‹ Les CongolaisChapitre 39 sur 39 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous menons à Nouméa une existence de bons bourgeois. Mon mari est souvent en voyage pour les affaires de la mine et je me suis chargée de la tenue des principaux livres et d'une partie de la correspondance. Ma matinée se partage entre ce travail de bureau et la direction de mon ménage.

L'après-midi, après les plus grandes chaleurs, nous allons nous promener, Louisa et moi. Tantôt nous flânons à travers les rues de la ville, qui peu à peu se transforme pour prendre à la longue l'aspect d'une ville d'Europe; tantôt nous dirigeons nos pas vers la campagne environnante, quoique celle-ci ne soit pas précisément très belle, ni très verdoyante.

Nous avons déjà de nombreuses et de belles relations, grâce auxquelles nous passons nos soirées de la façon la plus intéressante et la plus amusante.

Le dimanche, le corps de musique du centre pénitencier donne un concert à la place des Cocotiers, et pour rien au monde mon mari ne consentirait à manquer à ce concert. A vrai dire, ce corps de musique renferme quelques exécutants de fort grand talent, et les concerts méritent tout le bien qu'on en dit.

En réalité notre vie est très monotone; je comprends aisément que presque tous ceux qui ont réussi à ramasser une fortune, cherchent à se soustraire au terrible ennui de la vie à Nouméa pour aller jouir de leur fortune dans la patrie. Mais ce retour en Europe n'est pas sans présenter quelque danger : un séjour prolongé sous les tropiques modifie tellement nos conditions d'existence, que tout climat à variations brusques devient meurtrier pour nous. On

dit ici qu'en Europe les bords de la Méditerranée seuls conviennent à ceux qui ont vécu longtemps en Nouvelle-Calédonie.

De temps à autre la nostalgie de la brousse me prend; la monotonie de l'existence me pèse; je me sens à l'étroit dans la ville; je ne respire pas à mon goût; il me faut de l'air, de l'horizon, du mouvement.

Ces petits voyages me procurent toujours un immense plaisir. Nous choisissons le moment où mon mari doit se rendre pour quelques jours à la mine. Nous l'accompagnons jusqu'à Koné; nous descendons chez Jules et toujours notre arrivée est pour lui et pour sa femme une occasion de fête. Nous causons de Nouméa, de Koné, de la brousse, de la mine, du run, des colons et des forçats, des Canaques et des libérés ; nous racontons, nous rions et toujours, coûte que coûte, il faut sauter en selle pour aller voir les paddocs et admirer le troupeau.

A notre dernier voyage, cependant, nous n'avons pas été au run : c'est que dans la maison même il y avait un petit être dont je ne parvenais pas à m' éloigner, un petit gamin d'un mois, gros et dodu, dont je suis la bonne-maman et que j'aime plus que je ne saurais le dire.

Louisa en est aussi folle que moi; j'ai eu beau dire, elle a refusé net de rentrer avec moi à Nouméa.

" Va faire tes écritures, mère „, a-t-elle dit; " moi, je reste ici; tu seras très heureuse de venir me reprendre dans deux ou trois semaines : ce sera une occasion pour revoir encore ton petit-fils. „

Aussitôt que Félix apprend que nous sommes chez Jules, il arrive pour nous embrasser. Mais le pauvre garçon est tellement affairé, qu'il trouve à peine le temps de passer quelques heures avec nous. C'est qu'il porte une grande responsabilité à la mine; mon mari dit que tout repose sur lui, que la moindre négligence de sa part peut nous causer une perte d'argent, qu'il est l'âme de toute l'entreprise.

" Il y a de l'ingénieur dans ce garçon „, dit-il; " il n'a fait que des études très élémentaires, mais il saisit rapidement; il a des idées si pratiques, une initiative si brillante, que notre ingénieur s'en étonne „.

A mon dernier voyage Félix entra chez Jules pendant que j'étais à dorloter le petit; je lui demandai en riant quand ce serait son tour d'entrer en ménage.

" Ne m'en parle pas, mère „, répondit-il; "je n'ai pas même le temps d'y songer. Mais sais-tu quoi? Si tu veux absolument beaucoup de petits enfants, marie Louisa. Je connais un jeune et brillant officier de marine qui ne demanderait pas mieux, n'est-ce pas. petite sœur ? „

— " Tais-toi, méchant? „ intervint Louisa; " occupe-toi de ta mine! „

— u C'est ce que je fais, ma chère „, conclut Félix, " et c'est précisément pourquoi je ne me marie pas „.

Je crois en effet que sous peu nous aurons une noce et les liens qui nous attachent à l'ancien commandant du Loyalty, se resserreront encore.

Pour satisfaire mon mari et Félix, il me faut aussi aller voir la mine; je me montre étonnée devant leurs tas de minerai, je m'efforce pour comprendre les savantes explications sur la recherche des artères, l'évaluation des gisements; j'essaie de m'intéresser dans le travail ingénieux des machines. Mais j'avoue franchement que cela ne m'attire pas autant que le run, et que mon admiration devant leurs travaux manque d'enthousiasme.

Galiaté est déjà mort ! il était venu nous dire bonjour lors de notre départ pour Nouméa et il avait dit combien il regrettait la séparation. Je l'avais engagé à venir nous voir à la ville; il avait souri en secouant la tête. Quelques mois après, j'appris qu'il venait de mourir et que, sur les instances du commandant de Koné, on avait enterré son cadavre au lieu de le pendre entre les branches des arbres. Il s'est éteint comme presque tous les Canaques s'éteignent, victime de l'affreuse maladie de poitrine. Il devait être relativement jeune encore; je suis sûre qu'il n'avait pas plus de quarante ans.

