usage que ce puisse être i> (Ij.

Formule de la centralisation à outrance, qui, depuis lors, n'a cessé de nous étreindre !

A partir de cette époque, toutes les Confréries, même de simple dévotion, ne purent s'établir, — eussent-elles l'approbation de l'évêque et le consentement des villes. — qu'en vertu de lettres patentes enregistrées en Cours souveraines (2).

Au siècle suivant, la doctrine et la jurisprudence demeurent les mêmes. L'avocat-général Joîy de Fleury professe, le 18 avril 1760, comme Domat, «: que dans l'Etat toute assemblée particulière qui n'est pas autorisée par le Souverain donne lieu à des soupçons légitimes que la police a intérêt de vérifier, et présente toujours une matière ouverte à des inquiétudes qu'il est du bon ordre d'écarter d (3). Le Parlement de Paris, par arrêt du 9 mai 1760, interdit de même l'institution de toute association et confrérie sans permission du Roi (4).

Telles quelles, les Confréries n'en ont pas moins subsisté jusqu'aux derniers jours de l'ancien régime; et dans ce pays de France, à la mentalité si essentiellement catholique, elles ont rendu cet immense service d'avoir inauguré et perpétué au sein des Familles, des Communautés, des Corporations, des Cités, de l'Etat, les traditions chrétiennes d'ordre, de paix intérieure, de concorde, de stabilité, d'indépendance,

(1) Cité par les Pandectes françaises, v*» Association (droit d'), n° 8.

(2) Déclaration royale du 7 juin 1659. Arrêts des Parlements de Paris du 13 décembre 1660 et d'Aix du \^^' déc. 1662. Ce dernier jugea que l'évêque de Marseille avait fait abus en permettant d'ériger une confrérie. (Dictionnaire des Arrêts, t. II, p. 269).

(3) Pandectes françaises, loc. cit.

(4) Le texte de cet arrêt parut si important au P. Tiolier, cordelier du couvent de Riom, qu'il l'inséra dans son journal. {UAuvergne historique, littéraire et artistique, 12^ année, Riom, Jouvet ; Journal du P. Tiolier, p. 58).

que nos aïeux se sont transmises d'âge en âge durant de longs siècles.

Par quels procédés avaient-elles produit ces féconds résultats ? 11 est facile de les signaler.

Le principal est bien connu. Les Confréries constituaient avant tout des œuvres d'assistance, — d'assistance pendant la vie, d'assistance au moment de la mort et après la mort.

Ce trait a été maintes fois mis en lumière pour les Confréries qui se confondaient avec une corporation professionnelle. La Confrérie était en ce cas « la seconde mère de l'ouvrier i>. Celui-ci tombait-il malade, les syndics le visitaient et lui procuraient secours spirituels et corporels. Etait-il nécessiteux, des collectes effectuées parmi les confrères paraient à ses besoins les plus pressants. Venait-il à mourir, tous les confrères suspendaient leurs travaux, fermaient leurs boutiques pour ne les rouvrir qu'après l'inhumation, assistaient en corps à ses obsèques et à la messe de Requiem qu'ils faisaient célébrer pour lui (1).

Cette obligation d'assistance mutuelle figurait aussi dans les statuts primitifs des autres Confréries. Elle ne cessa jamais de caractériser leur esprit (2). A partir du xvu^ siècle loutefois, il convient de le remarquer, le souci des devoirs

(1) BouiLLET, Histoire des Communautés des Arts et Métiers de l'Auvergne^ Introduction. (Clermont, Hubler, 1857).

(2) « On sait, écrit M. Ludovic de Contenson, qu'à la fin du moyen-âge, la Corporation qui représentait alors la forme de l'organisation du travail comportait un ensemble rie prescriptions d'assistance mutuelle entre ses divers membres. Mais quand, bien avant le xvni*' siècle, survint la décadence de l'institution, la loi de charité réciproque, qu'avait imprimée le Christianisme sur l'ancienne société, disparut-elle pour cela des mœurs ? Bien au contraire. Dans le sein des corporations, ou à côté d'elles, avait germé une autre forme de l'association, celle-ci uniquement pieuse et charitable, la Confrérie. Professionnelles ou paroissiales, fréquemment les deux à la fois, les Confréries se multiplièrent sous Tinfluence du clergé. Le concile d'Avignon, en 1649, prescrivit l'organisation d'une Confrérie dans chaque paroisse. Placée sous le vocable d'un saint, chacune avait sa fête patronale, sa bannière, ses banquets, allait aux processions en corps et détenait jalousement ses préséances à l'église. On s'y occupait

sociaux ne se remarque |)lus aussi vivace parmi elles. Leur préoccupation principale est de conserver, par la charité chrétienne et par la prière, l'intégrité de la foi et des mœurs. Situation légale des Communautés et Corporations, création d'hôpitaux richement dotés et régulièrement administrés, organisation de Tassistance publique, centralisation gouvernementale, tout contribuait à rendre stérile, inutile ou suréro^ratoire le zèle des Confréries sur le terrain des intérêts malériels. Ce zèle se cantonna dans la sphère des intérêts spirituels ; mais là il se donna libre carrière.

