RELATION DE SON VOYAGE
Dans le chapitre précédent, nous avons fait connaître Stanley, cet explorateur hardi, incomparable, dont les travaux devaient avoir une si grande influence sur l'avenir de l'Afrique centrale. *
Mais un résumé sommaire ne peut faire comprendre ce qu'il a fallu d'audace et de génie pour mener à bonne fin une entreprise comme celle de l'exploration du Congo. C'est pourquoi nous croyons intéressant de céder ici la plume à Stanley lui-même, en extrayant de son magnifique ouvrage intitulé : A travers le continent mystérieux (l), quelques passages des plus saillants.
Laissant de côté ses recherches dans l'Afrique orientale, nous choisirons de préférence les détails relatifs à l'Afrique occidentale, où se trouve le « Congo belge. » Le lac Tanganika, Nyangwé et les forêts du Manyéma, l'embarquement sur le grand fleuve, les combats contre les cannibales dans les Stanley-Falls, la descente du « fleuve calme », la « grande bataille navale » de l'Arouwimi, le labyrinthe des îles fluviales, le Stanley-Pool et les cataractes du
(1) Nous recommandons la lecture de cet ouvrage de Stanley, écrit de main de maître, à tous ceux qui s'inléressent à la grande question africaine. Une excellente traduction en français., de Mn,e Loreau, a été publiée en deux volumes in-8° illustrés, par la maison Hachette de Paris.
bas Congo, nous offriront, en une série de tableaux émouvants, les grandes scènes de ce drame en plusieurs actes, et nous feront connaître à la fois la géographie, l'hydrographie et l'ethnographie de cette vaste partie du Continent Noir.
Dans ce chapitre, Stanley parlera seul ; notre rôle se bornera à établir en quelques lignes la transition d'un passage extrait au suivant, par un court résumé des pages sautées.
Nous débuterons par l'exploration du grand lac Tanganika, qui forme la frontière orientale de l'État du Congo.
Sur le lao Tanganika. — « ...L'audacieux petit bateau de construction anglaise, le Lady Alice, qui a fouillé toutes les baies et toutes les entrées du lac Victoria, franchi sur les épaules d'hommes vigoureux les plaines et les ravins de l'Ounyoro, qui s'est arrêté au bord des falaises du golfe de Béatrice (dans le lac Edouard), a fait sa trouée dans les papyrus du Nil Alexandra, filé gaiement sur les petits -lacs bruns du Karagoué, traversé les plaines inondées de l'Oussagoussi et passé la rivière à crocodiles de l'Ouvinnza, est maintenant sur les eaux bleues du Tanganika.
» Il va explorer la barrière de montagnes qui entourent celui-ci, pour découvrir l'ouverture par laquelle s'écoule, ou est supposé s'écouler le surplus de l'eau des rivières qui, depuis un temps immémorial, se versent de tous côtés dans le lac.
» Le 11 juin 1876, le bateau et sa conserve étaient prêts. L'équipage du premier avait été choisi avec le plus grand soin...
» Après beaucoup de poignées de mains, beaucoup de souhaits et de recommandations de prudence, les deux bateaux quittent Oudjidji, hissent leurs voiles ettournent leur proue vers le sud.
» Si en cette occasion, Arabes, Vouadjidji et Voua-ngouana se sont montrés plus démonstratifs qu'à l'ordinaire, c'est parce qu'ils ne croient pas que le Lady- Alice, une barque aussi frêle, puisse résister aux lourdes vagues du Tanganika. Avan,t le départ, ils déclaraient que nous serions tous noyés. Mes compagnons Voua-ngouana, se moquant de leurs appréhensions, leur racontaient nos brillants exploits autour d'un lac deux fois aussi grand
que le Tanganika. Ils renonçaient alors à la discussion et se contentaient de répondre en hochant tristement la tête : « Eh bien ! vous verrez ! »...
» Pendant presque toute la journée du lendemain, nous longeâmes les pentes boisées de l'Oulammbola et les plaines fauves de l'Oukarannga jusqu'au Malagarazi. Le 13, nous rangeâmes les éperons sourcilleux du Rahouenndi, cette côte escarpée et rocheuse, découpée ça et la par des baies aussi calmes que des étangs, et dont les hauteurs sont couvertes de grands bois...
» Le jour suivant, nous côtoyâmes un pays que mon voyage avec Livingstone m'avait rendu familier ; et à 7 heures du soir, nous campâmes à Ourimmba, à un mille environ au sud-ouest du Louhouadjéri.
» Me rappelant mes succès de 1872, je me mis en chasse le lendemain sur une terre que je regardais avec respect. Je revis l'emplacement de notre petite tente, six pieds carrés seulement, consacrés par le souvenir de relations à jamais brisées.
