‹ Les confréries musulmanes du Hedjaz [microform]Chapitre 8 sur 52 · Celle des Chadelîya · texte numérisé non relu

Celle des Chadelîya

que les chefs des ordres, tels que celui des Kadriya, ont surtout recherché des phénomènes physiologiques simulant la perfection mystique, plutôt que cette perfection même.

C'est le cas pour beaucoup, qui, se rendant compte que bien peu parmi les fidèles peuvent arriver, par la seule purification morale, à ne plus vivre qu'en Dieu et par Dieu, se sont contentés de favoriser le développement de rhystérie religieuse comme manifestation de cet état spécial.

Sidi Abd-el-Kader el Djilani, qui proclamait que le bonheur « est dans l'oubli de l'existence », doit être rangé pamd ceux-ci.

Il en est même peu qui aient été aussi loin, comme théorie, dans cette voie. C'est lui, en effet, qui a institué un Dhikre, aujourd'hui tombé en désuétude i, autrefois fort répandu, dans lequel le fidèle doit se borner à répéter ha en tournant la tête à droite, hou en la tournant à gauche, hi en la baissant, et en prolongeant chaque son aussi longtemps que l'haleine le permet. On conçoit

I. Ce Dhikre n'est autre que le Dhikre el Djellala, dans lequel on supprime toute la formule « la illaha iU'allah » pour ne conserver que les sons émis par les Khouan pendant la période de surexcitation qui le termine. En effet , après avoir prononcé d'abord lentement et distinctement l'invocation entière, ils répètent seulement, Allah ! Allah ! lorsque le rythme s'accélère, puis en dernier lieu, hou, ha, ou hi.

Dans un autre ordre, celui des Halladjiya, fondé par l'imam Haonssin ibn Mansour el Halladj, le Dhikre el Djellala est ainsi devenu par une crase moins complète, Lah Hou, Lah Ha, Lah Hi.

l'effet que peut produire sur le tempérament le mieux constitué la répétition de ces syllabes Hou Ha Hi, accompagnée de violents mouvements de tète.

Les Kadriya, en résumé, sont, au point de vue doctrinaire, et par leurs tendances actuelles et par celles du fondateur de leur ordre, des mystiques extatiques. Mais beaucoup d'autres confréries sont dans le même cas et ce n'est pas à sa règle que celle-ci doit sa popularité presque unique ; c'est surtout, ainsi que nous l'avons dit, à la sainteté de la vie de Sidi Abd-el-Kader, à la vénération dont il est resté l'objet, aux principes de charité, d'humanité dont il s'est fait le représentant et le défenseur.

Bien qu'au cours des âges , les Kadriya aient un peu oublié les pratiques philanthropiques dont leur maître avait donné l'exemple et formulé le précepte, tout au moins le souvenir s'en conserve-t-U, grâce aux innombrables mendiants qui, dans tout l'Islam, demandent l'aumône « par la face de Sidi Abd-el-Kader et l'amour de Dieu ».

Sidi Abd-el-Kader el Djilani mourut à Bagdad en 561 de l'Hégire. Il laissait une nombreuse postérité, 49 enfants, dont 27 garçons i. L'aîné de ceux-ci, Sidi Abd-

I. D'après une histoire du saint « Menakib Sidi Abd el Kader », traduite du persan par Cheikh Abd el Kader elKadri et éditée par Cheikh Abd er Rahman Tiazi, supérieur du couvent des Kadriya d'Alexandrie, à Boulaq, en 1883.

el-Rezek lui succéda comme chef de l'ordre, et fit construire près de son tombeau une mosquée aujourd'hui ruinée, dont les sept dômes dorés ont souvent servi de thème aux descriptions des historiens arabes. C'est là que fut installée la zaouiya métropolitaine de la confrérie, dont, pendant plusieurs générations, la branche aînée de la famille du saint conserva la direction. En effet, le principe de l'hérédité est admis dans tous les ordres chérifiens, c'est-à-dire dont le fondateur descend du Prophète. Mais du vivant même de Sidi Abd-el-Kader, quelques-uns de ses fils avaient été prêcher sa doctrine au Maroc, en Egypte, en Arabie, dans le Turkestan, aux Indes.