L'utilité sociale ,des Confréries, même ainsi spécialisées, resta considérable.

Tout d'abord elles contribuèrent puissamment à maintenir l'union et la concorde parmi les citoyens.

Pour avoir la même âme, il ne suffit pas, comme l'a remarqué excellemment l'un de nos plus brillants romanciers contemporains, il ne suffît pas à des hommes d'exercer le même métier ni de participer aux mêmes devoirs et aux mêmes plaisirs. Il leur faut encore, avec ce système d'habitudes communes, « une conformité des cœurs entre eux et des intelligences » (1). Cette conformité, comment la réaliser, si ce n'est par la communion dans la même foi, par l'aspiration au même idéal religieux? Ainsi seulement peut s'épanouir pleinement la fleur suave de la fraternité vraie et profonde, et se vérifier la douce parole : Ecce quam bonum et jucundum habilare fratres in unum !

Les Confréries tenaient à donnej- sur le champ un exemple

exclusivement de bienfaisance, d'assistance et de pratiques pieuses. On y payait une cotisation et un droit d'entrée. L'âme de toutes ces organisations, c'était la loi de la charité chrétienne que l'Eglise imposait aux fidèles les uns envers les autres, et qui faisait alors un des principaux fondements des rapports sociaux. Ces Confréries existaient aussi bien dans les campagnes que dans les villes, et déjà l'on y remarquait des membres honoraires, puisqu'il arrivait aux seigneurs d'en faire partie. » {Les Sociétés de secours 'mutuels, « Revue des Deux -Mondes », n» du l^r juillet 1903).

(1) Paul BouRGET, L'Etape.

frappant de cette paix qu'elles voulaient faire régner autour d'elles. Qu'un dissentiment vînt à s'élever entre deux contVères, il leur était interdit de le porter devant les tribunaux avant d'avoir recouru à l'arbitrage des chefs de la Confrérie, et d'avoir épuisé tous les modes de conciliation.

D'autre part, c'est imprimer aux âmes et aux esprits une puissance singulière et un pouvoir de résistance particulier, que de les accoutumer, par la prière, à s'élever vers Dieu. La prière, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, est et restera toujours le levier par excellence, le ressort vibrant de toute énergie intime et de toute valeur morale. Or, les Confréries étaient des assemblées de prières ou, pour mieux dire, des sociétés d'assurances mutuelles de prières. Dans toutes ses nécessités le sociétaire pouvait compter sur le secours des prières de ses confrères; et, s'il est vrai que la prière, a couverte d'humbles habits, le front baissé, la main tendue, protège l'univers de sa majesté suppliante » (1), la plus modeste des Confréries, en couvrant ses adeptes de la protection de « cette reine du monde », leur donnait cette sécurité et les conviait à celte espérance qui sont les facteurs indispensables de toute entreprise humaine.

C'est surtout à l'heure de l'agonie, et après le trépas, que cette aide de la prière était assurée au membre de la Confrérie. Dès qu'un associé était en danger de mort, ses confrères se faisaient un devoir d'accompagner le saint Viatique à sa demeure. A son décès, ils assistaient en foule à l'enterrement et réclamaient un office pour le repos de son âme. Chaque année, en général le lendemain de la fête patronale, et parfois plus souvent, ils faisaient chanter des messes pour les trépassés, et c'était pour chacun d'eux un devoir strict que de payer un copieux tribut de prières à la mémoire des disparus.

