Naïb : délégué, dans le sens de coadjuteur, vicaire
3 . Moqaddem : préposé, équivaut à prieur. En Orient, le moqaddem est un agent inférieur, un sous-délégué du Naïb et des Khalifats qui le secondent. Son rôle est plus relevé dans l'ouest de l'Afrique.
il les plaça, au point de vue administratif, sous la dépendance d'un chef commun, le Cheikh el Troûq K Le même système fut introduit peu après à la Mecque, Médine, Djeddah, et dans quelques autres villes de la région, pendant l'occupation du Hedjaz par l'armée égyptienne.
Il y a été maintenu depuis. Mais alors qu'en Egypte le Cheikli el Troûq étend son autorité sur tous les ordres de la contrée, il en existe un pour chaque ville, en Arabie.
Le rôle de cet agent est en apparence fort limité ; il sert d'intermédiaire entre les autorités locales et les confréries de sa circonscription, dans les questions d'ordre temporel qui intéressent ces dernières : telles que leur participation aux cérémonies publiques, la pratique de leur rituel dans les mosquées, l'administration de leurs biens de main-morte 2, la reconnaissance de leurs dignitaires. Ces attributions ne semblent pas, au premier abord, de nature à lui donner sur les ordres une autorité générale ; tout au plus peuvent-elles paraître propres à lui en faciliter la surveillance politique. Mais en choisissant toujours pour Cheikh el Troûq un person-
1. Troûq, pluriel de Triqâ : voie, chemin. L'ensemble des doctrines adoptées par une confrérie constitue la voie qu'elle ouvre aux fidèles. Triqâ, par extension, équivaut ainsi à confrérie, sans avoir cette signification. Cheikh el Troûq : le supérieur des conftéries.
2. Habbous, à l'ouest de l'Egypte; Ouakf, dans cette région et en Orient.
nage vénéré par la foule, ou le chef d'une famille jouissant d'une grande influence religieuse, on lui a créé une situation teUe, qu'en réalité son action s'est substituée à celle des chefs d'ordres. Habitués à s'adresser à lui pour toutes les affaires d'intérêt matériel, les Moqaddem n'ont pas tardé à le reconnaître pour maître spirituel. Chargé seulement de sanctionner leurs nominations, il est arrivé à les désigner lui-même, à se faire accepter par eux comme supérieur hiérarchique. Son Takrir, licence administrative, est devenu l'équivalent d'une Idjaza, licence canonique.
Cette première transformation en a amené une seconde ; le groupement par ville des représentants de chaque ordre, sous la direction de l'un d'eux, qui, plutôt agent personnel du Cheikh el Troûq à l'origine , s'est imposé à son tour comme détenteur d'un pouvoir religieux, et a remplacé, sous le nom de Cheikh el Sedjada i, le Naïb provincial.
Beaucoup de confréries ont depuis longtemps perdu toute cohésion et n'ont plus qu'une existence nominale.
L'organisation adoptée au Hedjaz n'a eu pour elles d'autre effet que de soumettre leurs branches locales à l'action du pouvoir temporel. Quant aux autres, elles ont
I. Sedjada : Tapis de prière. S'en servir dans une cérémonie publique est un signe de supériorité sur les assistants qui n'en ont pas. La Sedjada du Cheikh est l'insigne de son rang.
subi ainsi une décentralisation partielle, suffisante pour leur enlever toute influence politique dans le pays.
Les résultats obtenus sont donc fort importants: Aucune mesure répressive n'eût été aussi efficace pour réduire les ordres religieux d'Arabie au rôle de simples congrégations religieuses.
Il en est un toutefois qui fait exception à la règle commune, celui des Senoussiya, qui est resté d'autant plus indépendant qu'il devenait plus puissant.
Si la réunion en un seul faisceau, l'emploi dans un but politique, de toutes les forces d'une confrérie quelconque de la contrée, les Senoussiya exceptés, sont ainsi devenus impossibles , les relations des Khouan i avec leurs Moqaddem n'ont reçu aucune atteinte. Les chefs des zaouiya peuvent individuellement recruter de nouveaux prosélytes, exercer sur eux une autorité spirituelle aussi complète que partout ailleurs. A cet égard, l'administration turque leur laisse une entière liberté. Elle respecte leur caractère religieux.
L'animosité et les agissements du parti des Chorfa, des Eulema, créent au contraire une situation difficile à tous ceux qui acquièrent une notoriété personnelle par leurs vertus ou leur savoir.
I. Khouan : frères. On distingue ainsi dans l'Afrique septentrionale es adeptes d'un ordre. Ils prennent plutôt le nom de Mourid, Talemid, en Egypte et en Orient.
