A NOUMEA
NOUS sommes arrivés à Nouméa le mardi 18 septembre 187... Le long voyage de Marseille à la Nouvelle-Calédonie par le Cap de Bonne-Espérance nous avait extrêmement fatigués; nous avions fait, du reste, cette traversée de trois mois dans les plus mauvaises conditions. Notre bateau était déjà vieux et n'offrait rien de tout ce confortable, qui aujourd'hui tend à réduire au minimum les ennuis inséparables de tout voyage sur mer.
Je ne parlerai ni du mal de mer qui avait fait souffrir tout le monde pendant les premiers jours, ni des deux formidables tempêtes que nous avons eu à essuyer, ni des brûlantes chaleurs qui nous incommodaient tant lors de la traversée de la zone torride : ce sont là des inconvénients que le meilleur navire ne saurait vous épargner. Mais nous étions mal logés et surtout mal nourris; l'équipage n'était guère serviable, souvent même grossier; nos réclamations réitérées ne servaient à rien : le capitaine ne s'occupait pas plus de ses passagers que des colis à fond de cale. Après quelques tentatives infructueuses pour obtenir de l'amélioration dans notre traitement, nous dûmes nous décider à patienter et à souffrir. Heureusement, nos enfants paraissaient se ressentir moins que nous-mêmes des fatigues de cet interminable vo}-age : ils n'avaient pas, comme nous, l'inquiétude du lendemain et s'en allaient dans l'avenir, pleins de confiance et d'espoir!
Nous avions fait une dernière escale à Sydney : de Sydney à Nouméa, il ne fallait que quelques jours ! Nous allions arriver !
Enfin on vint annoncer : " Les passagers peuvent faire leurs préparatifs : demain nous serons à Nouméa „.
Du coup tout était oublié, et le mal de mer, et les tempêtes, et les dangers, et les dures couchettes aux longues nuits d'insomnie, et les plats souvent si douteux de l'ordinaire, et même les impolitesses de l'équipage et le caractère sauvage du capitaine.
Le lendemain, quand de bonne heure nous remontions sur le pont, le navire était déjà en rade devant Nouméa : nous attendions la visite des fonctionnaires chargés des formalités exigées avant tout débarquement.
La ville de Nouméa, capitale de la Nouvelle-Calédonie, est située à la pointe d'une langue de terre, non loin de l'extrémité sud de l'île. Elle a en réalité un port de chaque côté de cette pointe; l'un de ces ports, le plus grand, est fermé par l'île Nou, résidence des condamnés à la déportation.
La ville s'étend devant nous légèrement bâtie en amphithéâtre, adossée au versant d'une colline. Au-delà de cette colline, la plaine, une plaine immense que de la hauteur on domine complètement. A ce point de vue, la situation de la capitale peut être appelée très heureuse.
Nouméa ne paraît pas bien grand : les maisons semblent peu élevées; elles ne doivent avoir qu'un étage; vers le milieu de la ville je distingue une place avec beaucoup de verdure : est-ce un jardin public ou un parc?
Vers neuf heures du matin déjà nous obtenons l'autorisation de descendre à terre. Quelle joie de se sentir sous les pieds le plancher des vaches, après avoir été cahotté pendant tant de semaines sur le plancher mouvant d'un mauvais navire !
Nous ne perdons pas notre temps; on nous a recommandé F Hôtel de France; lestement nous y faisons transporter nos bagages et nous y installons nos enfants. Vite un bout de toilette! Avant midi encore, nous nous présentons, mon mari et moi, à l'hôtel du Gouvernement pour solliciter une audience. La première réponse de l'huissier de service n'est guère encourageante : " Ce n'est pas aujourd'hui le jour de réception de monsieur le Gouverneur. „
" Ah ça ! Est-ce que nous débuterions mal ! „ dit mon mari, que cette réponse impatiente.
Mais à peine l'huissier a-t-il lu sur une carte de visite, que lui tend mon mari, le nom de celui sous la puissante recommandation
de qui nous nous présentons, qu'il change de ton, nous introduit et court s'informer si, par exception, monsieur le Gouverneur ne consentirait pas à nous recevoir.
Toujours les mêmes, ces huissiers, sous toutes les latitudes î
M. le Gouverneur nous reçoit avec une extrême amabilité; il prend connaissance de la lettre de recommandation de notre protecteur le prirïce de C. et écoute avec la plus grande bienveillance ce que mon mari lui dit de notre situation.
