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CHAPITRE II Règles communes

Comment se forme un ordre. — La Chaîne. — La Révélation. — La Voie. — Doctrines mystiques : Ex:.erioristes et Intérioristes. — L'Initiation. — Le Costume. — Obligations morales : la Kheloua. — Le dikr quotidien et le dikr solennel. — L'ouerd et l'hezb. — Obligations pécuniaires et cotisations diverses.

Tous les ordres de l'Islam naissent et grandissent dans les mêmes conditions, se propagent par des moyens identiques, et meurent fatalement par la force des mêmes causes . A une première période de développement rapide, de luxuriante floraison, où, sous la poussée d'une sève abondante, les rameaux se multiplient vigoureux et robustes, succède un temps d'arrêt ; les branches qui ont poussé au loin se détachent les unes après les autres du tronc principal, végètent avec plus ou moins de bonheur, jusqu'à ce que leurs propres rejetons amènent, par leur développement même, une scission nouvelle, cause d'un nouveau dépérissement : image fidèle du peuple arabe, le plus vigoureux, le plus fécond, mais le plus inconstant, le plus indiscipliné de tous les peuples.

C'est généralement par des prédications que le futur fondateur affirme sa mission et inaugure son œuvre. S'il réussit, si sa parole trouve de l'écho, il s'entoure de quelques disciples auxquels il communique, avec les secrets reçus d'en haut, ses plans d'organisation. Dès que ce premier groupement s'est effectué, l'initiateur de la « voie » nouvelle transforme sa maison en couvent : métamorphose qui s'opère à peu de frais. Au rez-dechaussée on érige un mausolée où sont placés les restes d'un ancêtre vénéré ; on a soin, en vue d'attirer les regards, de ne fermer que d'une grille la porte qui s'ouvre sur la rue ; on décore la pièce de grands dessins de couleur, d'écriteaux calligraphiés, de lampes en verre. Une pièce adjacente devient la salle de réunion. Enfin, on

badigeonne la façade en vert, symbole de pénitence. Quand la maison du fondateur ne peut se prêter à la transformation, ou — ce qui n'est pas rare — quand le fondateur n'a pas même de maison, il construit, sur le produit des offrandes et des quêtes, ou il s'approprie xmezaoaia, mosquée, séminaire, qui devient la maison-mère de Tordre (1). C'est là qu'il se fixe, de là qu'il donne ses directions tout en y continuant son enseignement. Désormais, il prend le titre de grandmaître ou cheikh. L'ordre est fondé ! Reste à lui assurer l'existence canonique.

Tout ordre, quelle que soit son origine, constitue dans l'Islam, un être moral distinct, une collectivité qui aspire à vivre de sa vie propre. Mais rien n'est ombrageux, rien n'est intolérant comme l'orthodoxie islamique. La première préoccupation d'un fondateur sera donc de demeurer orthodoxe. S'il prétendait fonder un schisme ou se rattacher à un schisme existant, le mécontentement que soulèverait infailliblement son apparition ne manquerait pas de paralyser l'effet de sa propagande ; sa vie même serait en danger. On a vu tout récemment encore des novateurs imprudents payer de leur tête leurs prédications téméraires. Rien n'est facile, d'ailleurs, comme d'établir son orthodoxie, comme de prouver la correction de sa loi. Pour cela, le chef d'ordre n'a qu'à arrêter ce que les musulmans appellent la chaîne « Selselat », c'est-à-dire une généalogie d'ancêtres spirituels, partant du fondateur lui-même pour remonter, de docteur en docteur, jusqu'à Mahomet, et, par delà le Prophète, jusqu'à l'ange Gabriel, le porte-voix d'Alîah dans la révélation. Parallèlement à cette chaîne mystique, à cette filiation doctrinale, le fondateur dresse souvent une véritable généalogie qui le fait descendre du Prophète par Fathma-

(1) Zaouiya : école, monastère. C'est l'endroit où réside un marabout, un chef d'ordre, où les disciples se réunissent autour de leur maître ; parfois un établissement considérable, le plus souvent une simple mosquée, celle où le cheikh lait habituellement ses dévotions; quelquefois même ce terme n'a qu'une valeur figurée, et signifie simplement la résidence du cheikh.

Zohra et Ali-ben-Abou-Taleb. Cette noblesse d'origine, pour être des plus problématiques, n'en ajoute pas moins à son prestige ; elle lui vaut le titre de cher if ou cher fa, titre envié, mais très commun : il en est un peu de la filiation prophétique dans l'Islam comme du cousinage en Bretagne (1).

Vraie ou supposée, cette filiation par le sang ou par la doctrine jouit de la même autorité aux yeux des musulmans ; en permettant à un chef d'ordre d'abriter son enseignement derrière le nom de maîtres d'une orthodoxie reconnue, elle met sa personne à couvert de tout reproche d'hérésie et ouvre à sa propagande le champ d'une libre expansion à travers le monde musulman tout entier.

Parmi les anneaux de ces chaînes, un grand nombre forment le point d'attache de plusieurs chaînes différentes. Celles-ci viennent toutes se souder au Prophète par Ali-ben-Abou-Taleb ou par Abou-Beker-es-Seddik , et plus on remonte vers cette commune origine, plus fréquent est le retour d'un même nom dans des généalogies diverses. L'examen de ces pièces serait donc le meilleur guide pour une étude comparée des différents ordres ; la présence d'un même nom, en révélant certains points de contact, permettrait d'établir plus sûrement la genèse respective de deux ou plusieurs congrégations.

Les noms des docteurs ou des saints qui composent la chaîne sont généralement accompagnés d'une dénomination spéciale, d'un titre plus ou moins élevé, plus ou moins pittoresque, comme ces èyithètos de subtil, d'angélique^ûe séraphique, (X irréfragable accolées, dans notre terminologie scolastique, aux grands noms de Scot, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Alexandre de Halos. Mais, tandis qu'en Occident un seul mot suffit à désigner un personnage, l'emphase orientale déroule sur la même tête d'interminables litanies

(1) Voir «lins Rinn, tout un chapitre sur les faix chérli's, p. 12M37.

de titres ; la plupart se réfèrent à la sainteté surabondante de l'ancêtre, et à sa toute-puissante influence sur le cœur d'Allah.

Il existe sur la terre, au dire des musulmans, un nombre toujours constant de saints, quatre mille selon les uns, trois cent cinquante-six selon les autres. Distribués en sept classes, suivant leurs degrés de sainteté, ces êtres privilégiés ont, dès cette vie, accès au ciel et forment par leur réunion le « refuge du monde », Ghouts-el-Alem. Au sommet de la hiérarchie se trouve le « grand Ghouts », Ghouts-Adham, le refuge suprême, le sauveur ; telle est la surabondance de ses mérites qu'il peut, sans compromettre son propre salut, satisfaire pour les péchés d'autrui. Par malheur, personne ne le connaît, et lui-même s'ignore. — Auprès du Ghouts, mais à un degré inférieur, est placé son vizir ou premier ministre, avec le titre de Qotb, « étoile polaire, pôle, axe du monde»; c'est le saint le plus influent de sa génération, celui qui occupe le sommet de Taxe autour duquel la pauvre humanité tourne sans fin. Pour plus de précision, on l'appelle souvent Qotb-el- Ouoqty « le pôle de l'époque », Qotb-el-Qtoiib, « le pôle des pôles ». — Au-dessous du Qotb, on rencontre les aoutad ou « piquets » : il n'y en a que quatre à la fois, un pour chacun des points cardinaux, avec La Mecque pour centre. — A la différence des piquets, les khiar ou les «élus, les choisis, les meilleurs» sont des missionnaires errants ; peu nombreux — on n'en compte que sept — ils sont toujours en course, promenant en tout lieu le flambeau de l'Islam. — Les Abdal ou « changeants» occupent le cinquième degré de l'échelle mystérieuse ; certains interprètes en comptent sept, d'autres quarante, d'autres enfin soixantedix ; mais, en toute hypothèse, leurs cadres sont toujours formés : l'un d'eux vient-il à être emporté par la mort inéluctab 1 », un autre le remplace à l'instant ; de là leur nom collectif de changeants. —Tandis que les Abdal vivent surtout en Syrie, les Nedjab ou « excellents », au nombre de soixante-dix, préfèrent le séjour de

l'Egypte. — Le reste de l'Afrique est placé sous la sauvegarde de trois cents Negab ou « chefs de groupe », connus seulement de leurs égaux ou de leurs supérieurs en sainteté ; ils n'ont pas personnellement conscience de leur mérite. Les titres qui précèdent s'appliquent à des personnages vivants ; au contraire, celui de ouali ou « saint », pendant du macarios des Grecs , ne saurait convenir qu'aux morts ; il résulte d'une sorte de canonisation populaire.