Il est bon d'insister sur ce culte des morts, qui est resté, jusqu'aux derniers temps, une des marques véritablement

(1) Lacordaire, ^5e Conférence.

significatives de LouLcs les Confréries. C'était là, assurément, un souvenir de ces antiques associations funéraires que nous avons dit avoir servi de sauvegarde légale aux réunions des premiers chrétiens (1). « Une longue et curieuse inscription païenne, découverte en 181G dans les ruines des anciens bains de Lanuvium, raconte M. de Rossi, nous fait connaître l'oi'ganisation intérieure de ces humbles collèges dont les chrétiens adoptèrent la forme légale. Elle contient les statuts, ou, comme on disait, la loi d'un collège, composé en giande partie d'esclaves, qui avait été érigé dans cette ville, l'an 133, en l'honneur de Diane et d'Antinous et pour la sépulture des morts. Pour en faire partie, il fallait payer une certaine somme et fournir une amphore de bon vin. Quand un membre du collège mourait, une somme fixe élait consacrée à ses funérailles, partie pour en payer les frais, partie pour être distribuée au pied du bûcher aux sociétaires qui auraient suivi le convoi. Si un membre décédait à plus de trois milles de la ville, trois confrères étaient envoyés chercher le corps, et une redevance leur était allouée pour les frais de leur voyage. Si le maître d'un sociétaire esclave refusait de livrer son corps, les derniers devoirs lui étaient lendus en effigie... Cet humble collège de pauvres et d'esclaves professait le respect de la vie humaine à un degré rare dans un temps où le suicide était devenu en honneur ; si l'un de ses membres s'était donné volontairement la mort, la société refusait de subvenir aux funérailles du suicidé » (2).

Ces mœurs, a. ramenées à des habitudes plus graves, sanctifiées par la pratique de la charité et par l'idée religieuse », s'étaient introduites tout naturellement dans les associations chrétiennes, et avaient rapidement fait de cette coutume une de leurs lois essentielles et traditionnelles.

Nos Confréries apprenaient en outre à leurs membres, —

(1) Supra, p. 4.

(2) De Rossi, loc. cit.

chose essentielle, — à éviter ce sombre pessimisme et cette dévorante envie qui entraînent l'homme aux pires excès contre la société. Portant haut les regards et les cœurs, elles leur enseignaient à se trouver satisfaits de la place que la Providence leur avait dévolue et à ne point jeter un œil de convoitise sur le bien d'autrui. Sage philosophie qui n'excluait ni les légitimes efforts pour accroître son bien-être, ni les louables tendances à grandir par la patience, par le travail, par la vertu en un mot, le patrimoine hérité des ancêtres !

Et puis, chaque Confrérie avait des jours de fêtes : fêtes célébrées à Téglise, avec messe et vêpres solennelles, salut en musique, sonnerie des grosses cloches à toute volée ; mais aussi, fêtes célébrées en dehors du temple, dans des lieux publics ou dans la maison de la frérie. Un roi, une reine, qui acquérait chaque année son pouvoir éphémère à Tadjudication ou à la charge de faire une offrande à la caisse commune, et parfois même d'offrir un repas aux confrères, présidait à ces réjouissances. De joyeux banquets réunissaient les sociétaires; les chants et les rires francs, malicieux et en même temps inoffensifs, circulaient autour des tables ; des danses animées clôturaient l'assemblée.

C'était encore là une de ces coutumes, remontant aux âges les plus reculés, que le Christianisme avait eu la sagesse de s'approprier. Dans les associations funéraires de Rome, explique de Rossi, a chaque nouveau président, à son entrée en charge, devait donner à souper à tous les membres. Six fois par an les menibres du collège dînaient ensemble, en l'honneur de Diane, d'Antinous et du patron du collège. Chaque table de quatre convives avait droit à une mesure de pain et de vin. Les plaintes, les querelles, les mauvais rapports étaient interdits les jours de fête... » Et ailleurs: « Les païens avaient leurs sacrifices et leurs repas de corps anniversaires en l'honneur d'un parent mort ou du patron d'un collège ; les chrétiens eurent leurs réunions pieuses en l'honneur des martyrs. Les termes mêmes usités par les païens s'accor-

daient aisément avec les nécessités de la langue liturgique. Ainsi le mot ïiaiale, par lecpiel on désignait Tanniversaire de la naissance de celui qu'on voulait honorer par des repas et des fêtes, fut employé par l'Eglise pour désigner les solennités qu'elle célébrait en l'honneur des martyrs ; et, appliqué ainsi au jour anniversaire de leur mort, il prit une signification symbolique dont saint Augustin et d'autres Pères ont fait ressortir la beauté » (1).

Savaron, à son toui', parle des c festins et superbes banquets » qu'aux jours de fêtes avaient l'habitude de donner les peuples anciens, Juifs, Grecs, Carthaginois, Romains ; et il conclut que « celte façon de banqueter en leurs Gonfrairies, les premiers chrestiens l'ont ensuivie et transmise à leur postérité jusques à pi'ésent » (2).

