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CHAPITRE PREMIER Développement historique

Le Monachisme et le Coran. — Les premiers ordres musulmans. — Le soufisme et le problème de l'union mystique. — Kadriya. — Re-

" faïya. — Chadeliya. — Seherourdiya. — Mevlévis. — Badaouiya. — Haïdariya. — Nakechibendiya. — Bektachis. — Mélamiya. — Saadiya. — Khelouatiya. — Aïssaoua. — Taïbiya. — Tidjaniya. — Senoussi et son œuvre de concentration.

Un verset du Coran condamne la vie monastique « comme une invention des disciples de Jésus » (1) ; et les docteurs musulmans ont condensé cette pensée du Maître dans un aphorisme souvent répété : La rahbaniyeta ftl-islami, point de vie monacale dans PIslam ! La formule,pour être absolue, est loin d'exprimer une vérité historique. En dépit de Manomet, du Coran et de ses interprètes officiels, il n'est pas de religion, en dehors du christianisme, qui ait donné naissance à plus de moines que PIslam ; aujourd'hui encore, on compte chez lui plusieurs centaines d'associations religieuses, avec une hiérarchie organisée ; c'est une véritable forêt vierge d'ordres, aux rameaux larges et touffus, aux multiples et profondes racines.

Le Prophète lui-même, — étrange ironie du sort ! — en avait vu sortir de terre les premiers rejetons. L'année même de l'Hégire (622), quatrevingt-dix de ses disciples s'étaient groupés en société. Non contents d'avoir mis tous leurs biens en commun, ils remplissaient, chaque jour, certaines pratiques de dévotion, dans un esprit de pénitence et de mortification. Toutefois, ce fut seulement au bout de plusieurs siècles que la propagation des doctrines Soufistes détermina la création d'ordres Sunnites, à l'exemple des associations plutôt politiques, formées par les Alides. Leurs chefs, pour établir l'orthodoxie d'un usage qui constituait en réalité une innovation grave, en firent remonter l'origine aux compagnons

(1) LVII, v. 27.

mêmes du Prophète. Grâce à l'incertitude des traditions arabes à cette époque reculée, une telle prétention, quoique dépourvue de fondement, fut généralement admise. Aussi l'histoire primitive des ordres musulmans est-elle fort obscure.

L'un d'eux, celui des Seddikiya (1), revendique

§our fondateur Abou Beker-es-Seddik, beau-père u Prophète et premier pontife de l'Islam. En recueillant, après sa mort (13-634), les paroles mémorables tombées de ses lèvres, en réunissant les pratiques de dévotion auxquelles il s'était livré de préférence, on forma la règle qui porte son nom. Le liennju'elle crée entre ceux qui prétendent la suivre est, d'ailleurs, purement théorique ; jamais les Seddikiya n'ont reçu d'organisation hiérarchique commune à tous ; leurs congrégations, localisées dans les grandes villes de Turquie, de Syrie, d'Arabie, d'Egypte, sont absolument indépendantes les unes des autres (2). Moins d'un demi-siècle après l'Hégire, le premier anachorète de l'Islam paraissait dans l'Arabie méridionale : c'était Aouis ou Ovéis ben Omar, dit El-Karani, du nom deKarn, sa patrie, dans le Yémen. Sur un ordre de l'archange Gabriel qu'il a vu en songe, Ovéis quitte le monde et va mener dans le désert une vie contemplative et pénitente (37-657). Des adeptes l'y suivent bientôt, premier noyau de l'ordre des "Aouisshja ou Ovéissi. Rien n'égale l'ardeur de ces ascètes. En souvenir des deux dents perdues par le Prophète à la bataille d'Ohod (3), Ovéis se fait arracher toutes les siennes et impose à ses disciples le même sacrifice. Toutes les nuits, il médite, drapé dans son manteau aux larges plis, et quand, l'aurore venue, on lui demande comment il a passé la

(1) On désigne toujours, en arabe, les adeptes d'un ordre musulman par l'adjectif tbrmé du nom ou du surnom du fondateur, adjectit qui se termine en i au singulier et en ijn au pluriel. Les Turcs ne connaissent que la forme en i.

(2) Le Ciiatelier, p. 248-250, Rinx, p. 157-162.

(3) Cette bataille (4-G25) fut la plus sanglante de la lutte des Koraïchites infidèles contre les musulmans. Le Prophète lui-môme, atteint d'une pierre, fut blessé à la lèvre ; les mailles de son casque lui entremit dans le visage par la violence du coup et lui brisèrent deux dents.

nuit, « A parcourir, dit-il, les plaines riantes du paradis ou a sonder les gouffres de l'enfer. »

Des nombreux disciples d'Ovéis, tous n'ont point le courage d'imiter ses austérités ; le genre de vie, inauguré par lui, subit, après sa mort, de graves modifications : le cénobitisme se substitue

Eeu à peu à Panachorétisme. A côté des Aouissiya, éritiers directs d'El-Karani, on voit paraître, fc au siècle suivant, les Olvaniya, disciples de Si A1van (149-766) qui, le premier, formule nettement les règles du noviciat et fixe les cérémonies de l'affiliation. Viennent ensuite les Edhemiya, fondés par Ibrahim-ben-Edhem, le pèlerin légendaire qui met douze ans pour se rendre de Damas à La Mecque et fait, tous les mille pas, mille prostrations (161-777). Vers le milieu du m e siècle cle l'Hégire paraissent les Besthamiya, originaires du Khorassan, où leur fondateur, Abou-Azid-el- Besthami, s'éteii\t en 261 (874), en laissant une doctrine tout empreinte de panthéisme. « Quand les hommes, disait-il, s'imaginent adorer Dieu, c'est Dieu qui s'adore lui-même. » Trente ans plus tard, c'est Abou-el-Hoçein Sakati, le père des Sekathja, qui meurt à Bagdad (295-907) : il avait été l'un des plus fougueux partisans du système théologique qui distingue, en Dieu, les attributs de l'essence.

Séparés par certaines divergences secondaires, tous ces ascètes ont pourtant le même programme : éloigncment du monde, détachement absolu, prières prolongées, pénitences de toutes sortes, contemplation plus ou moins oiseuse, voilà les vertus ou les pratiques que tous s'évertuent à observer. Leur devise n'est autre que le cri du Prophète : La pauvreté, voilà ma gloire ! Tous, par des voies différentes, marchent au même terme, poursuivent la même fin, le soufisme, expression intraduisible qui répond assez exactement à la perfection des mystiques chrétiens, sorte d'idéal moral dont la complète réalisation échappe à la puissance de l'homme,

Îuisque le modèle à copier, c'est Dieu même.