Il sera heureux, nous dit-il, d'obliger son excellent ami, le prince de C, en nous aidant de tout son pouvoir.
Mais quel était notre plan ?
De plan, nous n'en avions pas! nous arrivions à la Nouvelle- Calédonie comme colons, décidés à devenir des modèles de colons par notre assiduité au travail, notre conduite et notre énergie. Mais nous ne savions pas comment il fallait s'y prendre : nous attendions tout des bons conseils de monsieur le Gouverneur.
" Parfaitement, „ dit monsieur le Gouverneur, qui paraissait légèrement flatté de cet entier abandon à sa bienveillance ; " il se présente deux moyens pour assurer ici votre existence : vous pourriez vous établir à Nouméa et y chercher une place dans une administration ou dans un bureau de commerce, ce qui se trouverait facilement, étant donnés vos capacités variées et des certificats aussi élogieux que ceux dont vous êtes munis „.
Oh non ! cette solution devait être écartée d'emblée : on n'avait pas fait cet abominable voyage pour redevenir rond-de-cuir.
;' Ou bien, „ continua notre conseiller, " vous pouvez vous placer ici en qualité de colons et aller vous établir dans un de nos postes à l'intérieur du pays. Le gouvernement vous accordera gratis un terrain de quatre hectares et des vivres pour trois mois. Si vous vous mettez résolument au travail, après ces trois mois votre concession peut être de rapport et votre subsistance est assurée. La culture du maïs réussit généralement très bien ; celle du caféier est fort rémunératrice; il y a des colons qui déjà doivent à cette culture une jolie fortune. Mais autour de Nouméa il n'y a plus de concessions disponibles; le terrain d'ailleurs ne s'y prête pas aux plantations, et même plus avant de grandes étendues de terres sont prises par les éleveurs de bétail ; il faudrait vous décider à vous fixer loin d'ici „.
C'était précisément-là tout ce que nous désirions : la vie indépendante, loin du monde !
" Quelles sont les résidences que vous pourriez nous conseiller? „ demande mon mari.
" Oh! nous colonisons un peu dans toutes les directions, „ répond le Gouverneur. " On m'a signalé la résidence de Koné comme réunissant toutes les conditions pour faire un excellent centre de colonisation. Cependant il faut y songer à deux fois avant de vous décider pour Koné ; c'est un avant-poste de la civilisation au milieu de nos indigènes : la contrée offre de réels dangers. Il y a quelques années des naturels vivant un peu plus vers le Nord ont commis d'horribles actes de cannibalisme, mais qui ont été punis avec une sévérité impitoyable : cette tribu-là du moins ne bougera plus, pour le cas où elle existerait encore. Quant aux naturels de Koné même, ils sont très doux et s'entendent, paraît-il, fort bien avec les blancs du poste; toutefois, en cas de difficultés, ils peuvent être entraînés par d'autres tribus moins pacifiques. Koné ne possède pour le moment qu'un poste de soldats et une quinzaine de fonctionnaires; la résidence s'accroîtra maintenant rapidement. Néanmoins j'éprouve moi-même une certaine appréhension d'y envoyer une femme et des enfants „.
C'était évidemment à moi à répondre : Je dis que cette dernière considération ne doit pas nous arrêter, que le danger ne m'effraye pas, etc., etc. Mon animation m'a sans doute rendue éloquente, car monsieur le Gouverneur paraît ému; il me prend la main, me félicite de mon courage et de ma détermination, se dit heureux de notre arrivée dans la colonie et nous congédie, en nous assurant à nouveau de sa protection et de sa sympathie.
" Attendez mes instructions à l'hôtel „, dit-il en terminant; " vous partirez par la première occasion „.
Pendant le trajet de l'hôtel à la résidence du Gouverneur, nous étions tellement absorbés par la préparation de cette visite, de laquelle pouvait dépendre tout l'avenir, que nous avions à peine songé à jeter un coup d'œil sur la ville que nous traversions. Maintenant, devenus plus calmes et à demi rassurés, nous nous
intéressons davantage à ce qui nous entoure, même nous nous permettons un petit détour pour regagner notre hôtel.