Ces explications sommaires aideront le lecteur à comprendre la phraséologie des chaînes ou des diplômes délivrés par les chefs d'ordre à leurs inférieurs. En voici un extrait, où je supprime à dessein une kyrielle de noms arabes, à l'aspect rébarbatif: «Moi, l'impuissant et le faible, le pauvre devant Dieu, le serviteur des pauvres, Si Sliman el Kadri, fils de..., fils de..., fils de..., fils de Sa Seigneurie, l'étoile polaire de l'existence, la perle blanche, le guide dans la religion, le préféré de Dieu, l'imam,... l'étoile des étoiles, le pôle des pôles, l'axe du monde, le recours suprême des affligés, le refuge, le sauveur, l'élu, le choisi, le meilleur, l'intermédiaire obligé entre le monde et le ciel, Sidi Abd-el-Kader ehDjilani, fils de... fils de..., fils de. .. » ainsi jusqu'à AbouTaleb, et de ce dernier, jusqu'à Adam « père des hommes lequel fut créé avec de la boue ; la boue vient dé la terre ; la terre, de l'écume ; l'écume, des flots les flots, de l'eau ; l'eau, de l'esprit de Dieu ; l'esprit, de sa puissance ; sa puissance, de sa volonté sa volonté, de sa science (1)- »

La chaîne, réelle ou fictive, familiale ou mystique, a surtout pour but — je l'ai déjà dit — d'affirmer l'orthodoxie du fondateur en face du clergé officiel ou des ordres rivaux, dont l'ombrageuse jalousie ne saurait manquer d'être éveillée par l'apparition d'une congrégation nouvelle. Pour attirer à lui des adeptes nombreux et étendre rapidement sa popularité, condition indispensable <le succès, le fondateur emploie un autre moyen :

<1) Rinn, p. 179.

il se donne presque toujours comme inspiré de Dieu : il a été témoin d'un miracle, il a été choisi pour recevoir du ciel la « révélation». Celle-ci lui a été transmise, la nuit, dans un songe merveilleux, ou apportée, un jour donné, par Sid-el- Khadir (1). Cet auguste messager d'Allah lui a révélé les secrets de l'avenir ; il lui a octroyé surtout les dons de Baraka et de Tessarouf. dépositaire de la Baraka, le fondateur peut multiplier les miracles à son gré ; investi du Œessarouf, il acquiert le droit d'être exaucé dans toutes ses demandes (2). Après sa mort, ces glorieux attributs passeront à ses successeurs dans le gouvernement de l'ordre ; ils se transmettront même, comme chez les Aïssoua, à tous les membres par le canal de l'union mystique qu'établit, entre ces derniers et leur chef,*la crise extatique. Superstitieux et crédule, le musulman est bien vite dupe : il accourt avec un religieux empressement et abandonne tout, corps et biens, entre les mains de l'envoyé d'en haut. C'est au caractère surnaturel du fondateur que la plupart des ordres sont redevables de leur extension rapide et de l'influence considérable qu'ils exercent sur la société islamique. Admise sans peine par la foule, cette investiture divine est toujours contestée par les musulmans éclairés, étrangers à l'ordre ; elle ne suffirait pas à préserver de l'accusation d'hérésie le novateur qui ne ferait pas connaître en même temps les origines scientifiques de sa doctrine. « La révélation augmente le prestige du chef de la Secte, la chaîne seule le justifie : elle est la base de son enseignement, son acte de foi (3). » En même temps que la chaîne, le fondateur rédige, s'il ne l'a pas reçu directement du ciel, la

(1) Ce personnage est le prophète Elie, mais dédoublé : tandis rjue sous le nom d'Elias, il erre sur la terre, il vit, sous celui d'EI-Khndir au fond :1e la mer. Un jour par an, Elias et El-Khadir se rencontrent pour se concerter : El-Khadir est alors l'intermédiaire entre Dieu et les hommes.

(2) Le mot Baraka signifie « bénédiction », dans le sens restreint de grâce, faveur, effusion de biens ; Tessarouf marque le don de dispensateur, d'arbitre des forces de la nature.

(3) D'EsTOURXELLES DE CONSTANT, p. 101.

CONFRÉRIES MUSULMANES o

règle particulière que devront suivre ses adeptes : c'est ce qu'on appelle la « voie » triqa, le sentier qui mènera plus directement au Paradis le croyant assez courageux pour en gravir sans défaillance la pente roide et glissante. Tous les ordres ont naturellement leur triqa. Un ensemble d'idées, de symboles et de rites auquel se rattache une organisation hiérarchique plus ou moins complète, voilà bien ce que l'on entend par ce mot ; mais il implique en même temps l'exclusion de toute doctrine, de tout rituel et de toute hiérarchie étrangère. Chaque ordre a pour opinion que sa triqa est la seule bonne et la seule vraie(l).L'intolérance ainsi entendue est pour tous, les Senoussiya exceptés, un principe londamental et une condition d'existence. N'en est-il pas de même dans toutes les orthodoxies ? L'étude comparée des diverses règles permet de réduire à trois leurs éléments constitutifs : ce sont la doctrine mystique, les rites caractéristiques et les pratiques analogues à celles que les ascètes catholiques rangent sous le terme générique de « moyens de perfection ».

La doctrine générale est la même dans tous les ordres. Sans doute, elle comprend, dans chacun d'eux, de nombreuses obligations nettement spécifiées : connaissance de Dieu, obéissance aux décrets de la Providence, observation de laSounna, etc. Mais ces prescriptions, communes à tous les adeptes de l'Islam, n'ont, pour les congréganistes, que la valeur de simples généralités. Si chaque fondateur les rappelle avec insistance, c'est avant tout pour mettre sa doctrine personnelle en parfaite concordance avec les textes sacrés, avec les paroles tombées des lèvres du Prophète. Sans cette précaution, on le dénoncerait comme hérétique. Aussi, jamais il n'émet d'opinion, ne prononce de jugement, ne formule de décision, sans invoquer à l'appui de son dire un verset du Coran, un texte de la Sounna, ou, tout au moins, le con-

(1) Par extension, ce mot désigne l'ordre lui-même. Ainsi Triqa ftidi Abd-el-Knder est la voie ouverte par Sidi Abd-el-Kader, l'ordre institué par lui. L'ordre des Senoussiya est le seul qui ne soit point exclusif. Cf. ci-dessus, n. 26.

sentement unanime des docteurs. Rien, du reste, n'est moins prouvé qu'un consentement de cette nature. Moyennant la formule stéréotypée : « J'ai appris d'un tel, qui l'avait su par N..., qui le tenait lui-même de N. . ., à qui cela avait été rapporté par N. . . », on tire du Coran ou de la Tradition toutes les doctrines possibles : c'est une source inépuisable d'arguments. La liste des autorités invoquées par le maître se nomme Sanad ou appui: c'est, en effet, la meilleure base de son enseignement. Les listes de ce genre ne sont guère moins longues que les chaînes des ancêtres.

En dehors de cette cause purement extérieure, l'identité de la fin recherchée par tous les ordres contribue non moins puissamment à établir entre eux une certaine concordance doctrinale. Professant le même Coran, reconnaissant pour «appuis» les mêmes docteurs, ils se proposent tous le même but final, je veux dire la sanctification panthéiste, l'absorption totale de la créature en Dieu. C'est à ce terme qu'aboutit infailliblement le soufisme oriental ; c'est dans cet abîme qu'il verse. Le néophyte y est amené graduellement, d'étape en étape, par une méthode d'entraînement moral et physique qu'on retrouve dans tous les ordres. Une distinction est pourtant nécessaire.

Les docteurs mystiques de FIslam forment deux grandes écoles rivales, suivant le double système de purification morale qu'ils préconisent : il y a les Batheniya ou « Intérioristes » et les Zaheriya ou « Extérioristes ». Les Batheniya se divisent à leur tour en deux catégories, ainsi caractérisées par Cheikh Senoussi.

Le point de départ des premiers est « la conscience qu'a l'homme d'être constamment vu et observé par Dieu ». En conséguence, l'ascète surveille son cœur et l'empêche d'être accessible aux pensées mondaines, jusqu'à ce qu'il soit pénétré de la ferveur la plus parfaite ». Alors, la majesté et la grandeur cie Dieu se montrent à lui dans tout leur éclat, et l'extase que cette vue provoque « conduit le mystique à la vue même de son cheikh». Pour les plus avancés, Senoussi indique

un chemin plus direct,une sorte Ae«moyen court » y pour employer l'expression de M mc Guyon : c'est « de s'absorber avec recueillement dans tout ce qui a trait à la divinité et au nom de Dieu, sans s'attacher à remarquer si on s'exprime (lisez si on pense) en langue arabe ou étrangère ; on fait abstraction complète de son être, absolument comme si on n'existait pas : on travaille, sans en avoir conscience, à faire affluer vers le cœur vital les forces physiques et les perceptions des sons. » A défaut de ce procédé, il suffira de « s'absorber dans l'esprit de la divinité, envisagée comme un feu indivisible enveloppant toutes les créatures», et demeurer en cet état jusqu'à l'évanouissement total du monde profane.

