Mort au Caire, en mars
3. Mort en 1885, à Khatemiya, petite zaouiya qu'il avait fondée dans le district de Takka, près de Kassala, bien qu'habitant en général dans l'Ouest.
Au premier s'étaient rattachés les Emirghaniya de Souakin et de la région avoisinante. Ses deux principales zaouiya, situées l'une à Souakin même, sur la terre ferme, l'autre à une journée de marche de la ville, à Senkata, relèvent aujourd'hui de deux membres éloignés de sa famille, Sid Mohammed ibn Assad el Emirghani, et Sid Othnian el Emirghani.
Nous ignorons quel a été le sort de la confrérie dans l'ouest après la mort de Sidi Ahmed. Elle a tout au moins subi des pertes importantes dans la région de Dongola, où s'est reconstitué un noyau d'Idrissiya.
Un fils de Si Ahmed ben Idriss, Cheikh Abd el Moutaal , confié à Cheikh Senoussi pour faire son éducation, vint en effet s'établir dans cette ville après la mort de ce dernier. Tant que Sidi Hassen vécut, il tint à rester en bons termes avec lui, mais rompit toutes relations avec Sidi Ahmed. Son influence assez grande chez les Dongolaoui du sud et les autres tribus riveraines jusqu'à Berber, a fait de ses enfants les rivaux des Emirghaniya. Ils ont repris pour leur ordre le vocable de leur aïeul et comptent , paraît-il , de nombreux partisans.
Pour tâcher de triompher de l'hostilité de ses cousins du Soudan, Sid Abdallah el Mahdjoub avait, en succédant à son père Mohammed Serr el Khatem, envoyé son plus jeune frère, qui porte le même nom, Mohammed
Serr el Khatem, dans la Nubie inférieure. Mais, après s'être fait reconnaître comme Cheikli el Sedjada pour l'Egypte, celui-ci, considérant le rôle de Khalifat comme indigne de lui, se rendit à son tour indépendant.
Tout dernièrement, lors de la mort de son cousin, Mohammed Othman Tadj el Serr, il a essayé, mais sans succès, d'établir son influence dans la région de Souakin. Il s'était tout d'abord installé à Assouan, dans une Dahabieh amarrée pendant l'été dans une anse du fleuve, et qui lui servait à descendre le Nil pendant l'hiver, pour aller recueillir les offrandes des riverains jusqu'à Ouadi Halfa. Son influence, après avoir été très grande dans cette région, a subi un échec grave en 1885 .
Il avait comme Khalifat entre la 2^ et la 3 e cataracte, dans les districts de Dar Sukkot et Dar Mahass, un de ses cousins éloignés, Cheikh el Mahdjoub. Celui-ci servit d'abord fidèlement la cause anglaise, à l'exemple de son chef: mais à la fin de 1885, lors de la marche en avant des Mahdistes, refoulés à Ginnis, le 31 décembre, il fit défection plus ou moins volontairement et entraîna tous ses Khouan dans le parti des insurgés et des Emirghaniya de Dongola.
Quittant alors Assouan, Mohammed Serr el Khâtem vint se fixer au Caire, où il cherche maintenant à se créer une clientèle parmi les Barabra, établis dans le Nord. Il paraît aivoir en effet réussi à recruter un certain
nombre d'adeptes dans la haute Egypte et dans le Delta, malgré les scandales publics de la vie privée.
On voit, en résumé, que l'histoire des Emirghaniya présente en moins d'un demi-siècle l'évolution presque complète de la plupart des ordres chérifiens.
Les descendants de Mohammed Othman, leur premier maître, sont devenus les chefs d'une foule de petits clans religieux, véritables apanages des différentes branches de la famille, qui s'en disputent avidement la possession.
Leurs dissentiments se sont accusés par le rôle qu'ont joué deux d'entre elles dans les événements des dernières années.
On vient de voir que Mohammed Serr el Khâtem avait perdu l'un de ses principaux Khalifat, Cheikh el Mahdjoub, passé dans le camp des Emirghaniya de Dongola. Comme son maître, celui-ci s'était employé activement en faveur du gouvernement Anglo-Khédivial. Il avait même, à la suite d'une entrevue avec le général Stephenson, commandant en chef de l'armée anglaise, en Egypte, été chargé, au commencement d'octobre 1885, du gouvernement et de la défense du territoire situé au sud d'Akacheh, dernier poste central de la « Frontier Field Force » — du corps d'occupation de la frontière; De nombreux services de renseignements rendus antérieurement, permettaient en effet, de le considérer comme dévoué à la cause de l'ordre. On lui
— ^39 — confia quelques fusils, des munitions, et il reçut l'autorisation de lever les impôts sur son nouveau territoire.
Quelques semaines suffirent pour faire regretter d'avoir transformé un personnage religieux en agent de commandement.