Nouméa n'est qu'une petite ville; elle compte, dit-on, à peinecinq mille habitants, mais on ajoute qu'elle se développe trè& rapidement et que depuis dix ans elle a pris une grande extension. A première vue elle produit une assez triste impression : ce n'est en réalité qu'une agglomération de maisons séparées les unes des* autres, fort basses, sans étages et uniformément couvertes en tôle. Ces toits si bas et si reluisants produisent sur les yeux une sensation presque douloureuse. Mais chaque maison est entourée d'un jardinet et cela rend l'aspect général de la rue un peu plus réjouissant.
Les toits dépassent d'assez loin les murs des habitations et forment autour des maisons des espèces de vérandas, soutenues par des piliers. Les fenêtres s'ouvrent jusqu'à terre comme autant de portes toujours ouvertes. Je suppose qu'à cause de la chaleur l'on se tient peu à l'intérieur des habitations et que toute la vie se passe sous les vérandas.
Les rues sont étroites, courtes et se coupent à angle droit; le pavage consiste en une couche de cailloux plus ou moins écrasés. Il y a cependant une couple de rues plus larges et bordées d'arbres,, de ces jolis cocotiers des tropiques; il y a aussi une place publique, appelée Place des Cocotiers, sans doute à cause des rangées d'arbres qui l'entourent; c'est cette Place des Cocotiers que, du pont du navire, j'avais prise pour un jardin public. L'hôtel du Gouvernement est la seule construction à étage; on me dit que les habitations sont si basses par crainte des cyclones, qui de temps à autre dévastent l'île et qui renversent parfois les maisons le plus solidement assises sur pilotis.
Et les habitants ? Nous croisons, il me semble, toutes les races de la terre : des Européens au teint blanc, halés par le soleil de la zone torride; des Tonkinois et des Chinois au teint jaune; des nègres du plus beau noir; des indigènes présentant toutes les nuances du noir, depuis le noir jais jusqu'au brun chocolat. Les colons et les habitants de la ville portent pour tout habillement un complet blanc, avec veston genre officier; sur la tête un casque en toile blanche. Les indigènes ont au moins un pantalon, quelques-uns ont
un costume plus complet, tous sont tête nue* Les femmes des fonctionnaires et des colons ont conservé le costume européen, avec un large chapeau de paille. Mais la coupe des robes est joliment démodée; on doit retarder ici d'au moins deux saisons sur les modes de France. Mes nippes seront ici de vrais modèles ! Il va de soi que les étoffes sont légères, du coton, de la soie, de la grenadine, de la mousseline; les couleurs voyantes jouissent d'une préférence marquée. Je ne vois pas de bonnes, pas de servantes : ce sont des Tonkinois qui font le service des habitations : on les dit très propres, bons travailleurs, fort intelligents, très dévoués et très discrets.
A l'hôtel nos enfants apprennent avec joie le bon résultat de notre visite et ne s'effraient nullement de notre décision d'aller vivre au milieu des sauvages. La petite Louisa est trop jeune pour en comprendre quelque chose et jubile, parce qu'elle voit jubiler ses frères. Mais Jules a déjà dévoré des quantités de récits de voyageurs dans les pays sauvages et brûle du désir de jouer à l'explorateur. Quant à Félix, toutes ses espérances se concentrent dans cette seule question : " Mais, père, on dit que dans la brousse tout le monde est à cheval ! Nous aurons donc des chevaux ? Moi aussi ? „
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DE NOUMÉA A KONE
" t L ne faut pas trop compter sur cette promesse du Gouverneur, „ JL nous dit notre hôtelier; " vous ne partirez pas avant huit ou dix jours. Nous n'avons pas encore des chemins de communication à travers l'île et vous ne pouvez pas songer à vous rendre par terre à Koné. Toutes les résidences sont établies non loin de la côte et nous nous y rendons au moyen de petits paquebots qui font régulièrement le service en longeant les côtes. Un bateau est parti hier; il n'y aura pas de nouveau passage avant huit ou dix jours „.
C'était un fâcheux contre-temps pour nous, surtout à cause des grands frais que nous aurions à l'hôtel. Mais qu'y faire? Nous pouvions profiter de ce séjour forcé pour voir Nouméa, pour prendre des informations, pour nous procurer les provisions indispensables à la vie loin de la ville. En attendant mon mari allait se mettre à écrire à nos parents et amis en Europe, tandis que de mon côté je me proposais de procéder à un examen consciencieux de notre linge qui, pendant la traversée, n'avait pas été soigné comme je l'aurais désiré.