J'ai pleuré en apprenant la triste nouvelle; Louisa pleura avec moi et même mon mari était tout ému. Nous devions de la reconnaissance à Galiaté et j'avoue que j'avais une certaine sympathie pour ce sauvage, si bon, si doux ! Je ne sais pas si jamais on aurait pu le civiliser, dans le sens comme nous l'entendons; il

avait certainement des sentiments; il était serviable, reconnaissant et fidèle; on m'a dit que le dernier jour de sa vie il avait encore parlé de nous, pour dire que nous étions si bons et qu'il nous aimait beaucoup. Pauvre Galiaté !

A Koné même, je n'ai presque plus de relations; les officiers changent souvent de résidence; de nouveaux colons arrivent; les anciens rentrent en ville ou se transportent plus au nord ou plus à l'intérieur. Mes voyages à la brousse ne se font donc que pour mes enfants et pour la brousse même, cette brousse que j'aime, et qui me fait oublier pour quelques jours la monotone Nouméa avec ses rues droites et brûlantes et ses environs arides et nus.

Le 14 juillet dernier nous avons fêté à Nouméa l'anniversaire national avec un éclat tout particulier.

Il y avait précisément dix ans que notre gouverneur avait débarqué dans l'île pour y exercer ses hautes fonctions, et la population voulait saisir cette occasion pour lui témoigner sa sympathie et sa reconnaissance.

Il est certain que pendant ces dix dernières années de grands progrès ont été réalisés et que cela s'est fait en grande partie avec l'appui, le plus souvent par l'initiative du gouverneur.

Au matin le gouverneur général des possessions françaises en Océanie avait débarqué à Nouméa et bientôt le bruit s'était répandu qu'il était chargé de remettre les insignes de grand officier de la Légion d'honneur au gouverneur de la colonie et la croix de chevalier de l'ordre à plusieurs chefs de l'administration.

Une surprise tout à fait inattendue était réservée aux invités que, le soir, monsieur le gouverneur réunissait à sa table; mon mari et moi nous étions parmi les colons invités au banquet.

A l'heure des toasts, le gouverneur-général se leva :

Il but à la prospérité de la colonie et exprima, au nom du ministre des colonies, toute la satisfaction du Gouvernement au sujet des rapides progrès de l'île.

Il affirma que ce matin déjà il avait eu le plaisir de remettre au gouverneur et à différents chefs de service des promotions ou des nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur.

" Cependant „, ajouta-t-il, " dans ses rapports monsieur le

gouverneur a insisté tout particulièrement sur le puissant concours que les colons lui prêtent dans l'œuvre si difficile d'organisation et de colonisation, qu'il poursuit avec tant d'acharnement et de succès. La colonie doit avant tout sa prospérité au travail, à l'initiativer au dévouement des colons.

" Je suis chargé d'exprimer à ces ouvriers de la première heure toute la gratitude du Gouvernement et le regret que celui-ci ne soit pas à même de donner à tous une marque de cette gratitude. „

Et l'attention étant éveillée au plus haut point, il annonça que le ministre avait mis à la disposition du gouvernement local trois croix de chevaliers de la Légion d'honneur.

Dois-je dire que cette communication fit briller plus d'un œil et battre plus d'un cœur ?

Le premier nom que l'on prononça fut celui d'un éleveur, qui avait mis en mouvement d'immenses capitaux, et dont les stockmen pénétraient de plus en plus à l'intérieur de l'île.

Le second fut celui de mon mari.

Le troisième, celui d'un planteur à qui tout un centre devait la prospérité.

Cette distinction flatteuse a rendu mon mari d'autant plus heureux, que toute la ville approuva beaucoup le choix fait par monsieur le gouverneur.

Pour ma part, je m'en réjouis fort, parce que c'est comme une consécration officielle de la victoire, due à l'activité et au travail de mon mari.

C'est en outre comme un lien nouveau, qui nous attache indissolublement à la Nouvelle-Calédonie.

Parfois, quand on nous parle d'un colon, qui, après fortune faite, se dispose à rentrer en Europe, nous nous surprenons à rêver aussi aux lieux qui nous ont vus naître, et aux chères relations dont une distance de 4.000 lieues nous sépare. Et, je ne m'en cache pas, il naît en moi comme un vague désir de refaire le long voyage pour aller me promener dans les rues pittoresques de ma belle ville natale, pour aller prier dans notre majestueuse cathédrale gothique, pour voir verdir nos champs de blé, pour aller patiner sur nos canaux congelés et surtout pour aller embrasser mes frères et sœurs et cette bonne vieille mère, qui attend peut-être ma visite avant d'aller rejoindre mon brave père au champ du dernier repos!

Mais si même je pouvais me décider à ce voyage, ce ne serait qu'un voyage, qu'une visite, parce que pour rien au monde je ne voudrais vivre loin de mes enfants, ni mourir hors de la Nouvelle- Calédonie.

Nous sommes décidément des Néo-Calédoniens; la Nouvelle- Calédonie est maintenant notre patrie d'adoption, notre réelle,, notre unique patrie et nous avons reporté sur elle toute l'affection, tout l'amour que nous ressentions pour la patrie d'autrefois; nous voulons de tout cœur son progrès et sa prospérité, parce que nous savons que du bien-être de la patrie doit dépendre notre propre bonheur.

Mon mari se fâche quand il entend des colons se plaindre d& la nostalgie de la patrie d'outre-mer, et il leur lance une locution latine qui devrait être, dit-il, la suprême consolation de tout colon :

TJbi bene, ibi patria !

Là où l'on est bien, c'est là la patrie !

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TABLE DES MATIERES

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Introduction 5

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