‹ Les confréries musulmanes du Hedjaz [microform]Chapitre 31 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

se séparant de ceux d'Egypte, les anciennes traditions de leur règle, c'est là un indice caractéristique de la situation actuelle dans la patrie de l'Islam.

Il est naturel qu'à une époque où le fanatisme le plus ardent s'y développe de nouveau, ce soient précisément les confréries les plus austères qui y tiennent le premier rang.

L'ascendant de l'ordre s'est, à la vérité, surtout établi chez les Barabra, race de sang mêlé qui habite le littoral et quelques villes. Mais il s'étend aussi à plusieurs tribus nomades. Enfin, partout où les pèlerins sont en contact direct avec la population urbaine, ses zaouiya sont nombreuses.

Son action pouvant être, par suite, à la fois locale et intérieure, son rôle général dans le mouvement de renaissance de la foi musulmane, a une importance qu'on ne saurait méconnaître.

DOUSSOUKIYA

A bien des égards, la confrérie des Doussoukiya peut être rattachée aux précédentes. Elle est égalememt d'origine égj'ptienne, et ses tendances doctrinaires ressemblent aux leurs.

Né en 733 (H), son fondateur, Sid Ibrahim el Doussouki, appartenait à une famille chérifienne de Doussouk, village de la basse Egypte. Adonné de bonne heure aux pratiques m3'^stiques, il dut une précoce célébrité à de fréquentes extases et mourut subitement pendant l'une d'elles, cà l'âge de 43 ans.

Ses disciples font remonter à son enfance les premières manifestations de sa sainteté; il en aurait donné des preuves évidentes dès l'âge de trois ans. On le considère d'ailleurs aussi comme un docteur érudit. Il a, en effet, laissé quelques ouvrages de jurisprudence et de théologie. Mais, d'après la tradition, dévoiler les arcanes du passé, expliquer les secrets de l'avenir, semblent avoir été, en dehors de la prière, ses occupations favorites.

Aussi la confrérie qui porte son nom vise-t-elle à un mysticisme extatique qui n'est pas sans analogie avec celui des Khelouatiya.

Un autre caractère fondamental de la doctrine des Doussoukiya est la vénération spéciale qu'elle prescrit envers Sid Ibrahim. Elevé à l'école des Badaouiya auxquels il était affilié, il s'est lui aussi donné comme un nouveau prophète.

Les règles générales de morale et de dévotion qu'il a instituées ressemblent à celles qu'on trouve partout ailleurs. Elles prescrivent de repousser toute innovation

religieuse, d'être affable envers ses semblables, de tenir ses promesses, de se garder du mensonge contre la religion et la confrérie, ce qui, disait l'apôtre « brûle les yeux, ferme le cœur et noircit le visage. » Mais, en outre, elles recommandent de rendre le bien pour le mal, fait qui mérite d'autant plus d'être signalé, qu'il est plus rare dans l'Islam.

Quant au rituel des Doussoukiya , calqué sur celui des Badaouiya, il n'en diffère que par quelques détails. La Kherga des derniers est rouge ; celle des premiers est verte. De même, la Hadra, les prières habituelles n'ont pas une forme identique dans les deux ordres.

Sans insister sur ces détails secondaires, il importe surtout de retenir que les tendances des Doussoukiya ou Ibrahimiya les rangent parmi les mystiques extatiques, qui rendent à leurs chefs une sorte de culte. A cet égard^ ils se rapprochent beaucoup des Badaouiya. Mais, comme plus tard Cheikh el Beioumi, Ibrahim el Doussouki s'est montré très rigoriste. Sa confrérie a donc gardé, sinon en Egypte, du moins dans les autres pays d'Orient où elle s'est propagée, un caractère de fanatisme exclusif qui la distingue de la précédente.

Ce fut seulement à la mort de leur maître que les Doussoukiya formèrent un ordre régulièrement constitué. Ils avaient jusqu'alors suivi la « Tariqa Ibrahimiya »

sans se donner une organisation hiérarchique, inutile du vivant de Sid el Doussouki. Son frère, Charef ed Dine Abou el Imran el Sid Moussa, choisi pour lui succéder, devint le premier grand maître de la confrérie, et pendant trois générations cette charge resta héréditaire dans sa famille.