Vers le soir cependant, un employé du Gouverneur vint nous prévenir que le Loyalty était arrivé et que le lendemain déjà il reprendrait la mer pour nous conduire à Koné !
" Ah mais ! ceci est tout autre chose, „ dit l'hôtelier tout stupéfait; " le Loyalty est le bateau spécialement aïfecté au service du Gouverneur. Vous devez être rudement bien notés à la Place des Cocotiers. „
Le lendemain nous nous embarquions sur le Loyalty.
C'est un joli petit steamer, un peu plus grand qu'un yacht ordinaire, et très confortablement aménagé. Le service est fait par
des matelots de la marine ; c'est assez dire qu'il y règne un ordre parfait et que la propreté ne laisse rien à désirer.
Nous étions les seuls passagers à bord et le capitaine se montra si aimable, si prévenant, que nous avions un peu l'air d'être les propriétaires du yacht, en voyage de plaisir, au lieu de pauvres colons, s'en allant Dieu sait où !
Quel brave homme que ce capitaine ! Nous n'étions en route que depuis quelques heures et déjà il avait captivé notre confiance et gagné toutes nos sympathies. Nous sentions d'ailleurs un besoin irrésistible de parler de notre situation, et, de son côté, il témoignait un intérêt extrême à nous écouter, à nous encourager, à nous renseigner.
Pendant cette traversée de Nouméa à Koné, il nous tenait presque constamment compagnie; souvent il prenait Louisa sur ses genoux et pendant que les gamins le regardaient bouche béante, il parlait de l'île, dont les côtes défilaient devant nous.
C'était une leçon de géographie, combien intéressante, combien utile !
La Nouvelle-Calédonie forme une île longue de 370 kilomètres et large de 50 à 60 kilomètres : elle a donc environ 18.000 kilomètres carrés de superficie, soit à peu près les deux tiers de la Belgique, sensiblement un trentième de la France. Elle est située dans l'hémisphère sud, un peu à l'est de l'Australie, en plein dans la zone torride. Elle a donc ses saisons en opposition avec celles de l'Europe et comme elle est située à peu près aux Antipodes de Paris, son jour commence quand celui de Paris finit. Tout autour de l'île se trouvent des bancs de corail, qui ordinairement laissent entre eux et la terre un canal assez large pour permettre la navigation en vue des côtes. De distance en distance ces bancs sont interrompus par des passes, qui correspondent aux embouchures des fleuves. Quelquefois ils se rapprochent de la côte, le passage alors est fort peu profond et à marée basse on peut se rendre à pied de la côte aux récifs.
Dans toute sa longueur l'île est parcourue par une chaîne de montagnes, dont quelques sommets atteignent 1200 mètres. De cette chaîne se détachent des chaînes secondaires souvent en relation avec des pics isolés. Quelques-unes de ces montagnes forment des
sites désolés, bouleversés, où la végétation est bien maigre. Mais la majeure partie a des pentes douces, des croupes arrondies et des versants couverts d'herbages, de forets et de bouquets d'arbres. Entre les chaînons, le long de la côte, s'étendent de larges plaines d'une fertilité indescriptible. Les productions tropicales, le café, la canne à sucre, le riz, le coton, réussissent très bien dans cette terre vierge, tandis que les céréales importées d'Europe se sont facilement acclimatées.
Comme tous les pays tropicaux, la Nouvelle-Calédonie a une saison des pluies et une saison sèche. La première coïncide avec l'été; elle commence au mois de janvier et finit en avril, mais la transition des deux grandes saisons ne se fait pas brusquement; on pourrait admettre deux saisons intermédiaires fort courtes, représentant le printemps et l'automne.
