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LA MINE DE NICKEL

Le désintéressement de nos enfants nous avait momentanément sauvés de la faillite, mais il ne mit pas un terme à nos malheurs, à nos difficultés. Sans doute, en achetant nos marchandises à Sydney, nous étions à même de diminuer nos prix de vente et d'engager la lutte avec la maison concurrente des mines : mais cette lutte était fort inégale, parce que nous n'étions pas sur les lieux mêmes, et que la nécessité où nous nous étions trouvés d'exécuter un grand nombre de nos débiteurs, nous avait fait perdre de nombreux clients. Heureusement la succursale de Poëmbout prit à ce moment une plus grande importance : le centre n'avait eu au début que vingt-cinq détenus; plus tard le nombre en avait été porté à cinquante; maintenant le Gouvernement décida que le centre aurait un minimum de cent cinquante détenus et nomma tout un cadre d'officiers et de surveillants. D'un autre côté, il mit le monopole des fournitures en adjudication publique; nous fûmes déclarés adjudicataires, mais nous avions dû diminuer nos prix dans de notables proportions, ce qui évidemment faisait baisser d'autant nos bénéfices : malgré tout, ce fut cependant encore une fort bonne affaire.

Au run Jules et Félix eurent une chance inattendue : un éleveur qui possédait une couple de cent têtes, appelé inopinément en France où l'attendait un gros héritage, se disposait à quitter la colonie sans esprit de retour, et cherchait à vendre son troupeau et sa concession. N'ayant pas trouvé d'acheteur à sa convenance, il s'entendit avec nos fils, qui étaient précisément ses voisins et dont il avait pu apprécier l'amour du travail, et leur céda le tout dans les conditions les plus avantageuses.

A partir de ce jour, mon mari s'occupa moins du run, mais il

reprit la haute direction de mon commerce; du matin au soir il était en route pour nous trouver de nouveaux clients, pour assurer la rentrée régulière des fonds, pour approvisionner le magasin dans les meilleures conditions. Mais notre aventure financière l'avait fort affecté, et peut-être le découragement se serait emparé de lui, si un événement extraordinaire n'était venu changer du tout au tout les conditions de notre existence.

Pendant les premières années qui suivirent l'annexion de l'île à la France, vers les années '60, le bruit avait couru que les montagnes de la Nouvelle-Calédonie renfermaient des mines d'or. Aussitôt on avait dépêché des hommes compétents pour juger de la valeur des gisements; leur rapport fut défavorable et on n'en parla plus. Plus tard quelque voyageur ayant rapporté de l'intérieur un morceau de quartz renfermant un peu d'or, le bruit avait repris avec plus d'insistance, et de nouvelles recherches avaient été entreprises. On ne trouva pas plus d'or que la première fois, mais on découvrit des gisements assez riches de cuivre, de cobalt et de chrome. Dans la montagne de la Kataviti, non loin de chez nous, on avait trouvé du nickel. Une puissante société se constitua à Paris pour l'exploitation de ces filons; l'entreprise fut très productive et on racontait que la société ramassait les millions à la pelle. Il se produisit alors un emballement général pour le nickel, quelque chose comme la fièvre de l'or qui avait sévi en Californie. Tous couraient à la montagne; tous voulaient découvrir leur mine de nickel. Quelques-uns réussirent, trouvèrent des gisements et les vendirent à la société, ne se trouvant pas à même d'entreprendre l'exploitation. Mais le plus grand nombre revinrent bredouille et furent la risée de tout le monde.

Mon mari, lui généralement si positif, se laissa entraîner comme tant d'autres, il fit son expédition à la montagne en compagnie de Félix; ils avaient trouvé une espèce de minerai et en avaient apporté un bloc grand de deux décimètres cubes; mais un camarade qui prétendait s'y connaître, déclara que le minerai n'avait aucune valeur.

