C. Van Ronslé, miss. ap
Berghe-Sainte-
Lettre de M. Albert Gueluy.
Marie, le 11 juin 1889.
En Afrique, surtout pour une mission qui commence, les premiers établissements ne se fondent pas vite, si on veut les asseoir solidement. Ici les matériaux de notre seconde maison s'amassent rapidement sur le terrain déblayé ; seulement la briqueterie, prête
Nouvelle Eglise de Borna. (Cette église construite toute en fer dans les ateliers
d Aiseau (Belgique), mesure 25 m. de long sur 12 de large. Les doubles parois
permettent la circulation de l'air, qui rafraîchit l'eneeinte.
du reste à fonctionner, attendra encore quelque temps : du bois et de la paille feront plus lestement un abri pour les trois nouveaux missionnaires qui me sont annoncés comme devant partir d'Anvers le 15 juin. Dans deux mois nous serons donc sept missionnaires
ici ; mais le premier nouveau poste est déjà en vue, et là je n'aurai pas l'embarras de bâtir, l'Etat ayant construit et occupé ce poste depuis longtemps. Je commence même à calculer où sera la 3e résidence. Dès aujourd'hui il devient évident que mon canot en acier galvanisé ne suffira pas pour établir les communications entre nos stations. Tant que notre mission n'aura pas, — comme toutes les autres d'ailleurs, — lancé un petit vapeur sur les eaux du Congo et du Kassaï, on ne pourra jamais dire que son avenir soit assuré.
Nous allons commencer à nous mettre en quête d'enfants païens, il n'est pas bien difficile de faire l'acquisition de ces petits esclaves, pourvu qu'on ait de l'argent (environ 100 fr., ou un peu plus, par tête). Quelques bonnes âmes de Belgique ont déjà eu l'excellente idée de m'envoyer autant de noms de baptême à donner que de centaines de francs. Ces enfants, tout en s'instruisant, nous procureront une certaine somme de travail qui n'est pas à dédaigner, surtout parce qu'il nous coûterait moins cher que celui de nos soldats travailleurs.
Avant hier les Pères Cambier et Debacker faisaient une sortie en pirogue sur le Congo, lorsque au détour de la première pointe, ils se trouvent en présence d'une véritable grappe de pirogues remplies d'hommes tout bariolés de jaune et de rouge. Les coups de fusils font rage entre la rive et le fleuve ; mais à la première vue de Yhomme blanc, le feu cesse ; les pirogues détalent au plus vite pendant que les riverains se jettent dans la brousse et les hautes herbes. Ces derniers pourtant ont reconnu les missionnaires ; ils viennent lentement et presque un à un, à la rencontre de la pirogue : « Père, voici nos blessés (trois, dont un seul gravement) ; nous n'avons plus de poudre, aidez-nous ! »
— c Nous sommes des prédicateurs de la paix ; vous êtes en guerre avec vos voisins qui sont aussi les nôtres, et cela pour la cause la plus futile (une querelle après boire où la canne à sucre fermentée jouait le plus grand rôle). Demain nous reviendrons pour vous engager à conclure la paix. » Hier, les Pères ne trouvèrent plus qu'un monceau de cendres et de ruines au lieu des trois premiers villages. Démarche pacificatrice auprès du chef agresseur, qui propose une réunion des chefs de tribus. Seulement, dans l'entretemps, on a de part et d'autre, fait des partisans dans les tribus voisines, et le chef incendiaire, craignant sans doute l'indemnité à payer, déclare, dès l'ouverture de la séance, vouloir courir les chances de la fortune : — « Eh! bien, courez », — et les Pères se retirent pour revenir ici soigner les blessés. — En ce moment les tambours de guerre battent de tous côtés, les trompes guerrières résonnent au milieu des cris sauvages du peuple dans chaque village. Ne songez pas, je vous prie, aux guerriers ivres de sang des récits européens : en voici un qui passe devant moi, il se rend précipitamment au champ de bataille ; des lignes jaunes et noires courent en éclairs par tout son corps ; une longue branche de pampre lui ceint trois fois les reins : » Avec cela, me ditil, on ne saurait me tuer. » — Ce qui explique pourquoi tu as l'air si leste et si pressé ; tu ne t'arrêtes pas un instant? — Bientôt le voilà à examiner ma montre, à en écouter le tic-tac, à tirer des langues, mais des langues ! Enfin, à sauter et à battre des mains comme un enfant; bref, il ne sortit d'ici que pour rentrer chez lui. Cette guerre augmentera notre prestige; en revanche, elle peut conduire à la destruction de tous les villages à une lieue sur notre rive du Cono-o.