La période des pluies est aussi celle des ouragans 'et des cyclones. Les cyclones sont extrêmement violents; ils s'annoncent par un ciel nuageux et une chute brusque du baromètre. Aussitôt tout le monde prend ses précautions. Les navires se mettent à l'abri ou gagnent le large; les habitants de la ville consolident leurs maisons au moyen de cordes et de chaînes et ferment hermétiquement portes et fenêtres; cette dernière précaution est de la plus grande importance : aussitôt que le vent trouve un interstice, il y pénètre, se fraie une voie, renverse les murs, soulève le toit et lance les plaques de tôle souvent bien loin dans la rue, même parfois dans les champs environnants. Malgré toutes les précautions, les ravages de ces cyclones sont terribles et personne ne peut se dire qu'il a bâti assez solidement pour pouvoir les affronter. Dans les campagnes, surtout dans les endroits découverts où rien n'arrête la course furieuse de l'ouragan, la dévastation est effrayante. Il est arrivé que dans une plaine de plusieurs kilomètres carrés tous les arbres furent couchés à terre, tous dans la même direction, comme si un seul coup de vent les avait tous abattus. Là où l'ouragan a passé, les arbres ont perdu leurs fruits et leurs feuilles, et toute la végétation paraît sortir d'un grand incendie. Parfois les criques, gonflées par la haute marée, lancent sur leurs bords une eau saumâtre, qui envahit une partie de la vallée et cette eau, en se retirant, laisse une couche salée qui est loin d'être fertilisante. Les
contrées situées le long des montagnes sont moins exposées; le cyclone atteint rarement les constructions établies dans les angles formés par la chaîne centrale et les chaînons secondaires; on a essayé de garantir les plantations par d'épais massifs de cocotiers ou de bourao's et, si le cyclone n'est pas trop violent, cette couverture paraît suffisante pour sauver les plantations.
Les cyclones ne reviennent pas régulièrement d'année en année; nous remarquons qu'il se présente tous les quatre ans des cyclones particulièrement violents, qui durent deux, trois et quatre jours.
Mai, juin et juillet sont les mois d'hiver; il fait sec et frais, mais on ne peut pas dire qu'il fait froid, excepté sur la cime des montagnes.
Pendant les mois de septembre à janvier, on a ici les grandes chaleurs : pourtant ces chaleurs ne sont pas excessives. Une brise assez forte souffle constamment du sud-est, balaie l'île et tient l'atmosphère dans un état continuel de fraîcheur.
La température moyenne varie de 20 degrés à 26 degrés centigrades pendant la période froide et de 26 degrés à 35 degrés pendant la période des chaleurs. Le jour le plus long va de 5 heures du matin à 7 heures du soir; le jour le plus court de 6 heures du matin à 6 heures du soir.
Ce climat si bienfaisant ne connaît pas les fièvres caractéristiques des autres pays chauds; l'Européen peut sans inquiétude s'établir dans l'île et s'y adonner à un travail régulier, même fatiguant.
Au fur et à mesure que nous avançons le long des côtes, le capitaine du Loyalty nous nomme les fleuves que nous voyons se déverser à la mer, les villages qui se trouvent à leur embouchure, les montagnes dont les cimes se dessinent sur l'horizon bleu. Il raconte comment ces villages, ces résidences de colons et de fonctionnaires se sont établis, les difficultés qu'ont rencontrées les premiers colons, les guerres avec les indigènes et leur soumission finale. Son récit, parsemé d'anecdotes et de conseils, ne plaît pas seulement aux enfants, mais aussi à mon mari, qui se permet mille et mille questions sur les sauvages et les colons, les fonctionnaires et les déportés, les plantes et les animaux, questions auxquelles notre
aimable capitaine répond avec la plus extrême bienveillance.
" Ayez confiance en l'avenir „, dit-il; " vous n'êtes pas des -colons ordinaires; monsieur le Gouverneur s'intéresse à vous, parce que le choix que vous avez fait de la résidence de Koné, prouve que vous avez du courage et de l'énergie. Je sais qu'il a déjà télégraphié à Koné — car le poste militaire est relié par le télégraphe — pour vous recommander. Vous verrez que l'on vous y recevra les bras ouverts „.
J'ai appris plus tard que le Gouverneur ne s'était pas contenté d'envoyer une vulgaire recommandation, mais bien un ordre formel <et que son télégramme avait joliment mis tout le village en émoi.
Vite, vite on avait décidé que l'un des fonctionnaires — ils étaient tous célibataires — allait provisoirement nous céder sa maison, que le commandant du poste irait nous prendre à bord du Loyalty -et que tous se réuniraieut pour recevoir solennellement la première Européenne, qui venait les rejoindre au milieu des sauvages de la Nouvelle-Calédonie,
Il nous fallut trois jours pour arriver devant l'embouchure du Heuve qui baigne Koné.