*e soufisme n'est ni une association, ni un sys-

tème ; c'est une manière de vivre dans un état de pureté parfaite. « Il y a, bien entendu, dans cet état, tous les degrés, depuis la contemplation, r extase, jusqu'à l'hystérie, comme il y a, parmi ses adeptes, des rêveurs, des paresseux, des saints, des malades, des fous (1). » Né des tendances mystiques de l'Inde et de la Perse, accepté et propagé par les premiers ascètes de l'Islam, le soufisme prend, au début du troisième siècle de l'Hégire, un immense développement, sous l'énergique impulsion d' Abou-Saïd Ibn-el-Khaïr (200- 815) ; sans créer d'ordre proprement dit, ce personnage groupe, autour de lui dans un couvent, tous ceux — d'où qu'ils viennent — qui aspirent à la vie de perfection ; il les oblige à se revêtir de laine, symbole de pureté (2). Mais son influence, quoique très grande, ne franchit pas les frontières du Khorassan. D'ailleurs, les doctrines soufistes s'étaient répandues, bien avant Abou-Saïd, dans les pu, s de l'Euphrate et la Palestine ; elles comptaient, dès le huitième siècle, de nombreux et chauds partisans parmi les docteurs de Bassora. L'un d'eux. Aboul-Kacem-el-Djénidi, ouvre une voie nouvelle aux âmes tourmentées d'ascétisme. Au lieu d'en appeler, comme Ovéis, à de problématiques visions, il procède en philosophe, par déductions logiques ; son système, pour être empreint d'un ardent mysticisme, ne verse que rarement dans l'absurde puérilité des autres ascètes. Voici en quels termes il définit le but du soufisme : « Affranchir l'esprit de la tyrannie des passions, se dépouiller des habitudes invétérées, extirper la nature, dompter les sens, développer les facultés de l'esprit, s'élever à la connaissance de la vérité et pratiquer la vertu. » Ses explications ne sont pas toujours aussi claires. Comme on lui demande un jour d'où vient sa science: «Si ma science, répond-il, était du genre des choses dont on peut dire l'origine, elle serait parvenue à son

(1) D'ESTOURNELLES DE CONSTANT, p. 102.

(2) Laine se dit, en arabe, souf; ce serait, au dire de certains auteurs, l'étymologie du mot soufisme, erreur manifeste, puisque les soufistes existaient avant Abou-Saïd. Voir Rinn, p. 25 et 28.

terme. » Quant aux pratiques de dévotion imposées par Djénidi, elles se ramènent à ces huit principales: ablutions fréquentes, « car les ablutions sont un feu éclatant », solitude prolongée, longue répétition des mêmes invocations, austère observance des jeûnes, silence ininterrompu, soumission absolue de l'esprit, étroit attachement du cœur et obéissance entière au chef de Tordre, représentant de Dieu. C'est à Djénidi que se rattachent la plupart des ordres mystiques ; tel celui des Ohadeliya, le plus important d'entre eux.

Le père des Djénidiya était mort à Bagdad en 296 (908), et son ordre, divisé en fractions infinies, semble absorber pendant deux siècles toute la vie religieuse de l'Islam. A cette époque, tous les esprits paraissent comme hantés par les théories soufistes, et surtout par le terme du soufisme, l'union (ittisâl), l'identification intime du sujet avec Dieu (djam ou ittihâd), ou, comme disent les soufis, le problème du nous et du tu. Ce problème est abordé tour à tour par les plus illustres représentants de l'école arabe, mais les solutions qu'ils en donnent sont loin de concorder. Chez Ibn-Badja (l'Avempace des Occidentaux), qui a consacré à cette question deux traités ex professo, l'union s'opère par l'ascétisme, par le développement successif des facultés supérieures de l'âme. Chez Ibn-Tofaïl (Abubacer), on arrive à Yittisâl par le tournoiement du derviche, en se donnant le vertige, en s'enfermant dans une caverne, la tête baissée, les yeux fermés, en écartant toute idée sensible ; son Autodidacte s'est vu adopté par les quakers comme un livre d'édification. Ibn-Koschd (Averroès) proclame, au contraire, qu'on n'arrive à l'union que par la science. Le point suprême du développement humain n'est, à ses yeux, que celui où les facultés humaines sont portées à leur plus haute puissance. Dieu est atteint, dès que par la contemplation l'homme a percé le voile des choses et s'est trouvé face à face avec la vérité transcendante. On n'obtient ce bonheur £ue dans la vieillesse, par un persévérant exercice de la spéculation, en renonçant au superflu, à condition

aussi de ne pas manquer des choses nécessaires à la vie. Beaucoup ne le goûtent qu'au moment même de leur mort. L'homme, arrivé à cet état, comprend toutes choses par la raison primordiale, par l'intellect universel qu'il s'est approprié. Devenu semblable à Dieu, il est en quelque sorte tous les êtres, et les connaît tels qu'ils sont : car les êtres et leurs causes ne sont rien en dehors de la science qu'il en a. Que cet état est admirable, s'écrie Ibn-Roschd, et que ce mode d'exis* tence est étrange! — Etrange assurément, et combien absurde. De pareilles doctrines, étayées sur un panthéisme sans exemple, sur l'unité numérique de l'intelligence humaine, mériteraient de figurer dans les annales de la démence (1).