Leurs descendants, qui s'étaient fixés dans ces pays, cessèrent peu à peu de reconnaître l'autorité du Cheikh de Bagdad, et les groupes indépendants que formèrent ainsi les Khouan de chaque région se scindèrent euxmêmes plus tard i.

Actuellement, aucun ordre n'est aussi répandu que celui des Kadriya ; il a des adeptes dans l'Islam entier, et partout en grand nombre. La zaouiya métropolitaine n'a plus cependant d'action directe qu'en Syrie, en Turquie et en Mésopotamie.

1 . Quelques-unes de ces branches sont en réalité devenues de nouvelles confréries, ainsi les : Zahedaouiya; Ismaïliya; Khoulonssiya ; Kounnaouiya; Mouradiya et Akbariyades Indes; Khalediya, etc., sans compter les confréries distinctes, issues directement de l'ordre, telles que les Chischtiya des Indes et quelques autres.

Dans toute l'Afrique du nord, à l'ouest de l'Egypte, c'est à peine si l'on compte quelques cheikh dont dépendent plusieurs Moqaddem. Les zaouiya sont isolées, sans liens entre elles, sans relations avec celles des autres pays.

En Egypte, au contraire, tous les Khouan relèvent du Cheikh el Sedjada du Caire, mais celui-ci. Si Mohammed el Kadri, qui descend de Sidi Abd-el-Kader, ne reconnaît d'autre autorité que celle du Cheikh el Troûq du pays.

Au Soudan, les Kadriya sont fort nombreux, aussi bien dans la vallée du Nil que dans les Etats de l'Ouest, jusqu'à Timbouctou. Ils y forment des branches locales ne dépendant que d'elles-mêmes : celle de l'Azaouad, par exemple, qui relève de la famille princière des Oulad Sidi el Mokhtar, Chorfa Kadriyens, établis dans ce district. Dans la région de Khartoum, la propagande officielle entreprise par les différents ordres d'Egypte, avec l'appui du gouvernement Khédivial, qui espérait en tirer parti pour la pacification du pays, avait, il est vrai, donné aux Cheikh du Caire une certaine autorité sur les Khouan de leur confréries, jusqu'à l'insurrection mahdiste. Mais la rupture produite par ce mouvement entre les Kadriya du Delta et ceux du Soudan a été d'autant plus compète que le Mahdi, Mohammed Ahmed, affilié à l'ordre par la zaouiya de Kéneh, devait nécessairement

rompre tous les liens qui l'attachaient à ses anciens chefs, restés fidèles au pouvoir métropolitain.

Dans les Indes anglaises, où ils tiennent un des premiers rangs parmi les confréries locales , les Kadriya appartiennent à divers groupes. Beaucoup d'entre eux sont des Fakirs mendiants, indépendants et qui se recrutent dans les castes inférieures des musulmans Hindous. On les appelle le plus souvent Bé-Nawâ, sans provision.

D'autres sont plus particulièrement serviteurs religieux d'une branche de la famille de Sidi Abd-el-Kader cl Djilani, issue de son fils aîné Sidi Abd er Rezek i.

Mais c'est surtout sous le nom de Kadriya Akbariya que l'ordre jouit d'une grande réputation dans l'Hindoustan.