Ges réjouissances étaient donc traditionnelles dans les associations chrétiennes. Jadis, elles se célébraient môme dans « les églises, cimetières et lieux consacrez ». Elles en avaient été dans la suite exclues ; mais, pour avoir été repoussées dans les lieux profanes, elles n'avaient rien perdu de leur entrain. Elles en avaient plutôt profité pour dégénérer parfois en fêtes folles. De nombreuses décisions ecclésiastiques avaient réprimé ces écarts et proscrit notamment <r l'ivrongnerie, les bals non accompagnez de modestie, les chants lubriques et lascifs, la sonnerie des instruments dans les lieux sacrez, et le fol de la feste » (2). x\insi épurées, les « frairies 9 offraient aux contemporains de Savaron une occasion licite de « banqueter avec tempérance et sobriété, et puis, selon l'ancienne coutume, basler avec l'honnête liberté que j'ay veu aux bals de notre Confrairie, telle qu'un censeur et sévère Gaton ne s'en offenseroit » ; et la vieille gaieté française continuait à s'épanouir sur les lèvres et sur les fronts des confrères. On l'avait même personnifiée, cette « bonne vieille gaieté d'autrefois i) : on l'appelait <r la Dame

(1) De Rossi, loc. cit.

(2) Savaron, loc. cit., p. 3-4.

de Liesse jd (1). C'est que « nos pères savaient rire jusque sous les cheveux blancs^ jusque dans les alarmes publiques. La société était solide ; au milieu des plus violentes tempêtes, elle gardait ses ancres et sa boussole » (2). Sans doute, nous l'avons dit (3), les ordonnances royales des xvi® et xvn^ siècles supprimèrent peu à peu ces repas pris en commun. Mais, même alors, les confrères ne manquaient pas de célébrer leur Saint en petit comité et au foyer domestique. La cordialité et la bonne humeur persistaient à régner en souveraines dans ces agapes familiales. Qui osei'ait soutenir que ces fêtes répétées n'ont pas puissamment aidé au rayonnement et à l'explosion de cette bonne humeur, satirique et franche, jadis l'un des vrais titres de gloire de notre nation et signe certain de sa santé morale (4) ?

Les Confréries, enfin, faisaient partie intégrante de la cité. Volontiers, elles venaient au secours du corps commun des habitants, aux heures de calamité. A Riom, la maison de la Confrérie du Saint-Esprit servait de maison municipale, de lieu d'assemblée pour le corps de ville (5) ; la Confrérie du Saint-Sacrement baillait en 1523 « 40 livres à messieurs les Consuls pour les employer à une pièce d'artillerie » ; elle avait déjà, quelques années auparavant (1517), contribué « à la réparation du clochier de l'église de Saint-Amable, paroisse de

(1) E. BiRÉ, Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur ^ t. J, p. 363, Paris, Perrin, 1895.

(2) Louis Veuillot, Çà et là, préface.

(3) Supra, p. 9.

(4) M. Edmond Biré, dans le passage que nous venons de citer, regrette avec raison et en termes émus la disparition de cette gaieté saine et vive, que contribuait si puissamment à entretenir dans le peuple français la célébration en famille des fêtes religieuses, « Ce qui ne renaîtra pas, écrit-il, c'est la gaieté, cette vieille gaieté chrétienne et gauloise, que nos pères appelaient de ce doux nom, la pauvre chère Dame de Liesse. Pauvre chère Dame de Liesse, est-ce donc pour toujours que vous avez abandonné ce peuple, l'enfant de votre prédilection! Ce peuple auquel on n^. pouvait penser sans que votre image vînt se placer à côté de la sienne! Hélas ! oui, c'est pour toujours ! La vieille gaieté française est morte : la Révolution Ta tuée. »

(5) Nous verrons plus bas, p. 31, qu'il en était ainsi presque partout.

celle ville » ; loules les Confréries ofîraienl à Téi^lise des slalucs, des lableaux, des aulels, des ornemcnls, des vases sacrés, des reliquaires et concouraient à la splendeur des cérémonies du culte. Les marguilliers comptaient sur leurs fonds pour subvenir aux besoins de la paroisse (1). Venaientelles à s'éteindre, leurs biens étaient affectés à des œuvres d'utilité communale. Parfois, elles s'unissaient d'elles-mêmes à d'autres institutions publiques, que leur avoir servait à entretenir. Elles constituaient ainsi comme une réserve et une aide précieuse sur lesquelles, en cas de périls pouvaient compter les citoyens ou les établissements municipaux menacés (2).