Vers la fin du xi e sièle, les philosophes interrompent un instant leurs discussions en face du péril qui menace l'œuvre du Prophète. Les Croisades, qui ébranlent l'Orient tout entier, ont leur contrecoup dans la vie religieuse de l'Islam. Pour fortifier leur union et organiser une plus active propagande, les orthodoxes travaillent à reformer les anciennes associations et à en créer de nouvelles. C'est à cette époque que Sidi Abd-el-Kader el Djilani ou Ghilani jette les fondements d'un ordre qui devait rester le plus populaire de tous. Né dans le Djil ou Djilan, près de Bagdad, en 471 (1078), Abrl-el-Kader passe toute sa vie à consoler ses semblables et à donner. Plus de tristesse que de joie lui semble être le partage de ce monde ; Vexpénence le conduit à cette conclusion, qui est celle du pessimisme d'aujourd'hui : le bonheur est dans l'oubli de l'existence. Pour arriver à cet oubli en même temps que pour se frayer le che-

(1) Le mysticisme rationaliste d'Ibn-Roschd découle, en effet, de sa théorie de l'intellect humain, théorie commune, (railleurs, à toute l'école arabe. C'est par l'examen des systèmes philosophiques que devrait s'ouvrir un exposé scientifique du mysticisme musulman : on remarque, de part et d'autre, les m mes tendances, ou plutôt, il y a entre les deux une véritable filiation. Le cadre de ce livre est trop étroit pour permettre un exposé de ce genre. Je me conienterai de renvoyer à E. Renan, Acerroè» et l'AverroUme, Essai historique, 2* édit., Paris, 1861. Voir, en particulier, les pages 122-146, auxquelles j'ai emprunté les éléments et souvent les expressions du paragraphe qu'on vient de lire.

min du ciel, il se fait le propagateur ardent du soufisme ; quand il s'éteint à Bagdad, le 8 de rabi 561 (11 février 1166), le nombre de ses disciples et des partisans de sa doctrine en Syrie, dans l'Inde et dans tout l'Orient est déjà incalculable. Après sa mort comme de son vivant, il reste le patron sans cesse imploré des souffreteux, des déshérités : aujourd'hui encore, jamais un mendiant ne demande l'aumône sans citer son nom : «Donnez-moi par la face de Sidi Abd-el-Kacler, pour l'amour de lui et pour l'amour de Dieu ! — Ayez pitié de moi pour l'amour du sultan des saints, Sidi Abd-el-Kader, le maître de Bagdad, celui dont l'intercession est toute-puissante sur terre et sur mer ! » Abd-el-Kader enveloppe de sa charité tous les hommes, même les chrétiens, «les gens des Ecritures », dont il déplore seulementles erreurs ; l'immense charité de Sidna-Aïssa (Jésus-Christ) excite chez lui la plus vive admiration. La règle des Kadriya est empreinte des mêmes sentiments. Pour calmer la souffrance, pour en adoucir l'amertume, Abd-el-Kader conseille la prière incessante, les exercices prolongés qui empêchent le malheureux de songer à ses misères.

Issu des Kadriya, Tordre des Rejaïya prend naissance au vi e siècle de l'Hégire, à Oum-Obéidah, petite ville de l'Irak-Arabi, située entre Bagdaa et Bassora. C'est là que Sidi-Ahmed-er-Refaï, neveu et élève d'Abd-el-Kader el Djilani, était venu s'établir, pour propager la règle de son oncle ; mais il n'avait pas tardé à se donner lui-même comme chef d'une voie nouvelle, tout en continuant de professer, avec les Kadriya, le mysticisme extatique basé sur « l'anéantissement de l'individualité de l'homme par l'absorption dans l'essence de Dieu ». Ce qui distingue les Refaïya, c'est l'attribution au chef de l'ordre d'une mission quasi divine, comparable à celle du Prophète ; dépositaire d'une parcelle de la divinité, ce chef reçoit de ses adeptes une sorte de culte, qui se traduit, dans les prières publiques, par les invocations répétées de: la Refaïîla Refaï! Ce qui les distingue surtout^

c'est l'exaltation, l'ivresse hystérique qui accompagne leurs fonctions liturgiques : ils avalent des serpents, des charbons enflammés, se roulent au milieu de brasiers ardents, se précipitent sur des dards aigus et s'en traversent les bras et les joues. Un des honneurs qu'ils ambitionnent est d'être foulés aux pieds par leurs chefs. Inutile d'insister sur ces horribles scènes, déjà connues du lecteur par la pittoresque description de Théophile Gautier (1).

Lorsque Sidi-Ahmed-er-Refaï meurt à Oum- Obéidah en 577 (1181), un autre disciple d'el Djilani, Abou-Median, venu de Séville à La Mecque, où il a recueilli, de la bouche même d'Abd-el- Kader, les principes du soufisme, va propager la doctrine de son maître en Algérie, aux environs de Bougie. Mais il expire en 594 (1197), avant d'avoir achevé son œuvre.

Un de ses disciples,Abd-es-Sellem-ben-Mechich, recueille son héritage. Imbu des principes du soufisme, Abd-es-Sellem prêcha à ses adeptes le mépris des fonctions publiques, la fuite du pouvoir séculier, tout en gardant vis-à-vis de celui-ci une entière soumission. Mais son plus beau titre de gloire, aux yeux des musulmans, est d'avoir formé à son école le célèbre Abou-Hassen-Ali-ech-Chadel i . En 625 (1227), à la mort de son maître, Abou-Hassen, âgé de vingt-deux ans, quitte le Moghreb, sa patrie, et se rend à Chadel, aux environs de Tunis, d'où son nom de Chadeli. La popularité qui se fait autour de lui portant ombrage aux détenteurs du pouvoir, il se transporte au Caire. Au reste, sa vie n'est qu'un pèlerinage, presque ininterrompu ; il meurt en 656 (1258) sur le chemin de La Mecque, quelques journées avant d'atteindre Souakim, à Homaïthara, où son tombeau, comme celui d'Abd-el-Kader à Bagdad, attire chaque année de nombreux fidèles. Depuis sa mort, ses doctrines sont invoquées par presque tous les ordres plus modernes, et sa notoriété est telle que sou-

(1) Th. Gautier, Conxtantinople t Paris, 1891, p. 149-155. Voir, but l'ordre en général, Le Ciiatelier, p. 202-210.

vent les musulmans le désignent comme la souche d'ordres qui existaient avant lui. Ses nombreux adeptes devinrent autant de chefs de groupes qui ont pris son nom ou, le plus souvent, le leur propre. Dès le commencement du vm c siècle, Mohammed Ouafa,chef d'une famillechérifienned'Egypte r établit un ordre chadélien indépendant, celui des Oufaïya, dont la dévotion principale est la psalmodie à l'unisson. Ces prières, disent-ils, font jaillir du briquet de l'amour divin des étincelles qui viennent consumer, de leur feu, le germe de 1 impureté et de la tiédeur. De même, les Aroussiya (853-1449), les Djazouliya (869-1464), les Zerroukiya (899-1493), les Bekriya (909-1503), les itachidiya (931-1524), les Rhaziya (932-1525), les Bekkaïya (960-1552), les Kerzaziya (1018-1609), les Cheikhiya (1022-1613), les Naceriya (1079-1668), les Derkaoua (1214-1799), et vingt autres moins célèbres ne sont que des rejetons issus du vieux tronc chadélien.