La chose en était restée là; l'emballement général s'était refroidi peu à peu; après un certain temps on ne parla plus de nouvelles découvertes; la société continuait régulièrement son

exploitation et notre fameux bloc ornait la tablette de notre cheminée.

Pendant les derniers mois cependant le bruit se mit à courir qu'un certain monsieur Marsilly avait trouvé des gisements particulièrement riches, qu'il avait déjà déclaré plus de 1500 hectares et qu'il allait incessamment commencer l'exploitation.

Un soir que j'avais le plaisir de loger un ingénieur de la société, mon hôte et moi nous nous mîmes à causer mines et nickel.

Tout en parlant il prit en main le bloc de la cheminée et dit :

" Voilà un joli bloc; c'est sans doute un des ingénieurs de la société qui vous en a fait cadeau ? Cela doit provenir de nos artères les plus riches „.

" Vraiment „, dis-je, n'osant en croire mes oreilles, et en faisant tous mes efforts pour ne pas laisser paraître mon émotion.

— " Je vous assure „, continua- t-il, " que dans toute notre exploitation nous n'avons pas deux artères qui produisent un minerai aussi pur, aussi riche. Dernièrement j'ai ramassé un bloc pour ma propre collection; mais il n'était à beaucoup près pas aussi intéressant que celui-ci. „

J'étais sur des charbons ardents ! A peine mon voyageur était-il au lit que je fis appeler Félix, qui se trouvait précisément au village ; mon mari était à Sydney et ne devrait rentrer que dans quelques jours.

" C'est toi, n'est-ce pas „, dis-je à Félix, " qui as accompagné le père quand il a fait son excursion à la recherche du nickel ? „

— " Oui „, fit-il, étonné de mon animation.

— " Saurais-tu retrouver l'endroit où tu as enlevé le bloc ? „

— " Oui, mais pourquoi cette question? pourquoi es-tu si animée? „

Je lui dis en tremblant ce que je venais d'apprendre de l'ingénieur de la société.

" Mère, je t'assure qu'il y avait de ces blocs en quantité „, ajouta Félix; " que faire? Et père qui est absent ! „

— " Demain „, lui dis-je, " au lever du jour, tu iras au galop vers l'endroit, tu prendras encore quelques blocs et tu détermineras des points de repère pour une étendue de 250 à 300 hectares; puis

tu reviendras aussi rapidement que possible : coûte que coûte, je dois avoir le paquebot qui passe demain vers midi ! „

— "Tu déclareras, mère ? „

— " Oui ! „

— " Puisses-tu être heureusement inspirée ! „

Le lendemain, au moment du départ du paquebot, je m'embarquai emportant mes blocs, une somme de quatre cents francs et un petit croquis dessiné par Félix.

En même temps que moi s'embarquait un monsieur, qu'on me présentait comme étant Monsieur Marsilly. Étrange coïncidence!

Bientôt la conversation s'engagea. Je lui dis que j'avais entendu parler de ses découvertes et l'en félicitai.

" J'ai eu en effet de la chance, beaucoup de chance „, dit-il; " surtout pendant les derniers huit jours. Ce que j'ai trouvé actuellement, dépasse toutes mes découvertes antérieures : on en parlera beaucoup. Je vais à Nouméa pour faire une nouvelle déclaration „.

Monsieur Marsilly allait donc déclarer de nouveaux hectares, très, très riches ! ! Étaient-ce peut-être nos hectares ? S'imagine-t-on les transes mortelles dans lesquelles je passai toutes les heures de cette traversée ?

" Attendez „, me dis-je; " il me faut risquer tout. On dit Marsilly avare; à Nouméa il ira à pied; je saurai bien arriver la première „.

Aussitôt débarquée, je me jetai dans une voiture et me fis conduire aux bureaux du Gouvernement.

Je présentai ma déclaration : 300 hectares, situés sur une chaîne secondaire se détachant à tel endroit.

" Vous arrivez trop tard, madame „, fut la réponse; " tout est déclaré „.

