I. LES MISSIONS EN GENERAL
Action du christianisme. — Ilya deux mille ans, la religion chrétienne a sauvé l'Europe et les autres contrées méditerranéennes de la corruption du paganisme ; elle a préparé et opéré la civilisation dont nous jouissons aujourd'hui, civilisation que déjà depuis quatre siècles notre race blanche a communiquée à l'Amérique et à diverses autres parties du globe.
C'est la même puissance religieuse, qu'elle soit plus ou moins masquée sous les apparences d'intérêts politiques ou mercantiles, ou qu'elle agisse directement au grand jour par le moyen des missions catholiques et protestantes, c'est la religion qui opérera encore le plus sûrement la régénération de cette intéressante race noire africaine, privée si longtemps de ses bienfaits.
Incontestablement, l'Evangile du Christ a pénétré dans l'Afrique centrale avec les missionnaires portugais et autres, il y a plusieurs siècles déjà ; de nombreux vestiges en font foi ; mais le bien qu'ils y ont opéré a été relativement peu marquant, et surtout peu stable. Il était réservé à notre époque d'expansion nécessaire de la race européenne, de voir se briser les portes qui fermaient « le continent mystérieux » à l'influence de la Bonne Nouvelle.
L'action pacifique et moralisatrice des missions catholiques est telle dans l'Afrique centrale, que le gouvernement de l'Etat du Congo a confié provisoirement la plus lointaine de ses provinces à l'administration des Pères Blancs des stations de Mpala et de Kibanga, sur le lac Tanganika. En outre, il a sollicité et obtenu du Saint-Siège l'érection du Vicariat apos*lique du Congo belge.
Le gouvernement de la République française, fort peu sympathique à la religion en France, protège cependant les missionnaires catholiques dans ses possessions du Gabon et du Congo, et dans les contrées de l'Orient, car il les considère comme le moyen le plus certain d'étendre l'influence nationale en pays étrangers.
Dieu veuille que cette union des deux puissances temporelle et spirituelle persiste partout et toujours, et que les missionnaires ne rencontrent pas au Congo, comme on l'a vu ailleurs, plus d'obstacles à leur influence de la part de certains blancs que des indigènes eux-mêmes.
Surtout qu'il ne soit pas dit plus tard que « la civilisation européenne », avec ses côtés défectueux, ait été plus nuisible qu'utile à ces pauvres natifs africains, comme il en a été pour certaines peuplades de l'Amérique ou de l'Océanie.
La partie de l'Afrique équatoriale qui nous intéresse ici forme deux vicariats apostoliques, savoir : 1° celui du Congo belge, desservi par les Missionnaires de Bruxelles ; — 2° celui du Haut- Congo, administré par les Pères Blancs de N.-D. d'Afrique.
Voici quelques détails sur l'organisation des chrétientés congolaises naissantes.
Missions étrangères belges. — Cette congrégation, établie sous le patronage de l'Immaculé Cœur de
Marie, a son siège à Scheut-lez-Bruxelles. Depuis de longues années, elle évangélise avec succès les vicariats apostoliques de Mongolie et du Kan-Sou (Empine chinois).
A la demande du roi des Belges, le Pape l'a chargée également de la mission fondée en 1888, sous le titre de Vicariat apostolique du Congo belge, et comprenant la plus grande partie de l'Etat indépendant. Un séminaire pour les études africaines est établi près la célèbre Université catholique de Louvain.
Stations : Nemlao, près Banana, et Borna, (desservies provisoirement par les PP. français du St-Esprit) ; — Léopoldvïlle, sur le Stanley-Pool, Berghe-Ste- Marie (Kwamouth), au confluent du Kassaï, et Loulouabourg, qui sont desservies par les Missionnaires belges.