Depuis les temps les plus reculés, l'administration des Confréries avait obéi à des règles invariables. Elles étaient gouvernées par des bailes, prieurs ou recteurs, nommés à l'élection et à des intervalles périodiques plus ou moins rapprochés. Celle élection avait lieu en l'assemblée générale réunie dans la maison de la Confrérie, si elle en possédait une, ou dans la demeure d'un confrère. On ne pouvait refuser la direction de la Confrérie dont on était membre, à moins d'avoir des excuses qui eussent dispensé d'être marguillier, « à quoi cette direction est en degré » (3). Les bailes avaient toute la responsabilité des affaires de l'association. A eux de convoquer les confrères, de parer l'autel ou la chapelle du Patron, d'organiser les fêtes annuelles, de rendre les derniers devoirs aux défunts, de veiller sur les biens de la Confrérie, de recouvrer les recettes, d'acquitter les dépenses. Ils

(1) Voir notamment la délibération des marguilliers de Saint-Amable en date du 25 mars 1673. Sur tous ces points, voir également les détails relatifs à chacune des Confréries riomoises.

(2) Par une juste réciprocité, leurs bailes figuraient, en quelque sorte, parmi les autorités de la cité, et avaient place, en cette qualité, à certaines cérémonies publiques, tels les bailes de la Confrérie du Saint-Sacrement (procès-verbal, du 17 mars 1669, des délibérations de cette Confrérie, à Riom).

(3) Arrêt du Parlement de Paris du 29 avril 1712.

dévoient tenir un compte exact et détaillé de leurs opérations et justifier de leur gestion en assemblée générale. Ils avaient la garde des archives, des titres, rentes, fondations, biens meubles et immeubles, et faisaient du tout bon et fidèle inventaire.

Les Confréries s'alimentaient par les oblations volontaires de leurs membres. Au début, la cotisation fut obligatoire, mais fixée à une somme très minime. Bientôt, elle fut laissée entièrement à l'arbitraire, et à la générosité des membres. C'est surtout par les libéralités testamentaires ou entre vifs des bienfaiteurs que certaines purent acquérir une petite fortune, car, formant des êtres moraux, elles avaient capacité juridique pour acquérir et posséder, lorsqu'elles avaient été constituées par l'autorité de l'évêque, et, en dernier lieu, lorsqu'elles avaient été autorisées par lettres patentes (1).

Les Confréries un peu opulentes avaient un « aumônier d ou prêtre attitré, qui était chargé de célébrer les offices et autres cérémonies demandés par elles.

11 est temps de sortir des considérations générales pour entrer dans le vif des détails de l'organisation et de la vie des Confréries. L'étude des Confréries de la ville de Riom va nous en fournir l'occasion.

Au dire d'érudits des plus compétents, nulle ville d'Auvergne n'a présenté un cortège aussi imposant d'associations de ce genre. Tout au moins, les archives d'aucune d'elles ne fournissent de renseignements sur un ensemble aussi considérable de Confréries.

De là, peut-être, une certaine utilité pour cette modeste monographie. Elle permettra, en tout cas, de donner une idée du mouvement religieux d'une ville de province du xiii'' au xix<^ siècle, et de préciser ainsi les notions que l'on possède sur les mœurs et les coutumes de cette période.

(1) Dictionnaire des Arrêts des Parlements^ loc. cit., p. 340.

CHAPlTPxE II Coup d'œil d'ensemble sur Iss Confréries riomoises.

Dans un mémoire adressé à TEvêque de Clermont le 26 décembre 1664, les marguilliers de Saint-Amable constatent qu'on « a introduit dans leur église une prodigieuse quantité de f réries ï).

Prodigieuse n'est pas une épithète exagérée, car nous n'avons pas trouvé trace de moins de 67 Confréries établies à Riom.

Assurément, toutes ces Confréries n'ont pas coexisté à la même époque, et quelques-unes d'entre elles, dans la suite des âges, ont disparu ou se sont incorporées à d'autres. Mais la plupart subsistaient encore simultanément au xvni^ siècle, et leur nombre devait cerlainement égaler, sinon dépasser, la cinquantaine aux approches de la Piévolution.