Chez les Batneniya de la seconde catégorie, la méthode de contemplation est moins abstraite, plus physiologique. Le but à atteindre est toujours l'absorption en Dieu, par l'intermédiaire du cheikh. Pour y arriver, « il faut se graver dans l'esprit l'image du cheikh et le considérer comme son épaule droite ; ensuite, tracer de l'épaule au cœur une ligne destinée à donner passage à l'esprit du cheikh, pour qu'il vienne prendre possession de cet organe. On renouvelle cet acte jusqu'à ce que le chef religieux que l'on invoque vienne vous absorber dans la plénitude de son être». Est-il besoin d'ajouterque cette étrange phraséologie n'a d'autre but que d'ériger en système de perfection morale la plus immorale des "formes de l'hystérie ? Bon nombre d'ordres indiquent le même trajet, dans le même sens ou en sens inverse. Une autre pratique conduisant au même but est la récitation mentale de la célèbre formule islamique : La illaha ïlV Allah !

Au lieu de marcher vers l'absorption en Dieu par ce quiétisme nihiliste, les Zaheriya prétendent y atteindre par des prières vocales propres à noyer l'esprit dans l'océan de la divine essence. La plus efficace des formules est toujours : La illaha UV Allah! Pour obtenir, en la récitant, le résultat désiré, on doit « fermer les yeux, serrer les lèvres, replier la langue contre ."le palais et

placer les mains contre les cuisses ». C'est la posture ordinaire de la prière. « Alors, continue Senoussi, on retient longuement son haleine et on dit sur un ton grave : La illaha ill J Allah! en élevant la tête à partir du milieu du corps pour la reporter à sa position naturelle. On répète cette même invocation en replaçant la tête au même point de départ, pour la diriger, cette fois, vers l'épaule droite, puis vers l'épaule gauche, toujours avec la plus grande ferveur. On répète cet acte un nombre de fois impair. Ensuite, on oblique la tête à droite, en retenant son haleine, et on ajoute : Mohammed rassoul Allah, « Mohammed est l'envoyé de Dieu » puis : divinité, vous êtes mon but, je crois en vous et je vous implore. » (1) Après quoi on donne libre cours à sa respiration, pour recommencer encore, et ainsi de suite, jusqu'à extinction totale de toute lucidité d'esprit, jusqu'à l'entière atrophie.de la conscience.

Tous les ordres islamiques recommandent l'un ou l'autre de ces deux systèmes d'anéantissement de la personnalité propre ; tous, à des degrés divers, sont Batheniya ou Zaheriya. Quelquesuns même, comme "les Nakechibendiya et les Derkaoua admettent simultanément les deux méthodes. Ce sont là, il est vrai, de très rares exceptions. D'ordinaire, on ne trouve pas, dans un même ordre, les deux procédés à la fois ; même chez les Derkaoua, cette coexistence n'est point doctrinale.

Malgré de légères divergences, le panthéisme mystique est le ver rongeur des systèmes musulmans comme de tous les systèmes venus de l'Orient. Fatale destinée de ce pays ! jamais il n'a su s'arrêter dans le quiétisme sur la limite de l'extravagance et de l'immoralité. «L'identification avec l'intelligence universelle par des procédés extérieurs a toujours été la chimère des sectes mys-

(1) Citation empruntée à Rinn, p. 286, avec de légères modifications dans la traduction. Voir aussi Le Chatelier, p. 132. Comme l'observe ce dernier, si Cheikh-Senoussi ne formule pas lui-même la distinction établie ici, entre les deux systèmes de mystique, lVxposé qu'il donne des divers moyens « d'absorption » la comporte absolument.

tiques de l'Inde et de la Perse. Sept degrés, disent les Soufis, mènent l'homme jusqu'au terme final, qui est la disparition de la disjmrition, le nirvana bouddhique, où l'homme arrive, par l'anéantissement de sa personnalité, à dire : « Je suis Dieu ! » La poésie elle-même est devenue l'écho de ces rêves. L'absorption en Dieu et la mort aux créatures est, sous le voile d'un bizarre allégorisme, le thème perpétuel de l'école persane et hindoustanie » (1).

L'enseignement est le moyen ordinaire de propagation employé par les "fondateurs d'ordres ; pourtant il ne se suffit pas à lui-même. Non seulement il peut être froidement accueilli ou promptement oublié, mais il court le risque de se heurter contre des doctrines antérieures qui en détruisent tout l'effet. Les rites donnent une très grande énergie à son action. Je ne parle pas seulement de ceux qui enlacent comme dans un réseau toute la vie du croyant, qui le prennent à sa naissance, qui s'accomplissent sur lui à des époques marquées de son existence, qui l'accompagnent à ses derniers moments, qui le suivent même après sa mort : la circoncision, la purification, la prière, les cérémonies du mariage et des funérailles, tous ces actes sont communs, non seulement aux adeptes de n'importe quel ordre, mais à tous les musulmans indistinctement. Je veux surtout parler de ces rites qui ne s'adressent

au'aux initiés et rangent ceux-ci dans un ordre éterminé. Si la plupart, en effet, se retrouvent dans tous les ordres, les formes qu'ils ont revêtues sont propres à chacun d'eux.

C'est par Yinitiation que les aspirants sont incorporés à un ordre religieux. Elle n'est pas accordée, au moins dans la plupart des ordres, sans une préparation plus ou moins longue, sans un stage durant lequel l'aspirant apprend ses devoirs essentiels de croyance et de conduite, en même temps qu'il s'exerce à les pratiquer. Chez les Khelouatiya, par exemple, cette période de

(1) Renan, Avcrroès et VAverroï&me, p. li".

probation se prolonge quelquefois deux ans et même davantage. Le postulant remplit certaines fonctions domestiques vis-à-vis des initiés et de , leurs chefs ; ainsi, il les débarrasse de leurs vêtements et de leurs souliers, lorsqu'ils viennent prier ou assister aux réunions. Au bout de quelque temps, il n'est plus astreint qu'à réciter vingt rois par jour la Fattia, la première sourate du Coran, jusqu'au moment où VAhd, le pacte qui le lie à la confrérie, lui est donné par son cheikh.

Cette cérémonie d'enrôlement (El-Ahd) est parfois séparée de l'initiation proprement dite (talqin), de même que, dans les ordres catholiques, la prise d'habit se distingue de la profession. Pareil dédoublement a lieu chez les Rahinaniya. Mais, le plus souvent, les deux rites s'accomplissent au cours d'une même séance : le postulant est définitivement agrégé, dès qu'il a prononcé le serment do fidélité. Je vais passer en revue quelques-uns des principaux usages.

Dans les ordres à tendances politiques, comme les Taïbiya, l'admission se lait assez simplement. L'aspirant va trouver le cheikh le plus voisin, et lui demande l'affiliation. Celui-ci cherche à l'en détourner, en lui montrant la gravité des obligations qu'il va contracter ; mais, en même temps, l'habile initiateur insiste sur la certitude qu'ont les affiliés d'entrer plus sûrement en paradis. L'aspirant persiste-t-il dans sa résolution, les adoptes se réunissent et, en leur présence, le néophyte jure de ne pas abondonner la voie, de ne pas voler, de ne se mêler ni aux agitateurs ni aux assassins; il s'engage, devant Dieu, à obéir au cheikh et à s'acquitter exactement clu dikr, sans l'omettre un seul jour. Après la lecture de la.fatha, le nouveau profès remet au cheikh une petite pièce de monnaie, pour marquer son intention de sacrifier tous sos biens, au profit de l'ordre.

Le moment le plus solennel de l'initiation est assurément la prestation du serment (ahd). Avant d'en prononcer la formule, l'aspirant met les mains entre colles du cheikh et le regarde fixement. Dans certains ordres, au contraire., les yeux

doivent être fermés et les doigts diversement enlacés. Ainsi, chez les Rahmaniya, « le cheikh place sa main droite dans la main droite du mozm'd (aspirant), tous deux s'étant préalablement purifiés. La paume de la main du cheikh est placée sur la paume de la main du mourid ; le premier tient le pouce du second : l'un et l'autre doivent avoir les yeux fermés. »

Quand il s'agit d'admettre des femmes — êtres impurs ! — le cheikh prend ses précautions pour éviter un contact qui le souillerait. Chez les Hafnaouiya, il interpose un morceau d'étoffe entre sa main et celle de la postulante . Cette mesure préventive passe pour inefficace aux yeux des Derdiriya ; ils la remplacent par une' ablution simultanée : le cheikh et la postulante, pour se saisir les mains, les tiennent plongées jusqu'au poignet dans un baquet plein d'eau. En outre, le premier ne doit voir l'initiée que par réflexion de son image à la surface du liquide. Les Kerzaziya, encore plus austères, se contentent de l'immersionpureetsimplesansattouchementd'aucune sorte.