C'est surtout en Egypte, en Algérie et au Maroc gue les doctrines clïadéliennes exercèrent leur influence. A leur tour, les contrées orientales de l'Arabie, la Perse et l'Inde, virent éclore une foule d'ordres nouveaux, sous le souffle toui ours renaissant du soufisme.Au début du XIII e siècle paraissent les Seherourdiya, ou disciples de Chehab-ed-Dines Seherourdi, mort à Bagdad en 602 (1205). Absorption totale de la créature dans l'essence divine, voilà le but poursuivi par ces mystiques panthéistes. Pour arriver à cet état de béate quiétude, il n'y a qu'à répéter indéfiniment, sans interruption aucune, l'invocation : Il n'y a de Dieu que Allah! en ramenant la tête du nombril vers l'épaule droite. Lorsque, sous l'action de cette énervante récitation, le cœur« est pénétré des qualités glorifiantes », on passe à l'invocation simple, à la répétition ininterrompue du seul nom de Dieu, Dieu, Dieu. . . ; et, quand, à la fin, le fleuve de l'extase a envahi les sens, on n'articule plus que le mot M, jusqu'à la chute de l'être tout entier dans la mort de l'inconscience muette. C'est l'apathie musulmane, l'inébranlable inertie érigée en svstème.

Tout autre est Tordre des Maoulaniya ouMevlevis créés par Djelal-ed-Din-Maoulana, mort àKoniah en 672 (1273). Les Mevlévis, plus connus des touristes sous lenom de derviches tourneurs, exercent encore aujourd'hui, en Turquie, une influence prépondérante ; ils ont la préséance sur tous les autres et leur chef, le grand Tchélébi de Koniah, possède le privilège de conférer l'investiture du sabre d'Osman à chaque nouveau sultan. Pour avoir été le plus grand des poètes mystiques, Djelal-ed-Din n'a point pour cela légué à ses disciples une doctrine trop raffinée : les Mevlévis, fort riches d'ailleurs, sont généralement de gais viveurs, et — ce qui ne gâte rien — très obséquieux envers le padichah ; leurs pratiques frivoles, accompagnées de danses et de musique, sont pour les voyageurs du Levant un agréable passe-temps (1).

Aussi riches que les Mevlévis, aussi souples à l'action du pouvoir et non moins populaires, les Badaouiya d'Egypte furent, à l'origine, un ordre militaire. Sid-el-Badaoui, né à Fez et fixé à Tantah, enseignait dans cette dernière ville les doctrines morales et mystiques du soufisme, lorsqu'il apprit l'invasion de l'Egypte par les chevaliers de Louis IX. Il se mit aussitôt à prêcher la guerre sainte et ses partisans contribuèrent puissamment à la victoire de Fareskour.

La défaite des infidèles apporta au Badaoui un regain de popularité, et son ordre compta désormais parmi les plus influents. A sa mort, survenue en 675 (1276), l'Egypte entière, la Tunisie, la Tripolitaine, la Syrie, le Yémen, la Mecque étaient peuplés de Badaouiya.

Tantah, qui possède le tombeau du fondateur, est resté le centre nominal de l'ordre ; c'est là qu'affluent, de tous les points du vaste domaine islamique, pèlerins et riches contributions, là aussi que s'accomplissent, à la fête commémorative de Sid-el-Badaoui, des orgies sans nom, des rites nocturnes renouvelés des mystères d'Astarté, là enfin

(1) Voir Th. Gautier, Constantinople t p. 132-1 12.

que des esclaves revêtus des armures prises autrefois sur les croisés, devaient, il y a quelques années encore, se laisser égorger par les adeptes, pour simuler la défaite des chrétiens. Jamais on ne vit plus cynique exploitation de l'humaine crédulité. Ajoutons, pour achever le tableau,

3u'en cette même fête, le chef de Tordre entre ans la grande mosquée, monté sur un âne rouge que la foule épile tout vivant, pour s'en partager religieusement les poils. Sid-ekBadaoui passe, en Egypte, pour le plus grand thaumaturge de l'Islam.

Après l'Egypte, voici le Khorassan, la terre classique de l'ascétisme mulsulman, où, tous les cinquante ans environ, surgit un ordre nouveau, qui renchérit en ferveur ; ou mieux, en extravagance, sur les plus anciens. Là paraissent, au début du xm G siècle, les Eaïdariya y fondés par Kotb-ed-Din-Haïder, originaire de Zaouch, près de Nicabour. Très proches parents des Relaïya, de frissonnante mémoire, les enfants d'Haïder aiment, comme ceux-ci, à danser sur le feu ou à se rouler dans la braise. Détail caractéristique : ils portent des anneaux de fer aux mains, au cou, aux oreilles, et même. . . ailleurs, car ils font vœu de chasteté.

Nés enPerse, lesNakechlbendiya appartiennent par un certain côté à la catégorie des ordres convulsionnai res. Armés de longs bâtons et les cheveux au vent, ils sautent en vomissant d'affreux hurlements, piétinent sur des cailloux aigus, se déchirent les pieds jusqu'au moment où, vaincus par d'atroces douleurs, ils roulent à terre sans connaissance. C'est surtout en Perse qu'ils se livrent à ces sauvages exercices. Quant à leur doctrine, elle va jusqu'aux dernières limites du panthéisme mystique. S'absorber en Dieu, voilà l'idéal ; développer dans la plus large mesure possible la force de volonté, Qouat el Iradat, voilà le moyen. Familiarisés, pour cela même, avec les divers phénomènes de la suggestion mentale, ils passent, aux yeux du peuple, pour être investis d'un pouvoir discrétionnaire surlana-

ture : prédire l'avenir, disposer à l'avance des événements, guérir les malades à distance, frapper au loin les ennemis sont les moindres de leurs attributs. Quand, dans leur méditation contemplative, l'extase tarde trop à se produire, ils appellent volontiers à leur aide l'opium ou ses succédanés. C'est là, paraît-il ; un de leurs péchés capitaux; leur conduite privée passe pour honnête aux yeux des bons musulmans. Èeha-ed-Din- Nakechibendi, leur fondateur, est mort à Ksar- Arifan, en Perse, vers l'an 792 (1389) ; sa dépouille mortelle, transportée à Bokhara, y est encore l'objet d'incessants pèlerinages.