Les Confréries riomoises avaient, en général, leur siège dans l'unique église paroissiale de la cité, l'église de Saint- Amable. Cependant certaines s'étaient établies dans d'autres sanctuaires, ou môme au pied d'une niche ou d'une statue érigée dans l'un des quartiers de la ville. C'est ainsi que plus de vingt, s'il en faut croire les manuscrits déposés aux archives de Notre-Dame du Marthuret, étaient instituées dans cette église et acquittaient les honoraires de leurs offices entre les mains du trésorier de son Chapitre. De même, la chapelle des Cordeliers, celle de l'Hôpital, pour nous arrêter à ces exemples, étaient le centre de quelques réunions pieuses.

Mais, en principe, les Confréries célébraient leurs fêtes à la métropole de Saint-Amable. Elles y trouvaient avantage : là seulement elles pouvaient profiter de toutes les magnificences du culte et étaler aux yeux l'ardeur de leur zèle et le

fasle des pompes dont elles s'ingéniaient à Tenvi à rehausser l'éclat de leurs cérémonies. -

Chacune désirait avoir une place marquée dans l'église. Les plus importantes avaient obtenu une chapelle particulière. Mais toutes n'avaient pu jouir de ce privilège : l'édifice, si vaste fût-il, n'y eût pas suffi. On avait éludé la difficulté en autorisant les Confréries modestes à ranger leurs autels le long des piliers des trois nefs et des cloîtres qui entouraient le temple, et à s'y ménager de la sorte une manière de chapelle (1).

L'église présentait ainsi, les jours de grandes solennités, un spectable qui ne manquait pas de grandeur. A la voir peuplée d'autels, de niches, de statues^ de reliquaires, de tableaux, et surtout de fidèles, on ne pouvait s'empêcher d'être remué au fond de l'âme. Sans doute les règles du bon goût n'étaient pas toujours observées dans l'ornementation, ni celles du recueillement absolu dans l'attitude des groupes des assistants. Mais la banalité se trouvait exclue des cérémonies, grâce à la naïveté, à la simplicité, à l'originalité de cette foi populaire, se manifestant dans toute son explosion.

A Noël, Pâques, la Fête-Dieu, Saint-Amable, aux jours de réjouissance nationale ou de supplication locale, le gros bourdon convoquait-il au temple tous les chrétiens de la paroisse, la foule s'y précipitait, à sa voix grave et puissante (2). Les Confréries en particulier s'empressaient de s'y rendre et venaient successivement se masser à leurs places attitrées, autour de leurs autels, de leurs bannières et de leurs chapelles qui brillaient de toutes les richesses accumulées par les libéralités de leurs fondateurs, et où étaient exposés, environnés de fulgurants lampadaires, les trésors et les reliques dont s'enorgueillissaient la paroisse et les Associations (3).

(1) Délibération des marguilliers du 23 septembre 1688.

(2) Voir à l'Appendice les détails sur la sonnerie de Saint-Amable.

(3) Voir infra, ch. IX, l'énumération des reliques possédées par l'église de Saint-Amable.

ir

Ici, les Confrères du Saint-Sacrement, de l'Ascension, de la Croix, auxquels s'étaient sans doute réunis les anciens confrères du Saint-Esprit, se prosternaient devant e l'autel de paroisse », qui étincelaitsous les cierges et sous ses somptueuses parures. Là, les vingt-cinq associations vouées au culte de la sainte Vierge, se jetaient aux pieds des Madones disséminées dans l'église, pendant que les marguilliers s'inclinaient devant la châsse de saint x\mab]e et les images de saint Gervais et de saint Bénigne. Ailleurs, pressés en rangs compacts et dispersés sous les arcades aux ogives pointues et symétriquement inégales du chœur, comme sous les nervures arrondies des voûtes des nefs et près des sculptures byzantines des chapiteaux des piliers, les prêtres habitués vénéraient saint Nicolas; les avocats, procureurs et basochiens, saint Yves ; les notaires, saint Jean l'Evangéliste ; les chirurgiens et les médecins, saints Corne et Damien ; les apothicaires, saint Roch ; les tanneurs, saint Jacques ; les laboureurs et vignerons, saint Verny; les charpentiers, saint Joseph ; les serruriers, saint Pierre ; les boulangers, saint Ilonoié; les pâtissiers, saint Michel; les hôteliers, sainte Marthe; les orfèvres, les ferblantiers et les forgerons, saint Eloy ; les couteliers et armuriers, sainte Barbe ; les charrons, sainte Catherine; les bouchers, saint Eutrope ; les potiers d'étain, saint Fiacre ; des groupes d'hommes et de femmes, saint Jean-Baptiste, saint Jacques, saint Antoine, saint Claude, saint François de Paule, saint Biaise, saint Ferréol, saints Abdon et Sennen, les saints Anges gardiens, les saintes Anne, Procule, Marguerite ; d'autres, les images de la Charité et de la Bonne-Mort. . .