Veuillez, chers parents, vous souvenir toujours dans vos prières de votre fils dévoué, A. Gueluy.
Mission du Haut-Congo, Tanganika.
Lettre d'un Missionnaire de Mpala, rive S.-O. du lac Tanganika, au cardinal Lavigerie. Détails concernant les croyances des indigènes.
Des voyageurs nombreux avaient prétendu que nos sauvages de l'Afrique équatoriale n'avaient aucune idée d'un Dieu créateur, de l'existence des esprits, de l'immortalité de l'âme. Ces affirmations, faites et répétées avec assurance, avaient fini par constituer une objection grave contre la thèse des philosophes et des théologiens qui trouvaient une preuve de ces grandes vérités dans le consentement de tous les hommes.
Nous en savons assez aujourd'hui pour pouvoir dire, ou que ces affirmations sont l'œuvre d'une étrange légèreté, ou que leurs auteurs ont voulu se moquer de .eurs lecteurs.
Voici donc, simplement exposés, les faits que nous avons constatés par nous-mêmes, les discours que nous avons entendus^ dans des régions où l'action européenne ne s'est pas encore fait sentir, et où, par conséquent, nous avons les traditions africaines toutes pures.
Je commence par l'immortalité de l'âme.
Quand on enterre les morts dans l'Ouroundi, on étend, au fond de la fosse, une natte sur laquelle on dépose le corps dans une posture de suppliant, à genoux, les mains jointes. Il a les armes dont il se servait de son vivant ; mais elles sont de côté, étendues par terre, comme si la seule arme dont il ait désormais besoin était la prière.
Chez les Wassanzès, les morts sont enterrés à côté de la maison, et on fait souvent des cérémonies sur les tombes.
Le chef Si Kaponora, qui est venu nous chercher pour nous conduire dans le Massanzé, est mort, il y a huit ou dix mois. Les parents ont porté le deuil quinze jours, un mois, six mois et davantage selon leur degré de parenté. Nos nègres, n'ayant pas d'habits, expriment leur deuil par une bande d'écorce de bananier dont ils se ceignent le front. Le deuil est plus marqué quand ils ajoutent une bande sur la poitrine, c'est le plus grand signe de la douleur.
Les hommes de la famille de Si Kaponora avaient quitté le deuil depuis quelque temps, quand, un matin, ils entrèrent quatre ou cinq dans la maison, portant tous des marques blanches au front, à la poitrine et aux épaules. Il n'est pas rare de voir les nègres s'enjoliver la figure et le corps avec de la terre blanche ou rouge ; aussi n'y prenions -nous pas garde d'abord, voyant que tous étaient parents et avaient le même
signe :
— « Que portez-vous là ? demande un Père.
— Eh bien, répond l'un, mais Si Kaponora est mort !
— Oui, reprend le Père, il est mort, il y a plusieurs mois.
— Aujourd'hui nous sommes allés prier sur sa tombe.
— Mais, s'il est mort !
— Il est mort, mais pas tout à fait.
— Comment, il n'est pas mort tout à fait ?
— Il est mort, son corps est dans la terre ; mais il reste quelque chose qui est là-dedans. »
Le mot correspondant à esprit, âme, ne lui venait pas, il montrait sa poitrine.