Il existe, chez certains ordres, d'autres particularités intéressantes. Les Saadiya, par exemple, ne donnent pas le talqin par la poignée de main ; c'est en remettant au néophyte un fruit mouillé de sa salive, que le cheikh l'admet au nombre des mourid. Après la poignée de main donnée les doigts enlacés (Talqin-el-Mouchabaka), les Beioumiya passent un chapelet au cou du néophyte.

Chez les Nakechibendiya, l'admission elle-même est soumise aux décisions du sort, par Vlstikhara, dont la pratique est d'ailleurs très répandue dans l'Islam. Pour faire l'Istikhara, le cheikh et l'aspirant récitent à la fois sur leur chapelet, en commençant à un grain quelconque, un verset du Coran avec une valeur tour à tour affirmative ou négative ; si le verset que chacun d'eux récite sur le dernier grain est affirmatif, le sort est favorable ; l'aspirant est admis à l'instant même. Dans le cas contraire, il est ajourné ou même définitivement exclu .

Le cérémonial en vigueur chez les Kadriya offre

beaucoup d'analogie avec le rituel de nos ordres religieux. Après une purification partielle, ou mieux, totale, l'aspirant récite sept lois la Fatha et la sourate d'El-Ikhelas. Cette récitation achevée, il va s'asseoir devant le cheikh, qui lui prend les mains et dit :

Au nom de Dieu clément et miséricordieux (i fois). Que Dieu pardonne (7 fois). Je crois en Dieu, à ses Anges, à son Livre, à son Envoyé, au jour du Jugement dernier, à ses décrets, à ses bienfaits, aux malheurs dont le Seigneur afflige, à la résurrection après la mort (1 fois). — L'aspirant répond à cela : Je suis musulman et je reçois la confirmation dans mon culte et dans ma foi; je me purifie de tous mes péchés par un repentir sincère; je répudie Vhérésie et tout ce qui peut m'y conduire, puis il ajoute : Il n'y a de Dieu que le Dieu unique, qui n'a point d'associé ; je déclare que Mohammed est son serviteur et son Envoyé. C'est de lui que je reçois l'admission clans l'ordre, je me pare de la coiffure qui en est le symbole, je fais le serment de fidélité entre les mains du docte N..., je m'engage à observer les lois divines et brillantes, à accomplir toits mes actes en vue de Dieu, à accepter tout ce qu'il lui plaira de m? envoyer, à le remercier des malheurs dont il m'accablera.

Le cheikh, prenant la parole, se proclame le disciple de celui qui l'a investi et donne Ténumération totale ou partielle de ses prédécesseurs dans le gouvernement de l'ordre. Il récite ensuite ce passage du Coran : Ceux qui te proclament, jusqu'au verset : grandement, puis la Fatha. Alors, pour s'assurer que le néophyte connaît ses devoirs, il lui fait subir un long interrogatoire résumé dans un catéchisme dont M. Rinn a publié le texte (1). On y insiste naturellement sur l'observation rigoureuse des statuts de l'ordre et l'absolue obéissance au supérieur.

La catéchèse terminée, le cheikh prend des ciseaux et coupe au néophyte deux cheveux au-

(1) Pages 1 89-195.

dessus du front en disant : « Mon Dieu, coupez ainsi ses pensées personnelles ; protégez-le contre la désobéissance, raffermissez-le dans la religion de l'Islam. » Puis, lui plaçant sur la tête la couronne ou le turban, il ajoute : « mon Dieu, parez-le de la couronne de la vertu et du bonlieur.» Il le revêt du manteau, lui passe une ceinture aux reins et le lie à un des assistants (1). Lui

E résentant ensuite une coupe à laquelle il le fait oire, il récite ce passage du Coran : Aujourd'hui je vous ai confirmé dans votre foi jusqu'aux mots votre religion. Après une prière d'actions de grâces dans laquelle on récite deux fois la Fatha et vingt-deux fois la sourate d'El-Ikhélas, l'aspirant donne la main à son cheikh et à tous les affiliés présents. Cette cérémonie terminée, le cheikh révèle au nouveau profès le rituel secret des Kadriva (2>

C'est cette révélation du rituel ou du dikr qui constitue, à proprement parler, l'initiation (taU qin); elle est soumise, comme l'engagement, à certaines formalités. Voici comment elle s'accom-

E lit chez les Rahmaniva. Après un certain nomre de prostrations et d'oraisons, le mourid,tourné vers la Kihla, direction de La Mecque,s'accroupit sur ses talons, en face du cheikh. Celui-ci, qui observe la même attitude, donne un coup sur la tête du mourid et récite tout bas une prière, les mains posées sur les genoux, lps yeux baissés. Puis, s'adressant au mourid: «Ecoïde, lui dit-il, le dikr que je vais dire et réponds-moi trois fois : Je f écoute. » Le mourid obéit, les yeux fermés. Cette injonction doit être donnée trois fois de suite.

Le cheikh implore ensuite la protection des saints qui composent les anneaux de la chaîne, en disant : « Je vous implore, ô apôtre de Dieu! Je vous implore, ô (docteurs ou saints) de cette con-

(1) Tout néophyte est confié à un profès chargé de l'instruire ; de même, dans les noviciats catholiques, on charge un novice déjà avancé d'initier un postulant à la vie de la maison.

(2) RiNN, [). 187-189. Le rituel primitif de l'initiation chrétienne comportait, d'une façon analogue, la triple tradition de l'Evangile, du Symbole et du Pater. Cf. L. Duchhs.ne. Origines du culte chrétien. Paris, ISO*, p. 20J-2J1.

grégation ! Je vous implore, ô gens de science! Je vous implore, ô pôle du moment! » L'invocation terminée, il révèle à l'adepte le dikr de Tordre et lui ordonne à la fin de se racheter du feu. Le prix de la rançon n'est autre que la récitation, soixantedix mille fois répétée, de la formule : La illaha UV Allah !

Une fois l'initiation achevée, on fait asseoir le nouveau profès sur le tapis et on sert des friandises à l'assistance . C'est du moins ce qui a lieu chez les Kadriya. On en fait même porter aux absents pour témoigner de l'union et de l'intérêt de touslesfrèresentre eux.Dans laplupartdesordres, onremetàrinitiéundiplômeou brevet d'affiliation, accompagné d'une autre pièce, écrite sur grand et beau papier, et contenant la généalogie du fondateur et la liste des chefs de l'ordre (1).

Après son agrégation, le sujet porte, dans l'Afrique septentrionale, le nom de khouan, frère ; en Egypte et en Orient, il prend plutôt celui de mourid, aspirant, ou de salemid, assistant; dans l'Inde, celui de fakir, pauvre ; et en Turquie, celui de derviche. En dehors des profès ou des novices en instance d'initiation, certaines congrégations comptent encore des membres, appelés kreddam, qui restent attachés à la société toute leur vie sans y entrer jamais. Ils ne reçoivent pas le dikr, mais prennent le chapelet de l'ordre et adoptent certaines prières. Comme les profès, ils S aient leurs cotisations et possèdent certains mots e ralliement pour se reconnaître. M. Rinn (p. 79) les assimile à nos frères convers ou à nos frères coadjuteurs, mais à tort, puisque ceux-ci font profession comme les frères de chœur. On ne peut pas davantage les comparer aux tertiaires, dont les liens vis-à-vis de l'ordre sont beaucoup plus lâches. A mon avis, les kreddam ne sauraient être rapprochés que des frères donnés, tels qu'ils existent chez les Chartreux.

Le port du froc (kherga ou khirka) est une conséquence de l'affiliation, la marque extérieure de

(1) Voir des échantillons de ces pièces dans Rinn, p. 196-199.

la profession religieuse. Tous les ordres ont adopté quelque vêtement distinetif. Complète chez les uns, la kherga consiste chez les autres en un turban, un bonnet ou une simple pièce d'étoile d'une couleur déterminée. Tandis que les Chadeliya se couvrent de tissus de laine blanche — couîeur aimée des Soufis — les Refaïya d'Egypte

{sortent le turban noir avec un passe-poil rouge à 'une de ses extrémités ; les Badaouiya se coiffent, au contraire, de turbans rouges, aii moins dans les circonstances solennelles. Tout le monde connaît, par la description du bon Gautier, la coiffure des Mevlévis, « ce bonnet de feutre épais d'un pouce, d'un ton roussâtre ou brun, et que je ne saurais mieux comparer, pour la forme, qu à un pot de fleurs renversé, dans lequel on aurait entré la tête (1) ». Les Seherourdiya, enfin, s'affublent d'une foule de pièces d'étoffes différentes, « se souvenant que l'homme est constamment nu et observé par Dieu (2) ».