Les Mahdistes, dès qu'ils eurent dépassé la troisième cataracte au nord de Dongola, lui écrivirent pour l'inviter à se joindre à eux. Il insista néanmoins à plusieurs reprises auprès du commandant de l'avant-poste de Kocheh, pour qu'une petite colonne expéditionnaire, à laquelle il se serait joint avec ses contingents, allât balayer le pays. Le succès de l'opération, déclarait-il, était certain.
Soit que cette insistance même eût éveillé des soupçons , soit que les surprises de la campagne précédente en fissent craindre d'autres, non seulement on lui répondit par un refus, mais la demande qu'il fit alors de se retirer à Kocheh avec sa famille fut rejetée. Enfin, en dernier lieu, mandé à ce poste sous un prétexte indiffèrent, il reçut l'ordre de verser les armes qu'on lui avait données, et ne fut relâché que lorsqu'elles eurent toutes été restituées.
Quelques jours après, une troupe de derviches soudanais, sous la conduite d'Abd ul Medjid Khodja, arrivait au petit village de Koyek, où était située la zaouiya de Cheikh el Mahdjoub et l'emmenait, non comme un
ennemi prisonnier, mais comme un chef vénéré, délivré des mains des infidèles.
Il ne semble pas qu'à partir de ce moment V « Intelligence service », qui avait tout d'abord utilisé le concours de Sid Mohammed Serr el Khâtem, ait continué à l'employer dans la vallée du Nil. En tout cas, cet incident amoindrissait singulièrement les moyens d'action, réels ou supposés, de ce Cheikh, dont l'influence au sud de la deuxième cataracte, n'égalait pas à beaucoup près celle de son Khalifat.
Dans la région de Souakin, après l'abandon des projets de marche en avant, motivé par le désastreux insuccès de l'expédition envoyée au secours de Gordon, le gouvernement Anglo-Khédivial chercha d'abord à faciliter la retraite de la garnison de Kassala. Plus tard, on jugea nécessaire de donner de l'air à la place même de Souakin, sans cesse menacée par Othman Digma, en s' assurant le concours des tribus avoisinantes.
C'était à la fois affaiblir les bandes de ce chef, recrutées dans le pays même, et lui opposer des ennemis embarrassants. Il semble que la seconde partie de ce programme ait été couronnée de succès après l'évacuation de Souakin par les troupes anglaises, et grâce à une entente directe, à prix d'argent, avec les intéressés.
Mais, tout d'abord, on eut là aussi, recours aux Emirghaniya. Les principales tribus de la région, sont : au
nord, les Bisharin, qui s'étendent de Souakin à Berber ; au sud-ouest, les Hadendoah, dont le territoire va de Souakin à Kassala ; enfin au sud, le long de la côte, les Béni- Amer.
La première, celle des Bisharin, favorablement disposée d'ailleurs envers le gouvernement égyptien, n'obéit à aucune influence religieuse.
Chez les Hadendoah, les Emirghaniya sont peu connus. Ils ont au contraire une autorité très réelle sur les Beni-Amer, ainsi que sur quelques autres tribus moins importantes, les Amarar, par exemple.
Sid Mohammed Othman Tadj el Serr, le chef de la branche locale, s'était trouvé, dès 1884, en relations suivies avec les autorités anglaises du Caire, dont il préférait le séjour à celui de Souakin.
Il semble que l'importance du but qu'on se proposait ait fait offrir à ses services, en cas de succès, un prix fort élevé. En effet, les journaux d'Egypte ont plus tard parlé d'une promesse de concession de 10.000 Feddan, c'est-à-dire 5.000 hectares environ, à prélever sur les terres fertiles du domaine.
Quoi qu'il en soit, après lui, son cousin Sid Abdallah el Mahdjoub, bien que grand maître au Hedjaz, arriva à son tour à Souakin, pour tenter de prendre part à l'entreprise.
Il y resta d'ailleurs peu de temps. Mais trois Cheikh
de la famille, Khalifat de zaouiya du Soudan, unirent aussi leurs efforts à ceux de Mohammed Othman : Sid Beker, Sid Idriss, et le chef de la zaouiya de Daggah, chez les Béni Amer.
Cette abondance d'Emirghaniya paraît avoir déterminé une certaine confusion dans les dépêches envoyées à leur sujet par les autorités anglaises de la métropole, et ne rendit pas au reste leur action plus efficace i.
Les Béni Amer, leur chef Cheikh Moussa, et les Amarar, échangèrent avec eux une correspondance suivie. Ils se rendirent eux-mêmes dans le district de Takka et à Kassala, parcoururent tout le pays, en rapportèrent et reçurent de nombreuses promesses. Mais, en fin de compte, leur intervention ne produisit aucun résultat sérieux, soit que leur ascendant ne fût pas aussi grand qu'on l'avait supposé, soit qu'ils eussent jugé plus avantageux de donner des gages aux deux partis. En tout cas, Mohammed Othman, atteint d'une maladie grave, dut revenir au Caire au commencement de 1886, et y mourut peu après.
