I. Sourate XXXIII, verset
Kazîmirski (Le Koran) traduit ce verset :
a O croyants ! répétez souvent le nom de Dieu et célébrez-le matin et soir. »
La signification littérale est plutôt :
« Répétez le nom de Dieu en l'énonçant un nombre considérable de fois et récitez louange à Dieu (sur le chapelet) matin et soir. »
Mais les commentateurs musulmans ne sont pas d'accord à ce sujet. Suivant l'école à laquelle ils appartiennent, ils attribuent au verset un sens figuré ou une valeur littérale.
poussent l'application aux limites extrêmes. Ils ne font leurs prières collectives qu'avec un mystère absolu, la nuit , dans les ténèbres , loin des lieux habités de préférence. Leurs réunions, les Hadra, étant donnée d'autre part l'exaltation qui distingue l'ordre, prennent donc facilement un caractère suspect aux yeux des agents de l'autorité, pour peu que celle-ci ait des motifs de redouter l'opposition des vrais croyants. De là une sur\'eillance, des tracasseries qui dégénèrent facilement en persécutions et provoquent les agissements qu'on cherche à prévenir^ alors même qu'ils sont purement imaginaires. Mais souvent aussi le secret seul de leurs assemblées et le rapprochement qu'elles produisent entre des hommes, tous animés des sentiments les plus passionnés, développent leurs tendances à une action politique.
Presque partout, sous l'influence de l'une de ces deux causes, ils méconnaissent les principes d'abstention dans les affaires temporelles, établis par leurs premiers chefs. On sait le rôle qu'ont joué les Rahmaniya d'Algérie. En Syrie, les branches locales de l'ordre paraissent avoir été intimement mêlées aux différents massacres des chrétiens.
Mais c'est en Egypte surtout que leur attitude est significative. Aucune confrérie n'a pris une part aussi directe à l'insurrection d'Arabi. Quelques Cheikh des Chadeliya ont été compromis dans ce mouvement, et à
Tantah, les Badaouiya semblent devoir assumer la responsabilité des désordres sanglants dont cette petite viUe a été le théâtre. Mais, seuls, les Khelouatiya ont fourni de véritables contingents aux insurgés, contribuant ainsi à donner un caractère religieux à cette rébellion, qui tenait surtout du pronunciamento militaire et de la révolution sociale. Une de leurs zaouiya, celle d'El Kaïat, dans le Moudirieh d'El Minieh, s'est acquis ainsi une véritable célébrité dans l'ordre, grâce à ses chefs Mohammed et Ahmed ben Abd el Djouad, exilés plus tard en Syrie, qui, après avoir réuni et armé leurs Khouan, essayèrent jusqu'au bout de soutenir une lutte inégale.
Aujourd'hui encore, le gouvernement anglo-khédivial n'a pas d'adversaires plus acharnés que les Khelouatiya de la Haute-Eg}'^pte. C'est par eux en partie que les Mahdistes du Soudan ont été constamment tenus au courant des événements du Nord. C'est grâce à eux aussi, que le brigandage a pu prendre une extension redoutable, malgré les rigueurs des commissions martiales instituées pour le réprimer. Quelques-unes des principales bandes du Sayd étaient presque exclusivement composées d'adeptes de la confrérie. L'une d'elles, notamment, capturée vers la fin de février 1885, un peu au nord d'Assiout, et qui comptait une quarantaine d'hommes et de femmes, était recrutée pour la majeure
partie dans une branche locale, relevant de la zaouiya d'El Kaïat et restée en insurrection depuis 1882.
Une coutume peu connue, celle du GhefFar, contribue à faire des Khelouatiya, les alliés fidèles des Outlaw d'Egypte. En vertu d'une tradition, commune peut-être à d'autres ordres, bien qu'elle ne soit mentionnée dans aucun traité de doctrine, le pécheur, le malfaiteur, qui, repentant de sa faute, de son crime, en demande le pardon, GhefFar, à un Cheikh, Moqaddem ou Khalifat, est sinon absous, du moins déchargé de la responsabilité qui lui incombe. Il n'est pas astreint à un aveu explicite. Une offrande et l'indication sommaire des motifs de son repentir, suffisent pour en tenir lieu. L'entourage du Cheikh apprend de même à mots couvertSj par celui-ci, l'objet d'une intercession qu'on ne saurait refuser, et , comme lui , garde dès lors un secret inviolable sur le délit ou le crime pardonné.