Elle en sortit avec le Cheikh Othman Fakri ed Dine, à la fin du ix^ siècle. Dès lors les Doussoukiya se divisèrent en groupes indépendants, comme les Badaouiya.

Il existe aujourd'hui en Egypte, outre les Brahama ou Doussoukiya proprement dits, qui sont restés particulièrement attachés à la zaouiya de Doussouk, trois branches de l'ordre, les Chernoubiya, les Chaouiya et les Touhamiya. Bien que relevant toutes , administrativement, d'un seul Cheikh el Sedjada, ces fractions jouissent cependant d'une entière autonomie doctrinaire.

En dehors de l'Egypte et du Soudan égyptien, où ils n'ont commencé leur propagande qu'à une époque récente, les Doussoukiya ont quelque zaouiya en S3T:ie , dans les cantons d'Alep et d'Antioche. Mais comme les autres ordres originaires de la vallée du Nil, c'est surtout en Arabie que se sont développées leurs colonies. Fort nombreux dans le Hadramaout et le Yémen, ils n'ont au Hedjaz qu'une zaouiya, à La Mecque i, et une autre à Médine.

I. Moqaddem actuel : Cheikh Sliman ibn Cheikh Ibrahim el Rachidi.

Toutes proportions gardées, leur rôle dans cette région est le même que celui des Beioumiya. Ils comptent parmi les défenseurs les plus exaltés des vieilles traditions de l'Islam.

TIDJANIYA

Ordre algérien, les Tidjaniya ont fait l'objet de nombreuses études. Leur histoire forme notamment un des chapitres les plus attachants de « Marabouts et Khouan ».

Nous rappellerons donc seulement que, fondée à la fin du xiie siècle de l'Hégire (1770 de J.-C. environ), par un chérif d'Aïne Madhi, près de Laghouat, Sid Amed ben Mohammed el Tidjani, cette confrérie était devenue, du vivant même de son premier chef, une des plus importantes de l'Afrique. Son action s'étendait au sud jusqu'à l'Adr'ar de Chinguit et jusqu'au Fezzan, chez les Touareg Azdjer. Au nord , elle possédait, en dehors de l'Algérie, de nombreuses succursales au Maroc, en Tunisie, et quelques-unes en Tripolitaine ; enfin, fort considérée en Egypte, elle était aussi représentée par plusieurs zaouiya au Hedjaz.

Pendant le grand voyage de M. Duveyrier chez les

Azdjer, son hôte le plus fidèle fut un Moqaddem des Tidjaniya, Cheikh Othman, de la tribu des Ifoghas. Le savant voyageur avait reçu du grand maître de l'ordre en Algérie le chapelet et le titre de Khouan.

C'étaient alors encore des titres à une protection efficace dans le Sahara.

Depuis, la situation de la confrérie s'est considérablement amoindrie. Elle est représentée en Algérie par deux zaouiya principales : celle d'Aïne Mahdi, où résident les descendants directs de son fondadeur, Si Ahmed et Sid elBachir, et celle de Témacin dans l'Oued Rhîr.

Le père de Sid Ahmed et de Sid el Bachir, Si Mohammed S'rir ben Ahmed Tidjani, avait, en mourant (1853), confié la direction spirituelle de l'ordre au Moqaddem de Témacin, Si Mohammed el Aïd, ses propres enfants, dont la filiation a d'ailleurs été contestée, se trouvant en bas âge.

Lorsque Si Mohammed el Aïd mourut à son tour, en 1875, son frère. Si Mohammed S'rir, fut choisi à l'élection pour lui succéder. Mais Sid Ahmed et Sid el Bachir, héritiers de la Baraka de leur aïeul, avaient de nombreux partisans personnels. Ils avaient méconnu l'autorité de Mohammed el Aïd, et refusèrent d'admettre la nomination de Mohammed S'rir.

Deux groupes se sont ainsi formés parmi les Tidjaniya

d'Algérie, moins d'un siècle après la fondation de l'ordre : celui de Témacin, et celui d'Aïne Madhi.