A proprement parler, les Akbariya forment une confrérie distincte, bien qu'étant considérés dans le pays comme Kadriya. Leur fondateur. Cheikh el Akbar Mahi ed Dine ibn el Arbi el Khatimi, vint s'établir dans le Pendjab vers la fin du vi^ siècle de l'Hégire. Il est plus connu comme initiateur d'une doctrine nouvelle que représentent Tordre des Arbiya et celui des Khatemiya,

I. Le chef de cette branche était, il y a quelques années, le Saïyd Nour Ali Baba. — Masnad ou Sadjâda-Naschin est aux Indes l'équivalent de Cheikh el Sadjada.

que comme disciple de l'école de Sidî Abd-el-Kader el Djilani ^.

Sa popularité personnelle l'emporte, chez les musulmans des Indes, sur celle de ce dernier. Sous le nom de Cheikh Saddou 2, il est le héros de nombreuses légendes locales, et sous celui de Mirânji, — « Seigneur Prince, » — le patron d'une des grandes fêtes des Mahométans hindous, celle du ne jour du mois de Râbi-Sanî, le ,« second printemps » 3.

Il existe, au reste, actuellement, plusieurs branches des Kadriya Akbariya. Garcin de Tassy en cite une dont le siège, ou tout au moins un couvent, se trouve à Batala^ dans rOudh 4. D'autres sont établies dans le Pendjab et dans les états voisins.

Enfin les Kadriya sont encore représentés, dans l'Hindoustan, par différents ordres issus d'eux, mais

1. Son enseignement ne se relie à celui de cet apôtre que par un docteur peu connu : Abi el Hassen el Sefar.

2. "V : G. de Tassy : La religion musulmane dans l'Inde, et Mrs. Meer Hassan Ali : The Musulmauns of India.

3. M. Rinn dans « Marabouts el Khouan », p. 177, attribue ce rôle à Sidi Abd-el-Kader el Djilani. Garcin de Tassy range au contraire ce saint parmi ceux « pour lesquels il n'a pas été établi de fêtes spéciales » . (L'Islamisme, p. 380.)

4. G. de Tassy (L'Islamisme, p. 306) appelle ces Kadriya: les grands Cadiriens, « comme on dit : grands Carmes, grands Augustins, » ajoutet-il. Akbar signifie en effet grand. Mais l'expression « les grands Cadiriens » n'équivaut pas du tout à Kadriya du Cheikh el Akbar, qui est le sens exact de Kadriya Akbariya.

complètement indépendants de nom et de fait : celui des Chischtiya, par exemple, fondé par un disciple direct de Sidi Abd-el-Kader, Maouin ed Dine Chischti.

Aucune de ces confréries, aucun de ces groupes n'est en relations avec la zaouiya métropolitaine de Bagdad, et il en est de même des autres Kadriya de l'Extrême- Orient, aussi bien de ceux du Turkestan, qui dépendent de Chorfa Djilaniya, que de ceux des Indes Néerlandaises et du Yunnam chinois.

La désagrégation de l'ordre de Sidi Abd-el-Kader est donc complète. On a, cependant, longtemps cru le contraire, en Algérie. A différentes reprises, en effet, des brevets de Moqaddem ou de Khouan, émanant du chef de la zaouiya de Bagdad ont été saisis sur des affiliés, que ces pièces ont fait considérer comme émissaires du grand-maître de l'ordre. Mais elles n'ont pas une telle importance, à beaucoup près.

La plupart ne contiennent que la généalogie de Sidi Abd-el-Kader el Djilani, les noms des docteurs par lesquels le Cheikh qui y a apposé son cachet , relie son enseignement à celui du saint, quelques préceptes de morale, l'indication de prières spécialement recommandées, et le nom du titulaire.

Calligraphiés parfois avec un art véritable, ces documents forment de longs rouleaux de papier, de parchemin ou de soie.

Les couvents de Bagdad, comme tous ceux de l'Orient, ont la spécialité de les préparer. C'est là que les pèlerins se les procurent, plus ou moins luxueux, suivant le prix qu'ils peuvent y mettre. Ils n'ont plus qu'à les porter à la zaouiya de l'ordre pour les faire revêtir du sceau du Cheikh moyennant une offrande.