Pour être venus de la Perse, les Nakechibendiya n'en acquirent pas moins, dès leur entrée en Asie Mineure, un puissant crédit dans le nouvel empire ottoman, qui venait de se substituer, au cœur de la péninsule, à la dynastie locale des Turcs Seldjoukcites. Le clergé officiel et les fonctionnaires civils montrèrent le plus vif empressement pour la doctrine et les pratiques importées cie Bokhara. Ce zèle cachait, au fond, une haine déjà forte pour une autre association toute militaire, celle des Béktachiya, devenue depuis peu une institution d*Etat. Son fondateur, Hadji-Bektach-Khorassani, avait béni, sous Orchan, les premiers janissaires ; et, depuis, son renom n'avait cessé de grandir, de même que la puissance de la nouvelle milice. Quand il mourut, en 759(1357), ses adeptes étaient déjà les maîtres de l'armée; ils gardèrent toute leur influence jusqu'en 1826, où ils furent enveloppés dans le massacre et les proscriptions ordonnés par Mahmoud II contre les turbulents janissaires. Tous ne périrent pas, et, malgré de récentes persécutions, ils comptent encore aujourd'hui de nombreux couvents dans la capitale et aux environs, où ils vivent sous un nom d'emprunt. C'est surtout en Albanie qu'ils ont conservé, avec l'indépendance, leurs traditions séculaires.

Le mysticisme n'a jamais tenu beaucoup de place dans leur vie. Au dire de quelques-uns, il n'y a de divinité que dans l'âme humaine, laquelle,

sans quitter la terre, change constamment de demeure.

La morale consistera donc à jouir, mais sans nuire à personne ; le plaisir est une science qui s'acquiert par degrés. Sceptiques et épicuriens, très jaloux de leur liberté, très indépendants du

Souvoir, un peu socialistes, mais, par ailleurs, ésintéresséset philanthropes, voilà, en troismots, ce que sont actuellement les Becktachis. Je dois ajouter qu'ils professent, en religion, le plus large éclectisme. Parmi les cinquante ou soixante derviches que compte chacun de leurs couvents d'Albanie, une enquête même sommaire découvrirait aisément nombre de chrétiens à qui on a révélé, comme à des musulmans authentiques, les secrets de Pordre ; mais sans exiger d'eux le sacrifice de leur foi . Ils assistent aux cérémonies liturgiques, d'ailleurs fort courtes, — cinq à six minutes chaque jour — et, le reste du temps, ils

Seuvent, si bon leur semble, remplir leurs devoirs e chrétiens. Cet étrange amalgame s'explique par l'origine même de la règle suivie par les Bektachis. Elle a eu pour auteur, non Hadji-Bektach lui-même, mais un chrétien persan devenu musulman ; on ne sera donc pas surpris de trouver en elle ce mélange de parsisme, de christianisme et d'islamisme qui en fait l'originalité. Les emprunts au christianisme ne sont nullement déguisés. Jamais, par exemple, un Bektachi ne boira, fût-ce un simple verre d'eau, sans faire préalablement avec le verre le signe de la croix devant la bouche. Chose plus curieuse encore pour des musulmans : certains Bektachis font vœu de chasteté, et, comme marque extérieure de cette profession, ils ont un trou à l'oreille, ce qui permet de les distinguer extérieurement de leurs confrères mariés (1).

Les Mélamiya sont tombés, comme les Bektachis, sous le coup de récentes proscriptions. Fondés par Abou-Ali-Youssef-el-Kalenden, mort

(1) Voir, sur les Bektachis, Assad-Effendi, Précis historique de la destruction des Janissaires, trad. Caussin de Perceval, Paris, 1833, p. 298-329 ; L'Albania {Reçue Albanaise), Bruxelles, 1898.

à Paniput près de Delhi en 724 (1323), ils ont d'abord acquis, sous le nom de Kalenderiya, une célébrité particulière, grâce aux «Mille et une Nuits». Vivre d'aumônes, toujours voyager, le plus souvent sans chaussures, ne rien avoir en propre, telles étaient leurs principales obligations. Par malheur, une hostilité à peine déguisée contre renseignement orthodoxe et les gouvernements établis leur attira, de bonne heure, de violentes persécutions, et leur valut ce nom de Melamiya, les Réprouvés, qu'ils portent encore . Au reste, ils ne comptent plus, dans l'Inde et en Perse, que des groupes isolés. En Turquie où r depuis la réforme du cheikh Hamza, mollah de Brousse (9G9-1561), on les appelle Hamzaouiya, ils vivent à l'état de société secrète, et leur organisation présente de frappantes analogies avec celle de la Franc-Maçonnerie européenne. Leurs tombeaux sont souvent marqués de triangles aux dispositions bizarres.

Nous revenons, avec les Saadiya, aux phénomènes d'hystérie religieuse, si chers aux fakirsmusulmans. Leur fondateur, Saad-ed-Din-el- Djebaoui, avait débuté, à Damas, par une jeunesse orageuse. Chassé du foyer paternel, il s'était installé, à la tête d'une bande de brigands, dans les repaires impénétrables des forêts de l'Haouran, coupant impunément les routes entre Bagdad et Bassora. La légende, visiblement inspirée par l'histoire de saint Paul, nous le montre, un beau jour, terrassé par une force invisible. Le Prophète lui apparaît et lui indique la voie à suivre. D'abord simple adepte des Refaïya, il fonde bientôt, âDjaba, près de Damas, un ordre nouveau, et ne cesse, jusqu'à sa mort, «de donner des preuves d'une évidente sainteté». Non contents de copier le mysticisme extatique des Refaïya, les Saadiya leur ont encore emprunté bon nombre de pratiques fakiristes. La cérémonie du Doseh, si souvent décrite par les voyageurs qui ont visité l'Egypte, constituait un dé leurs exercices favoris. On sait en quoi elle consistait. A certaines fêtes, les adeptes de la secte s'étendaient, côte à côte,

dans la rue, et, sur ce pavé humain, le chef de Tordre s'avançait à cheval pour se rendre à la mosquée. Interdit par le gouvernement anglo-khédivial, leDoseh n'existe plus aujourd'hui qu'à l'état de souvenir. Quand, de temps à autre, le cheikh des Saadiya trouve encore devant sa porte des fidèles étendus, il se contente de passer à pied sur leur dos (1).