— " Impossible, monsieur; veuillez bien remarquer la situation; je désigne non la montagne centrale, mais une chaîne secondaire „,

— " Au regret, madame, mais je ne puis accepter votre déclaration „.

Quel moment terrible ! Quel supplice !

Tout à coup se présente dans le bureau l'ancien commandant du Loyalty; il vient me serrer la main, s'informe de ma santé et se met à ma disposition pour le cas, où, pendant mon passage à Nouméa, il pourrait m'être utile. Je lui explique mon cas.

" Mais Monsieur „., dit-il au fonctionnaire, " Madame a toujours le droit de faire une déclaration conditionnelle et vous êtes obligé de l'accepter „.

Le fonctionnaire parut visiblement contrarié par cette intervention : je me demandai intérieurement si par hasard il n'était pas de connivence avec un Monsieur Marsilly quelconque pour lui réserver toutes les déclarations. Il n'osa cependant pas faire voir son mécontentement, fit inscrire sur ma déclaration qu'elle était conditionnelle, c'est-à-dire qu'elle n'aurait de valeur que pour autant qu'il fût prouvé que le terrain était libre, et me donna récépissé. Une inspiration me vint, suggérée par le soupçon de la connivence possible du fonctionnaire avec un tiers : j'exigeai que ma déclaration fût inscrite sous mes yeux sur le registre.

Au sortir de ce bureau, je me rendis chez un chimiste pour faire analyser mes ■ spécimens de minerai : l'ingénieur ne m'avait pas trompée; à première vue déjà, le chimiste me déclara que le minerai était de très bonne qualité.

Je me rendais à l'hôtel, quand je fus accostée par Monsieur Marsilly :

" Madame, Madame ! „ s'écria-t-il, " vous avez été plus vite en besogne que moi ! cette heure d'avance vous vaut une fortune. „

— " Vraiment, Monsieur Marsilly ! „

— "A moi de vous féliciter maintenant : Madame, vous êtes millionnaire! „

— " Mais Monsieur Marsilly ! vous voulez rire ! „

— " Je vous certifie, Madame, que vos trois cents hectares valent un million !■ „

Est-ce un rêve? un million ! Je ne sais ni boire, ni manger; je ne peux rester en place; je ne me sens nulle part à mon aise; j'ai de la peine à croire que je suis éveillée; je crains que soudain je ne sursaute et — que le beau rêve sera passé.

Mais non ! la nouvelle s'est répandue comme une trainée de poudre; une connaissance qui me rencontre, me demande :

" Est-il vrai, Madame, que votre mari a découvert une mine extrêmement riche ? „

— " Mais ma chère amie, on le dit; pour le moment je dois toujours douter; Monsieur Marsilly l'assure; mais est-ce vrai? „

Je me rends de nouveau chez le chimiste.

Non, ce n'est pas un rêve : une analyse sommaire prouve que mes blocs contiennent le minerai le plus riche que l'on ait trouvé jusqu'à présent.

Je ne résiste plus; je cours au télégraphe et envoie à Louisa cette dépêche :

" Ai déclaré trois cents hectares; minerai extraordinairement riche; attendrai ici père, préviens tes frères. „

Deux jours après mon mari rentre de Sydney. Je l'attends au débarcadère. Pour qu'il ne s'effraie pas de ma présence à Nouméa, je m'empresse de courir vers lui en riant et de lui sauter au cou.

" Que fais-tu ici ? „ me demande-t-il.

— " Dis moi d'abord si tu es content de ton voyage ? „

— " Très content; j'ai fait une superbe affaire. „

— " Eh bien, moi aussi j'ai fait une affaire, et je pense qu'elle sera meilleure que la tienne. „

Et je lui raconte tout ce qui s'est passé, l'appréciation de l'ingénieur de la société sur notre bloc de minerai, la course de Félix, mon entretien avec Monsieur Marsilly à bord du bateau, mes rencontres dans les bureaux du Gouvernement, les félicitations de Monsieur Marsilly, les assurances du chimiste.