Missions des Pères d'Alger. — La congrégation des Pères d'Alger, dits aussi PP. de N. D. d'Afrique, et Pères Blancs, à cause de leur costume blanc quasi arabe, a été établie par Mgr Lavigerie, pour les besoins de l'Algérie d'abord, ensuite du Sahara et de la région des Grands Lacs équatoriaux.
Elle dessert, entre autres missions, le vicariat apostolique du Haut-Congo, se composant de la partie du territoire belge située entre le Congo supérieur et le lac Tanganika. Les stations sont : Kibanga, sur la baie Burton, et Mpala, toutes deux situées sur la rive occidentale du Tanganika.
La mission de Karéma, sur la rive orientale, dépend du vicariat apostolique dit du Tanganika.
Les jeunes Congolais élevés en Belgique. — Dans notre ouvrage intitulé : le Congo Belge illustré, nous avons parlé du jeune Wamba, le premier nègre Congolais baptisé et élevé en Belgique, par les soins de la famille Walford, d'Anvers. Son auguste marraine, notre bien-aimée reine Marie-Henriette, lui avait fait donner le nom de Hrnri-Léopold. Après avoir reçu le sacrement de confirmation des mains de Mgr l'archevêque
de Malines, le jeune Wamba est reparti pour l'Afrique en 1888.
Heureux les jeunes Congolais que les circonstances amènent en Belgique, s'ils y trouvent toujours une éducation vraiment chrétienne, seule capable de les améliorer eux-mêmes et de les rendre aptes à exercer plus tard, dans leur patrie, une influence bienfaisante sur leurs tribus.
On sait que dans ce but, M. l'abbé Van Impe, directeur du pensionnat de Saint-Louis de Gonzague, de Gyseghem (lez-Alost), a déjà accueilli généreusement chez lui plusieurs jeunes nègres originaires du Congo. Ayant préalablement communiqué son projet au Gouvernement de l'Etat libre, il en reçut l'encouragement suivant :
« M. le Directeur, j'ai eu l'honneur de placer sous les yeux de Sa Majesté votre lettre du 15 juillet (1888), par laquelle vous voulez bien proposer à l'Etat du Congo de pourvoir dans votre établissement à l'instruction de deux enfants congolais.
« Le gouvernement, interprète des sentiments du Roi, apprécie hautement les vues élevées qui vous ont dicté votre offie, et vous remercie de votre généreuse initiative. Je serais heureux de m'entretenir avec vous, des moyens d'exécution les plus propres à réussir dans votre projet, etc..»
(.((Signé) Ed. Van Eetvelde, administrateur-général des Affaires étrangères et des cultes. »
Il nous semble qu'il y a là un exemple à imiter par plusieurs de nos établissements catholiques d'éducation, qui, par là, rendraient un service signalé, non seulement à l'OEuvre belge du Congo, mais spécialement à celle des Missions catholiques.
Les trois premiers enfants nègres élevés à Gyseghem sont : Léopold Vidi, fils de Paolo, de Banana, et les deux frères Ebida et Bina, originaires de rArouwimi. Ces deux derniers furent arrachés aux esclavagistes par le lieutenant belge Daenen.
Le jeune Vidi, aujourd'hui âgé de 15 ans, fut ramené en Belgique par l'excellent directeur de la justice au Congo, M Gustin, qui le fit d'abord élever chez les Frères des Ecoles chrétiennes de la paroisse St- Jacques, à Liège.
C'est là qu'il fut baptisé en 1888 par Mgr Doutreloux, dans une cérémonie des plus touchantes; S. M. le Roi voulut être son parrain, et sa marraine fut Madame la comtesse de Steinlein, la grande; protectrice des noirs.
Le 18 Mai 18^9, M. Gustin le conduisit lui-même à Gyseghem,
où il fut accueilli au milieu des démonstrations affectueuses de toute la paroisse. Les drapeaux Congolais et Belge flottaient sur l'Institut St-Louis, et ce fut une fête pour tous les élèves que la réception de ce cher condisciple noir, qui dès ce jour devint pour eux un véritable frère et ami.