Ces brevets n'impliquent le plus souvent aucune initiation nouvelle. Ce ne sont à proprement parler que des certificats, attestant la visite des détenteurs au tombeau de Sidi Abd-el-Kader, et ceux de Moqaddem ne diffèrent parfois des autres, que parce qu'ils sont donnés à des étrangers de distinction, que leur situation de fortune ou leur piété empêche de confondre avec la foule des fidèles. Il est d'ailleurs évident que les chefs de la zaouiya ont tout intérêt à se montrer prodigues des uns et des autres.

Non seulement les Kadriya de Bagdad ne cherchent pas à étendre leur action en dehors de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Turquie, mais, dans ces contrées mêmes, l'organisation hiérarchique de la confrérie peut sembler compromise. Il s'y est en effet produit un déplacement d'autorité et d'influence, très grave pour son avenir.

Dans tous les ordres dont le fondateur est resté un saint populaire, l'Oukhil, le gardien de son tombeau devient tôt ou tard le rival du grand-maître.

Chargé de percevoir les offrandes des fidèles, de gérer les biens de mainmorte, les Ouakf de la zaouiya, il ne tarde pas à acquérir une situation de fortune considérable et son autorité croît en proportion. Elle arrive à contrebalancer, à supplanter même celle du chef de l'ordre, dont les ressources matérielles diminuent d'autant, et dont la clientèle s'amoindrit, par les scissions que le temps produit entre les branches autrefois réunies sous sa direction.

Il en a été ainsi des Kadriya, et l'Oukhil de la zaouiya de Bagdad est depuis longtemps indépendant du successeur direct de Sidi Ab-el-Kader. Son rôle est devenu d'autant plus important dans ces dernières années, qu'il a joint à cette charge celle de curateur des fondations pieuses affectées aux Chorfa de la famille du saint, fondations qui sont très nombreuses.

On sait qu'après la mort du prophète, tous les biens qu'il avait donnés à ses femmes et à ses enfants, notamment le bourg de Kerbala, attribué à Lalla Fathma Zohra, sa fille préférée, furent réunis au domaine public. En échange, les chefs de la nouvelle communauté décidèrent que la famiUe de leur maître serait entretenue aux frais de l'État. Plus tard, quand l'Egypte fut tombée au pouvoir d'Amr ben Naas, et la Syrie conquise, les gouverneurs de ces provinces, bientôt sultans indépendants, constituèrent avec le butin, avec les territoires

enlevés aux vaincus, des dotations destinées à remplacer par un capital inaliénable la rente ainsi prélevée sur le trésor. Ces dotations qui se sont accrues de nombreux dons volontaires, portent dans les pays de langue arabe le nom de Ouakf, ou Habbous el Achraf. EUes sont administrées dans tout l'empire turc par des Oukhil d'origine chérifienne, se succédant par voie d'hérédité, sous réserve de l'investiture du gouvernement.

Des Ouakf nombreux ont ainsi été constitués en faveur des descendants de Sidi Abd-el-Kader el Djilani et l' Oukhil de la zaouiya de Bagdad en a aujourd'hui la gestion.

La répartition équitable des sommes qu'ils rapportent étant à peu près impossible, puisque les Chorfa de sa race sont dispersés dans le monde entier, elles lui servent surtout à entretenir parmi ceux de la Syrie et parmi les Bédouins de l'Euphrate une puissante clientèle, indépendamment de l'apanage personnel qu'il prélève. On peut donc le considérer plutôt comme le chef d'un clan aristocratique que comme un personnage religieux, et son rôle dans la confrérie lui facilite les moyens de tenir ce rang, plus qu'il ne l'oblige à veiller aux intérêts spirituels de l'ordre.

Cette situation a décidé le sultan Abdul-Hamid à faire venir à Constantinople l'Oukhil actuel de la zaouiya. Cheikh Soliman, dont le prestige s'est trouvé rehaussé par ce témoignage de la faveur impériale.