Cette scission a provoqué un refroidissement très marqué des Khouan étrangers à l'égard des deux branches entre lesquelles se partageait l'autorité suprême. Le libéralisme professé par Sid Ahmed Tidjani explique l'attitude du chef de l'ordre, lorsqu'il facilita la périlleuse exploration de M. Duveyrier, en lui donnant le caractère officiel d'adepte ; dans le domaine politique, la même tradition, fidèlement suivie, nous assura, dès le début de l'occupation du Sahara Algérien, le concours dévoué des Tidjaniya de l'Est, qui se posèrent résolument en partisans de l'influence française. Mais, aux j'eux de la masse des musulmans, une telle attitude était nécessairement compromettante.

Moins favorables à notre cause, les deux chefs des Tidjaniya de Témacin, auraient pu devoir à différentes mesures répressives, motivées par leurs agissements, un regain de popularité. Mais, outre que leur origine paraissait douteuse à quelques-uns, ils se déconsidérèrent de bonne heure par leur conduite privée. L'aîné, Sid Ahmed, a épousé la fille d'un gendarme de Bordeaux. Tous deux ont depuis longtemps montré fort peu de scrupules dans l'observation de la loi islamique. En môme temps que les chefs canoniques de la confrérie et les héritiers de son fondateur, voyaient ainsi leur près-

tige s'affaiblir pour des causes différentes, l'affermissement de la domination française multipliait les barrières de toute sorte, entre les musulmans d'Algérie et ceux des pays voisins. De plus, les Senoussiya faisaient de rapides progrès en Tripolitaine, et préparaient graduellement l'obstruction du Sahara.

Tout concourait donc à provoquer l'isolement des Tidjaniya de Témacin et d'Aïne Madhi. Il est aujourd'hui complet. Les premiers n'ont plus d'autorité directe que dans l'Oued Rhîr, le Souf et en Tunisie; les seconds, que sur un petit groupe de tribus de Laghouat et du Djebel Amour. Il ne s'en suit pas que l'ordre se soit éteint dans les autres contrées. Sa situation est florissante au Maroc ; mais la zaouiya de Fez, dirigée par Sid el Ghali ben Azouz, représente une branche nationale indépendante , et subdivisée elle-même en fractions libres.

Au sud, les Tidjaniya de l'Adr'ar paraissent avoir fait des progrès marqués. Leur zaouiya de Chinguit aurait maintenant des succursales au Oualata et à Kaarta. Plus à l'ouest, ses Moqaddem se seraient établis chez les Maures de la rive droite du Sénégal et dans le Toro. Mais les deux branches algériennes n'ont plus depuis longtemps aucun rapport avec eux.

Chez les Touareg Azdjer, l'influence des Senoussiya et des Derkaoua Madaniya se développe chaque jour au

détriment de celle de la zaouiya de Témacin, dont relevaient autrefois les Kliouan de cette peuplade.

En 1880, le Moqaddem envoyé par Si Mohammed S'rir avec le colonel Flatters n'a réussi à se faire écouter des Ifoghas avec lesquels il s'est trouvé en relations, qu'en s'associant à eux pour exploiter la mission i.

L'année suivante, le meurtre par les Ahaggar d'un second Moqaddem, que le colonel avait encore tenu à emmener, n'a causé aucune émotion chez ces mêmes Ifoghas. Le principal instigateur du massacre de nos compatriotes, Seghir ben ech Cheikh, des Chàamba d'Ouargla, était d'ailleurs le gendre d'un de leurs chefs, qui a eu sa part de butin.

I . Ce Moqaddem, si tant est qu'il ait effectivement droit à ce titre sous lequel il avait été présenté au colonel Flatters par Si Maamar, frère et Khalifat pour les affaires temporelles de Mohammed Sr'ir, est vm des plus curieux types d'aventuriers sahariens que nous connaissions. Il accompagnait la mission sous le nom d'Abd-el-Kader ben Mrad, qui pouvait être en effet le sien. Autrefois cavalier du Makhzen de Biskra, puis au service d'Ali Bey, il avait réussi à se faire donner deux fois la médaille militaire sous deux noms différents. C'est lui qui, se présentant un jour au commandant d'une colonne, avec ses deux médailles, demanda à les changer contre la croix de la Légion d'honneur.