Au mouvement de son bras sur lequel repose le mien, je sens à quelle émotion il est en proie.

" Eentrons vite à l'hôtel „, dit-il, " nous avons besoin d'être seuls pour parler de cela et pour examiner avec calme les mesures qu'il s'agit de prendre. „

Après mûre réflexion nous décidons que mon mari resterait provisoirement à Nouméa, qu'il y ferait les diligences nécessaires pour obtenir à bref délai une délimitation de notre concession, qu'il rechercherait des hommes compétents pour un examen plus complet de notre terrain minier ; en un mot, qu'il mettrait tout en œuvre pour préparer dans le plus bref délai la mise en valeur du trésor découvert.

Depuis notre arrivée dans la colonie, nous avions eu des périodes d'anxiété fiévreuse, mais sous ce rapport aucune n'était à comparer à ces quelques mois qui suivirent mon retour de Nouméa.

La nouvelle de notre découverte avait mis toute la contrée sens dessus sens dessous et les expéditions à la recherche de minerai

recommençaient de plus belle. C'était chez nous un va-et-vient continuel d'ingénieurs, d'entrepreneurs, d'agents de Nouméa, de fonctionnaires du Gouvernement. Mon mari n'avait plus un instant de repos; il chargea Jules de tout ce qui regardait le run et prit Félix avec lui pour les affaires de la mine.

Pendant les premières semaines nous avions encore des alternatives de crainte, d'espoir, de découragement, de joie; bientôt il fut prouvé que nous pouvions décidément nous réjouir, que notre concession était valablement déclarée, que le terrain était riche en minerai et que celui-ci avait une teneur extrêmement élevée.

Les difficultés de délimitation ne furent pas trop grandes, et cette terrible question des capitaux d'exploitation, qui effrayait tant mon mari, se résolut avec la plus grande facilité.

La société " le Nickel „ conclut avec mon mari un contrat pour l'achat de son nickel au fur et à mesure de la production, et lui ouvrit chez son banquier un crédit suffisant pour lui permettre de couvrir tous les frais de la mise en valeur de la mine.

Nous disons toujours " la mine „ ; mais on se ferait une très fausse idée de notre exploitation si l'on songeait à la comparer à ce que vous appelez communément " une mine „. C'est qu'il ne s'agit absolument pas de travaux souterrains avec puits et galeries : le terme " montagne de nickel „ serait bien plus exact que celui de " mine de nickel „.

En effet, les savants prétendent que notre île est, en partie au moins, d'origine volcanique; à un moment donné il y a eu, sous l'action d'un volcan sous-marin, un soulèvement du fond de la mer; pendant ce mouvement les différentes couches ont perdu leur position horizontale et, d'après les circonstances, se sont relevées et entrecoupées. Peut-être bien que pendant le cataclysme, des métaux étaient à l'état de fusion et, dans cet état liquide, ils se sont naturellement introduits dans tous les interstices, dans tous les vides laissés par les matières restées solides, xoù qui se sont refroidies et solidifiées en premier lieu. C'est ainsi que la montagne de la Kataviti est formée de différentes couches de terrain fort irrégulièrement établies, et il se trouve que les vides laissés dans les couches imperméables sont parfois remplis de minerai, c'est-à-dire d'un métal mélangé de différentes substances étrangères. Tantôt ce

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minerai se présente sous la forme d'une couche plate s'avançant entre les autres et suivant ces autres dans leurs ondulations; parfois il remplit une espèce de bassin intérieur que nous appelons une " vasque „; parfois on dirait qu'une roche s'est crevassée de haut en bas, mais très irrégulièrement, et qu'on a coulé du minerai liquide dans cette crevasse. Cette formation du terrain minier explique comment le minerai émerge parfois sur le versant des collines; bien plus, sous l'action de l'air et de l'eau, les roches supérieures s'effritent, s'émiettent, s'abaissent et le minerai, renfermé d'abord dans la crevasse, finit par pousser une tête ; nous employons même le mot " tête „ pour désigner cette extrémité d'une artère dépassant la roche.