Mourid signifie à proprement parler : aspirant, et Talemid ; assistant.
Comme dans toutes les capitales religieuses à la fois métropoles et centres de pèlerinages, cette aristocratie sacerdotale tient à la Mecque une place prépondérante. Il en est de même dans les viUes voisines. Elle forme une caste, dont la prospérité se ressent heureusement de sa situation. Ses membres, descendants du Prophète, ou savants légistes et ministres du culte, ont un intérêt vital à conserver sans partage le prestige dont ils jouissent aux yeux des pèlerins. Toute influence étrangère ou isolée devient un danger pour eux : celle des confréries ou de leurs chefs surtout. Ils ont donc toujours été en lutte contre ces derniers.
Pour les réduire plus aisément , les Eulema , soutenus par les Chorfa, se sont érigés en dépositaires, en interprètes de la Tradition sacrée i, de la Loi 2.
Ils ont formé à ce titre un conseil spécial, un Médjelès 3, devant lequel tout Cheikh qui fonde dans le pays
1 . Hadith : recueil des paroles traditionnelles du Prophète.
2. Le Koran, et la Sounnah, recueil des principes obligatoires pour les bons musulmans. Le Koran est la loi par excellence, qui ne peut qu'être appliquée et non discutée.
3. Les Eulema de la Mecque forment une corporation très nombreuse. Ceux qui composent le Medjelés sont, outre les Muphti des quatre rites orthodoxes, les prédicateurs et les professeurs de la grande Mosquée, le gardien de la clef de la Kâaba, le cheikh des Muezzin de la grande mosquée, le cheikh du T'ouaf et les cheikhs des caravanes de Médine.
Les titulaires de ces différentes charges sont actuellement les suivants:
Muphti Chafeite : Sid Ahmed ben sid Zini Dahlan.
Muphti Hanafite : Cheikh Abd Er Rahman ben Abdallah Siradje.
une confrérie nouvelle subit un minutieux examen de doctrine, et dont le contrôle s'exerce aussi sur l'ensei-
Muphti Hambalite ; Cheik Khalaf ben Mohamed el Cherki. Muhpti Malékite : (charge vacante).
Prédicateurs (KhetiaV).
Cheikh : Mohammed Zeraa el Karchi.
Cheikh : Belkheir Merdad.
Cheikh : Mohammed Youcef S'oltan Daghestani.
Cheikh : Biis Besiouni.
Cheikh : Mohammed Merdad.
Cheikh : Brahim Hadjini.
Cheikh : Abbas ben Seddik.
Ettlema (Professeurs).
Cheikh : Hassan ben cheikh Brahim Arab.
Cheikh : S'oltan ben cheikh Hachem.
Cheikh : Aloui ben cheikh Salah ben Ak'il.
Cheikh : Mohammed Salah ben cheikh Ali Zouaoui. Cheikh : Ahmed ben Ahmed Zouaoui.
Cheikh : Brahim ben cheikh Moussa Mogherbi. ■ Cheikh : Ali Kemal ben cheikh Seddik Kemal.
Cheikh : Salek Kemal ben cheikh Seddik Kemal.
Cheikh des Miif^^iw.
Sid Ali ben Omar el Mekki.
Cheilch du T'ouaf.
Cheikh Hassein Djoundi.
Cheikh des caravanes de Mcdine.
Mohammed Abou Feradji.
Mohammed Abou Chenab.
Beker Hamdoun.
Mekkaoui el Djezzar.
Ali Andjaoui.
Abd el Kader Sahy (cheikh de la caravane des Senoussiya).
Gardien de la clef de la Kâaba.
Sid Amor Chéibi.
Cette dernière charge est héréditaire dans une famille chérifienne, qui n'est plus représentée que par une femme, Safia bent Chéibi. Sid Amor Chéibi, fils d'une négresse de son père, la remplace.
gnement des Moqaddem. Etant juges et parties, ils n'ont pas de peine à convaincre d'hérésie, pour le condamner ensuite, tout adversaire qui leur porte ombrage.
Leur fanatisme dévotieux est cependant aussi outré qu'il pourrait l'être dans toute autre contrée musulmane ; mais les circonstances ont fait d'eux les Pharisiens de l'Islam.
Les annales du pays offrent de nombreux exemples de l'énergie qu'ils savent déployer pour la défense de leurs privilèges traditionnels. L'exil de Cheikh Senoussi, forcé de quitter la ville sainte, comme avant lui son maître Si Ahmed ben Idriss, en est un. Il y a quelques mois seulement, un fait plus significatif vient de se produire : devenu trop populaire, un cheikh des Chadeliya, Si Ali ibn Yacoub el Morchidi, a été condamné par les Eulema comme hérétique, et mis à mort à leur instigation.