" Tiens „, dit le capitaine, " voilà qu'une embarcation se détache de la côte pour venir à notre rencontre „. — " Elle nous amène un Européen, un homme vêtu de blanc „, continua- t-il en tenant la lorgnette à l'œil „; sans doute ce sera le commandant de Koné, qui vient me serrer la main, car c'est un de mes meilleurs amis. Je vous recommanderai à ses bons soins et il vous sera d'un puissant secours. Vous verrez que c'est un charmant officier „.
C'était en effet le commandant; mais il ne venait pas seulement pour serrer la main à son ami : il venait nous recevoir !
Après avoir donné une poignée de mains au capitaine, il nous souhaita la bienvenue dans un petit compliment gentiment tourné, avec une pointe de galanterie française; il trouva moyen d'y mettre quelques mots à mon adresse, en faisant des vœux pour que mon séjour à Koné pût être heureux et prospère.
Mon mari lui répondit en nous recommandant à sa bienveillance et moi je le remerciai en lui tendant la main. Il voulut voir •chacun des enfants, ce qui donna lieu à un nouveau compliment sur la santé robuste des garçons et la gentillesse de la fille. Puis il prit
à part mon mari et le capitaine, pour régler avec eux les détails du débarquement.
Ces messieurs décidèrent que l'embarcation prendrait nos malles et nos bagages pour les conduire à Koné, mais que nous passerions encore la nuit à bord du Loyalty. Pendant la soirée la rivière est couverte de nombreux essaims de moustiques et on voulait nous épargner les ennuis d'un voyage à travers ces nuages d'insectes. Le lendemain le Loyalty nous débarquerait à la côte, où un forçat libéré nous attendrait pour nous conduire à Koné.
" Un forçat, „ m 'écriai- je.
" Un libéré, madame, „ répondit le capitaine ; " un forçat libéré, dans lequel vous pouvez avoir toute confiance. „
Le lendemain, au moment de prendre congé du sympathique capitaine du Loyalty, devenu notre ami, je me sentis légèrement émue : il remarqua mon inquiétude et nous serrant la main :
" Pas d'adieu, „ dit-il, " mais au revoir; j'ai une mission au nord de l'île et en retournant à Nouméa je repasse par ici ; j'irai vous voir dans votre installation et je suis sûr que je vous y trouverai en pleine prospérité, réconciliés avec la situation. „
Le forçat libéré nous attendait sur la plage.
Quelle situation ! nous nous trouvions dans un pays inconnu, au milieu des cannibales, à la merci d'un forçat !
Notre guide nous accosta fort poliment, se disant chargé par le commandant de nous conduire à Koné.
" Nous pourrions faire le trajet le long de la rivière, „ dit-il ;. " mais en prenant à travers la brousse nous gagnons trois kilomètres et ainsi le voyage n'est que de douze kilomètres. „
On m'avait déjà parlé beaucoup de la brousse; du pont du Loyalty je l'avais vue de loin ; ici pour la première fois je la vis de plus près.
Figurez-vous une immense plaine, légèrement ondulée, s'étendant à droite et à gauche de la rivière, jusqu'au pied des collines qui se dressent à l'horizon. La plus grande partie de cette plaine est couverte d'une herbe haute et touffue, parsemée d'arbustes, d'arbres isolés, de bouquets d'arbres et d'arbustes ; ci et là se dressent d'épaisses forêts vierges, des fouillis inextricables, des chaos de feuilles, de branches, de lianes et de troncs, où la lumière-
du jour pénètre à peine, où l'homme ne se fraie un chemin que la hache à la main, où il faut des heures et des heures pour avancer de quelques kilomètres.
Un assez large sentier serpente à travers la brousse, mais à tout instant ce sentier se bifurque, envoyant de nouveaux sentiers à droite et à gauche, formant un vrai dédale.
Pendant les premiers kilomètres nous n'avons pas assez de nos yeux pour admirer toute la splendeur de cette végétation exubérante, mais bientôt Louisa se plaint qu'elle a soif et moi aussi je ne serais pas fâchée de prendre une gorgée d'eau fraîche. Précisément nous traversons un petit ruisseau, où nous pourrons étancher notre soif.
" Pas ici, madame, „ dit notre guide, qui avait deviné nos intentions; " ce ruisseau communique avec la rivière à quelques pas d'ici et comme la marée se fait sentir fort avant, l'eau doit en être saumâtre. Mais prenez ce sentier à droite, dans le petit bosquet que vous voyez là-bas, vous trouverez un ruisseau avec de l'eau excellente; nous vous attendrons ici. „
Nous savions déjà que l'île ne renferme aucun animal malfaisant ; sans doute nous ne songions pas aux sauvages habitants : Louisa et moi nous prîmes donc résolument le sentier désigné.