Dans celles des branches des Khelouatiya d'Egypte , qui relèvent du Cheikh el Troûq ou ont des attaches directes avec les personnalités influentes du pays, le Gheffar, sous cette forme, ne paraît pas admis. Il est, au contraire, en honneur dans tous les petits groupes indépendants, fort nombreux au sud du Delta, et a très souvent été la principale cause de l'impunité assurée dans ces derniers temps aux malfaiteurs i ,
I. Il ne semble pas que cette forme du GhefFar ait été constatée officiellement en Algérie. Kous avons cependant entendu citer par des indi-
On voit donC; en résumé, qu'à bien des égards, et par leur exaltation et par leur attitude vis à vis des gouvernements réguliers, les Khelouatiya, bien que leur ordre soit divisé à l'infini, méritent une attention toute spéciale.
Si leur rôle au Hedjaz est d'autant plus restreint que, dans cette région, la question religieuse n'est pas comme ailleurs, politique en même temps, s'ils s'y livrent uniquement aux pratiques de leur ordre, du moins les nombreuses zaouiya qu'ils possèdent dans la ville sainte doivent-elles nécessairement contribuer à propager leurs doctrines et leurs tendances parmi les pèlerins.
Elles en répandent l'influence, qui ne peut qu'être dangereuse pour les progrès de la civilisation; dangereuse parce qu'elle favorise la perversion des facultés mentales chez les adeptes, et la production de troubles cérébraux souvent graves; dangereuse aussi,
gènes de cette' région un fait analogue à ceux dont on nous a parlé en Egypte.
En i88i, un assassin plusieurs fois condamné par contumace, et fameux dans le pays sous le nom de Zouaoua, était activement recherché dans l'annexe de Chellala, sur le territoire de laquelle il opérait alors, à la limite des cercles de Boghar et de Teniet el Hadh. Arrêté comme vagabond à Boghari, et condamné ainsi sous un faux nom à cinq jours de prison, il se rendit, à l'expiration de sa peine à Chorfat el Hamel, zaouiya des Rahmaniya, près de Bou Saada.
Pendant trois mois, Zouaoua trouva dans cet établissement un asile assez sûr, pour qu'aucun avis de sa présence n'ait été donné aux autorités locales. Au bout de ce temps seulement, le bruit s'en étant répandu, la protection occulte dont il jouissait lui fut retirée, et forcé de revenir dans les parages de Chellala, il ne tarda pas à être arrêté, sous son vrai nom cette fois.
parce que, mieux que toute autre confrérie, les Khélouatiya sont, par les mystères mêmes qu'admet leur règle, armés contre le pouvoir temporel.
CHADELIYA
La confrérie des Chadeliya présente quelque analogie organique avec celle des Khelouatiya. EUe est au moins aussi répandue, et ne paraît pas cependant avoir jamais été, sauf peut-être pendant une courte période, un ordre régulièrement constitué. Quelques-unes de ses branches sont de véritables associations, mais le plus grand nombre représentent surtout des écoles religieuses, parfois même des écoles philosophiques.
Son fondateur. Si Abou el Hassen el Chadeli i, appartenait à une humble famille chérifienne du Maroc, établie dans le voisinage de Ceuta. A l'époque de sa naissance, vers la fin du vie siècle de l'hégire, il n'existait encore que peu de confréries religieuses dans cette partie de l'Afrique. La plus influente était celle des Madaniya,
I. Tadj ed Dîne Abou el Hassen Ali ben Atha-Allah ben Abd el Djebbar el Chadeli.
fondée depuis soixante-dix ans par un musulman d'Espagne, Abou Médian el Andalousi, qui, pendant un long voyage en Orient, avait été l'un des disciples directs de Sidi Abd-el-Kader el Djilani. De retour au Maroc, où aucun ordre ne s'était encore répandu, Abou Médian institua celui qui prit son nom, en formulant une règle qui tenait à la fois de celle des Kadriya et de celle d'El Djoneidi, illustre docteur du iii^ siècle de l'Hégire, dont l'enseignement a servi de base à celui de la plupart des confréries mystiques.
