‹ Les confréries musulmanes du Hedjaz [microform]Chapitre 19 sur 52 · I. L'avenir de la Turquie · texte numérisé non relu

I. L'avenir de la Turquie

La Tunisie et la Tripolitaine.

siya I. Fils d'un imam de Fez, il quitta d'assez bonne heure son pays pour aller en Tunisie, et entra comme thaleb, dans la maison d'un Farik, général, attaché à la cour du Bardo, Ismaïl Sounni. Au bout de deux ans, il retourna à Fez , et en revint avec une pacotille de cinquante exemplaires du Delaïl el Kheirat, de l'Imam el Djazouli, remarquablement calligraphiés.

Déjà connu à Tunis, il en offrit au Bey, Mohammed el Saddok, à Mustapha Khasnadar, à son ancien maître Ismaïl Sounni, et en fit même présenter un à Kheïr ed Dine Pacha, à Constantinople.

Les autres, vendus dans de bonnes conditions, lui

I . Telle est du moins l'opinion de gens fort à même de connaître les tenants et aboutissants de Brahim el Senoussi, et que nous croyons bien renseignés.

Brahim ben Azouz devrait son surnom à quelque circonstance de sa jeunesse. Il le portait en tout cas avant son départ du Maroc, à une époque où les Senoussiya ne pouvaient être connus à Fez que de réputation. Il passe cependant pour un agent actif de la confrérie. Mais cette légende ne peut que servir ses intérêts, et il ne perd aucune occasion de la répandre.

C'est ainsi que le 7 août 18S6, il a demandé à sir H. Drummoud WolfF, de passage à Alexandrie, une entrevue en se donnant comme cousin de Cheikh Senoussi et l'un des chefs de l'ordre.

Au cours de cette entrevue, Brahim el Senoussi fit au représentant de l'Angleterre les offres de services les plus empressées, et lui déclara que l'arrangement conclu sous les auspices du gouvernement britannique, avec la Compagnie Cook, pour le transport des pèlerins Hindous, à La Mecque, « avait produit un effet très favorable dans le monde musulman. » Nous pensons que ces faits, relatés dans une dépêche de Sir H. D. Wolff, du 8 août (Further correspondence respecting the affairs of Egypt Egj'pt, n" 2 1887) suffisent à prouver que Brahim el Senoussi n'a en effet aucune attache directe avec les Senoussiya.

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procurèrent quelques ressources, que ses relations lui permirent d'augmenter rapidement. Mais trois ans après, la disgrâce d'Ismaïl Sounni, que le Bey fît mettre à mort, le contraignit de quitter la place. Brahim el Senoussi partit alors pour l'Egypte. A son arrivée au Caire, il s'installa au Fahamin, dans le quartier des marchands mogrebins, et fit d'abord le commerce des souliers et cuirs de Fez.

Un riche négociant, originaire de cette ville, El Hababi, agent du Maroc en Egypte, le prit en affection, lui donna une esclave blanche, l'installa dans une de ses maisons, et l'envoya en dernier lieu à Alexandrie, pour le représenter comme négociant et comme agent diplomatique.

C'est dans cette situation que le trouva Mohammed Zaffer-, mais sa fortune était déjà assise sur des bases solides, et il occupait dans la société musulmane de la ville une place importante.

Devenu lui-même conseiller du sultan, Cheikh Zafïer fit venir Brahim el Senoussi à Constantinople, et le présenta à son maître comme jouissant d'une grande influence au Maroc ; puis, au bout de quelques mois, croyant personnellement à cette influence, il lui fit donner une mission secrète auprès du sultan Mouley Hassan.

Outre un sabre enrichi de diamants et divers cadeaux, Brahim el Senoussi était chargé de remettre à ce prince,

une lettre autographe du Padischah, qui le conviait à une entente pour la lutte contre les chrétiens.

Mais en réalité, Brahim n'était qu'un fort humble personnage dans son pays, malgré sa situation en Egypte. Il resta pendant 40 jours à Meknez, où se trouvait alors la cour, sans pouvoir obtenir d'audience, et ce fut seulement sur l'intervention du consul d'Angleterre auprès de Saïd Bargach, ministre des affaires étrangères à Tanger, que celui-ci lui en fit accorder une.