Dominant la foule, dans les stalles hautes du chœur, et auprès des boiseries, merveilles de sculpture, qui les entourent, les trente-deux membres du Chapitre, et Messieurs de la Sénéchaussée d'Auvergne et siège présidial ; au jubé, Messieurs les Trésoriers de France; aux autres places d'honneur, les Consuls et les officiers des diverses juridictions royales étalent à leur tour leurs vêtements d'apparat.

Enseaible vraiment harmonieux dans sa diversité, et émouvant non moins par- la splendeur de la manifestation religieuse que par Tunanimité dans la foi et par l'union fraternelle de toutes ces âmes et de toutes ces intelligences!

L'office achevé, la foule quittait le temple. En s'écoulant, elle se classait elle-même en trois groupes particuliers, selon que les personnes qui les composaient s'étaient vouées plus particulièrement au culte de Dieu, au culte de la Vierge, au culte des Saints.

C'est cet ordre qu'il convient de suivre pour l'étude approfondie de leurs mœurs et de leur physionomie (i).

(1) Cette tâche nous sera en grande partie facilitée par l'étude de trois volumes manuscrits in-folios, existant aux Archives de la Fabrique de Saint-Amable et intitulés : « Premier registre des fondations et vlcaïries de la Marguillerie de la ville de Riom (1629). — Inventaire général et raisonné des terriers, registres, contracts, obligations et autres tiltres et papiers de la marguillerie de VEglise et paroisse Sainct-Amable de la ville de Riom (1629). — Extraits des registres des fondations et de l'inventaire général et des délibératoires et autres titres de la marguillerie de Riom, par lesquels les affaires de la marguillerie seront sommairement connues depuis 1401 jusques et compris i703. »

C(;s volumes ont été composés par Antoine Courtin et par son fils Georges, Tun et l'autre greffiers «^n chf^f du Bureau des Finances, aux époques respectives où ils firent partie de la Marguillerie. Ils offrant toutes les garanties désirables d'exactitude et de sincérité, car l'on connaît Térudition éclairée et le soin scrupuleux dont firent preuve en toutes occasions ces magistrats distingués (*).

Ils nous donnent en abrégé l'histoire religieuse de la ville de Riom pendant trois siècles, — le dernier manuscrit surtout, qui est de tous le plus complet et le plus intéressant.

Quand Georges Courtin sortit de sa charge de marguillier, le soin de continuer son travail et celui de son père fut confié à ceux des marguilliers qui étaient procureurs. Mais ces derniers firent preuve à cet égard d'une regrettable insouciance. L'ouvrage resta presque au point où l'avait laissé Georges Courtin. Aussi, lorsque Chabrol, l'auteur de la Coutume, devint marguillier (1747), son pfemier acte fut de reprendre l'œuvre des Courtin, et la tâche fut confiée à son collègue de la marguillerie, M. Biorat, procureur.

« L'ouvrage, lisons-nous dans un avertissement qui figure sur le volume de 1703, l'ouvrage que Messieurs Antoine et Georges Courtin, marguilliersen 1628 et 1702, ont donné à la Marguillerie en trois volumes infolio, intitulé hiventaire général, est d'autant plus utile qu'il contient

(*) Pour les renseignomenls biographiques sur les Courtin, voir notre Bureau des Finances (Riom, Jouvet, i900j, pp. 9;] et suiv., 397 et suiv.

une explication de tous les droits et privilèges attribués à la Marguillerie, l'enregistrement de tous les litres qui les établissent, des charges auxquelles elle est assujettie, et une explication gônéralle de tout ce qui s'est passé depuis l'établissement de la Marguillerie jusqu'en 1702. Cependant, nous nous sommes aperçus avec peine et étonnement que les procureurs marguilliers avaient négligé de le continuer depuis 1706 jusques à présent, quoyque, suivant le raport que nous a fait M. Biorat, il y aye dans les archives de la Marguillerie trois délibératoires du 27 juillet 1631, 17 janvier 16^j9 et 16 novembre 1706, qui portent expressément que cet ouvrage sera continué par aport à l'utilité que la Marguillerie en peut tirer. Le motif qui a donné lieu aux trois délibératoires a pour o])jet la facilité dans la recherche des litres, la connoissance des droits et privilèges de la Marguillerie, ses charges et les époques de tout ce qui s'est passé de plus remarquable depuis l'établissement de la Marguillerie jusques en 1702, de manière que. pour remédier à la négligence de nos prédécesseurs, et pour ne plus laisser en souffrance la cessation d'un ouvrage si util et si nécessaire, M. Biorat est chargé avec plaisir de le continuer dans le même ordre qu'il a été fait, et comme nous ne doutons pas du zèle que Messieurs les marguilliers, nos successeurs, auront pour la Marguillerie, nous espérons d'eux la continuation de cet ouvrage. — (Signé) Chabrol, Grangier, Biorat, Legay. »