Cette bigarrure dans le costume se réclame de la tradition. L'ange Gabriel, au dire des musulmans, enleva le Prophète au Paradis, pendant la nuit d'El Mohradj, et le conduisit, à travers un palais étincelant de pierreries, devant un coffre rempli de vêtements aux couleurs variées. Mohammed se chargea de ces vêtements, et, revenu sur la terre, les distribua à ses familiers ; ceux-ci, à leur tour, les transmirent à leurs héritiers, et ainsi se trouva établi dans l'Islam l'usage de donner des vêtements ou des lambeaux de vêtements pour consacrer les liens qui unissent le maître à ses disciples. Des croyants fort sincères, Aïcha elle-même, émirent de bonne heure quelques doutes sur ce voyage nocturne : ils ne voulurent y voir qu'une simple vision. A leur école appartiennent les partisans de la kherga symbolique, dont la transmission est purement figurative : ainsi, la koulah ou bonnet du movlévi figure le renoncement ; le costume multicolore

(1) Constantinople, Paris, 1891, p. 135.

(2) Senoussi JàLs Uinn. p. 210.

LES CONFRÉRIES MUbULMANES 45

des Seherourdiya représente la variété infinie des créatures mises par Dieu au service de l'homme. « Quiconque, dit Senoussi, arrive à saisir la portée de cette figure, a atteint la perfection à laquelle il doit prétendre. »

Pour d'autres croyants, le don de la kherga n'est nullement symbolique, et son port est obligatoire. A les entendre, Mohammea aurait, dans une première circonstance, distribué ses propres vêtements à ses familiers pour qu'ils s'en servissent après lui, suivant la coutume arabe ; il aurait remis, une autre fois, un caftan noir à une femme, Oumm Khaled, pour la récompenser d'un verre d'eau ; enfin, Abdul Rahman et Abou Thaleb auraient reçu de lui des turbans à titre d'encouragement, au retour d'une périlleuse mission. De là trois sortes de kherga : 1° la kherga de ressemblance, simple relique, mais très «précieuse, dit un musulman, parce que, de même qu'on peut prendre pour un voleur tout individu qui porte les vêtements d'un voleur, porter la kherga fait ressembler au saint de qui on Ta reçue (1)» ; 2° la kherga de bénédiction, qu'il suffit de sentir, coutinue le même auteur, pour sentir également l'odeur bienfaisante du cheikh ; 3° la kherga de volonté, double gage et de l'obéissance du disciple et de l'autorité du chef spirituel. La revêtir constitue dans quelques ordres,chezles Chadeliya par exemple, un des modes de l'initiation.

L'affiliation ouvre à l'aspirant les portes du sanctuaire ; le seuil franchi, de nouveaux devoirs lui incombent. Il a contracté, en présence de tous ses frères, de solennels engagements ; il a voué à ses supérieurs une obéissance passive, absolue ; il a juré de poursuivre sans défaillance l'idéal de perfection proposé à l'ambition des soufis ; de lourdes obligations pèsent désormais sur ses épaules; elles enveloppent comme d'un réseau son existence tout entière. Ces obligations varient avec les ordres comme la règle elle-même, et je n'ai point la prétention de les énumérer toutes. La

(1) Le Chatelier, p. 171.

plupart d'ailleurs, sont trop générales, j'allais dire trop banales, pour mériter qu'on s'y arrête. L'esprit de renoncement, le mépris de la souffrance, le dédain de la grandeur et des richesses, la charité, l'esprit d'union envers ses semblables, voilà les vertus que les cheikhs réclament de leurs adhérents (1). Ce sont assurément de fort belles vertus, surtout quand elles sont réellement pratiquées, chose, hélas ! bien rare, même chez les musulmans, en dépit des affirmations contraires de superficiels voyageurs. La première vertu du proies, comme la première des conditions imposées au postulant, est l'obéissance totale. « Etre entre les mains du cheikh comme le cadavre entre les mains du laveur»,voilà la formule de cette soumission ; et, en eifet, le cheikh fait disparaître, comme autant de souillures morales, le raisonnement, l'initiative, la pensée de l'être qui se livre à lui, être qui devient entre ses mains non pas un cadavre, mais un instrument aveugle que le fanatisme peut conduire à l'excès du bien ou du mal, et dont on doit être maître d'user et d'abuser (2) ». Sans insister davantage sur ces généralités, je passe à certaines pratiques plus caractéristiques.

La Klieloua ou retraite prolongée est de ce nombre. On en rencontre la plus stricte observance chez les Khelouatiya, qui lui doivent leur nom. Pour eux, en- effet, elle est de rigueur, au lieu d'être réservée, comme dans les autres ordres, à un petit nombre de sujets d'élite. Leurs couvents renferment, à côté d'une mosquée et d'un mesdjed principal, un certain nombre d'étroites cellules, où les adeptes entrent en Kheloua, à, dates fixes, pour quelques jours. La mosquée de Sidi-Demerdache, près du Caire, en est le type le plus remarquable. '

La Kheloua, dont la forme et le but ne varient suivant les lieux que dans quelques détails, est

(\) Voir d'ins Rinn, p. 170, les huit obligations imposa-os aux Djenidiya : p. 2',):), lus recommandations faites aux Derkaoua.

D EsTOURXELLES DE CONSTANT, p. 105,

destinée à la récitation de longues litanies, dans un isolement complet, et comporte, avec une abstinence rigoureuse, la privation de sommeil. Pour s'y livrer, l'initié s'enferme dans une pièce écartée de sa demeure, dans la cellule d'un couvent, ou cherche une retraite dans quelque solitude, au fond d'un désert ou d'une foret, sous les voûtes d'une caverne, ou même, — le cas s'est vu, — au sein de la mer, dans laquelle il s'enfonce jusqu'aux épaules. Un silence absolu est imposé au retraitant : s'il a besoin de quelque chose, il le demande par signes ou par écrit. Défense rigoureuse de rien manger pendant tout le jour : la nuit venue, on peut prendre, pour se soutenir, un peu de farine délayée dans l'eau, quelques fruits secs, un morceau de pain, et, en guise de boisson, de l'eau pure ou légèrement citronnée ; on tolère le café sans sucre, pour faciliter la veille. Celle-ci n'est interrompue que par deux ou trois heures de sommeil : encore ce court repos est-il interdit, quand la kheloua ne doit durer que peu de jours. Voilà pour les conditions matérielles. Quant aux exercices de piété, ils consistent à répéter 10.000, 20.000, 30.000 fois, selon les cas, le nom de Dieu, ou de quelques-uns de ses attributs, par exemple : Houa (lui), Qaïoum (immuable), Haq (vérité). Pour éviter toute erreur de calcul, on se sert de chapelets à mille grains, ou, à leur défaut, de chapelets ordinaires. Pendant que les lèvres balbutient les noms sacrés, le buste se balance en mouvements rythmiques. « On doit, dit Cheikh-el-Derdir, fermer les yeux pour éclairer le cœur et faire remonter chaque nom du nombril au cœur » ; en d'autres termes, on baisse la tête jusqu'au nombril, pour la relever ensuite. Naturellement la vitesse de récitation est en raison inverse de ce balancement dans le plan vertical. Il est donc facile de tirer des conclusions. Ainsi, on ne mettra pas moins de cinq à six heures à réciter la prière principale, qui consiste, en Kheloua, à répéter 20.000 fois de suite le mot Qaïoum. Et si, au lieu d'un seul, le Khelouati a reçu trois noms à répéter de même façon,

sa litanie lui prendra dix-huit heures par jour, car elle est d'une obligation quotidienne. Ajoutez à cela les cinq prières obligatoires pour tout musulman, d'autres oraisons spéciales, notamment un office de matines, la lecture — au moins pour les gens instruits — d'ouvrages ascétiques, et dites-moi s'il est possible de mieux remplir sa journée (1). Songez aussi que la Kheloua, dont la durée, au début, n'est que d'un seul jour, se prolonge progressivement * pendant des semaines, des mois, voire des années entières, comme pour ce Mohammed-el-Turki, qui passa dans la retraite, au dire des musulmans, treize ans de suite sans dormir. Il est vrai qu'on en sort fou, ou à peu

Ï>rès, mais les musulmans laissent vaguer les ous et lesvénèrent comme des saints : ils pensent que Dieu habite ces cervelles que la pensée a laissées vides. Ce résultat est d'ailleurs prévu et voulu par les fondateurs d'ordres : ils ont établi sur les troubles physiques provoqués par la Kheloua toute une théorie de l'extase (2).