A la suite de l'insurrection de 1871, il était entré au service de la zaouiya de Témacin.

D'un teint blême, grêlé, doué d'un regard à la fois perçant et faux, il avait tout le physique de son dernier emploi. Lorsqu'il rejoignit la mission Flatters à Ouargla, il était monté sur un mauvais chameau, vêtu de burnous grossiers, et suivi d'un serviteur plus modeste encore. Il déclara tout d'abord qu'il n'avait besoin de rien : un peu d'eau, quelques dattes devaient suffire à sa nourriture. Son plus cher désir était de rester effacé, isolé, pour prier et méditer. Mais, peu à peu, il lui fallut un tapis

En Egypte, nous avons pu constater nous même, dans des relations suivies avec le Moqaddem du petit groupe des Tidjaniya du Caire, qu'ils connaissent à peine de nom les chefs de l'ordre en Algérie.

Ainsi, partout, en Afrique, l'indépendance des branches locales est complète aujourd'hui. Il n'en est pas tout à fait de même de celles du Hedjaz.

Le plus influent des disciples de Sid Ahmed Tidjani était un indigène de Yambo, Sid el Hadj Ali ben el Hadj Aïssa.

Chef de la zaouiya de Témacin, il succéda à son maître, puis fut lui-même remplacé à sa mort par le fils

de prière (Sedjada), des haiks de soie, des burnous de fine laine du Djerid, une tente comme celle des officiers, et toute une équipe de chameaux pour porter des charges de couscouss, de farine, de beurre, de sucre, de café.

Mal vu des Châamba à l'origine, il s'entendit bientôt avec eux, puis plus tard avec les Touareg, pour tirer tout le parti possible de la situation, et faire donner, tantôt aux uns, tantôt aux autres, des cadeaux ruineux, qui dégarnirent bientôt la caisse de la mission.

Entre temps, Abd-el-Kader ben Mrad passait une partie de ses nuits avec le cuisinier de la mission, Abd Allah, un ancien garçon de l'hôtel du Sahara, de Biskra, livrant tous deux de fréquents assauts au rhum emporté pour couper l'eau malsaine du désert.

Au retour, les Châamba, trouvant qu'il s'était fait la part trop belle, projetèrent de lui couper le cou, entre Ouargla et Tuggurt. Autant pour éviter ce fâcheux destin, qu'afin de continuer jusqu'au bout l'exploitation qu'il avait entreprise, il se rendit d'abord à Laghouat, puis partit ensuite pour Témacin par Bou Saada et Biskra. Mais les présents dont il était chargé pour les chefs de la zaouyia profitèrent, paraît-il, surtout aux Nailiat de la dernière ville.

Depuis, SCS services ne sont plus utilisés par ses anciens maîtres.

de celui-ci, Si Mohammed S'rir ben Ahmed Tidjani. Mais la direction des Tidjaniya d'Algérie revint de nouveau dans sa famille avec Si Mohammed el Aïd, Taîné de ses enfants.

Les relations de famille qu'avait Sid el Hadj Ali, au Hedjaz, devaient lui faciliter particulièrement, dans cette région, la propagande des doctrines dont il était devenu le représentant attitré. Une première zaouiya fut en effet fondée par ses soins à Yambo , puis plusieurs autres à Médine et à La Mecque.

Actuellement il en existe deux encore dans cette dernière ville I .

Bien que d'une manière générale le rôle politique des Tidjaniya de Témacin leur ait aliéné les Kliouan de l'ordre, en dehors de l'Algérie, leurs chefs ont conservé, comme fils de Sid el Hadj Ali, un certain ascendant sur ceux de Yambo. A La Mecque, une des zaouiya, dont la clientèle se recrute parmi les Harrar, les indigènes de race arabe, reçoit de nombreux pèlerins de la Tunisie et de l'Algérie. Aussi son chef Cheikh Moussa est-il resté en relations avec Si Mohammed S'r'ir. L'autre, au contraire, dirigée par Sid Soliman el Kébir, est fréquentée surtout par les Barabra et les Abid, par les gens de

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