Pour exploiter un terrain minier de cette nature, il ne s'agit donc pas de creuser des puits, mais bien de couper des tranchées le long des flancs de la montagne en commençant par en haut.

Notre exploitation présente cette particularité inestimable, que du bas de la montagne il n'y a que bien peu de distance à la rivière et que nous n'avons pas de grands frais de transport. Le minerai descend en sacs, depuis l'endroit de l'exploitation jusqu'au bas de la colline; un petit tramway sur rails le conduit à la rivière; là on le charge sur des bateaux plats, appelés chalands, pour le conduire au grand navire qui est à l'ancre devant l'entrée de la rivière.

L'aspect extérieur du terrain minier ne diffère guère de celui des autres montagnes et collines; il y a cependant quelques plantes qui sont particulières aux terrains métallifères; on dit que de la présence de certains arbustes de la famille des cactus on peut conclure à la présence de métaux, de fer, de nickel ou de chrome, à une certaine profondeur.

Les minerais de nickel ne sont pas tous de la même nature; ils diffèrent d'après les corps étrangers qui entrent dans leur composition, et aussi d'après leur plus ou moins grande pureté. Généralement celui des vasques est le plus riche; la découverte d'une vasque est toujours un événement heureux. On peut parfois juger de la pureté, de la richesse du minerai d'après sa couleur; on a même donné le nom de minerai-chocolat à une spécialité, qui a la couleur du chocolat et que l'on considère comme une des plus pures de la

contrée. Notre exploitation contient, Dieu merci ! de nombreuses et larges vasques et en plus d'un endroit elle fournit du mineraichocolat.

Voici comment on procède pour établir la valeur marchande du minerai.

On prélève 25 kilos de minerai sur chaque lot de 1000 kilos. Ces 25 kilos sont placés sur une aire aussi plane et aussi propre que possible.

Si le minerai est en gros morceaux, on les casse de façon que le volume des morceaux ne soit pas supérieur à celui d'une noisette.

Le tas constitué par les différentes portions de 25 kilos, est bien remué et divisé en quatre parties sensiblement égales. Les hommes chargés de cette opération, doivent avoir soin de mettre alternativement une pelletée à droite et à gauche.

On supprime deux tas partiels, opposés par le sommet; on mélange les deux tas restants en prenant alternativement une pelletée sur chaque tas.

La nouvelle masse ainsi obtenue est de nouveau divisée en quatre tas partiels, dont deux doivent disparaître et dont les deux autres, convenablement mélangés, servent à de nouvelles opérations.

De cette manière la masse première, la réunion des échantillons de tous les lots de 1000 kilos, finit par se réduire en un tas unique d'environ 25 kilos. Sur cette quantité se prélève l'échantillon destiné à la détermination du degré d'humidité : on le dessèche à 100 degrés et la proportion d'humidité résulte de la différence des pesées avant et après la dessication.

Ce qui reste des 25 kilos est maintenant pulvérisé et on recommence la division en quatre tas partiels, jusqu'à ce qu'enfin il ne reste plus que ce qu'il faut pour remplir quatre flacons. Deux de ces flacons, dûment scellés, sont remis au propriétaire de la mine, les deux autres à .la société " le Nickel „ ou à l'acheteur.

Le propriétaire envoie un de ses flacons au laboratoire du Gouvernement et le résultat de l'analyse sert de base pour l'établissement de la facture; les autres flacons sont utilisés en cas de contestation.

Le poids net du minerai est donc calculé d'après le degré d'humidité.

Au moment où notre mine a été mise en activité, les prix étaient comme suit :

Minerai contenant de 6 °/0 à 6,49 °/0 de métal 1,15 fr. le kilo.