Quoi qu'il en soit du mobile d'une telle intervention dans ces menées, Brahim el Senoussi put ainsi accomplir sa mission.

Peu désireux de se créer des difficultés de notre côté, MouJey Hassan, tout en acceptant les cadeaux du sultan de Constantinople, et en chargeant son envoyé de lui en remettre d'autres, répondit évasivement aux ouvertures que contenait sa lettre. Une difficulté d'étiquette donna à sa réponse un caractère moins favorable encore. En effet, ne voulant pas mettre son cachet en bas, ce qui eût été un signe d'infériorité, ni s'attribuer un rang supérieur à celui du Padischah, en plaçant ce cachet en haut de la lettre, il s'abstint de l'apposer. Ce n'était, par suite, qu'une pièce sans valeur, et Brahim el Senoussi jugea préférable de ne pas aller la porter lui-même. Son voyage lui profita néanmoins en le consacrant homme politique.

Peu après son retour en Egypte, il entama de nouvelles intrigues, en se rendant à Livourne pour y voir El Haoussin Pacha et les réfugiés tunisiens chassés par l'occupation française. Depuis, il a continué de prendre part à toutes les menées occultes qui ne cessent de se tramer en Orient. Son rôle dans l'insurrection d'Arabi l'ayant rendu suspect, il a fait récemment des avances aux Anglais. Mais son frère Abdallah, avec lequel il a simulé une rupture publique à propos d'une vente d'esclave, lui sert d'agent pour entretenir une correspondance suivie avec Zoubehr Pacha d'une part, Arabi et Mahmoud Pacha Sami, de l'autre. Les lettres qui viennent de ces derniers, internés à Ceylan, sont remises à un premier émissaire à Aden, puis à un second à Hodeida, d'où elles arrivent facilement en Egypte.

Brahim el Senoussi , tout en restant ainsi aux gages d'une politique hostile à l'ordre de choses établi dans ce pays, n'en est pas moins aujourd'hui le représentant officiel de l'empereur du Maroc à Alexandrie. Cette position, qu'il doit, dit-on, moyennant un bachich de deux cents douros à l'Amel el Adjeb de la cour chéfienne. Moussa ben Ahmed, frère du Caïd actuel de Fez, est d'autant plus importante, que les pèlerins marocains ne viennent plus par la voie de terre et passent presque tous, au contraire, par Alexandrie, tant à l'aller qu'au retour. Il a ainsi supplanté la famille de son ancien

bienfaiteur, dont le successeur comme agent marocain au Caire, Abd el Ouahab el Tazi, n'a qu'un rôle des plus effacés.

La tentative de Cheik Zaffer pour rallier Mouley Hassen à la cause du pan-islamisme n'est pas la seule qu'il ait vue échouer. On sait combien a été bruyante la mission de son frère Hamza en Tripolitaine. Après avoir ouvertement prêché la guerre sainte jusque chez les Azdjer au Fezzan, il a dû rentrer à Constantinople, et le mouvement qu'il avait préparé n'a pu avoir de suite.

Sans avoir détruit la situation des Zafïer à Constantinople, ces mécomptes l'ont cependant amoindrie.

Elle est d'autant plus effacée depuis quelque temps, que le sultan Abd ul Hamid, qui passe, à juste titre, pour un esprit des plus avisés, a imprimé à la politique générale de l'empire une direction personnelle, toute différente de celle qu'avait paru lui imposer son entourage religieux.

Toutefois, Mohammed et Hamza Zaffer, grâce au rôle qu'ils ont joué, aux relations qu'ils ont contractées avec les principaux personnages de la Turquie, grâce aussi à leur influence très réelle en Tripolitaine, jouissent encore d'une considération marquée. Leurs services sont, d'ailleurs, toujours utilisés pour les relations de la Porte avec les Senoussiya.

Peut-être ces relations sont-elles destinées à changer de caractère dans un avenir rapproché.