M. l'abbé Van Impe, qui veut bien nous écrire ces détails, ajoute que le jeune Léopold est un garçon de bonne nature, docile, intelligent, fort affectueux et bien aimé de ses camarades. Il est surtout pieux, ne connaissant pas le respect humain, dévot envers la T. Ste Vierge, très reconnaissant pour ses bienfaiteurs et ses maîtres. Ses progrès dans les études humaines sont aussi remarquables que sa piété ; il parle et écrit parfaitement en français. Lors de la visite de Mgr Lambrecht, Evêque de Gand, à l'établissement de S*. Louis de Gonzague, le jeune non fut choisi pour complimenter le digne piélat, aujourd'hui si regretté, et il le fit au nom de tous ses compatriotes. Monseigneur, ému, le bénit, lui, sa famille, ses amis, et tous les Congolais appelés A la connaissance du vrai Dieu.
Le dimanche, 12 janvier, M. Van Impe donnait une conférence contre l'esclavagisme à 1 500 personnes réunies dans l'église de Nieuwerkerken, près Alost. Après la conférence, nos jeunes nègres chantèrent un cantique, et, pendant le salut, ils firent une double et fructueuse collecte, au profit des pauvres de la commune et des missions belges au Congo.
Les écoles au Congo. — On conçoit que, jusqu'à présent, l'enseignement au Congo ne soit qu'à l'état de projet ; il est prévu, nous le savons, dans les dispositions des organisateurs de l'Etat indépendant. Déjà les leçons de catéchisme et nécessairement aussi les éléments de la langue française, sont donnés par les missionnaires établis à Nemlao, Borna, Berghe-Ste- Marie, Kibanga, Mpala et ailleurs.
Quant à l'avenir, nous nous croyons en mesure de dire que S. M. le Roi-Souverain compte « demander le concours des Congrégations enseignantes, pour les écoles du Congo, aussitôt qu'il y aura là, dans les principaux centres, assez d'élèves blancs et noirs, en âge et en état de recevoir utilement leur enseignement... »
Mais auparavant « S. M. enverra des religieuses institutrices belges, qu'on forme dans le dessein d'aller aider les missionnaires-prêtres à élever déjeunes enfants et à les préparer pour les écoles des instituteurs; car c'est par l'enfance qu'il faut commencer, si l'on veut obtenir de bons résultats. »
Le but de S. M., dans l'instruction des indigènes, n'est pas précisément d'en faire de faux savants aussi vaniteux qu'intraitables, mais de les initier avant tout aux professions usuelles d'agriculteurs, jardiniers, menuisiers, maçons, forgerons, etc. ; on formera les plus intelligents aux emplois de garçons de commerce, d'écrivains pour les bureaux et les factoreries, de surveillants et d'aides de tout genre pour les administrations civiles, les chemins de fer, les cadres de la milice armée, etc.
C'est à Quatrecht, commune de Wetteren, au diocèse de Gand, qu'est établi le noviciat des Sœurs missionnaires destinées au Congo. Fondé par Monseigneur Lambrecht et par le chanoine Janssens, ce noviciat spécial se rattache à la Congrégation des Sœurs de la charité ; il compte déjà une vingtaine de sujets, dont plusieurs partiront bientôt pour l'Afrique.
Le costume de ces religieuses est heureusement choisi : il se compose de la robe blanche, symbole touchant de la virginité, joint au scapulaire noir, emblème de l'engagement perpétuel à la croix et à la souffrance que le missionnaire doit nécessairement endurer, s'il veut voir fructifier son apostolat. Nul doute que le nom de Sœurs Blanches n'acquiert bientôt parmi les noirs, la popularité dont jouissent, sous le nom de Pères Blancs, les missionnaires de Monseigneur Lavigerie qui évangélisent le haut Congo.
Voyage du missionnaire catholique dans t 'Afrique centrale.