6 ± % à 6,99 % „ 1,25 fr. „

7 °/oà7,49°/0 „ 1,35 fr. „ 7i°/oà7,99% „ 1,45 fr, „

„ 8 °/0 à 8,49 °/o „ 1,55 fr. „

8 ± °/o à 8,99 % „ 1,65 fr. „

9 o/o à 9,49% „ 1,75 fr. „ 9 { % à 9,99 0/0 „ 1,85 fr. „

Rarement nous avons rencontré du minerai d'une teneur inférieure à 6 °/0; en revanche nous en avons fourni beaucoup de 30 à 35 %, ce qui fait que presque toutes nos livraisons nous ont été payées au prix le plus élevé.

Si j'ajoute que notre mine, après la mise en mouvement des machines, fournissait 5 et 600 tonnes par mois et plus tard jusque 900 tonnes, vous pourrez en conclure combien la prédiction de Monsieur Marsilly s'est vérifiée !

Pendant assez longtemps et ce pour différents motifs, mon mari jugeait prudent de ne pas faire connaître, même à nos enfants, combien la productivité de la mine dépassait toutes nos espérances, combien rapidement s'accroissait notre fortune. Moi seule j'étais dans sa confidence; moi seule j'étais au courant de l'ensemble des quantités produites et de leur richesse; moi seule je savais qu'après peu de temps tous les fonds avancés par la société étaient restitués; moi seule je savais dans quelles heureuses proportions notre dépôt à la Banque s'arrondissait de mois en mois.

Un jour mon mari vint m'annoncer tout joyeux que l'on venait de découvrir une vasque particulièrement large et il ajouta :

" Ma femme, ce sera le moment de prendre une décision; des gens qui ont trois cent mille francs à la Banque et qui possèdent une mine valant au bas mot six cent mille francs, sont bien prèsd'être millionnaires : il ne convient pas que des millionnaires habitent la brousse. Si tu le veux bien, je prendrai d'ici à quelque temps des dispositions pour nous établir en ville. „

Je savais que c'était son rêve à lui d'aller habiter la ville: n'aurais-je pas eu mauvaise grâce d'émettre des objections ?

Peu de temps avant notre départ pour Nouméa, nous avons fêté le mariage de Jules.

Mon mari m'avait raconté un jour que Jules se rendait assez souvent chez un éleveur voisin : " Il y a là plusieurs jeunes filles „, avait-il ajouté; " je me suis laissé dire que Jules recherche une de ces demoiselles; il ne t'en a pas encore parlé?

— "Non „, répondis-je, " et cela m'étonne fort; d'ordinaire il n'a rien à me cacher. Au moins, est-ce un beau parti ? „

— " Un beau parti? comme dot, non! „ dit mon mari; " j'ai pensé qu'il vaut toujours mieux intervenir à temps, si l'alliance ne nous plaît pas, et j'ai été aux renseignements. Le voisin n'aurait pas grand' chose à mettre dans la corbeille; mais il paraît que c'est une fameuse travailleuse, celle dont Jules rêve de faire sa femme. A part la question d'argent, il n'y a que des éloges à faire. „

— " Et „, hasardai-je, " y a-t-il tant d'importance à attacher à cette question d'argent ? „

— " Je ne te cache pas, que l'année dernière j'en aurais fait une question capitale, et cela malgré mes principes; je pense qu'une bonne santé, une bonne conduite, une paire de bons bras et un grand amour du travail constituent la meilleure des dots. Mais on a beau dire, l'année dernière il manquait des fonds et Jules aurait été obligé d'imposer silence à son cœur et à ses sentiments. „

— " Et maintenant ? „

— "Oh! maintenant; la situation n'est plus la même; nous ne parlerons même pas de l'import, si la future nous convient. „

Le même soir je tâchai de savoir par Félix, le confident de Jules, le fin mot de l'affaire.

