‹ Les confréries musulmanes du Hedjaz [microform]Chapitre 7 sur 52 · I. El Djellala, de Djell, être grand, majestueux, supérieur · texte numérisé non relu

I. El Djellala, de Djell, être grand, majestueux, supérieur

Le terme el Djellala s'applique spécialement à la formule « la illaha il' Allah », dont il est la dénomination la plus usuelle, et équivaut dans ce sens, par sous-entendu, à « proclamation de la grandeur de Dieu ».

On a parfois considéré ces assemblées comme ayant surtout un caractère politique, comme de véritables réunions clandestines ; mais, bien qu'elles puissent en effet prendre ce caractère dans quelques cas, ce ne sont en principe que de simples exercices de culte, secrets ou publics, suivant les pays ou les confréries.

Le Dhikre journalier se dit individuellement, et varie non seulement d'une confrérie à l'autre, mais même dans chaque confrérie.

Il porte le plus souvent le nom de « Dhikre el Aoukat », Dhikre des heures, se récitant en général après chacune des cinq prières obligatoires, bien que quelques ordres ne l'imposent que deux fois par jour.

Sa composition est partout analogue : il comprend à la fois des extraits de versets du Koran et des invocations de noms de Dieu ou de ses attributs.

Comme l'Ouerd, ce Dhikre ne constitue dans aucun ordre une prière unique. Il en existe dans tous un grand nombre, dont quelques-uns peuvent être, il est vrai, d'un usage particulièrement répandu. Bien que certains cheikh cherchent à faire adopter le même par tous leurs disciples, les divergences sont le cas général.

On a longtemps cru le contraire et admis que chaque confrérie a un Dhikre fondamental, tenu secret, à la connaissance duquel devait par conséquent s'attacher un intérêt particulier.

Il n'en est rien, quoique quelques observations locales aient pu donner créance à cette opinion. En pays musulmans, le Dhikre n'est nulle part tenu pour mystérieux : il suffit d'en demander la fonnule pour la recevoir.

Seuls, quelques noms de Dieu, spécialement choisis par chaque chef d'ordre, parmi ceux du chapelet, en vertu d'une soi-disant révélation, sont parfois divulgués moins facilement. Ils passent pour jouir d'une vertu particulière à laquelle les initiés croient d'autant mieux, qu'ils ont dû attendre plus longtemps pour les connaître.

Les Moqaddem ne les communiquent en effet que successivement à leurs disciples, suivant leur degré d'avancement dans les pratiques de la Triqà.

Différent pour le néophyte nouvellement affilié et pour le membre déjà ancien de la confrérie, le Dhikre journalier est donc soumis à une première série de variations progressives.

Les préférences des Cheikh, des Moqaddem, en déterminent d'autres qui ne reposent sur aucune règle. Il en est à cet égard du Dhikre el Aoukat comme de l'Ouerd. C'est uniquement affaire ,de traditions locales, d'influences individuelles. Ainsi, à Bagdad, le Dhikre initial des Kadriya consiste à répéter 165 fois après chaque prière « la illaha ill' Allah », avec des noms d'attributs de Dieu.

En Algérie, cette formule principale est souvent remplacée par :

Que Dieu pardonne ! loo fois.

O mon Dieu , que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed le prophète illettré. — lOo fois.

En Egypte, on se borne plutôt à à la dernière invocation, répétée 50 fois seulement, et à laquelle on ajoute des noms d'attributs de Dieu :

O vivant ! 100 fois.

O immuable ! 100 fois, etc.

En résumé, le Dhikre journalier, Dhikre el Aoukat, bien que toujours obligatoire pour les Khouan, varie de forme dans une même confrérie, suivant les pays, les zaouiya, et selon les Moqaddem. Il varie, en outre, dans un même pays, dans une même zaouiya, suivant le degré d'initiation des disciples. Dans quelques ordres, l'uniformité semble plus grande, mais nulle part elle n'est et ne peut être absolue.

Il suffit donc de retenir que la principale obligation du rituel journalier consiste, pour les adeptes des différentes confréries, à réciter chaque jour de longues litanies, soit après toutes les prières, soit moins souvent, litanies composées de versets du Koran, d'invocations qui se répètent jusqu'à cent fois et même davantage.

D'autres Dhikre sont en outre recommandés au même

titre que les Aourad et les Hazeb, sans être imposés comme le précédent.

« Le bonheur est dans l'oubli de l'existence, » dit Sidi Ab-el-Kader el Djilani, formulant ainsi le but du mysticisme extatique sous une forme différente de celle qu'a plus tard adoptée cheikh Senoussi. On conçoit que pour les Kadriya, aussi bien, d'ailleurs, que pour les confréries à tendances similaires, la récitation du Dhikre journalier soit un acheminement à la réalisation d'un tel programme. Mais cette oraison, en partie mentale, y contribue moins que le Dhikre el Djellala. En le faisant, les Khouan se livrent à un balancement rythmique et accéléré du haut du corps, qui favorise la congestion du système cérébro-spinal. Sous la double influence de cette cause purement physique et d'une extrême tension d'esprit, de la convergence de toutes les facultés intellectuelles sur une seule idée, celle de la majesté de Dieu, les phénomènes d'hystérie religieuse se produisent chez beaucoup d'adeptes.