La pratique de la Kheloua est d'autant plus fréquente qu'elle traduit pour ainsi dire en action le renoncement au monde (azlet an en-nas), la veille (es-sahr), l'abstinence (es-siam), si chaudement recommandés à leurs adeptes par tous les fondateurs. Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont les musulmans entendent l'observance de ces trois procédés d'ascétisme (3); mais le cadre étroit de ce petit livre ne comporte pas de plus amples développements. Je passe donc tout de suite à une autre obligation, d'un caractère nettement défini, je veux dire la récitation du Dikr.

Le Dikr ou Dekr, « énonciation répétée », cons-

(1) Voir dans Le Ciiatelier, p. 219-220, l'initiation à la Kheloua chez les Saadiya ; la récitation d'un même mot y atteint des proportions vraiment effrayantes.

(2) Rinn, p. 297-302. Cet auteur rapporte l'exposé de cette théorie burlesque par le cheikh Senoussi.

(3) Chez les Senoussiya, par exemple, on ne doit ni fumer, ni priser, ni boire de café, mais le thé est toléré : voilà pour l'abstinence. Le renoncement au monde comporte l'exclusion de toutehnnt, de toute danse, de tout instrument de musique, fût-ce un tambour.

titue dans tous les ordres, la partie la plus importante du rituel quotidien ; c'est lui qui l'orme, chez la plupart, la base de l'entraînement mystique. Comme son nom l'indique, il consiste à répéter un certain nombre de fois une ou plusieurs invocations très courtes, un verset du Coran, un fragment de verset, le nom d'un attribut de Dieu, ou simplement : Dieu. C'est cette courte prière qui distingue un ordre entre tous, qui permet aux adeptes de se reconnaître les uns les autres : c'est un signe, un mot de ralliement ; c'est, avec la chaîne, un moyen d'affirmer cette orthodoxie dont il ne faut pas s'écarter. Aussi le fondateur le rédige en même temps que la chaîne, s'il ne l'a pas reçu directement au ciel par la révélation. Les formules du Dikr, — très laconiques, — sont combinées de telle sorte que toute confusion avec d'autres pièces similaires soit impossible. Ainsi, à l'invocation : «Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu », qu'il faudra dire cent fois de suite, on ajoutera les mots : Je demande pardon à Dieu, Je souverain maître, la justice! » puis : « Dieu me voit ». Quand deux adeptes étrangers l'un à l'autre viennent à se rencontrer, l'un récite à haute voix la première partie du Dikr, et l'autre répond par la seconde ; une deuxième épreuve, portant sur les versets suivants,, leur révèle bien vite s'ils appartiennent tous deux au même ordre. La récitation canonique du Dikr doit s'accomplir dans des postures, avec des intonations rigoureusement déterminées,* variant avec chaque ordre et souvent même avec chaque branche d'un ordre. Il y a là, pour un œil exercé, un infaillible moyen de contrôle.

Presque tous les ordres font une distinction entre le dikr quotidien ou dikr des heures (Dikr el-Aoukat), et le dikr solennel (Dikr el-Djellala), réservé aux cérémonies du culte, à celles du vendredi surtout. Le premier se récite en particulier après chacune des cinq prières obligatoires pour tout musulman. En cas d'impossibilité, il faut le réciter au moins deux fois, pendant une demiheure, « l'heure équivalant à quinze degrés », dit

un auteur chadélien. Le mieux serait de le répéter sans trêve ni repos. Mais la chose est d'autant plus difficile que les conditions de validité sont vraiment effrayantes : l'auteur que je viens de citer n'en compte pas moins de vingt, cinq antérieures, douze concomitantes et trois postérieures à la récitation elle-même (1). La composition de ce dikr n'offre aucune particularité qui lui soit propre : ce sont toujours des versets du Coran, des noms d'attributs divins qu'il faut répéter indéfiniment. Voici quelques exemples. Les Emirghaniya, suivis par d'autres ordres de l'Afrique septentrionale et du Moghreb, répètent après chaque prière : 100 fois La Illaha 11V Allah, 100 fois Allah, Allah ! 100 fois Iloua, Iloua ! 100 fois Heia Qa*Wwetl3ibis l'invocation au Prophète. Trois fois par jour, à l'aurore, à l'acer (2) et au coucher du soleil, les Tidjaniya redisent 100 fois Dieu clément, 100 fois Que Dieu pardonne! 100 fois 11 n'y a de Dieu que Dieu! 100 fois O Dieu! répands tes {/races et accorde le salut à notre seigneur Mohammed qui a ouvert ce qui était fermé, qui a clos ce qui a précédé, qui fait triompher la vérité par la vérité. De même à sa famille suivant son mérite et la mesure immense qui lui est due, J2 fois une autre formule de bénédiction, beaucoup plus longue, en faveur de l'ordre (3). Le Dikr quotidien dos Zianiya passe pour avoir été donné à Ali par le Prophète, « qui le tenait de Gabriel, qui le tenait de Michacl, qui le tenait d'Lsraphil, (jui le tenait de Dieu lui-même». Tl consiste à répéter, Je matin, à la prière du Fedjer : 100 fois Demande pardon à Dieu, 100 fois O mon Dieu, la prière sur notre seUjncur et maître Mohammed ', surscs parents, sur ses compagnons, et le salut! 1.000 fois 11 ri a a de Dieu que Dieu! 100 fois Que Dieu soit loué! Que Dieu soit glorifié ! 1.0GO

(1) TtiNX, p. 250.

(2) Insfnnt îm'diat entre le midi vrai et le r.iuelier du soleil ; il t-Miil'i!, Clivant les saisons, entiv trois et quatre ln.'iires.

(3) Voir ''vil 1 formule dans Iïin.v, p. 11?.

fois Allah! (T. Chez les Sellcmiya, on se borne, au moins dans plusieurs branches, à répéter aussi souvent que possible le mot Allah! en appuyant fortement sur le Jam (L)et en prolongeant le son A. Enfin, chez les Khalediya, branche turque des Nakechibendiya, on a adopté presque exclusivement le Dikr mental (Dikr el-Khafi) : c'est une rêverie méditative, ou, si Ton veut, une récitation inarticulée.

Le Dikr el Djellala (2) ne diffère du précédent que par le caractère sacré de la formule qui lui sert de base et par la solennité dont on entoure sa récitation.

Il a, en effet, pour base la grande formule de l'Islam : La illaha HV Allah — « il n'y a de Dieu que Dieu » ; pour le réciter, les adeptes se réunissent dans une mosquée, dans un couvent ou dans tout autre lieu, sous la direction de leur chef immédiat. L'assistance à cette réunion est obligatoire le vendredi, hormis le cas d'empêchement majeur, et facultative le reste de la semaine. Ce que sont ces séances hebdomadaires; tout le monde le sait, pour en avoir lu, dans Constantinoplede Théophile Gautier, la pittoresque et vivante description. J'y reviendrai d'ailleurs plus loin. Ici, je ne veux m'occuper que du Dikr en lui-même. Aussi bien, c'est sa célébration, accompagnée de balancements rythmiques et accélérés et, parfois, d'un orchestre tout oriental qui, par son action sur le système cérébro spinal, provoque les phénomènes d'hystérie si sou rent décrits par les voyageurs. On'conçoit sans peine l'effet que peut produire sur le tempérament le plus robuste, avec une étourdissante musique, avec de rapides et brusques flexions de la tête, la répétition mécanique, consécutive et prolongée de ces syllabes Hou, Ha, Ht, auxquelles se réduit insensiblement le Dikr.

(1) Id. p. 411. Vuir dans cet auteur, p. 324-320, le Dikr des Aïssaoua pour chacune des cinq prières du jour.

(2) El DJrllala, de Djell, être grand, majestueux, supérieur. Le terme el Djidîala s'applique spécialement à la formule « la illalia il l'Allah », dont il est la dénomination la plus usuelle, et équivaut dans ce sens, par sous-entendu, à « proclamation de la grandeur da Dieu ».

C'était une loi, chez les premiers Kadriya, de no dire que ha en tournant la tête à droite. Itou en la tournant à gauche, ht en la baissant ; chaque son devait être prolongé aussi longtemps que l'haleine le permettait. Dans un autre ordre, celui des Halladjiya, une crase moins complète a amené le Dikr : La Hou, La Ha, La Hi.