— " Oui, c'est vrai „, dit Félix, " Jules va souvent chez le voisin; je crois qu'il aime beaucoup la fille cadette Betsy et celle-ci mérite cette affection. C'est une brave fille, pleine de zèle et de courage. Tu dois l'avoir remarquée déjà ; elle n'est pas précisément très belle, mais elle est forte et solide et c'est ce qu'il faut aux colons, n'est-ce pas ? „

— " Et pourquoi Jules ne la demande-t-il pas en mariage ? „

— " Mère, les parents de Betsy ne sont pas riches; il n'y aura pas de grande dot et Jules craint un avis défavorable de la part de père. „

— " Eh bien ! si réellement tu penses que Betsy est cligne de devenir la femme de Jules

— "Oh ! pour ça, je t'en réponds ! „

— " Tu diras à ton frère qu'il vienne me parler. „

Une heure après Jules se trouva près de moi, faisant les éloges de sa Betsy, énumérant ses qualités, me suppliant d'intercéder auprès de père pour que celui-ci se contente d'une petite dot. .

Je n'oublierai jamais la petite scène qui se passa dans mon bureau quelques jours avant le mariage.

J'étais occupée à écrire quand, comme un vent d'orage, Jules fit irruption dans la place; il tenait en main une grande enveloppe et me dit, tout hors de lui :

— " Qu'est-ce que cela signifie, mère ? „

— " Quoi donc ? „

— " Ce projet de contrat qu'on m'envoie maintenant. J'étais présent quand on a arrêté les conditions, et voilà que je reçois à l'examen un projet qui ne ressemble plus au premier; je n'y comprends plus rien. „

— " Explique-toi. „

— " Tiens, lis toi-même.

J'étais évidemment au courant de la surprise que mon mari réservait à son fils aîné.

— " Voyons, qu'est-ce qu'il renferme de si terrible ce contrat, que tu t'agites ainsi „.

— " Mais mère, ne vois-tu pas que ce projet dit tout simplement que j'apporte dans la communauté plus de bétail que nous ne possédons tous ensemble, et plus d'hectares que n'en compte tout le run. Et le notaire me fait demander si ce projet peut recevoir mon approbation? „

— " Tu ne peux évidemment pas apporter en dot plus que tu ne possèdes; voyons ton compte au grand-livre „.

— " Mon compte au grand-livre ! Ai-je un compte chez père ? moi ? Pourquoi cela ? „

Mais j'avais déjà ouvert le grand-livre à l'endroit, où mon mari avait ouvert un compte à ses fils, le jour où ils lui avaient cédé leurs parts dans le run.

Mon garçon y lut, écrit de la main de son père : " Payé à mon

fils Jules sa créance ci-dessus avec les intérêts, en lui cédant tout le run, plus 100 hectares de terrain et 150 têtes de bétail „.

Jules ne dit rien; il ne savait pas parler; il avait les larmes aux yeux, et, ma foi, quand il me sauta au cou en disant : " Braves parents, va ! „ je me mis à pleurer avec lui.

" Tu remercieras ton père ce soir; sans doute il rentrera aujourd'hui encore; c'est pour régler les achats qu'il a fait inscrire au contrat, qu'il s'est rendu en ville „.

— " Mais mère, je dois cependant poser une question. Père me cède tout le run; quelle sera alors la part de Félix et de Louisa? „

— " Ne t'en inquiète pas : la mine n'est-elle pas là ?

— " La mine! est-il donc vrai que l'on gagne beaucoup d'argent à cette exploitation ? „

— " Mon garçon, monsieur Marsilly a dit vrai : tout fait prévoir que nous finirons par devenir millionnaires. Et puisque j'en suis aux confidences, apprends donc que nous n'attendons que ton mariage et ton installation pour aller habiter Nouméa. Félix sera attaché à la direction de la mine et Louisa nous accompagnera „.

— " Et tu sauras quitter la brousse, mère ? „

— " Sois tranquille, nous reviendrons souvent, Louisa et moi; j'espère qu'il y aura toujours chez toi un couvert et un lit pour nous! „

— " On vous attendra toujours à bras ouverts, mère; à bras ouverts! „

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