Aussi, bien que la Mecque puisse sembler au premier abord le centre naturel d'action des ordres religieux, leur rôle y a-t-il de tout temps été fort restreint, et leur situation très précaire. Il en est encore ainsi actuellement, sauf pour les Senoussiya, qui font exception à cet égard, de même qu'ils échappent seuls à la surveillance de l'administration locale.
Pour expliquer ce cas spécial et faire ressortir les conséquences d'un tel état de choses, il est nécessaire de
se reporter aux origines de mouvement pan-islamique moderne, dont l'histoire est intimement liée à celle de la confrérie fondée par Cheikh el Senoussi.
L'Islam, avant le xixe siècle de notre ère, n'avait pas encore subi de revers graves dans sa lutte contre la chrétienté. Refoulé de l'Europe, sauf dans quelques provinces des Balkans, il s'était trouvé arrêté au cours de ses victoires, mais rien ne menaçait encore son empire, en Afrique et en Asie. Au fur et à mesure que l'équilibre ainsi établi devenait plus stable, le mouvement religieux, si ardent à l'origine parmi les adeptes de la foi nouvelle, s'était ralenti. Pendant les xie et xiF siècles de l'Hégire, c'est à peine si on en trouve la trace dans quelques contrées.
A partir du xnie siècle, qui vient seulement de finir, la situation s'est au contraire profondément modifiée. Le monde musulman a été entamé de toute part. La conquête de l'Algérie, Tafifermissement de la domination anglaise aux Indes, les progrès des Russes dans l'Asie centrale, lui ont porté des coups redoutables. L'Egypte, grâce à l'énergique impulsion de nos savants et de nos ingénieurs, la Syrie au contact des voyageurs de toute nationab'té , la Turquie même , sont entrées dans des voies nouvelles.
Partout, le développement du commerce a mis en présence le musulman et l'homme moderne, sur les côtes de l'Afrique et dans ses déserts, le long des grands fleuves de l'Asie et dans ses antiques cités.
Cette expansion rapide de la civilisation chrétienne devait nécessairement provoquer une réaction très vive dans le monde mahométan. Depuis cinquante ans, elle s'est affirmée de tous côtés, mais surtout parmi les ordres religieux.
Leur rôle avait été considérable sous les premiers successeurs des grands apôtres qui les ont fondés, Abd el Kader el Djilani, Ahmed Er Refaï, Saad ed Dine Djebaoui, Belia ed Dine Nakechabendi, Abou el Hassen Chadeli, etc.
Mais, institués en vue de la défense et de la propagation de l'Islam, beaucoup n'existaient plus que de nom à la fin du xiie siècle de l'Hégire. Celui des Chadeliya, par exemple, bien qu'ayant donné naissance à de nouvelles confréries, telles que celles des Ouled sidi Cheikh, des Taïbiya, des Bekkaiya, ete., en Afrique, et quelques autres en Asie, n'était plus guère connu sous cette dénomination, que comme école philosophique. Il comptait encore, il est vrai, de nombreuses zaouiya, mais isolées, sans liens, sans relations entre elles.
Un autre, celui des Nakechabendiya , n'avait plus aucune cohésion, en Syrie, en Turquie, dans les con-.
trées de l'Asie situées à l'ouest de la Perse, bien qu'il y eût joui, ainsi, que dans l'Inde et dans l'Asie centrale, son berceau, d'une situation prépondérante. Sa doctrine constituait encore un enseignement fort répandu dans les premières régions ; mais aucun lien hiérarchique n'unissait plus les maîtres et les adeptes attachés à son ancienne règle.
La rénovation religieuse du xiiie siècle eut un effet presque immédiat dans quelques-uns des ordres ainsi tombés en décadence. Les Nakechabendiya de l'ouest, par exemple, durent une véritable renaissance à Dia el Dine Zou el Guinahine Mouleyna Khaled, qui réussit à grouper sous son autorité spirituelle la plupart des confréries se rattachant par leur origine à l'association primitive.
Après sa mort, en 1242 de l'Hégire, une scission se produisit, il est vrai, parmi ses disciples, mais les branches peu nombreuses qui se formèrent ainsi, subsistent encore en Turquie et en Syrie, et toutes sont restées fidèles à la doctrine de leur maître commun.
Des tentatives analogues, plus ou moins fécondes, eurent lieu dans différents ordres, durant toute la première moitié du xiiie siècle de l'Hégire.
Mais le fait qui domine l'évolution de l'Islam, jusqu'à la période actuelle, est la formation de la confrérie nouvelle des Senoussiya, un peu après l'an 1250.