Toutefois le caractère temporel de ses attributions est resté le même. Il ne peut être considéré comme chef de l'ordre, bien qu'aj'ant parmi les Kadriya syriens une influence politique prépondérante.

Le véritable grand maître de la confrérie, l'héritier spirituel de Sidi Abd-el-Kader, est aujourd'hui le Cheikh el Hadj Mahmoud, mais la popularité du Cheikh Soliman a singulièrement amoindri son autorité. Sans méconnaître ses droits, la plupart des grandes zaouiya de Mésopotamie et de Syrie, celles de Mossoul, que dirige Cheikh Mohammed, d'Hama, dirigée par Cheikh Mourtada Efiendi, celles d'Alep, Damas, Tripoli, Homs, acceptent sa déchéance morale comme un fait accompli et se considèrent presque comme indépendantes.

Sa famiUe, d'ailleurs, a subi des vicissitudes qui montrent le peu de' place qu'elle tient encore dans le pays. Elle s'est divisée, au commencement du siècle, en plusieurs branches qui presque toutes se sont éteintes misérablement. L'une d'elles, la plus importante, qui s'était établie à Constantinople vers 1830, n'est plus représentée que par un vieillard, Cheikh Ahmed En Nouri, qui après avoir occupé une grande situation à la cour, jusque sous le règne du sultan Abd El Aziz, se trouve maintenant réduit, pour vivre, à vendre des amulettes. Les autres, dispersées en Syrie, sont confondues avec la foule des Chorfa de même origine .

On voit donc en résumé que, même en Mésopotamie, en Syrie et en Turquie, la confrérie des Kadriya, quelque nombreux qu'en soient les adeptes, n'a plus guère de cohésion. Son chef naturel ne l'est que de nom. Elle subit surtout l'ascendant de l'Oukhil du tombeau de Sidi Abd-el-Kader, qui a supplanté le grand maître et semble bien moins un personnage religieux qu'un grand feudataire de l'Empire.

Les Kadriya du Hedjaz n'ont dans ces conditions d'autres liens avec leurs frères de Bagdad, que ceux d'une commune origine. La plupart se rattachent à un rameau local fondé du vivant du premier chef de l'ordre et depuis longtemps indépendant.

Mais, outre les Khouan du pays même, les pèlerins de la confrérie forment des groupes importants à Djeddah, La Mecque et Médine, aux époques du pèlerinage. Les branches dont ils relèvent, celles de la Turquie et de l'Inde, ont créé dans ces villes des succursales dont elles ont gardé la direction exclusive jusqu'au commencement du siècle. Ces zaouiya dépendent aujourd'hui, comme les autres, des Cheikh el Troûq, et la nomination de leurs Moqaddem est à la disposition de ceux-ci. La plupart cependant sont restées en relations avec les chefs des congrégations qui les ont fondées, bien que n'étant plus soumises à leur autorité.

Ce sont, en effet, des établissements hospitaliers.

richement dotés et qui ont pour objet de fournir des secours aux pèlerins nécessiteux ou malades. Bien que devenant ainsi des points de réunion pour les Khouan étrangers, et pouvant être par suite des centres de propagande ou tout au moins d'enseignement, l'affectation spéciale des Ouakf dont elles sont titulaires n'a pas permis de les confondre entièrement avec les zaouiya de la confrérie locale. Quelques-unes même continuent à avoir des Moqaddem étrangers. Turcs surtout, nommés d'ailleurs par les Cheikh el Troûq. Tel est actuellement encore, le cas de trois d'entre elles à La Mecque.

Il n'est point douteux que ces zaouiya aient une certaine influence sur l'attitude des Kadriya étrangers, dans les pays auxquels les rattache leur création. C'est par elles , en effet , qu'y sont transmises toutes les nouvelles en circulation à La Mecque, toutes les rumeurs de la ville sainte, qui ont parfois un si grand retentissement dans l'Islam entier. Mais leur action à cet égard n'est qu'extérieure. EUes ne subissent pas le contre-coup des événements auxquels peuvent se trouver mêlés les membres de l'ordre dans les autres contrées.