Le successeur d'Abou Médian, Abdesselem ben Mechich , chérif berbère du Djebel Alem , près de Tetouan, est resté célèbre dans le Moghreb par l'élévation de sa doctrine et par sa mort tragique. Un agitateur dont il avait condamné la cause le fit assassiner, et Abou el Hassen el Chadeli, son élève, fut désigné pour le remplacer. Mais, âgé seulement de 32 ans, le nouveau Cheikh sentit le besoin d'aller en Orient pour se perfectionner dans l'étude des sciences religieuses, et après un court séjour dans les environs de Tunis, où sa popularité lui valut de fâcheuses persécutions, il vint se fixer en Egypte.
Sid Chadeli s'était adonné de bonne heure à la Kheloua, et comme à Tunis, continua d'abord de s'y livrer dans ce pays. Son ascétisme, les extases fréquentes où il tombait, lui attirèrent là encore une rapide repu-
tation, et, par contre-coup, l'animosité des Eulema. Mais renonçant à la vie purement contemplative et mystique, il ne tarda pas à aborder l'enseignement. Doué d'une grande érudition , d'une éloquence chaleureuse, il s'imposa bientôt comme docteur à ses ennemis les plus acharnés, de même qu'il avait conquis la foule par la légende de ses miracles. L'adhésion du Cheikh el Islam, qui fut le premier à se rallier à lui, entraîna celle de tout le clergé officiel.
Peu d'années après son arrivée au Caire, Abou el Hassen el Chadeli, était ainsi devenu le chef le plus révéré de la religion en Egypte et l'Université d'El Azhar, foyer de lumières pour l'Islam entier, s'inspirant exclusivement de ses leçons, en répandit la doctrine dans tout le monde musulman. Son ascendant était d'ailleurs non moins grand à La Mecque, où il se rendait chaque année pendant le pèlerinage, quoique résidant au Caire. Les Eulema de la ville sainte l'acceptèrent en effet, eux aussi, pour maître spirituel, du jour où d'ascète il se fut fait chef d'école.
Pendant cette seconde période de sa vie^ Sid Chadeli n'imposa à ses disciples ni règle canonique, ni rituel unique. Chef d'ordre au Maroc, il avait cessé de l'être en Egypte, et la confrérie qui prit son nom ne se fonda pas de son vivant. Ses élèves et tous les admirateurs de ses vertus le regardèrent sans doute comme dépositaire
par l'inspiration divine d'un pacte ouvrant une voie nouvelle, mais il ne s'était point préoccupé de définir ce pacte, d'en formuler les liens.
Il n'est guère douteux que, s'il avait laissé une postérité, ces liens se fussent créés par la formation d'un ordre constitué comme celui des Kadriya. Mais tous ses enfants moururent en bas âge. Peut-être aussi, s'il s'était éteint au milieu de ses disciples, l'un d'eux eût-il été désigné par lui comme son héritier spirituel. Devenant ainsi son successeur, le nouveau Cheikh aurait pu former entre les serviteurs religieux du Saint une association durable. Mais ce fut auretour d'un voyage à La Mecque que la mort vint frapper Sid Chadeli, et le lieu même de sa sépulture est resté douteux.
Il semble probable, à la vérité, que son tombeau, quelque koubba perdue au milieu des sables, se trouve dans l'Etbaye, entre le Nil et la mer Rouge.
Toutefois , l'ignorance des habitants du pays , les Ababdeh, est complète à cet égard.
Les Chadeliya se trouvèrent donc subitement sans chef. Unis jusqu'alors par le seul ascendant de leur maître, ils essayèrent de se grouper sous son vocable, de s'organiser en confrérie. Mais le corps de doctrines, composé surtout de principes généraux de morale et de subtilités scholastiques, que professaient les plus illustres d'entre eux, tous ceux qui s'étaient ralliés à l'apôtre
pendant la seconde partie de sa vie, ne pouvait suffire à l'a masse ignorante et fanatique des humbles d'esprit.