M. Biorat se mit à la besogne, qui était laborieuse. Il fit aux volumes certaines additions, malheureusement trop rares. Quand il quitta la Marguillerie, il ne se trouva personne qui continuât ce travail. Depuis lors (47^8), les in-folios hélas! n'ont plus reçu de mentions.

Au xvii® siècle, les marguilliers attachaient cependant avec raison un grand prix à leurs archives. Lors de la })este de 1631 et du départ d'un grand nombre d'habitants qui s'ensuivit, ils s'étaient vivement préoccupés de les mettre en sûreté. « Sur ce qui a esté exposé, délibérèrent-ils le 17 août 1631, que cette ville estant affligée de la maladie contagieupe, tous les corps s'en sont retirez, et par exprez MM. du Chapitre et du Présidial, et avant leur départ ont pourveu à la seureté de leurs papiers, tiltres, terriers, documens et enseignemens, ce qu'il seroit nécessaire de faire de ceux de la Marguillerie. C'est pourquoy a esté délibéré que tous les papiers qui sont hors l'armoire y seront aportez et fermez à clef avec les autres, et la porte du bureau sera fermée, et n'ouvrira plus qu'il ne soit autrement résolu. Comme aussy toutes les reliques seront fermées dans l'armoire oîi repose la châsse de saint Amable, et sera donné une clef tant de l'armoire que du bureau à M. le Président Combes, premier consul, et l'autre aud. s"" Roze qui s'en sont chargez. »

Quelques années plus tard (16 janvier 16'j9), ils décident que « MM. les Marguilliers vériffieront si tous les filtres et contracts de la Marguillerie compris dans le registre collé tome 2, contenant l'inventaire d'iceux fait en 1629 par M. Courtin, sont dans les archives, auront soin de recouvrer ceux qui manquent et de les mettre dans leur ordre, et que led. inventaire sera continué. »

« Et le 14 février a esté rapporté que tous les tiltres compris dans led. inventaire se sont trouvés et ont esté mis en leur rang.

» Et que led. inventaire avoit été augmenté des comptes des marguilliers depuis 1630 jusques en 1644. »

Chacun des trois manuscrits des Courlin était paré sur son « frontispice » d' « ornemens » qui consistaient en de magnifiques enluminures et

dessins coloriés couvrant la première page. Le dessin du manuscrit de 1703 manque. Ceux des deux autres subsistent toujours. Ils représentent, l'un (l'inventaire général) notamment la sainte Vierge, saint Amable et saint Bénigne ; l'autre (le registre des fondations) le porche d'une église : au sommet Notre-Seigneur, entouré de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre et autres saints; au centre, le mystère de l'Annonciation de la très sainte Vierge Marie.

Les archives de Notre-Dame du Marthuret et celles de la Préfecture nous seront aussi d'un précieux secours, et nous aurons garde de nous en priver. Les premières, en particulier, renferment deux petits manuscrits des plus intéressants pour Thistoire des Confréries. C'est d'abord la liste détaillée des « offices à être acquités dans l'église de Notre-Dame du Marthuret » ; c'est ensuite 1' « Etat des revenus du Chapitre » de ce sanctuaire. Grâce à ces ouvrages, qui paraissent avoir été rédigés avec un soin scrupuleux à la fin du xvnr siècle par le trésorier du Chapitre, et qui constituent comme le Coutumier de l'Eglise, le nom de nombreuses Confréries sera sauvé de l'oubli (*).

(*) Ce nous est un devoir bien agréable, et nous sommes heureux d'y satisfaire, que d'exprimer toute notre gratitude à M. le chanoine Gardet. curé-doyen de Notre-Dame du Marthuret, qui a bien voulu nous communiquer avec la plus grande obligeance ces précieux manuscrits et les autres archives de son église.

Page 1