II. LES MISSIONS DU CONGO CENTRAL
Les premiers départs. — La première expédition de nos missionnaires de Scheut-lez-Bruxelles, est partie d'Anvers le 26 août 1888, à bord de YAfrica. Elle se composait de M. M. Gueluy, supérieur, Ferdinand Huberland, Emeri Cambier et Albert de Backer, tous quatre originaires du diocèse de Tournai. Tls sont allés fonder la mission de Berghe-Ste -Marie, au nord du confluent du Kassaï avec le Congo. Le nom de cette station rappelle celui de Mgr Van den Berghe, curé d'une paroisse d'Anvers, et bienfaiteur insigne de la mission.
Un second départ, qui a eu lieu au mois de juillet 1889, se composait de M. Van Ronslé, supérieur, avec M. M. Jules et -Ferdinand Carmyn, et avait pour destination la uiission de Loulouabourg, poste avancé sur la Louloua, affluent du Kassaï.
Ces deux missions, de création toute récente, n'ont pu encore se. faire connaître par leurs résultats. Les deux lettres que nous publions ci-après, et qui sont empruntées à l'excellente Revue des Missions de Chine et du Congo, relatent quelques incidents préliminaires de voyage et d'établissement.
Lettre de M. Van Ronslé. — Borna, 7 août 1889.
Dieu soit loué! Après un voyage de 28 jours, nous voici arrivés à Borna, et en si bonne santé que, chaque jour, nous avons pu célébrer la sainte messe, sauf votre serviteur, qui en a été empêché quatre fois.
C'est le lundi, 29 juillet, que notre navire arriva devant l'embouchure du Congo. Or, vous le savez, à 6 heures du soir, sous les tropiques, c'est la nuit. Il eût été dangereux de se hasarder, à pareille heure, à entrer dans le fleuve, au risque d'aller s'échouer sur
un banc de sable. En conséquence, on jeta l'ancre dans l'Océan, remettant le départ à l'aube du lendemain.
Accoudé à la balustrade du navire, et tourné vers le Continent, je considérais une petite lumière qui sert de phare à l'embouchure du fleuve. C'était, à ce moment, tout ce qu'on pouvait apercevoir de ces contrées mystérieuses, naguère à peine connues de nom, et qui préoccupent actuellement le monde entier. Et je me disais : « Il est là, devant moi, ce Congo auquel mon âme de prêtre aspire depuis si longtemps ! C'est là que Dieu m'attend pour avoir la mesure de mon amour ! C'est là que je vivrai, c'est là que je mourrai. Et toi, petite lumière, qui scintille là-bas, puisses-tu être le symbole de la vraie lumière que nous apportons avec nous ! Celle-ci est bien faible encore ; ce n'est qu'une étincelle au sein d'un Océan de ténèbres. Mais, j'en ai la confiance, de même que demain l'astre du jour illuminera cette nuit profonde, un jour aussi le soleil de l'Evangile brillera aux yeux de ces millions d'enfants de Cham. »
Le mardi, tandis que nous célébrions la sainte messe, le navire arrivait devant Banana. On ne s'y arrêta que pour prendre un pilote; puis on repartit, tantôt stoppant, tantôt jetant la sonde, et cela parce que, à cette époque, l'eau du fleuve est très basse et les bancs de sable nombreux. Nous eûmes ainsi tout le temps de considérer et d'admirer le fleuve et ses rives.
Qui a vu l'Escaut au-delà d'Anvers, là où il coule majestueux à travers de verdoyantes prairies, peut se faire une idée du Congo. Seulement, celui-ci est bien plus impétueux et déverse infiniment plus d'eau à l'Océan, où il pénètre avec tant de puissance, qu'à huit ou dix lieues de l'embouchure, les eaux de la mer ont encore la couleur rouge foncé des eaux du fleuve. A
Banana et au-delà, il a une lieue de largeur, deux cents mètres de profondeur en certains endroits, et une vitesse de cinq nœuds à l'heure. De Banana à Pontada-Lenha, les rives sont assez peu élevées pour rappeler celles de l'Escaut, mais avec cette différence que le vert tendre de nos prairies est ici remplacé par des massifs d'arbres et d'arbustes, si denses et d'une couleur si foncée que l'œil ne peut les percer.
A partir de Ponta-da-Lenha, la scène devient plus grandiose. Les rives s'élèvent en collines boisées de l'aspect le plus pittoresque ; des îlots semés dans le fleuve et couverts d'une luxuriante végétation, offrent à l'œil des points de vue les plus ravissants qu'un peintre puisse rêvTer. Comme elles tranchent sur le vert sombre qui les entoure, ces factoreries, ces villas, que nous voyons enfouies sous les gigantesques palmiers ou sous les monstrueux baobabs ! Non, vraiment, tout ce que nous avons lu sur les splendeurs de ce fleuve superbe, n'égale point ce que nous voyons. Cela défie toute description.