Pour ceux-ci, le Khouan Mogrebin l'emportait sur le docteur, et le saint extatique sur le savant. Aussi ne tardèrent-ils pas, beaucoup du moins, à se séparer de l'ordre nouveau.
Dès le commencement du viiie siècle, à la mort du deuxième successeur d'Abou El Hassen el Chadeli, une famille chérifienne d'Egypte, celle des Ouafa, qui tenait un rang important dans le pays, et dont les membres comptaient entre les plus illustres des Ghadeliya, fit acte d'indépendance et forma une confrérie isolée , celle des Oufaiya. Son chef, Mohammed Ouafa, en formulant des règles analogues à celles des autres associations religieuses, s'assura de suite des partisans. Il s'était ménagé d'ailleurs un second élément de succès.
Un des attributs les plus importants pour les chefs d'ordres religieux, celui qui donne à ces associations la cohésion la plus intime, est la Baraka, Dans la religion catholique, la canonisation des saints, repose sur la constatation du pouvoir miraculeux qu'ils doivent à leurs vertus. Après leur mort, ils restent entre la créature et la divinité des intermédiaires puissants. Leurs reUques jouissent de propriétés miraculeuses. Mais ces attributs leur sont personnels, quelle que soit la vénération qui les entoure. Pour les musulmans, au contraire, le pouvoir
surnaturel du saint se transmet à sa postérité, et ses descendants les plus reculés en héritent par le seul fait qu'ils sont de sa lignée, alors même que leur conduite peut offrir les pires exemples. Tout en conservant une dévotion fervente pour le premier dépositaire de ce pouvoir, de la Baraka, — la bénédiction, — les fidèles sont plus certains d'en bénéficier en s'adressant directement à ses successeurs, et à défaut de descendance familiale, l'hérédité spirituelle suffit à beaucoup.
Sid Chadeli avait laissé une trop grande réputation, ses miracles avaient été trop nombreux et éclatants pour que le besoin d'un héritier de sa Baraka, ne se fît point sentir. La direction de l'ordre étant restée aux mains de docteurs imbus de traditions d'El Azhar, et pour lesquels ces croyances populaires avaient peu de valeur, Mohammed Ouafa répondit aux aspirations de nombreux Chadeliya , en se déclarant investi de la puissance miraculeuse dévolue à leur maître. Son fils Ali Ouafa le fut à son tour, et la confrérie des Oufaiya ainsi fondée, s'est perpétuée jusqu'à nos jours, dirigée par la même famille.
Substituant leur influence propre, à celle qu'ils devaient, à l'origine, aux mérites de Sid Chadeli^ ses membres sont toujours considérés , par ceux de leurs partisans que n'ont pas découragés les scandales trop publics d'une existence déréglée, comme doués de la Baraka.
L'exemple de Mohammed Ouafa eut de nombreux imitateurs. Il existe aujourd'hui encore beaucoup de confréries fondées comme la sienne et basée sur les mêmes principes. Quelques-unes sont elles-mêmes issues d'autres branches. Mais, quelle que soit leur origine, elles n'ont plus d'attaches, ni les unes ni les autres, avec les Chadeliya proprement dits. Apanages d'une noblesse maraboutique, elles sont complètement isolées. — Les plus connues sont celles des Bekkaiya de Timbouctou, des Kerzaziya du Touat, des Taibiya du Maroc, des Ouled-Sidi Cheikh, des Aissaoua, etc.
Deux seulement, celles des Taibiya et des Aissaoua, ont des adeptes au Hedjaz.
L'élimination graduelle de l'élément que représentent ces différents ordres, aurait pu sembler de nature à donner plus de cohésion aux autres groupes des Chadeliya. Mais les mêmes influences dissolvantes qui se font sentir dans toutes les associations religieuses musulmanes , amenèrent la formation d'autres branches plus fidèles que les premières aux doctrines du chadelisme, indépendantes néanmoins de constitution.