Le rituel de chaque ordre règle minutieusement les mouvements, les attitudes, le ton de voix qui doivent accompagner l'émission des augustes paroles. J'ai exposé plus haut, d'a;-rès un traité de cheikh Senoussi, le procédé général des Zaheriya. Les Xakechibendiya, qui appartiennent pour la plupart à cette école de mystiques, ont une affection spéciale pour le ton de basse. «Leur prière, dit Chah Ouali Allah, sort du fond des entrailles par une aspiration prolongée». «Il faut, dit ailleurs le même auteur, retenir son souille dans le ventre et dire La dans le cœur, en le faisant sortir du nombril vers le côté droit, puis l'allonger jusqu'à ce qu'il arrive à l'épaule droite ; on prononce alors Illaha de ce côté et 1W Allah vers l'épaule gauche, avec énergie, la tête suivant ce mouvement » (1). Ajoutons que chez ces mystiques, chaque invocation doit être faite, quoique très lentement, d'un seul souffle; à en croire les docteurs de l'ordre, certains adeptes arrivent graduellement à répéter la formule, sans respirer, jusqu'à vingt et une fois de suite.

Chez les Rahmaniya, on redit le Dikr trois mille fois en vingt-quatre heures. Dans presque toutes leurs zaouiya, on reste en prières continues et à haute voix, de l'acer du jeudi à l'acer du vendredi ; les frères entrent et sortent, mais jamais la prière n'est interrompue. Il existe même, dans quelquesunes de leurs maisons, une sorte delaus perennis : jour et nuit, les adeptes se relayent d'heure en heure, par petits groupes, afin "que le mesdjed retentisse sans cesse du nom de Dieu.

A redire ainsi 100, 500, 1.000 fois la même invocation, la plus tenace mémoire risquerait de se

(1) L.K fJlATKUKR, ]». 133.

perdre et de tomber dans des erreurs qui compromettraient le succès final, attaché précisément à un nombre déterminé. Pour se préserver d'un pareil malheur, les adeptes se servent généralement de chapelets aux combinaisons multiples. Celui des Tidjaniya, par exemple, est en bois de santal ; les grains sont partagés en six groupes, par cinq flocons de soie rouge très apparents. Un sixième flocon de même couleur termine le chapelet à sa base : il est surmonté de dix rondelles plates, du même diamètre que les grains du chapelet, mais glissant moins facilement sur lecordon de soie rouge qui leur sert de monture ; ces rondelles marquent les centaines dans la récitation du dikr. Ceux qui ont assisté, à Koniah, à la séance des Mevlévis, ont tous pu admirer l'énorme chapelet aux mille grains, gros comme une noix, que les derviches réunis en cercle soutiennent ensemble et font tourner, en poussant un grain à chaque invocation, jusqu'à concurrence de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois. Les Nakechibendiya ont recours à un autre expédient, pour la sourate El Ikhelas, qu'ils doivent redire 1.001 fois de suite. Un tas de cailloux, soigneusement comptés à ce chiffre, est partagé entre les assistants ; à mesure que chacun de ceux-ci termine une sourate pour son propre compte, il jette un caillou devant lui. Quand les 1.001 cailloux ont été jetés, la prière est terminée et on lève la séance. Le même procédé de suppléance existe aux Indes, mais plus complexe. Les pierres préalablement disposées sur le sol, à une certaine distance les unes des autres, doivent être enlevées successivement et reportées en arrière, à chaque sourate ; c'est un peu comme à la course des œufs, dans les pays Basques (1).

On est en droit de se demander si un principe quelconque préside à la fixation du chiffre pour la récitation du Dikr laissé par un fondateur à ses disciples. Il règne à ce sujet, entre les ordres musulmans, le plus profond désaccord. Pour les uns,

(1) Le Ciiatelier, p. 141»

cette détermination est arbitraire; d'autres, au contraire, prétendent qu'on doit prendre pour base la valeur numérique des lettres de chaque nom sacré. Mais de nouvelles divergences éclatent sur la manière d'en faire la supputation : l'un additionne, l'autre multiplie ; celui-ci observe dans son calcul l'ordre naturel des lettres ; celui-là compte ces lettres à rebours (1). Comme, d'autre part, le choix des noms eux mêmes est laissé à l'arbitraire, non moins que leur combinaison, l'entente est impossible. Inutile d'ajouter que chaque ordre estime inefficace et mauvaise toute méthode qui s'écarte de la sienne.

Les avis sont tout aussi partagés sur le degré de publicité qu'il convient de donner à la cérémonie même du Dikr. Chacun, bien entendu, se réclame de Pexemple de Mohammed. Voici comment. D'après la tradition, le Prophète aurait, un jour, réuni ses disciples préférés dans une pièce de sa demeure, pour leur enseigner une nouvelle prière, le Dikr, dont la vertu purifiante était, disait-il, incomparable. Née d'un verset du Coran (2), cette légende est admise par tous. La discussion porte sur les détails de la scène. Suivant les uns, le Prophète aurait laissé ouverte la porte de la pièce en question; suivant d'autres, il l'aurait fermée, mais en gardant une lumière ; quelques-uns enfin jurent que l'obscurité était complète. De lu, parmi les ordres, trois écoles rivales. Tandis que les Mevlévis, les Refaïya et xine foule d'autres célèbrent en public leurs fonctions sacrées, les Khelouatiya et les Saadiya les entourent en général d'un profond mystère ; leurs réunions ont lieu la nuit, dans les ténèbres, loin des habitations profanes. Entre ces deux partis extrêmes, comme entre deux rives opposées, se presse le flot des opportunistes : ce sont, comme partout, les plus nombreux.

En dehors du Dikr, toujours obligatoire, le rituel des ordres musulmans comporte d'autres

(1) Voir, par exemple, le Dikr des Saadiya dans Le Ciiatelier, p. 220.

(2) xxxni, 41.

oraisons qui, sans être imposées, sont vivement recommandées par les chefs. Elles se rencontrent sous deux formes principales, VOuerd et VHezb. L'Ouerdn'estautre cliosequ'une courte invocation, formulée par le fondateur ou par ses successeurs dans la direction de Tordre. Très nombreuses dans chaque association, ces invocations sont regardées comme particulièrement propres à faire avancer l'adepte dans la voie (Triqâ) qui lui est tracée (1). Je ne saurais mieux les comparer qu'à nos oraisons jaculatoires. Il existe, par exemple, chez les Badaouiya Chennaouiya une prière spéciale, dite « Ouerd des sept jours », qui consiste à répéter tous les soirs 1.360 fois un court verset du Coran. Les Saadiya possèdent un ouerd du même genre. Le voici à titre d'échantillon. Samedi : verset de l'Estarfer; dimanche: première moitié de l'invocation au Prophète (Salât en Nebi); lundi : El Djellala ; mardi : verset de l'invocation au Prophète en entier ; mercredi : Salât al Maazza-ma ; jeudi : sourate Yacin, et verset AU el Koursij de la sourate de la Vache ; vendredi : sourate el Ouakea, suivie des 99 noms de Dieu. Les cinq premières invocations doivent se répéter 70.000 fois chacune ; les deux dernières, autant de fois que possible (2).

A la différence de l'Ouerd, l'Hezb est un véritable office, souvent d'une extrême longueur. Comme son nom l'indique, — Hezb signifie chapitre du Coran, — il est surtout composé de versets ou de chapitres du Coran. Son usage, bien que facultatif, est très répandu. Est- il bien rare, même dans les pays catholiques, de voir dévots et dévotes préférer aux exercices obligatoires les prières de surérogation ? C'est généralement par la récitation de l'Hezb que s'ouvre, dans les couvents de l'Islam, la cérémonie solennelle du Dikr ;

(1) De là leur nom. Ouerd signifie accès, arrivée. Souvent même, surtout en Algérie et au Maroc, on emploie ce mot comme synonyme de Triqa. En Orient, il a gardé son sens propre d'invocation instituée par un fondateur.

(2) Voir diverses pièces de ce genre dans Le Chatelier, p. 221 et 222 et dausRiNN, p. 253, 324-320/391, etc.

l'un sert comme de préparation à l'autre. Tel est du moins l'usage des Kadriya et des Saadiya. Chez ces derniers, l'Hezb se compose simplement des 99 noms de Dieu. La longueur démesurée de ces sortes d'oraisons ne permet pas d'en donner ici des exemples. Certains auteurs les confondent à tort avec l'ouerd, dont j'ai indiqué plus haut la ïiature.