Un incident récent aurait pu cependant, au premier abord, faire croire le contraire. L'insurrection du Soudan égyptien a naturellement produit au Hedjaz une sensation profonde, qu'ont entretenue de fréquentes communications avec les Mahdistes, en dépit de la croisière anglaise.

Les Kadriya d'origine soudanienne, fort nombreux parmi les esclaves, les Barabra et les métis des côtes de l'Arabie, notamment, ont manifesté à différentes reprises une vive surexcitation.

Vers la fin du printemps dernier, une petite bande conduite par des Dérouich attaqua inopinément un poste militaire que le gouvernement turc maintient à Hadda, point intermédiaire entre La Mecque et Djeddah, pour assurer les communications d'une ville à l'autre.

L'oiEcier qui commandait le détachement et un de ses hommes ayant été tués, une troupe plus nombreuse fut envoyée de Djeddah. Mais elle subit un second échec et il fallut échelonner de petites garnisons de ce port jusqu'à La Mecque , pour rétablir la sécurité de la route.

Le bruit qu'il s'agissait d'un mouvement combiné par les agents de la confrérie de Sidi Abd-el-Kader, trouva alors quelque écho dans les sphères officielles. Mais l'enquête entreprise aussitôt par les autorités locales, prouva au contraire qu'aucune des zaouiya ne pouvait être impliquée dans cette échauffourée ; qu'elle était uniquement le fait d'une bande isolée de coupeurs de route, comme il en existe un si grand nombre en Arabie, et ne différant de celles des Bédouins, que par la présence de quelques nègres et Dérouich soudanais.

Il n'y a donc pas lieu de supposer'que les Kadriya du

Hedjaz aient jamais songé à prendre une attitude hostile au gouvernement turc.

C'est à La Mecque, avons-nous dit, qu'ils sont le plus nombreux. Les zaouiya de la branche locale et les succursales des branches étrangères sont au nombre de huit I. Trois d'entre elles sont dirigées par des Turcs. Mais toutes relèvent d'un même Cheikh el Sedjada, actuellement Ch. Mohammed ben Ali Khamis.

Celles de Médine et de Djeddah 2, beaucoup moins nombreuses, dépendent directement des Cheikh el Troûq de ces deux villes.

Indépendamment des zaouiya proprement dites, les Kadriya.ont aussi, à La Mecque et à Médine, des Tekkié. Mais, comme dans la plupart des provinces de l'empire turc, ces établissements ne peuvent compter au nombre de ceux de la confrérie. Leurs chefs, en effet, sont plutôt des fonctionnaires du ministère des Ouakf que des représentants de l'ordre.

1. Mokaddem des zaouiya de Kadriya à La Mecque en 1886 : Cheikh Khalil Pacha fTurc).

Cheikh KhalU Kerkatli (Turc).

Cheikh Ali Bâcha (Turc).

Cheikh Mohammed Kaimi.

Cheikh Aïad.

Cheikh Abd el Djebbar.

Cheikh Youssef el Mahouaoui.

Cheikh Mohammed ben Ali Khamis (le Cheikh el Sedjada).

2. Djeddah ne renferme que deux zaouiya de Kadriya, dont les Mokaddem sont :

Cheikh Hassan.

Cheikh Ali Hafidh.

Les mœurs arabes s'accommoderaient peu, d'ailleurs, de l'existence de véritables couvents dans les villes saintes. Aussi les Tekkié qui s'y trouvent, ont-elles plutôt le caractère d'hôtelleries, de caravansérails pour les Derouich, que de monastères.

Il en est souvent de même dans l'Asie centrale , ainsi que l'a constaté Vanibéry.