Elles seules aujourd'hui représentent à proprement parler la confrérie primitive. Les plus nombreuses sont de simples zaouiya isolées, sans liens hiérarchiques, souvent même, sans relations entre elles, et dont les disciples cependant ont conservé le nom de Chadeliya. Dissémi-
nées dans toute l'Afrique du Nord, en Syrie, en Turquie, elles jouent dans ces pays un rôle important et presque toutes les villes du Hedjaz , tout au moins La Mecque, Médine et Djeddah, en comptent plusieurs.
Il en est de leurs règles comme de celles des fractions des Khelouatiya ; identiques quant à la doctrine même, elles présentent des divergences de détail, qui les distinguent toutes plus ou moins.
C'est surtout au peu de notoriété de leurs chefs , que ces zaouiya doivent d'avoir gardé l'appellation qui semble les rattacher plus directement à l'école de Sid Chadeli. Grâce à la réputation de leurs fondateurs, d'autres branches similaires ont pris le nom de ceux-ci et peuvent, par suite, sembler de nouvelles confréries : tels sont les Aroussiya, les Djazouliya, les Zerroukiya, les Rachidiya, les Derqaoua d'Afrique, les Akariya, les Malamatiya d'Asie. Mais, en réalité, tous ces groupes sont restés Chadeliya , sauf une fraction des Derqaoua , ceux de la Tripolitaine, dont les chefs, amenés par les circonstances à jouer un rôle important dans le récent mouvement panislamique , ont pris depuis quelques années, une attitude qui les sépare nettement des autres adeptes de l'ordre principal.
Il existe également chez les Aroussiya du même pays des tendances analogues. Jusqu'ici cependant, il ne semble pas qu'elles se soient manifestées chez un
nombre important d'adeptes, et ceux qui les professent s' étant, pour la plupart, ralliés aux Senoussiya, peuvent être considérés comme tels.
Les Derqaoua du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, sont, au contraire, assimilables aux premiers groupes. Nous aurons au reste à en reparler, en envisageant plus particulièrement ceux de l'Est, qui méritent à tous égards une mention spéciale.
On a vu que les Chadeliya restés fidèles aux règles générales de l'ordre, sous ce nom même, sont fort nombreux au Hedjaz. Plusieurs des branches connues sous de nouvelles appellations y sont également représentées, notamment les Djazouliya, les Aroussiya et les Rachidiya. Enfin, une fraction locale aujourd'hui éteinte, celle des Morchidiya, avait pris ce vocable, du nom de son chef.
Le caractère commun de toutes, ces confréries, de toutes ces branches ou fractions, est d'admettre le principe de la voie mystique, Triqâ, et comme conséquence le pacte — Ahd — qui en ouvre l'accès. Leurs adeptes sont donc membres d'associations effectives, dans lesquelles ils sont reçus après l'initiation préalable et en prêtant à leurs chefs le serment obligatoire d'obéissance, dans le contrat, El Moubaïat, qui les lie réciproquement à ceuxci. Ils se soumettent aux pratiques, au rituel institués par leurs maîtres spirituels. Ce sont, en un mot, des
Khouan, quelles que soient la dispersion, l'indépendance des innombrables congrégations locales dont ils relèvent.
Mais, de même que les tendances de ceux des disciples d'Abou el Hassen el Chadeli, qui ne voyaient en lui que le mystique et le visionnaire, ont, à la longue, amené la formation de confréries telles que les Taibiya, les Bekkaiya, etc., il s'est produit, parmi ceux qui l'admiraient surtout comme philosophe et comme docteur, une réaction contre les croyances auxquelles a été due la création de l'ordre proprement dit des Chadeliya.
Cessant d'admettre les fictions sur lesquelles sont basées les règles des confiréries, ils n'ont conservé que les doctrines morales, les formules du Chadelisme, pour former au lieu d'ordre, une école plutôt philosophique que purement religieuse. C'est elle qui, aujourd'hui, joue, au point de vue de l'influence exercée par l'enseignement de Sid Chadeli, le premier rôle. Elle a gardé, comme héritage de ses fondateurs, la clientèle du clergé officiel, des classes instruites de la société musulmane, et par le nombre de ses adhérents, par la situation qu'ils occupent, son action est restée considérable dans tous les pays de langue arabe.