Facultatives ou obligatoires, les prières que je viens de passer en revue suffisent amplement à nourrir la dévotion des plus fervents ascètes : scrupuleusement récitées, elles conduisent fatalement le sujet — je l'ai dit déjà — à l'abrutissement, à la monomanie ou à l'exaltation cérébrale. « Peu à peu la faculté de vouloir et de réfléchir s'éteint, - l'intelligence s'atrophie et l'adepte devient, réellement; l'instrument docile et aveugle des maîtres qui se sont réservé le droit de penser pour lui (1). » Ces derniers n'ont pas de plus constante préoccupation que d'obtenir de leurs adeptes l'observance rigoureuse du Dikr : elle maintient, par sa nature même, l'habitude de la discipline et de la soumission. On peut, avec des gens assouplis de la sorte, accomplir de grandes choses, surtout si on a soin d'amener dans la caisse de l'ordre, par un drainage intelligent, d'abondantes recettes. Or, les fondateurs ou chefs d'ordres n'ont garde de faillir à ce devoir. Il est peu de sociétés où les opérations financières soient plus habilement conduites, les versements plus spontanés, le «nerf de la guerre» plus vigoureux. Qu'on en juge. L'aumône ou offrande religieuse est prescrite dans tous les ordres; elle revêt diverses formes et porte, suivant les cas, les noms de Seddaka, de Ziara, de Hadia, de Gheffar ou de Neder.

La Seddaka est l'aumône proprement dite, un secours donné aux pauvres par charité. Naturellement son importance varie avec les ressources ou la générosité de chacun. Vivement recom-

(1) Hanoteau et Letourneux, La Kabnlie et les coutumes kabyles* Pans, 1873, t. II, p. 52.

mandée par tous les cheikhs, la pratique n'en est point pour cela propre aux ordres religieux ; elle constitue une des formes de l'hospitalité, dont l'exercice est pour tout musulman ]e plus sacré des devoirs. Il n'y a donc pas lieu d'insister.

Tout autre est le caractère de la Ziara. Visite pieuse d'un disciple à son maître spirituel, d'un fidèle au tombeau d'un saint, la ziara est devenue, dans l'usage, synonyme d'offrande, principal but de la visite. Jamais,*en effet,on ne rend de visites de ce genre sans les faire suivre d'une offrande proportionnée à sa fortune. Facultatif pour les simples fidèles, au moins en théorie, le paiement de cette somme est obligatoire pour tous les adeptes d'un ordre ; c'est une cotisation, ou mieux, une imposition égale pour tous, mais que chacun est tenu de verser entre les mains des chefs.

En principe, elle doit être levée avec discrétion; en fait, si l'argent tarde trop à venir, les chaouch du maître ne manquent pas de se présenter au domicile du retardataire. Il en est d'ailleurs de ces recettes comme de l'impôt en Orient, elles sont trop souvent perçues par bien des mains. Il arrive que plusieurs chefs, parmi lesquels il faut renoncer à savoir quels sont les imposteurs, se présentent pour réclamer les cotisations. Cette exploitation du pauvre mourid par la cupidité du maître est parfois révoltante, surtout au Maroc. En Algérie même, elle était poussée à de tels excès que le gouvernement crut devoir, mais en vain, les interdire en les assimilant à des actes de mendicité.

En principe encore, ces quêtes doivent être envoyées scrupuleusement à la maison-mère, à Bagdad, par exemple, s'il s'agit des Kadriya. On comprend que, dans un si long trajet, il reste de l'argent en route, s'il est vrai surtout, comme disaient avec philosophie les Tunisiens, que les percepteurs de deniers publics aient tous un trou dans la main. La remise de ces ziara est souvent accompagnée d'une petite cérémonie. D'ordinaire, on défile, l'un après l'autre, devant le chef gravement assis sur son tapis ; on l'embrasse sur la

tête et on dépose l'offrande sur le plateau placé tout à côté de lui. Chez les Ouled-Sidi- Cheikh, branche chadélienne du Tell/le fidèle, après avoir déposé son offrande, récite avec le maître le Dikr chadélien. Cette oraison achevée, il met les mains entre celles du cheikh et formule ses vœux, que celui-ci répète aussitôt avec onction. L'égoïsme le plus grossier trouve sa place, dans ces prières, à côté de la requête franchement naïve ; je n'en veux pour preuve que cette invocation : « Mon Dieu, ne me donnez que des enfants mâles et faites que mes bestiaux ne produisent que des femelles ! »

Les impôts ordinaires, représentés parlaziara, ne sont pas les seuls que réclament les ordres musulmans ; ils pratiquent encore à merveille le système des taxes exceptionnelles. Parmi cellesci, la plus importante est la Hadia. Ce mot signifie littéralement don, cadeau ; dans le langage canonique, il désigne, à proprement parler, une offrande expiatoire, une amende en nature ou en argent versée par le mourid, au profit de la caisse générale, lors de son initiation, ou quand il a commis une infraction à la règle, un manquement à ses devoirs ; elle est toujours exigée du sujet qui demande à rentrer dans sa communauté après l'avoir quittée. La Hadia revêt parfois un autre caractère, celui d'une offrande propitiatoire. Voici comment. Lorsque des troubles graves, une insurrection par exemple, viennent à éclater, et que certains agents politiques, certains chefs indigènes refusent de raire cause commune avec les adeptes d'un ordre, ces agents et ces chefs ont coutume de compenser leur abstention par quelques cadeaux en nature ou en argent déposés entre les mains des supérieurs de l'ordre en question. S'ils refusaient cette contribution, ils courraient risque de voir, dès le début du mouvement, leur maison incendiée ou leurs récoltes détruites; à défaut décos représailles matérielles, le poison ou le poignard d'un assassin ne manquerait pas de punir leur sacrilège indifférence.

Sous cette seconde forme, la Hadia se confond,

dans quelques contrées du moins, avec le Gheffar. Ainsi, le Grheffar du Moghreb peut être entièrement assimilé à la Hadia des congrégations chérifiennes d'Egypte et de Syrie. Mais dans d'autres ordres, notamment chez les Khelouatiya, le Gheffar a gardé son caractère propre. En vertu, d'une tradition assez répandue, tout pécheur qui se repent d'une faute, tout malfaiteur qui déplore son crime, et en demande le « pardon », gheffar, se trouve sinon absous, du moins déchargé de la responsabilité qui pesait sur lui. L'aveu explicite du délit n'est même pas nécessaire. Il suffît d'indiquer au cheikh les motifs généraux du repentir et, — cela va de soi, — de verser entre ses mains une généreuse offrande. Le cheikh, à mots couverts, fait connaître à son entourage l'objet d'un pardon qu'on ne saurait refuser, et, le pardon octroyé, on garde sur le délit le plus inviolable secret. Combien sont funestes pour un pays les conséquences d'un pareil système, je n'ai pas besoin de le dire : c'est l'impunité assurée aux plus vils malfaiteurs. Voilà sans doute la principale, et peut-être l'unique raison du silence que gardent sur cet usage les traités officiels de doctrine ; ou ne livre pas au grand jour de si étranges moyens de rédemption.

Beaucoup plus inoffensif, le Neder ou Ouada, selon les dialectes, n'est pas moins fructueux comme opération. Quelle que soit la forme qu'il affecte, il a pour cause originelle le vœu. Un père de famille, par exemple, voulant attirer sur ses enfants la bénédiction d'un saint, fait vœu « Neder » de porter sur le tombeau ou dans l'oratoire de ce saint un ex-voto, une offrande pure et simple ; plus souvent encore, il promet d'abattre tous les ans, en l'honneur du patron invoqué, un chameau, un bœuf, un mouton destiné à un repas, zerda, auquel sont invités tous les membres de l'ordre dont l'auteur du vœu fait partie (1). Comme on le voit, le JS T eder ne diffère de la Hadia que

(1) Les ouada pomma les zerda sont d'ailleurs communes à tous les musulmans. Voir Rinn, p. 1G et 85.

par le motif qui Ta inspiré dans le principe ; il a sans doute, pour conclusion ordinaire,un repas de corps, mais la Hadia revêt souvent cette forme. Non moins que dans le grand monde européen, ce qu'on appelle les « banquets de société » sévissent dans les ordres musulmans avec une intensité rare; seulement, ici, l'invitation est gratuite. A cela près, les dîners sont, ici et là, les antichambres de toutes les carrières. Ils débordent chez les Badaouiya, comme les statistiques officielles en font foi. Oyez plutôt. En 1886, à l'occasion d'une fête de Sid el Ëadaoui,il a été abattu, dans la petite ville de Tantah, du 8 au 16 avril, 696 moutons, 57 buffles, 11 boeufs et 3 chameaux, destinés presque tous à des agapes fraternelles (1).

Versement régulier des cotisations et, sous des noms divers, dons, offrandes sans fin, voilà, en fait, ce qui constitue, avec la récitation du dikr, les seules obligations des adeptes ; ceux-ci, pour la plupart, n'en connaissent point d'autres. Les chefs, du reste, n'en réclament pas davantage. Ce qu'ils veulent par-dessus tout, c'est une caisse bien garnie et des adhérents aussi souples que nombreux. Or, le dikr et la ziara leur procurent l'un et l'autre. Admirables, mais inutiles ressources, si une administration puissante et centralisatrice ne vient en assurer le perpétuel accroissement, contrôler la gestion, diriger la mise en œuvre.

(1) Le Cil ATELIER, p. 174.

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