Autant les Saadiya aiment à exhiber leurs jon^ gleries sous les yeux d'un public crédule ou simplement curieux, autant les Khélouatiya recherchent l'obscurité, la retraite, le mvstère. Jamais, depuis les jours de Djonéïdi, l'Islam n'avait vu sortir de son sein un ascète comparable à Omarei-Khelouati, mort à Césarée de Syrie, en l'an 800 (1397). Omar passait jusqu'à douze jours de suite sans prendre d'autre nourriture qu'un peu de pain et d'eau ; on assure même qu'il observait parfois ce régime pendant quarante jours entiers. D'autres, après lui, voulurent copier ses exemples : d'où leur nom de Khélouatiya, les « retraitants ». Au milieu de ses austérités, Omar n'avait songé à aucune organisation hiérarchique. Aussi ses adeptes se fractionnèrent en autant de groupes indépendants et distincts qu'il v eut de chefs capables d'imposer leur autorité.. Ainsi parurent tour à tour les Bekriya (909-1503), les Hafnaouiya (1163-1749), les Bhamaniya (1208-1793), les Derdiriya (1292-1875) et bien d'autres encore, tous Khélouatiya à leur manière (2).

Se tenant comme aux antipodes de cet extrême mysticisme, les Aïssaoua renchérissent encore dans leurs pratiques sur les extravagances des Refaïya et des Saadiya. Leur chef, Si Mohammedben-Aïssa, chérif marocain de Méquinez. passe pour un des plus grands thaumaturges de l'Islam. C'était, en style de boulevard, un vrai farceur.

(1) Le Chatelier, p. 210-226.

(2) On compte au moins quinze groupes de Khélouatiya pour la Turquie et les pays voisins. Je ne puis, faute de place, en raconter l'origine, ni même les énumérer tous. On trouvera de bons renseignements à ce sujet dans Le Chatelier, p. 48-77. Voir également Rinn, p. 200- u02.

Faut-il rappeler ce sacrifice volontaire de quarante de ses disciples, qui se rendaient l'un après Pautre derrière une porte pour y être égorgés, et auxquels on substituait, à 1 heure critique, d'inoffensifs moutons? Pour donner le change à la foule, chacun poussait à son tour des cris déchirants, pendant que le sang des innocentes victimes coulait au dehors. Ce sont pourtant des prodiges de ce genre qui valurent à Si Mohammed la plus étonnante fortune. Après sa mort (930-1523), ses disciples n'eurent d'autre ambition que de reproduire tant bien que mal les fantastiques miracles de leur maître. Aujourd'hui encore, leurs réunions sont de pures séances de fakirisme. A la litanie initiale succèdent des cris rauques, cadencés par une sourde musique et accompagnés de flexions accélérées du corps ou de mouvements circulaires de la tête. Quand tout le système nerveux est ébranlé et l'ivresse cérébrale complète, ces énergumènes se percent les bras et les mains, les joues et les lèvres de dards effilés, s'entaillent à coups de sabre la gorge ou le ventre, broient du verre entre leurs dents, mâchent des feuilles de cactus, avalent des animaux venimeux jusqu'à ce qu'ils tombent, épuisés, dans la torpeur morbide du boa qui digère. Ils appellent cela « s'absorber en Dieu » (1). Leurs livres spirituels n'en sont pas moins remplis de prescriptions morales, de pieuses élévations, d'exhortations pittoresques. En voici une à titre d'échantillon. Je la donne de préférence à toute autre, parce qu'elle se retrouve dans une foule d'auteurs mystiques, depuis que Si Hassan-el-Bosri l'a imposée à tout souri, dès le n c siècle de l'Hégire (110-728). « On doit chercher à posséder les dix qualités qui se trouvent dans le chien : ne dormir que peu dans la nuit, ce qui est la (qualité des âmes vraiment aimantes ; ne se plaindre ni de la chaleur ni du froid, ce qui est la qualité des cœurs patients; ne laisser après sa mort aucun héritage, ce qui est le caractère de la

(1) M. Vigouroux a cru reconnaître en eux des pn'tres de Baal. Voir sa curieuse étude dans la Revue Bidlique V (18%), p. 227-210. Comparer Rinn, p. £03-331 ; Le Chatelier, p. 100-105.

véritable dévotion ; n'avoir ni colère ni envie, ce qui est le caractère du vrai croyant ; rester loin de celui qui mange, ce qui est le caractère du pauvre ; n'avoir aucun domicile fixe, ce qui est le caractère du pèlerin ; se contenter de ce qu'on vous jette à manger, ce qui est le caractère de l'homme modéré ; dormir où Ton se trouve, ce qui est le caractère des cœurs satisfaits; ne pas méconnaître son maître, et, s'il frappe, revenir à lui, ce qui est le caractère de ceux qui savent ; avoir toujours faim, ce qui est le caractère des hommes vertueux (1). »

Comme Tordre des Aïssaoua, celui des Taïbiya est marocain. Il a été constitué au Maroc pour venir en aide .au gouvernement du sultan. Le chérif d'Ouazzan, Mouley Taïeb, qui fonda l'ordre dans la seconde partie du xvn e siècle (1089-1678), descend de Mouley Idris ben Abdallah ben Haam, fils du calife Ali ben Abou Taleb et fondateur de la dynastie marocaine des Idricites. Il releva de sa popularité et de son prestige l'autorité fort compromise du sultan son parent ; grâce à son appui, celui-ci put gouverner des sujets jusqu'alors à demi rebelles. De son côté, le sultan exagérait à dessein le pouvoir spirituel du chérif; pour donner à la multitude une marque éclatante de sa déférence, il l'éleva à ses côtés, s'inclina devant lui, alla jusqu'à recevoir de ses mains l'investiture. Ces concessions étaient habiles : elles étaient nécessaires ; aucun pouvoir n'eût pu se maintenir au Maroc si le despotisme de la foi n'avait pas abaissé devant le trône des hordes belliqueuses qui ne demandaient qu'à tenir le pays en état d'anarchie, et changé des barbares non seulement en croyants, mais en sujets. Propager la discipline d'un seul et même ordre au Maroc, c'était modifier entièrement les mœurs de ses habitants, substituer au désordre l'esprit de soumission ; c'était le moyen non seulement d'obtenir la paix, mais de percevoir des impôts,

(1) Rinn, p. 315.

de constituer l'Etat (1). Chose surprenante : le dernier chef des Taïbiya, non content de la force qu'il tenait de l'importance de son ordre, a sollicité la faveur d'être inscrit comme protégé français. Sa conduite, flatteuse pour nous, a provoqué la discorde parmi ses coreligionnaires. Des sectes réactionnaires se sont formées qui ont amené, entre les principales familles de l'ordre, de profondes divisions.