Dans une confrérie soumise à la direction d'un seul chef, ou des nombreux cheikh qui sont à la tête de tous ses groupes isolés, l'importance des préceptes généraux de morale ou autres, formulés par son fondateur est,
avons-nous dit, souvent restreinte. Ces préceptes ne fixent pas la place qu'elle peut tenir dans l'Islam, le rôle qu'elle peut y exercer. Ainsi que le prouve l'exemple des Tidjaniya, favorables ou hostiles à l'influence française en Algérie, suivant qu'ils relèvent d'une zaouiya ou de l'autre, et nos ennemis dans le bassin du Sénégal, ce sont des considérations ou des conditions purement personnelles, qui règlent le plus souvent l'attitude, le rôle des associations religieuses.
Il en est tout autrement d'une école dont la doctrine, formulée dans des traités, des ouvrages spéciaux, est nécessairement suivie par ceux qui professent d'en dépendre. Ce sont donc les doctrines mêmes, préconisées par Abou el Hassen el Cliadeli, et codifiées par ses disciples, Tadj ed Dine ibn Ata Allah el Iskanderi, et quelques autres qui servent aujourd'hui encore de guides aux Chadeliya indépendants.
EUes ont une grande analogie avec celles du soufisme, tel que ce système philosophique fut en honneur pendant les premiers siècles de l'Islam, tel qu'il s'est conservé, en Occident. Le soufisme oriental averse dans le panthéisme le plus absolu i. A l'origine, au contraire, les Soufi visaient particulièrement à la purification morale. Ils ne formaient ni une secte ni une confrérie.
I. V. De Gobiueau : Religions de l'Asie centrale; le soufisme et la philosophie.
et s'ils pratiquaient la vie contemplative, c'était sans autre règle que leur libre arbitre. — La pureté de mœurs qu'ils affectaient surtout, leur fit donner ce nom, dont la racine semble être le verbe : Safa : être pur. Toutefois, par un de ces jeux de mots si recherchés dans les pays de langue arabe, Soufi prit aussi un sens dérivé de Souf : laine et blancheur, et l'usage de porter des vêtements de laine blanche se répandit par suite chez les adeptes de leur école.
Les chefs d'ordres se donnent volontiers comme les continuateurs de leurs traditions.
Sid el Chadeli se conforma à cet usage, et afin de mieux marquer la filiation spirituelle qu'il s'attribuait ainsi , adopta pour vêtement distinctif, pour Kherga, les tissus de laine blanche.
D'après la tradition musulmane, le Prophète enlevé au paradis par l'ange Gabriel, pendant la nuit d'El Mohradj, dont l'anniversaire est encore une des grandes fêtes islamiques, fut amené par son conducteur dans un palais étincelant de pierreries, où se trouvait un coffre renfermant des vêtements de plusieurs couleurs. Il rapporta ces vêtements, et plus tard, après les avoir portés, les distribua à ses disciples préférés, qui eux-mêmes les transmirent aux leurs.
En souvenir de ce fait, l'habitude de consacrer les liens qui unissent le maître spirituel à son disciple, par
le don fait à celui-ci d'un froc, Kherga, ou de toute autre pièce d'habillement, s'est établie dans toutes les confréries religieuses. Symbolique pour quelques-uns, la Kherga consiste dans beaucoup d'autres, soit en un turban, soit en une simple pièce d'étoffe, apparente ou cachée, et est devenue dans ce cas un insigne distinctif par sa couleur.
Sid Chadeli, en adoptant celle des Soufi, montrait donc qu'il les considérait tout particulièrement comme les initiateurs de son enseignement, dans la seconde période de sa vie.
La doctrine qu'il professa alors, peut en effet, se résumer en trois préceptes principaux, enveloppés d'une tendance générale au mysticisme : élever ses aspirations, se consacrer avec ardeur au service de Dieu et observer strictement le fond de la loi divine. La hauteur de sentiments, la largeur d'idées, devinrent pour lui les compléments nécessaires de la purification morale, et la foi, telle qu'il la comprit, dut reposer sur une conviction raisonnée, éclairée, plus que sur des pratiques étroites et littérales.