A peine nous étions nous éloignées de quelque distance que de loin nous vîmes arriver au galop tout un troupeau de bétail ; il y avait là pour le moins cinquante bêtes qui venaient droit sur nous. Louisa se cramponna à mes jupes et toutes les deux, à demi mortes de frayeur, nous nous mîmes à crier au secours.
Notre guide en un moment était à côté de nous; mais il ne dut pas même nous secourir. Tout à coup le troupeau s'arrêta à quelques pas de nous, se mit en ligne, nous regarda, comme s'il avait voulu nous inviter à le passer en revue.
Nous n'en pouvions croire à nos yeux.
" Votre frayeur se comprend, „ dit le guide, " mais vous voyez qu'il n'y avait pourtant aucun danger. Ce bétail a l'habitude d'arriver se placer en ligne quand il aperçoit quelqu'un dans la plaine ; les stockmen, les hommes chargés de le surveiller, lui ont fait prendre cette habitude. Voici comment on le renvoie :
" Hep ! hep ! hep ! „ fit-il en claquant dans les mains, et tout le troupeau, faisant demi-tour, regagna le large au galop.
Un peu plus loin se dressait le bosquet et nous y trouvâmes le ruisseau. Il était peu profond et contenait une eau claire et limpide, que nous puisions avec les deux mains et que nous savourions avec délices. Que c'était bon !
Nous allions retourner sur nos pas pour retrouver nos hommes, quand soudain notre attention fut éveillée par un bruit, un mouvement qui se produisit dans les arbustes de l'autre côté du ruisseau. Tout à coup les branches s'écartèrent et un grand diable noir, un sauvage, parut à nos yeux ! Je vis qu'il était noir et laid et presque complètement nu; mais c'est tout ce que j'eus le temps de remarquer : instinctivement nous lançâmes un grand cri de terreur en nous jetant dans le sentier, qui devait nous ramener auprès de nos protecteurs.
" Un sauvage ! un sauvage ! „ C'était tout ce que nous pûmes articuler.
M Du calme, madame, du calme, „ dit en riant le guide. " Ce sauvage ne vous a fait aucun mal, n'est-ce pas ? Il ne vous a pasmenacé non plus, j'en suis certain ? Entendez-vous son cri là-bas, derrière le bosquet ? Ce n'est pas un cri de guerre cela ; c'est un cri de joie. Sans doute il appelle ses camarades pour leur apprendre qu'il a vu de nouveaux blancs; il est probable que tantôt nous rencontrerons tout un groupe d'hommes de la tribu. Mais il ne faut pas vous effrayer. Jadis, il est vrai, il y a eu de grandes difficultés avec les tribus de ces contrées ; mais les tribus ennemies ont été extirpées ; celles qui restent ici sont très douces ; leur chef est à moitié civilisé; il vient souvent à Koné et paraît aimer beaucoup les blancs. „
Cette assurance ne me tranquillisait qu'à moitié et quand un peu plus tard nous vîmes déboucher de derrière un bosquet une bande de noirs, je tremblais de tous mes membres.
Mon mari et le guide se rendirent au devant des arrivants. Par un heureux hasard le guide connaissait un peu la langue des indigènes. Il expliqua que nous étions une famille de nouveaux colons, que nous venions de très, très loin pour habiter à Koné, que nous y cultiverions du blé, que nous ferions du pain, et que nous leur en donnerions quelquefois, — car ils adorent le pain; — il ajouta que nous demandions à être leurs amis.
Ils parurent fort contents ; l'un d'eux répondit ; il prononça
force " tayot „ (ami) et " Français beaucoup lélé „ (Français très bons) pour nous souhaiter la bienvenue. Puis ils s'approchèrent de nous et nous regardèrent, moi surtout, avec une vive curiosité,, qui m'importunait réellement.
" C'est votre costume qui les intrigue, „ dit le guide, " et vos cheveux longs ; vous êtes la première femme blanche qu'ils voient > savent- ils seulement que vous êtes une femme ? „
Un sauvage s'enquit du nom de mon mari et de mes enfants ; puis, après quelque hésitation, il demanda aussi le mien. On lui expliqua que mon mari était un monsieur comme ceux du poste et que moi j'étais Madame. C'était un mot nouveau; le porte-parole se retourna pour le répéter aux autres et ils le prononcèrent à leur tour, en appuyant fortement sur chaque syllabe : Ma-da-me.