Parmi les Kadriya qui n'assistent qu'à la Hadra du vendredi, et de temps à autre, ils se bornent souvent à une surexcitation passagère, mais sont au contraire fort accusés dans les couvents de l'ordre.

Comme beaucoup d'autres confréries asiatiques^ celle de Sidi Abd-el-Kader el Djilani, s'inspirant du monachisme chrétien, et s' appuyant sur une tradition que

rejettent les docteurs musulmans des écoles plus orthodoxes, a dès l'origine favorisé la création de véritables monastères où ses affiliés se réunissent et vivent xnême en commun, pour se livrer aux pratiques de son rituel.

Il en existe en Orient dans toutes les villes oii l'ordre est représenté, de l'Egypte à la Chine. En Afrique, au contraire, à l'ouest de l'Egypte, les mœurs locales ont empêché la fondation d'établissements de ce genre.

Ces couvents i, connus en Europe sous leur nom turc surtout, Tekkié, servent quelquefois dans la pratique d'asile aux Khouan désireux de passer un temps plus ou moins long à l'abri des nécessités de la vie, sous prétexte de retraite. Mais les longs exercices religieux et surtout la récitation du Dliikreel Djellala, qui y sont d'obligation journalière, impriment à la majeure partie de leur clientèle un caractère distinctif. C'est parmi'elle que se recrute un grand nombre des Fakirs, des Derouich, si répandus en Orient.

L'entraînement mystique, dans les Tekldé, ne se borne pas, au reste, à la seule célébration du Dhikre avec flexions rapides et brusques de la tête. Cette cérémonie qui suit la récitation d'un long Hezb et de quelques autres prières, comporte un accompagnement de musique. Les tambours, les flûtes qui forment l'orchestre, ne

I, Tekkié en Turquie, Khaouanak en Egypte, Kalenterkhane dans l'Asie centrale, Khâncâh dans l'Inde, etc.

représenteraient pas pour des oreilles européennes une harmonie très entraînante. Mais les sensations musicales sont essentiellement relatives, et les quelques notes échelonnées dans des tons successifs, qui forment tout le répertoire de la musique orientale, produisent, sur ses auditeurs habituels un effet aussi marqué que pourraient le faire, sur les Occidentaux, des compositions plus savantes.

En outre, pendant le Dhikre et après, des chanteurs récitent, sur un ton de mélopée traînante que coupent quelques notes aiguës, des poésies religieuses dont l'influence est plus grande encore.

Chez les Kadriya, ce sont presque toujours les poésies mystiques d'Omar ibn Farid, le k sultan des amoureux » , chants d'amour charnel qui exaltent la passion de la créature, en reportant à la Divinité le sentiment profond dont ils sont empreints ' .

Les ennemis de l'ordre prétendent même qu'on ne s'en tient pas toujours aux sonnets dans ses couvents, et que, sous prétexte d'extatisme, il s'y passe des incidents que voile à peine l'ombre de leurs murailles.

I . Nous avons entendu chanter à la Tekkié des Kadriya de Kasr el Aine, au Caire, un de ces poèmes commençant ainsi :

« La vue de ta taille flexible, ô jeune fille, trouble mes sens, comme un verre de vin généreux. »

D'autres sont beaucoup moins chastes. Il en est dont le sujet n'est qu'une paraphrase licencieuse de certains vers de Virgile :

Formosum pastor Chorydon, etc.

En tout cas, on voit que la règle de la coiifrérie admet le développement artificiel d'une affectivité passionnelle envers Dieu, chez le croyant, comme complément de l'entraînement mystique, qui repose sur le Dhikre el Djellala et conduit plus directement à la production de troubles physiques.

Il suffit d'avoir assisté à une hadra pour se rendre compte de l'intensité de ceux-ci. On les trouve, d'ailleurs, fréquemment décrits dans les auteurs musulmans :

« Si le Dhikre de la langue est sincère, dit l'un d'eux, Abd ul Kerim el Kocheri, il se confond avec celui du cœur, et le Dhakir i entend alors des noms s'élever de son cœur vers Dieu. Mais il n'entend pas ce qu'il dit luimême par sa bouche. Si le croyant dit le Dhikre par sa bouche et regarde Dieu par son cœur, il lui semble qu'il grandit au dessus de toutes choses. La répétition fréquente de ces Dhikre amène le croyant à être dans un état d'extase complète ; il ne voit plus, n'entend plus, mais il croit que tout le monde entend le Dhikre de son cœur. »

En un mot, inconscience et insensibilité, tels sont, suivant un docteur qui appartenait cependant à une école modérée ^, les effets immédiats du Dhikre.

A ne considérer que ce résultat, il y a lieu d'admettre

Page 1