L'histoire des Taïbiya est celle de tous les ordres : avec le temps, la discorde s'est mise entre eux et les a rendus peu redoutables. S'il y a un avantage pour la civilisation chrétienne dans cet état de choses, les musulmans clairvoyants ont pu y voir la menace d'une désagrégation des forces de l'Islam. Arrêter ou, s'il était possible, prévenir cette désagrégation, plus d'un pieux personnage en a eu la pensée : deux hommes y consacrèrent leur existence. L'un, oui vint trop tôt pour le succès de son œuvre, était Mohammed Tidjani; l'autre, qui parut au contraire à l'heure même du péril, au lendemain de Navarin et de la prise d'Alger, fut le Cheikh-Senoussi (2). Inspirés tous deux par cette pensée supérieure de resserrer l'union des musulmans, Tidjani et Senoussi devaient chercher l'un et l'autre le moyen d'attirer à eux les sectes qui se partageaient les fidèles. Dans ce dessein, les deux fondateurs firent preuve de l'éclectisme le plus large. Chacun d'eux a pris soin de composer sa règle de telle sorte que toute secte importante pût y retrouver les éléments de la sienne. Cet éclectisme nécessaire est, d'ailleurs, le seul trait commun aux deux chefs. Leurs doctrines, malgré un point de départ identique, sont aussi différentes l'une de l'autre par leurs effets que la nuit du jour ; la seconde est le

(1) D'Estournfu.es de Constant, p. 109 ; Rinn, p. 309-384 ; Le

CllATELIER, p. 1UG-10S.

(2) D'Estournelles de Constant, p. 112. Ici et clans les pages qui suivent, j'emprunte la pensée et, autant que le comporte le cadre de ce livre, les expressions mêmes de cet auteur. Personne n'a mieux saisi le caractère général de ces deux ordres ; personne non plus n'a mieux su l'exprimer.

contraire de la première : celle de Tidjani demande aux Musulmans de vivre en bonne amitié avec la civilisation tout en sauvegardant leur indépendance; celle de Senoussi, moins conciliante, oppose à l'expansion du génie occidental la retraite, la concentration, la résistance obstinée. Si toutes ces dénominations n'étaient pas aussi éphémères, nous dirions que les Tidjaniya sont les opportunistes et les Senoussiya les intransigeants de PIslam. Or, ce sont les intransigeants qui Pont emporté: leur nombre ne cesse de s'accroître, tandis que, chaque jour, il faut l'avouer, les opportunistes perdent du terrain.

Le fondateur des Tidjaniya, Si-Ahmed-ben-Salem, était né à Aïn-Mahdi, près de Laghouat ? dans le quartier des Tidjini ou Tidjani, d'où lui vint son nom. Il fit très jeune des études brillantes à Fez et pouvait, à seize ans, continuer les cours de son père ; le sultan du Maroc le combla de faveur. Comme il s'adressait de préférence aux faibles, il eut très vite de nombreux affiliés. La règle qu'il leur imposait n'était pas rigoureuse : il simplifiait leur culte, le dépouillait de ce qu'il avait dans les autres ordres de mystique et d'abstrait ; les fidèles n'avaient même pas à s'adresser à Dieu directement, à Dieu invisible, lointain : il leur suffisait d'invoquer le cheikh ; celui-ci transmettait leur prière à Dieu, il se faisait l'intermédiaire entre eux très humbles et lui très haut ; il recevait les plaintes, il répandait la grâce, car seul le cheikn a le pouvoir d'être entendu de Dieu ; c'est à lui seul que Dieu parle, à lui seul — et à ses successeurs — qu'il a donné le droit de bénir et d'absoudre en son nom. La conséquence de cette interposition était celle-ci : « Quiconque a fait du bien au cheikh, à ses parents, à ses descendants, à ses serviteurs, est digne des bienfaits divins. » Un chrétien peut y réussir comme un musulman.

Tidjani s'était ainsi donné un pouvoir exorbitant, difficile à conserver. Ses successeurs ont été entraînés par la logique même de leur doctrine à des abus dont on a pu tirer parti contre eux;

aujourd'hui Tordre est en pleine décadence. Sa tolérance pour les chrétiens n'a pas été la moindre cause de son impopularité et de son insuccès dans le monde arabe (1).

A l'inverse, Senoussi s'est bien gardé de se compromettre par des relations avec les Européens. Sa vie, consacrée tout entière à l'édification de son œuvre, est bien faite pour exciter l'admiration et la piété chez les croyants.

Cheikh-Senoussi naquit en 1208 (1791) dans les environs de Mostaganem, en Algérie. D'origine chérifienne, il remplissait la première des conditions exigées de celui qui doit être ou de celui qui doit engendrer le Messie (Mahdi) et avait droit au turban vert. A Fez, où il fit ses études, il brilla, de 1822 à 1830, par l'étendue de son érudition et son éloquence. Quand il quitta Je Maroc pour aller vivre à Laghouat de ses leçons, il était affilié aux principales congrégations marocaines. Son séjour à Laghouat fut de courte durée. Forcé d'abandonner cette ville en face de l'hostilité des Tidjaniya, il résolut de mener une vie tout apostolique*. Messad, Gabès, la Tripolitaine, le Benghazi, le Caire enfin, entendirent tour à tour ses prédications. Au moment de son arrivée en Egypte, les réformes de Méhémet-Ali soulevaient encore les discussions religieuses les plus ardentes : Senoussi se déclara ouvertement contre la politique civilisatrice du vice-roi. Expulsé du Caire, il se rendit à La Mecque et à Médine, et s'y lia avec tous les chefs d'ordre de l'extrême Orient. 11 ne réussit pas à s'y maintenir : la violence de sa polémique, et sans doute aussi son influence sur les foules lui avaient aliéné le clergé orthodoxe. Alors il prit le parti de fonder dans le désert, au Djebel-Koubis, un couvent où il espérait attirer et grouper autour de lui les mécontents. Méhémet-Ali sut lui rendre le séjour dans sa retraite impossible : les haines religieuses l'y poursuivirent et sa vie même fut menacée. Revenant sur ses pas, Senoussi traversa

(1) Voir Rinn, p. 41G-451 ; Le Chatelier, p. 191-202.

audacieusementle Caire, prit terre à Benghazi, sur les côtes orientales de la Tripolitaine,et descendit vers le sud-est jusqu'au t)jebel-Laghdar où il établit le premier couvent de l'ordre des Senoussiya. A dater de ce jour, commence la seconde période de sa vie, la période de l'organisation après celle de l'apostolat (1843). Après de longues années, le fondateur se crut trop rapproché de la mer :

sa propagande s' étant répandue comme si le vent en eût dispersé partout les germes féconds, il poussa plus avant dans la même direction sudest, et se fixa à trente-deux jours de marche de Benghazi, au désert, près des oasis de Syouah, en un point appelé Djarboub.