Quoi qu'il en soit, Mohammed Zaffer occupe toujours dans les dépendances d'Yildiz Kiosk un petit pavillon isolé, situé au milieu d'un jardin ombreux, qu'il doit à la munificence impériale, et son frère Hamza, qui lui sert d'agent d'exécution, habite dans le faubourg de Bechiktach, en bas du palais, une maison luxueuse, pour Constantinople.

Le premier vit très retiré ; le second se répand, se prodigue au contraire beaucoup, et comme la plupart des représentants temporels que se donnent les chefs spirituels de l'Islam, est d'un abord facile, même avec les chrétiens.

Le développement de la confrérie des Derqaoua Madaniya, s'est naturellement ressenti de l'élévation subite de son grand maître.

Une branche des Aroussiya Chadeliya, celle du Cheikh Aldesselem el Asmar, qui avait également son siège à Mezrata, et est fort répandue parmi les tribus nomades de la Cyrénaïque et du désert de Lybie, s'est en partie ralliée à elle. De tous côtés, Cheikh Hamza, pendant sa mission en Tripolitaine, a recruté de nombreux adhérents. Toutefois, si la communauté apparente du but poursuivi pendant ces dernières années par les Senoussiya et les Derqaoua a été favorable aux deux

ordres, le second semble avoir surtout bénéficié du prestige du premier. Il est fort possible que, le jour où les circonstances engageraient ses chefs dans une voie nouvelle, beaucoup de leurs partisans cesseraient de les suivre. Aussi la perte de l'appui officiel, dont ils ont joui jusqu'ici, compromettrait-elle gravement leur influence. En ce qui concerne les doctrines de l'ordre, il suffit d'indiquer qu'elles font une large part aux préoccupations politiques.

Mohammed Zaffer, dans l'exposé des règles qu'il a arrêtées pour ses disciples, « Nour el Satâ, » dont nous avons déjà parlé, spécifie que pour le vrai croyant, la lutte contre l'infidèle est un devoir au même titre que la pratique de la religion.

C'est là le côté saillant de son système, qui préconise d'ailleurs les mêmes principes généraux que celui des Senoussiya, mais fait une plus large part au mysticisme et à l'entraînement extatique.

Malgré l'importance que présente aujourd'hui la confrérie des Madaniya, pour nous surtout, en raison du voisinage de la Tunisie, où elle compte quelques adeptes, et de la situation de ses chefs, son développement géographique est restreint. En dehors de la Tripolitaine et de ses zones frontières de l'Est et de l'Ouest, elle n'est représentée qu'à Constantinople, en Egypte, en Syrie et au Hedjaz.

Dans la première ville, les initiés, recrutés parmi les troupes qui sont casernées aux abords d'Yildiz Kiosk et dans le monde des fonctionnaires, sont assez nombreux. Ils ont, pour centre de réunion, la mosquée même de Bechiktach, Tune de celles où le sultan fait alternativement ses dévotions du vendredi i.

En Syrie et en Egypte, leur nombre est au contraire des plus restreint, et les quelques Derqaoua des deux pays ne forment aucune congrégation notable. Au Hedjaz, la confrérie s'est tout d'abord rapidement étendue ; mais la formation d'une branche locale indépendante, sous le nom de Rahmaniya, lui a enlevé beaucoup d'adeptes, sauf à Médine. Les Zaffer, originaires de cette ville, y ont, en effet, par leurs relations personnelles, une clientèle assurée.

Il n'en est pas de même à La Mecque, où une zaouiya 2 seulement, leur est restée fidèle. Cet établissement ne fait plus aujourd'hui que peu de propagande dans le pays. Il sert d'asile aux Derqaoua de la Tripolitaine, venus en pèlerinage, mais surtout d'agence de de renseignements. Grâce à sa situation près du sultan.

I. Ces faits peuvent être intéressants à noter. L'histoire de la Turquie oflfre assez d'exemples de révolutions du palais, pour qu'en raison même de l'origine de leur influence, les Zaffer puissent être tentés, à un moment donné, de s'appuyer sur leurs partisans dans de nouveaux troubles.

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