Ces caractères de son enseignement sont d'autant plus importants à constater, qu'ils permettent de définir les sentiments des Chadeliya indépendants, et de toute la partie de la société musulmane sur laquelle se fait sentir leur ascendant. Il existe ainsi dans le clergé
musulman, dans les classes instruites du monde islamique, un grand nombre d'hommes dont les croyances sont assez élevées, pour leur permettre de lutter, de protester, sans se laisser diriger par un fanatisme intolérant, contre les empiétements de la civilisation européenne.
Toutefois, dans les pays où celle-ci s'est particulièrement développée, leurs tendances mêmes commencent à leur créer une situation morale difficile. Ainsi beaucoup de professeurs de l'Université d'El Azhar sont de cette école des Chadeliya. Il ne leur est pas possible, évidemment, d'enseigner la cosmographie orthodoxe, d'après laquelle la terre est supportée en dernier lieu, par un taureau dont la respiration détermine les marées, sans qu'il se produise entre leur raison et leur foi, une lutte dans laquelle celle-ci subit parfois quelque atteinte. Souvent aussi, d'ailleurs, cet antagonisme provoque une réaction dont le résultat est tout opposé.
Quoi qu'il en soit de cas particuliers de ce genre, il n'en est pas moins certain que la doctrine chadelienne, telle qu'elle est comprise et professée en général par les Chadeliya indépendants, contribue à fortifier l'Islam , là où il se trouve le plus réellement menacé parle progrès, c'est-à-dire dans la société cultivée, en relevant sa valeur philosophique.
L'ordre primitif des Chadeliya a donc, en résumé.
donné naissance à trois groupes distincts : d'une part, les confréries chérifiennes, seigneuriales, qui n'ont plus avec lui que des attaches d'origine, "et dont les adeptes doivent être classés parmi les mystiques extatiques; d'autre part, des branches, des zaouiya indépendantes les unes des autres, mais restées fidèles à sa règle générale, sauf sur quelques points de détail, celles mêmes qui ont adopté des noms différents •, enfin une école philosophique qui professe un spiritualisme nuancé de mysticisme, conforme à la dernière doctrine de Sid el Chadeli, sans admettre les pratiques restrictives qu'ont établies les chefs d'ordres, continuateurs de ce Cheikh. Il suffit d'indiquer qu'à La Mecque, à Médine, à Djeddah, dans les villes du Hedjaz, cette école a de nombreux représentants, recrutés parmi le clergé, parmi les lettrés du pays.
Toutefois, il y a lieu de mentionner, en outre, que dans une des confréries chadeliennes de la région, celle des Djazouliya, il s'est produit une évolution analogue, à celle dont les Chadeliya purs ont donné l'exemple. La confrérie, telle qu'elle existait primitivement, a fait place à une congrégation libre. En vertu d'un principe formulé dans un des ouvrages doctrinaires les plus appréciés de l'ordre : a Les gloires élevées du mémorial des Chadeliya », et suivant lequel « quiconque lit un hezb (une prière) des Chadeliya, participe à leurs droits et à leurs
devoirs i », une partie des Djazouliya se bornent comme pratique spéciale, à la lecture en commun d'un recueil de prières « Delail el Kheirat » — les meilleurs arguments — fait par leur premier chef, l'Imam Sliman el Djazouli. Aucune initiation n'est imposée aux membres de la confrérie, aucun serment ne les lie. Ils ne s'en considèrent pas moins comme constituant une association, et, à cet égard seulement, ne peuvent être confondus avec les Chadeliya indépendants.
Tous les Djazouliya du Hedjaz suivent cette règle particulière. Ils ont à La Mecque deux zaouiya 2.
Les établissements des branches de l'ordre même sont assez nombreux, tant dans cette ville qu'à Djeddah.
A La Mecque, il en existe quatre de Chadeliya proprement dits 3, un d'Aroussiya 4, trois d.e Rachidiya s.
1. D'après la traduction de M. Arnaud, interprète militaire, citée dans « Marabouts et Khouan ».