‹ Les CongolaisChapitre 28 sur 39 · GAND · texte numérisé non relu

GAND

IMPRIMERIE I. VANDERPOORTEN, RUE DE LA CUILLER, l8-20

Tous les exemplaires portent la signature de V auteur.

Nouméa, 17 novembre 1898.

Mon cher Frère,

Dans une de vos lettres vous exprimez, au nom de toute la famille, le désir que je me mette à raconter ce que vous nommez — bien pompeusement à mon avis — mon histoire. J'ai essayé de vous donner satisfaction, et à l'aide de mes lettres, si religieusement conservées par vous et que fort à propos vous m'avez fait parvenir ici, j'ai rédigé le récit de ce qu'il nous est arrivé de plus important pendant notre séjour en Nouvelle-Calédonie.

En relisant ces lettres et plus tard en rédigeant ces pages, j'ai comme traversé à nouveau toutes les péripéties de notre vie si mouvementée. J'ai tremblé en songeant aux périodes de travail et de peine; j'ai pleuré en racontant les inquiétudes, les découragements, les malheurs des jours sombres; je me suis sentie soulagée et heureuse en arrivant à l'époque, où finalement nous avons triomphé de toutes les difficultés, où notre travail et notre constance ont reçu une récompense inespérée.

Mon récit n'a aucune prétention littéraire, ni scientifique. Je n'ai aucunement visé à l'effet. Ecrivant au courant de la plume, je n'ai recherché que la simplicité et la clarté, racontant les faits comme je les ai vus se passer, décrivant les hommes et les choses comme ils se sont présentés devant moi, disant mes impressions comme je les ai ressenties, attachant à chaque

événement l'importance qu'il méritait par la répercussion qu'il a eue sur notre vie à nous.

Qu'on ne cherche donc dans ce récit ni données statistiques, ni aperçus généraux, ni études d'ensemble, ni conclusions philosophiques : mon livre n'est pas un livre de science. Ceux qui veulent étudier la Nouvelle-Calédonie, au point de vue de l'histoire, de la géographie, des productions. naturelles et industrielles, du commerce, de l'ethnographie, etc., feront bien de consulter des livres traitant spécialement de ces matières. Même au point de vue de la faune et de la flore, ainsi que des mœurs des indigènes, on ne peut pas généraliser ce que je raconte : j'ai passé de longues années dans la brousse, vivant à proximité d'une tribu indigène avec laquelle nous avions des relations fort nombreuses. Je raconte ce que j'ai vu à l'endroit où j'ai vécu et je décris simplement les mœurs et les habitudes de la tribu que j'ai pu voir de près; mais je ne puis nullement assurer que la situation . soit la même dans toute l'étendue de l'île.

On me fera peut-être un autre reproche, que je veux rencontrer. J'entends déjà le lecteur dire : " Elle se met joliment à l'avant-plan, cette chère dame; il n'y a donc qu'elle! les autres comptent à peine; qui donc porte les-culottes chez les colons? „

Je pourrais répondre : c'est mon histoire que j'écris et il est donc juste que je parle de ma propre personne. Que souvent j'aie fait preuve d'une certaine indépendance de caractère et de quelque initiative, cela n'étonnera personne parmi ceux qui ont vécu dans les colonies. Dans ces milieux, l'homme, le mari, le père, reste ,bien toujours le chef de la maison et son avis aura toujours force de loi, mais entouré comme on l'est de difficultés et de dangers de -toutes sortes, on apprend insensiblement à voler de ses propres ailes : la femme et même les enfants s'habituent à se tirer d'affaire sans trop compter sur le secours du chef de la maison, parce qu'ils savent que souvent le père, qui devrait les aider, est lui-même engagé dans la lutte contre d'autres difficultés.

Mon mari est un homme essentiellement calme et bon, doué d'une grande prudence et d'une réelle perspicacité, ennemi irréconciliable de tout ce qui n'est pas juste et droit. Vous savez que c'est son extrême correction, une correction poussée à l'excès, qui lui fit

abandonner sa position en Europe. Il voyait commettre des irrégularités dans l'administration où il avait acquis une position déjà brillante, et, se trouvant impuissant pour les empêcher, il préféra donner sa démission, n'écoutant que sa conscience, ne songeant pas que nous étions sans ressources : aussi ne nous restait-il qu'à nous expatrier.

Lorsque j'arrivai ici, je m'aperçus bien vite que j'avais assumé de nouveaux devoirs, qu'il ne suffit pas à une femme de colon d'être bonne épouse et bonne mère, qu'elle doit encore être pour son mari une aide dévouée, une compagne active, une véritable associée. Si, au début, j'ai dû me borner à l'aider et à l'assister dans ses propres essais, bientôt, les circonstances m'ayant ouvert un champ de travail différent du sien, j'ai été heureuse de m'y engager, de mériter sa confiance, de pouvoir par mon travail propre intervenirpour une certaine part dans les besoins de la communauté.

Ne dois-je pas bénir le Ciel qui a fait prospérer mon travail, et qui, en m'inspirant mon initiative, a fait de moi le principal ouvrier de notre fortune ?

Comme vous le dites fort bien dans votre lettre, le récit de nos aventures sera une nouvelle preuve de ce que peuvent l'amour du travail, la bonne entente entre tous les membres de la famille, la confiance réciproque. Sera-t-il aussi un plaidoyer en faveur de l'émigration et spécialement de l'émigration vers la Nouvelle- Calédonie ?

Si des lecteurs voulaient conclure de mon récit qu'une fortune attend tous ceux qui s'établissent en Nouvelle-Calédonie, que tous peuvent espérer y devenir millionnaires, ils verseraient dans une grave erreur. Il en est dans" les colonies comme dans la mèrepatrie : sans un travail de tous les jours l'on n'obtient rien, et ici comme ailleurs la misère est habituellement le lot de ceux que le travail effraie ou que les premières difficultés font reculer.

Et d'abord ce qu'il ne faut pas ici, ce sont les buveurs d'alcool, tant dans l'intérêt de la colonie que dans leur propre intérêt à eux. Le climat ne tolère pas l'abus des boissons alcooliques; il accorde tout au plus deux ans aux malheureux qui s'adonnent à l'absinthe : deux ans ! l'arrêt est irrévocable !

Mais pour les gens courageux et zélés, auxquels dans la patrie le malheur a barré le chemin, il y a en Nouvelle-Calédonie un milieu des plus propices. Sans doute, ils n'y trouveront plus les circonstances exceptionnellement favorables, qui nous y attendaient il y a vingt-cinq ans : le temps des concessions gratuites est passé; le nombre des colons augmentant sans cesse, la concurrence a déjà rendu âpre et difficile la lutte pour l'existence; puis, l'introduction du système de la libération conditionnelle a versé dans la population des éléments indiscutablement mauvais. Mais nous n'en sommes pas encore à la surpopulation : il y a toujours place pour de bons ouvriers, de bons cultivateurs, surtout de bons artisans, en un mot pour ceux qui ne s'effrayent pas de devoir gagner leur pain à la sueur de leur front.

A ceux-là nous pouvons promettre qu'ils trouveront en Nouvelle-Calédonie les moyens d'arriver à une existence honnête, et pour plus tard, — la chance aidant ! — un repos mérité.

Vous vous chargerez donc, mon cher Frère, de la publication de mon petit travail. Puisse- t-il recevoir partout bon accueil, procurer quelques moments d'agréable distraction à ceux qui le lisent, et constituer un souvenir pour tous ceux qui me sont chers.

Votre Sœur, LUCIE.

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