Son fondateur, Mohammed ben Ali el Senoussi, auquel les travaux de M. H. Duveyrier, de M. Rinn, des officiers et des interprètes du service des affaires indigènes ont donné une si grande notoriété, était né dans la province d'Oran près de Tlemcen. Après avoir fréquenté toutes les zaouiya importantes et les grandes écoles de son pays , de la Tripolitaine et de l'Egypte , il était allé s'établir à la Mecque, Un chérif de Fez, Si Ahmed ben Idriss, chef d'un ordre répandu au Maroc surtout, celui des Khadiriya, venait d'arriver dans la ville sainte peu auparavant. Affilié à presque toutes les grandes confréries, exerçant dans plusieurs une influence étendue , il avait , semble-t-il , conçu l'espoir de les réunir en un seul faisceau.
Cheikh Senoussi ne tarda pas à devenir un de ses plus fidèles disciples. Mais le nombre de ceux-ci croissant chaque jour, l'aristocratie religieuse prit ombrage de la situation que se créait le chérif marocain, et fit condamner sa doctrine dans un Médjelès solennel, à la suite duquel il dut s'exiler à Saabia dans le Yémen.
Cheikh Senoussi l'y suivit, ainsi que deux autres de ses élèves et coopérateurs , Brahim el Rachidi , des Chadeliya d'Egypte, et Mohammed Othman el Emirghani, d'une famille de Chorfa de la Mecque, émigrée aux Indes, d'où son père était revenu quelques années seulement avant sa naissance.
A la mort de Si Ahmed ben Idriss, en 1253 de l'Hégire, Mohammed Othman et Cheikh el Senoussi se disputèrent sa succession.
Ils purent rentrer à la Mecque et y fondèrent chacun une zaouiya, le premier à Dar el Khaizaran, le second un peu en dehors de la cité, sur la montagne d'Abou Kobaïs.
Les Idrissiya des villes suivirent de préférence leur compatriote, auquel sa qualité de chérif donnait plus d'ascendant sur la population urbaine; les nomades se rallièrent au contraire à son rival.
Toutes les tribus bédouines du Hedjaz, unies dans un mouvement national, avaient, au commencement du siècle, soutenu les Ouahabites i du Yémen, dans leur lutte contre les Turcs. Sans accepter la doctrine de ces sectaires, elles en avaient subi l'influence.
I . Les Ouahahites, fanatiques austères qui prétendaient ramener l'Islam à sa pureté primitive, s'étaient installés au Yémen depuis 1746. Converti à leurs doctrines, l'émir du Nedjed, Ibn-Séoud, se mit à leur tête et s'empara de la Mecque, de Médine, de toutes les villes du Hedjaz et des provinces voisines, après avoir détruit les garnisons turques. Méhémet- Ali, chargé par le sultan Mahmoud de réduire cette révolte, envoya une armée sous le commandement de son fils, Toussûn-Pacha, contre Ibn- Séoud, qui fut tué dans une rencontre, en 1815. La paix, alors rétablie, ne fut pas de longue durée, et une seconde armée, sous les ordres d'Ibrahim-Pacha, autre fils de Méhémet-Ali, éprouva d'abord quelques revers. Le général égyptien réussit, cependant, ensuite à s'emparer de Derr-iiê, la capitale des Ouahabites. Mais, bien que vaincus, ceux-ci continuèrent la lutte et reprirent même Médine, sans pouvoir toutefois s'y maintenir.
Vivant au milieu d'eux, pendant son exil à Saabia, Si Ahmed ben Idriss avait, de son côté, dû faire quelques concessions à leurs tendances, et la philosophie qu'il professait « s'était fortement colorée à leur contact. » I. L'enseignement de Cheikh Senoussise trouvait ainsi d'autant plus imprégné du rigorisme Ouahabite, qu'il avait lui-même « commencé sa propagande par un voyage dans le Yémen » 2, après la mort de son maître.
Il existait donc entre les nomades et lui des affinités qui devaient les attacher rapidement à sa cause. En peu de temps, presque tous embrassèrent la Tariqà 3 Mohammediya, nom qu'il donnait alors, à l'exemple de son maître, à la règle devenue plus tard la « Tariqà Senoussiya ».
Le développement de son autorité sur une population qui s'était rangée du côté de leurs ennemis, lui aliéna bientôt les Chorfa et les Eulema, inquiétés déjà par ses succès et choqués de « l'intransigeance des prétentions absolutistes de sa doctrine » .
Leur hostilité le décida, au bout de deux ans, à quitter momentanément le pays, et mal accueilli par les Cheikh de l'Université d'El Azhar, au Caire, où il s'était rendu
1. H. Duveyrier. — La Confrérie musulmane de Sidi Mohammed ben Ali cl Senoussi, page 4.