Le Père lui souffle le mot :
— « C'est son esprit qui reste (
— Oui, dit le noir.
— Et qu'êtes-vous allés demander ?
— De l'intelligence, de la nourriture, du poisson, de la force, du bien beaucoup. »
Une autre fois, un nègre venant à la mission avec plusieurs membres de sa famille, la figure tachetée de craie blanche, comme ceux dont je viens de parler, nous lui demandâmes pourquoi il s'était ainsi blanchi.
« Maître, nous dit-il, il y a bien longtemps, mon père est mort dans cette saison, et, chaque année, nous allons à l'endroit où nous l'avons placé, avec mes frères, mes parents, et tous nous lui demandons de nous accorder la santé, la force et des biens.
— Où ton père a-t-il été enterré ?
— Dans le Tanganika. »
Cette coutume d'un grand nombre de jeter les morts au Tanganika venait de la crainte de voir les cadavres déterrés et mangés par les Wabenbis.
— « Ce matin, nous avons pris nos pirogues et nous sommes allés ensemble bien loin, à l'endroit où nou^s avons jeté notre père.
— Mais ton père est mort, tout à fait mort, et depuis longtemps. Que peut-il t'accorder?
— Oui, il est mort, mais pas tout à fait.
— Qu'en reste-t-il donc ? »
Nous montrant sa tête, il répond :
— Il reste encore ceci... »
— Quoi ! who yake (son esprit) ?
— Oui, son esprit ; et il le répand sur ses enfants et sur ses amis, afin qu'ils jouissent d'une bonne santé, qu'ils obtiennent la fortune et qu'ils vivent longtemps. »
Voilà donc une preuve frappante de la croyance de nos sauvages à la vie future.
Voici ce que nous avons pu apprendre depuis.
Dieu rappelle les esprits, les âmes, et place auprès de lui l'âme de ceux qui ont été bons sur la terre et
qui jouissent là de tous les biens, tandis que les mauvais sont repoussés de sa présence. Ils sont éloignés et semblent ne pas avoir d'autres souffrances que l'éloignement de la présence de Dieu.
Quant aux enfants morts avant l'usage de la raison, ils suivent le sort de leurs parents. Si leurs parents sont auprès de Dieu, eux aussi participeront à leur bonheur ; si les parents en sont éloignés, les enfants également en seront éloignés.
Xous avons voulu connaître quel était le sort des enfants morts sans raison et avant leurs parents, nous n'avons eu invariablement d'autre réponse que celle-ci :
Xous ne savons pas. nous ; mais vous, vous le savez bien »
C'était assez pour être en mesure d'affirmer que nos pauvres nègres croient à l'immortalité de l'âme, aux récompenses des bons et au malheur des méchants dans la vie future. »
On voit que ces malheureux nègres, tout barbares qu'ils sont, le sont moins que nos libres-penseurs de la Belgique centrale.
Lettre du P. Josset. de la Société des Missionnaires d'Alger. — Kibanga, rive X.-O. du lac Tanganika, le 19 décembre 1886.
Xotre œuvre continue sa marche. Xous ne nous déconcertons pas de ses entraves, sachant que les œuvres qui se développent peu à peu sont durables, tandis que celles qui dès le principe atteignent leur apogée sont marquées souvent du signe de la caducité. « CJn va piano va sano e lontano, » disent les Italiens, et ils ont raison.
Le nombre de nos orphelins, en dépit des coups nombreux que la mort frappe parmi eux, puisqu'elle nous en a pris près de 40 en moins de six mois; s'ac-
croît de jour en jour. En ce moment il dépasse 120 ; c'est un tiers de plus qu'à mon arrivée à Kibanga. Ces enfants se montrent vraiment désireux de s'instruire des vérités de la religion, et nous témoignent un sincère attachement. Nous n'avons guère à leur reprocher en somme que quelques espiègleries enfantines et un penchant un peu trop accentué pour le dolce farniente. J'enseigne à lire et à écrire le Kisouahili à quelquesuns des plus intelligents. Notre but est d'en faire des catéchistes. Les autres, et les lecteurs eux-mêmes en dehors des heures de classe, sont appliqués à la culture des champs. C'est vous dire qu'après la prédication de la parole de Dieu, toute notre attention se porte du côté de l'agriculture.