Enfin l'un d'eux risqua la question :
" Madame illary ? „ (Est-ce que madame est une femme ?)
" Madame illary, „ répondit le guide, fort curieux de voir l'effet que cela produirait.
" Madame illary, „ répéta l'interlocuteur sur un ton d'extrême importance, comme s'il avart annoncé un événement extraordinaire.
" Madame illary, „ dirent les autres, en me regardant avec un intérêt croissant.
Puis, sur un signe du chef de la bande, ils se chargèrent des quelques petits paquets que nous avions conservés avec nous; ils voulurent même porter Louisa; il fallut l'intervention du guide pour leur faire comprendre que l'enfant n'était pas fatiguée et préférait courir.
C'est précédés de cette bande d'indigènes, que nous sommes arrivés à Koné.
Tout le personnel du poste nous attendait chapeau bas. Le commandant nous fît un nouveau compliment, et chacun vint à son tour nous serrer la main, nous assurer de son amitié et nous offrir ses bons services.
Naturellement ce fut encore moi, qui eus les honneurs de la cérémonie en ma qualité de femme. On s'empressa tellement autour de moi et de ma fille que les sauvages le remarquèrent et le chef, ne comprenant sans doute rien à cet empressement vis-à-vis d'une femme, alla demander à notre guide si par hasard je n'étais pas un chef, une autorité.
" Madame illary, grand capitaine? „ — C'est par ce mot de capitaine qu'ils rendent l'idée d'autorité.
Le guide allait peut-être répondre négativement ; mais le commandant qui avait entendu la question, le prévint :
" Certainement, „ dit-il ; " madame illary très grand capitaine à moi. „
Et le chef de répéter aux autres que madame illary était un très grand capitaine au commandant.
Puis il vint se placer devant moi et dit en se courbant :
" Madame illary, très grand capitaine à moi. „
Et toute la bande vint suivre l'exemple du chef et me déclarer " très grand capitaine „.
C'était comme une cérémonie de soumission de tribu : il n'y manquait, en réalité, que le dépôt des armes.
Tout cela se faisait avec le plus grand sérieux de la part des indigènes, et nous autres, quoique nous trouvions la scène passablement comique, nous retenions notre rire devant le regard sévère du commandant.
" Eestons sérieux, „ dit-il, M très sérieux; ce qui arrive me fait grand plaisir. Nos voisins ne sont pas méchants et je n'ai aucune inquiétude pour vous; nous vivons ensemble en très bonne intelligence. Mais il n'est pas mauvais qu'ils remarquent notre respect pour la femme et qu'ils considèrent la première femme blanche de la résidence comme une grande autorité. „
Le fait est que cette réception solennelle m'impressionna vivement. On nous avait dépeint ces Canaques, — c'est le nom générique de ces sauvages, — comme d'horribles mangeurs d'hommes, comme des créatures absolument à l'état de nature. A les voir soumis et prévenants vis-à-vis de nous, heureux d'une approbation, charmés d'un sourire, je repris entière confiance; il me semblait que ces Canaques étaient plutôt de grands enfants et que je n'aurais aucune peine à les forcer à me respecter et à m'aimer.
Pendant que l'on me conduisait à l'habitation qui nous était réservée, le commandant s'entretenait avec mon mari et le chef des Canaques : ce dernier promit de se charger de la construction de notre habitation et de revenir le lendemain pour s'entendre au sujet de remplacement et des conditions.
La première soirée au milieu de la brousse n'a pas été effrayante et anxieuse, comme je me Tétais représentée. Nous n'avons pas eu le temps de songer et de rêvasser; jusque fort avant dans la nuit nous avons reçu des visites, tout le monde rivalisant pour nous assurer de ses bons sentiments, pour nous donner un coup de main dans notre installation provisoire.
Quand finalement nous nous sommes mis au lit, armés de nos moustiquaires, — sans cet attirail la nuit serait un long martyre, — nous étions tellement exténués par les fatigues et les incidents de la journée, que rapidement le sommeil s'empara de nous.
Fasse le Ciel que cette première journée, où tout nous parle de confiance et d'espérance, ne soit pas suivie d'amères déceptions !