Nous arrivâmes à Borna, vers 11 heures du matin. Après quelques saluts donnés aux agents du gouvernement, nous nous rendîmes au local de la mission, desservie jusqu'ici par les Pères du Saint-Esprit, de la cordiale hospitalité desquels l'éloge n'est plus à faire.
La mission de Borna. — « Dimanche, 12 août. Voilà 12 jours que nous sommes ici, et, grâce aux soins des bons Pères, nous ne connaissons encore l'Afrique que par ses bons côtés. Mais demain, le Héron va nous conduire à Matadi ; puis, ce sera le voyage par terre. Sera-ce le commencement de nos souffrances? Sera-ce encore une partie de plaisir ? Nous vous le dirons plus tard.
La résidence des Pères de Borna est fort bien située,
bâtie qu'elle est sur un monticule et non loin du fleuve. Vous y chercheriez en vain la moindre apparence de luxe, mais l'aménagement en est extrêmement commode. La maison est occupée par deux Pères, un Frère et dix-neuf négrillons. En dehors de quelques Européens, voilà de quoi se compose jusqu'ici la paroisse de Borna.
Les Pères du Saint-Esprit ne s'épargnent point cependant. La conversion des infidèles, en Afrique plus que partout ailleurs, demande du temps et de la patience. Sans doute Dieu, dans sa miséricorde, a marqué le temps et l'heure, où il fera luire la vérité, où il aura pitié de ces millions d'esclaves de Satan. Mais nous, missionnaires, nous devons donner notre dévouement et notre vie comme si cette heure était proche, et nous souvenir que le salut d'une seule âme suffira à notre récompense.
Les superbes jardins de Borna, ornés qu'ils sont des arbres des tropiques, font que, de loin, la ville semble former un parc d'un seul bloc. Il n'en est point ainsi cependant, car il y a deux groupes distincts, que l'on appelle Boma-beach (rive) et Boma-plateau. Bomabeach est constitué par le port, les quais, les entrepôts de l'Etat, le bureau des postes et les factoreries. Un débarcadère en fer, s'avançant à trente mètres dans le fleuve, permet le déchargement des bateaux. Bomaplateau est plus au nord, sur une colline. Là se trouvent les habitations des principaux agents et les villas des gros commerçants.
Quant à la population noire, c'est un ramassis de toutes les races. Ce n'est donc point ici, qu'on pourrait s initier à fond aux mœurs et coutumes des nègres. Ainsi, rien que parmi les noirs enrôlés comme soldats au service du gouvernement, il y a six ou sept nationalités différentes, chacune ayant son jargon et son
caractère. Un point cependant en quoi tous se ressemblent, c'est la passion pour le tafia, genièvre. En toute affaire que vous avez à traiter, le premier mot et le dernier est toujours : Mata-biche, ce qui en portugais signifie : tueur de ver. Touchante coïncidence ! A propos de genièvre, le portefaix d'Anvers et son confrère à peau noire du Congo parlent la même langue ! n
Un matin, je dus me rendre à Boma-beach, pour faire retirer nos caisses. Je trouvai nos malles enfouies sous un tas de marchandises, d'où il s'agissait de les dégager. Je m'adressai à quatre nègres. Ceux-ci se mirent à l'œuvre en s'aidant d'un chant incompréhensible, dont le mot final fut l'inévitable mata-biche. Or je n'avais point de menue monnaie, et, à la poste où je devais me rendre pour changer mon argent, les nègres ne pouvaient m'accompagner. En conséquence, je ramassai un bout de papier qui gisait par terre, le divisai en quatre portions et en remis une à chaque individu. Ce mukanda d'un nouveau genre fut parfaitement accepté. A mon retour de la poste, chacun retira son gage d'un repli de son pagne et reçut son salaire.
Ordinairement cependant le mukanda n'est pas d'une simplicité aussi primitive ; on y joint quelque écriture. Au reste, le mukanda n'est point d'importation récente, comme on pourrait le croire ; les nègres l'emploient depuis un temps immémorial.
Un trait encore pour montrer qu'au Congo matabiche est le commencement et la fin de toutes choses. Un missionnaire avait longtemps soigné un nègre malade et blessé. Quand le noiraud fut sur pied, le bon Père croyait recevoir ne fût-ce qu'une parole de remerciement. Il s'y trompait. — « Me voilà bien, maintenant, lui dit le drôle, Mata-biche, s'il vous plaît ? » Et il s'en alla en faisant claquer la langue.