Nul choix ne pouvait être meilleur : les populations au milieu desquelles il allait s'isoler du monde chrétien, loin de toute surveillance et de tout contrôle, étaient à la fois denses et disposées à recevoir son enseignement; bien plus, il se mettait ainsi en communication directe avec les grandes régions africaines du nord, du centre, de l'ouest et de Test, par les caravanes qui traversent continuellement Syouah. Le Ouadaï, le plus guerrier des Etats du Soudan, converti par ses missionnaires, se rallie à sa cause. Le Benghazi, le Fezzan, les pays touaregs accueillent avec empressement la nouvelle doctrine. Quant à ceux qui vivent côte à côte avec les chrétiens, Senoussi leur dit : « Venez à moi ». Ses envoyés ont pour mission de recruter le plus possible* de fidèles, de leur faire quitter le pays. La Tripolitaine se peuple insensiblement d'émigrés, venus de tous les points occupés ou seulement fréquentés par les chrétiens. On ne saurait évaluer en chiffres les résultats de cette propagande panislamique. Partout, dans toutes les classes de la société, on compte aujourd'hui des Senoussiya; quand ils ne peuvent, par la persuasion ou la menace, recruter des adhésions, ils s'assurent du moins une neutralité qui leur permet d'exercer impunément leur action. Le sultan, contre lequel en fait cette action s'exerce, n'a rien trouvé de mieux, pour se défendre d'une secte qui pouvait

26 LES CONFRERIES MUSUUMAWiiS

lancer contre lui i'anatrieme, que d'en faire partie.

Une des conceptions les plus intelligentes de Senoussi est (ravoir ouvert son ordre à tous les musulmans ; on peut s'y enrôler sans cesser d'appartenir à une autre congrégation. Des Kadriya, des Rahmaniya, des Taïbiya, des Derkaoua sont Senoussiya ; ils n'ont pas à faire le sacrifice de leurs affiliations antérieures et des avantages de toute nature qu'ils peuvent en tirer ; s'ils sont Moqaddem, ils conservent leurs titres et leurs privilèges : en un mot, ils ne changent ni de doctrine, ni même de nom : c'est à peine s'ils s'aperçoivent qu'ils entrent dans une autre secte. Si le nouvel élu se conforme aisément aux pratiques pieuses et aux prières de l'ordre, il est insensiblement conduit par un rigorisme sévère à l'éloignement du monde chrétien, mais il y est conduit prudemment, d'étape en étape, comme s'il y arrivait de lui-même. Faire le vide autour des nations chrétiennes, créer entre elles et l'Islam un fossé infranchissable, tel est, en résumé, le système que Senoussi a inauguré, qu'il a développé avec d'autant plus de succès qu'il semble ne rien exiger des croyants qui viennent à lui.

Le réformateur vécut assez longtemps pour achever son œuvre: quand il mourut, en 1859, il la laissait déjà complète à ses successeurs. Il avait fait disparaître bien des rivalités, réuni en un même corps les forces éparses de l'Islam. Sa

Euissance peut devenir, entre les mains de son éritier, une arme formidable, car tout est pré- £aré pour que les Arabes voient en lui l'élu de >ieu, le Messie. Si le mouvement madhiste qu'attend le monde arabe se produit jamais, quiconque a des intérêts en Afrique ou en Orient verra ces intérêts atteints.

Gardons-nous cependant de rien exagérer.

Pour être redoutable, cette fusion des ordres musulmans orthodoxes dans l'ordre des Senoussiya présente bien des faiblesses. D'abord, le lien ?[ui tend à unir toutes les sectes, quelle est sa orce ? Si un musulman qui devient Senoussi

reste attaché, comme 11 lui est permis, à une autre congrégation, jusqu'à quel point obéira-t-il au signal qui lui ordonnerait de prendre les armes 4 ? Possible dans le Soudan, cette fidélité aux ordres du Cheikh-el-Madhi de Djarboub semble bien illusoire en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, dans les pays où les indigènes ont avec lès Européens des intérêts communs — En outre, en admettant que les populations qui nous touchent tombent d'accord pour se soulever, cet accord sera-t-il durable ? Rien n'est moins probable. L'Islam porte toujours dans ses flancs les germes de divisions que Senoussi a voulu arracher; si l'insurrection éclate, la discorde ne manquera pas de la mutiler. Lorsque, en 1885, le faux madhi de Khartoum propagea la révolte dans le Soudan égyptien, il invita le grand maître des Senoussiya à le seconder dans la guerre sainte : celui-ci refusa. Ce désaccord est significatif. D'autre part, le sultan n'a nulle envie de laisser prendre par le solitaire de Djarboub la direction du panislamisme, dont le rêve trouble son auguste sommeil. Ce ne sont pas seulement les chrétiens, ce sont encore les Turcs, maîtres du pays où s'est développée surtout la civilisation de f Occident, que les Senoussiya auront à vaincre. Tout le programme des Senoussi tient dans cette formule : « Turcs et chrétiens, je les briserai d'un seul coup. » L'objectif est grandiose, mais de difficile accès. Enfin il existe un dernier point faible, incertain du moins, dans cette organisation immense : le chef est-il à la hauteur de sa mission? On dit qu'il attend, qu'il se cache pour vivre à son aise dans la débauche et que son abstention n'a d'autre cause qu'une âme pusillanime et tin caractère amolli. S'il en est ainsi, le Senousssime est comme un corps décapité, en proie dès ce moment à une lente décomposition. L'invasion du panislamisme qui nous menace ne semble donc pas prête de se produire (1).

(1). D'Estournelles de Constant, p. 115-126; Rinn, p. 481-515; Le Chateuer, p. 257-295.

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