KHELOUATIYA

Bien que d'origine moins ancienne et moins illustre que la confrérie d'Abd-el-Kader el Djilani, et quoique beaucoup moins connu, l'ordre des Khelouatiya joue peut-être aujourd'hui dans l'Islam, un rôle plus considérable.

Il doit son nom à une pratique très répandue chez les mystiques mahométans, la Retraite : El Kheloua.

L'institution du Rhamadan est connue. On sait qu'elle remonte au carême chrétien, et n'en diffère guère que par une observation beaucoup plus rigoureuse des règles auxquelles est soumise cette forme de pénitence.

Un jeûne absolu, du lever au coucher du soleil, et des prières spéciales en sont les principales obligations.

La Kheloua, elle aussi, est une réminiscence du christianisme. Elle a été inspirée par l'exemple des anachorètes qui, quittant leurs familles, renonçant au monde, s'étaient réfugiés dans les solitudes du Sinaï, dans les déserts de l'Arabie, pour prier et méditer, loin des hommes. Dès les premiers temps de l'Hégire, ils avaient eu parmi les sectateurs de la religion nouvelle quelques imitateurs. Plus tard, l'usage des pratiques auxquelles ils se livraient se généralisa, et les chefs des ordres religieux extatiques les adoptèrent, pour eux et leurs disciples, comme plus propres que toutes autres à réaliser la sanctification suprême sur la terre, « l'Anéantissement de l'Individualité de l'homme, par l'absorption dans l'essence de Dieu. »

Une branche persane d'une confrérie, ou plutôt d'une école philosophique, fondée par l'un des plus célèbres docteurs de l'Islam, Abou-el-Kacem El Djoneidi i, se fit ainsi remarquer , du viF au ix^ siècle de l'Hégire, par l'ascétisme de ses membres. Trois de ses chefs, Ibrahim el Zahed, Mohammed el Khelouati et Omar el Khelouati, avaient successivement créé un corps de doctrines pouvant tenir lieu de règles à ses adeptes. Se considérant, par suite, comme formant un ordre nouveau, bien qu'ils n'eussent reçu aucune organisation

I. Originaire lui-même de la Perse, El Djoneidi vint s'établir à Bagdad, où il mourut en 298 (H).

hiérarchique, ceux-ci prirent, à la mort du dernier des cheikh, le nom de Khelouatiya.

Leur groupement s'effectua sous la direction d'apôtres indépendants les uns des autres» qui établirent de nombreuses zaouiya dans l'Irak Arabi, le Kourdistan et dans les pays voisins, puis, plus tard, en Turquie, en Syrie et en Arabie.

Les branches locales qui se sont ainsi formées, en Asie, n'ont jamais eu d'autres liens que leur communauté d'origine et de règles. La plupart, néanmoins, et bien que beaucoup aient subi l'influence d'ordres étrangers, ont conservé leur ancien nom i.

En Afrique, au contraire, où leurs progrès furent

1. Un arbre généalogique des Ordres religieux musulmans établi par le Cheikh Mohammed Selim Rached, des Nakechabendiya, de Constautinople, donne la filiation complète des quinze principaux de ces groupes, pour la Turquie et les pays voisins.

Khelouatiya Habib Faramaniya Chougaiya.

— Goulcheniya Cizaiya.

— Chemsya Souasiya Rouchdiya.

— ' — — — Siouas.

— — — — Latifiya el Bostan.

— — — Abd-el-Medjediya Kouriya Sousiya Islamboul.

Khelouatiya Chabaniya Nassouiya Cherkasiya Kach-Ataliouiya.

— — — — Karaouiya.

— r- — Bedaiya

— — — Rachidiya

— Sonbouliya Merkasiya.

— Nîaziya Masriya.

— Nour ed Dine Djerrahiya.

— Beiramya Khodja Hinnatiya.

— — Oûghlan Cheikhiya.

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