Outre les petits garçons, nous avons racheté une vingtaine de petites filles, auxquelles nos jeunes ménages chrétiens se sont fait un bonheur d'offrir l'hospitalité. Quel dommage qu'à côté de notre orphelinat de garçons ne s'élève pas un orphelinat de petites filles! Il serait avant six mois peuplé de centaines de ces innocentes et infortunées créatures. On peut racheter ici des petites filles aussi aisément que des garçons. Priez donc afin que la divine Providence dispose tout pour que nous ayons des Sœurs le plus tôt possible.
L'œuvre du rachat existe déjà depuis sept ans au Tanganika. Aussi, bon nombre de nos orphelins, ayant atteint l'âge d'homme, ont-ils été mariés. Ils sont groupés en trois gros hameaux, et les maisons de quelquesuns d'entre eux commencent déjà à se peupler de noirs chérubins. Quatre ou cinq naissances ont eu lieu ces mois derniers ; plusieurs autres sont attendues. Dieu bénit visiblement ces chers néophytes. En même temps qu'il dilate leur famille, il augmente leurs ressources. ' Un peu contraints par la nécessité, il faut l'avouer,
ils ont beaucoup cultive cette année. La bénédiction de Dieu a rendu leurs sueurs fécondes; aussi la plupart vont-ils se trouver dans quelques jours au sein de l'abondance. Il est vrai que, leurs besoins étant très bornés, ils savent se contenter de peu. Quelques épis
/ frère Jérôme et les orphelins aux travaux des champ*.
% de maïs, quelques racines de manioc, ou quelques patates, et un peu de viande de loin en loin leur suffisent amplement. Ce n'est pas à dire qu'ils ne sachent, comme
tout le monde, faire honneur à un bon repas quand l'occasion s'en présente; mais mieux que personne aussi ils savent s'en priver.
Vous n'auriez pas une idée complète de notre petite chrétienté si je ne vous disais un mot de notre aristocratie. Elle se compose dans l'ordre maritime, de trois capitaines de bateaux. Ces bateaux sont de simples pirogues creusées dans des troncs d'arbres, mais comportant néanmoins un. équipage de 10 à 12 rameurs. L'étiquette, dont les nègres sont observateurs scrupuleux, veut qu'on leur donne le titre Nahoza, capitaine, quand on leur adresse la parole. Aussi n'y manque-ton jamais.
Dans l'ordre militaire, nous comptons ici un gendarme. C'est un vieux du Manyéma, bon chrétien. Il représente seul la force publique. On lui donne le titre mlinzi, gardien.
Dans l'ordre civil, nous avons un intendant général. C'est un jeune Mganda, fervent chrétien, intelligent et d'une fidélité à toute épreuve. Il surveille les travaux. Il s'appelle Léo, abréviation de Léon, nom qu'il a reçu au baptême et qu'il portait déjà à Tabora.
Nous avons aussi deux savonniers et un tailleur, auxquels on donne le nom de Fundis (maîtres).
Au reste, l'aristocratie kibangaise, simple comme celle de l'ancienne Rome au temps où les mœurs étaient pures, ne croit nullement déroger en se livrant aux travaux de la terre. Que nous mandions un capitaine ou un fundis, on le trouve habituellement, comme le bon Cincinnatus, à cultiver ses champs. A l'antique simplicité romaine, ils savent joindre la foi et la piété des premiers siècles de l'Eglise. Nos capitaines se trouvent plus honorés de présider, quand l'occasion s'en présente, la prière qui se fait toujours en commun ici, que de commander à leurs rameurs.