Au lieu de la concession promise, sa famille ne reçut qu'une indemnité suffisante pour payer à leur juste
I . Further Correspondance respecting the afFairs of Egypt. — Dans une dépêche du 28 août 1885, lord Salisbury demande s'il n'est pas possible d'obtenir des informations sur la situation dans le voisinage de Souakin, et au Soudan oriental, par l'intermédiaire du « Chief el Morghani ».
valeur ses services, qui cessèrent d'être employés, tout au moins aussi bruyamment.
Bien qu'en réalité les Emirghaniya se soient peut-être moins compromis, dans ces circonstances, aux yeux de leurs anciens partisans , qu'ils n'ont paru le faire , l'attitude ostensiblement favorable au gouvernement Anglo- Egyptien, des deux branches de la Nubie et de Souakin a certainement affaibli leur prestige chez les Soudanais.
Mais c'est au Hedjaz surtout que le crédit de la confrérie s'en est ressenti. Pendant toute l'insurrection mahdiste, les vœux des habitants de l'Arabie n'ont cessé d'être favorable aux insurgés. A mainte reprise, les habitants de l'Hadramaout et du Yémen leur ont envoyé de petits contingents qui franchissaient la mer Rouge dans des boutres, comme de simples caboteurs. Il en est même venu de Djeddah, et presque toujours, parmi les prisonniers faits dans les combats livrés autour de Souakin, se trouvaient quelques-uns de ces fanatiques.
La surexcitation des esprits en Arabie était donc générale et le rôle joué par les Emirghaniya, achetés par les Anglais, devait nécessairement leur aliéner beaucoup de sympathies.
On a vu que Sid Abd Allah el Mahdjoub lui-même avait essayé de prendre sa part de la tâche confiée à ses cousins. Bien que son absence de La Mecque ait été de courte durée, elle n'a pas laissé que de lui nuire. Toute-
fois, grâce à l'organisation de l'ordre, au caractère mystérieux et indéfini du pouvoir surnaturel attribué à ses chefs, ceux-ci ont, malgré tout, conservé une grande partie de leur ascendant sur leurs serviteurs religieux. Beaucoup de ces derniers se sont désaffectionnés de leurs maîtres : ils n'ont pas cependant cessé de les reconnaître comme tels.
Dans ces conditions, la prospérité apparente de l'ordre au Hedjaz est encore aussi complète que le permet sa dislocation. Mais son existence même peut être menacée.
Le rôle qu'il a dans le pays n'est, d'ailleurs, rien moins qu'indépendant.
On a vu que Mohammed Othman el Emirghani, appuyé en sa qualité de Chérif mecquois par les Eulema et les Chorfa, contre Cheikh Senoussi, avait dû plus tard se retirer à El Taif pour se soustraire à leur inimitié. Ses fils et leurs enfants , dont l'autorité ne pouvait paraître aussi dangereuse pour les intérêts du parti sacerdotal, sont rentrés en grâce auprès de ses chefs. Ils comptent eux-mêmes parmi ses membres. Aussi, bien que leur confrérie ait ses racines dans le pays même, ne peutelle être confondue au point de vue politique avec les quelques autres qui se trouvent dans le même cas. Elle constitue surtout la clientèle propre, d'une faction de Chorfa.
Les considérations qui précèdent s'appliquent aux
Emirghaniya proprement dits, tels que les avait laissés la mort de Sid Mohammed Serr el Khâtem, et qui forment les trois branches dirigées par les descendants de Mohammed Othman, savoir Sid Abdallah el Mahdjoub, Sid Abou Beker ibn Djaafer et Sidi Hachem, oncle des deux précédents.
Installés à La Mecque, Sid Abou Beker et Sidi Hachem n'ont qu'une petite clientèle.
Sid Abd Allah el Madhjoub, le véritable héritier de droit du fondateur de l'ordre, a, outre la zaouiya métropolitaine de Dar el Khaizaran, à La Mecque, où il réside, une succursale à Médine i et une autre près d'El Taif, à Salama 2, dans l'ancienne résidence de son aïeul.
Mais les rivalités qui s'élevèrent à la mort de Sid Mohammed Serr el Khâtem, l'attitude de son frère Sid Hachem , de son neveu Sid Abou Beker ibn Djâafer et des Emirghaniya du Soudan, qui refusèrent de reconnaître l'autorité de Sid Abd Allah el Mahdjoub, avaient, avant les derniers événements, produit au Hedjaz même la défection de trois autres branches.
Nous avons dit que l'une d'elles était dirigée par un simple Moqaddem, Ibrahim ben Moussa el Ok'ili, et que les deux autres s'étaient rattachées aux Chadeliya d'une part, aux Nakechabendiya de l'autre.