» Je reconnus l'arbre sur lequel nous avions hissé notre grande bannière rouge et blanche, pour servir de point de repère à la caravane égarée ; je reconnus la plaine où j'avais abattu le zèbre, la place exacte où j'avais tué une belle oie grasse pour notre déjeûner, le pic élancé de Kivannga, les montagnes de ïoungoué à l'aspect fantastique, la route que j'avais prise — mes souvenirs étaient si présents qu'il me semblait recommencer la vie d'autrefois — rien ne paraissait changé...
Les Rougas-Rougas. — » Nous étions plongés dans cette innocente préoccupation, lorsque de sinistres objets nous apparurent — des Rougas-Rougas.
» Aussi mal venus que peuvent l'être des loups, pour le voyageur qui en hiver est seul et désarmé dans une plaine de Sibérie, sont les Rougas-Rougas, pour celui qui traverse les solitudes africaines. Quel que soit le motif qui les amène, leur présence annonce la possibilité, la probabilité même d'un conflit sérieux. Bandits sans foi ni loi, exclusivement voués au pillage et au meurtre, leurs mains sont toujours prêtes à répandre le sang.
» Nous parvînmes cependant à les éloigner... Mais dans la nuit, nous reçûmes la visite d'une soixantaine d'entre eux, tous armés de mousquets. Bien que l'heure fut indue et le moment inopportun, je ne voulus donner prétexte à aucune collision. Grâce à une distribution d'étoffe et à Un déploiement d'inépuisable douceur, nous réussîmes à éviter une rupture avec les
sanguinaires Rougas-Rougas, et, avant le jour, nous partîmes inaperçus...
» Le 19, vers deux heures de l'après-midi, nous arrivâmes en vue de Rihouéça, village qui, du lac, paraissait avoir une grande étendue. En approchant, nous fûmes frappés du silence qui régnait partout ; la vue d'un troupeau de buffles, qui paissait près du village, nous étonna plus encore.
» Les guides s'étaient arrêtés là cinq semaines avant, pour faire du commerce avec Pounda, le chef de l'endroit, et ils ne comprenaient pas comment l'apparition insolite de deux bateaux à voiles n'attirait pas tous les habitants sur le rivage.
» Nous résolûmes de chercher la cause de cette abstention. De tous côtés, un silence de mort ; sur la berge et parmi les roseaux qui bordaient le sentier conduisant au village, des vases de terre ayant peu servi, des tabourets, des bâtons, des balais, des gourdes, etc., etc. Tout cela était de mauvais augure. Craignant un piège, nous revînmes précipitamment à nos barques, où je fis armer trente hommes. Ainsi garantis contre toute surprise, nous regagnâmes le sentier où nous avançâmes avec précaution.
» Gomme nous atteignions le plateau sur lequel était le village, nous vîmes un spectacle qui figea le sang dans nos veines : le cadavre d'un vieillard dans un état de décomposition avancée, ayant au dos une large plaie faite par une lance, et près de lui une mare de sang desséché ; la mort devait remonter à cinq ou six jours. Un peu plus loin était le corps décapité d'un' autre homme ; puis dans un fossé, les cadavres d'une femme et de trois hommes, dont l'un n'avait plus de membres...
» Nous arrivâmes au village. Les palissades étaient abattues et brûlées. Une cinquantaine de huttes étaient encore debout ; toutes les autres avaient été détruites par le feu. Quelques bananiers calcinés témoignaient de la fureur de l'incendie ; mais en dépit des ruines et des charbons éteints qui couvraient le sol, on ne pouvait mettre en doute la fuite précipitée des habitants ; les objets qui constituent le mobilier des familles indigènes : nattes, lances, gobelets, poterie de cuisine de toute dimension, cannes, massues, paniers, bassins, plats en bois, écopes, etc., étaient disséminés en tel nombre qu'un musée africain on aurait été comblé.
» Des signes évidents prouvaient que cette dévastation fêtait récente : les débris de charpente et de palissade fumaient encore, les foyers avaient conservé leur chaleur et les cadavres n'étaient
pas putréfiés. Un chat noir s'élança de l'une des huttes restées debout ; mouvement inattendu, qui dans ce lieu de mort et de vengeance, nous fit tressaillir...
» Pounda, le chef du village, avait sans aucun doute, provoqué l'ennemi inconnu. Dans l'opinion de Para, cet ennemi ne pouvait être que les Rougas-Rougas de Ndéreh.
— Le 31 juillet, Stanley rentrait à Oudjidji, après une absence de cinquante et un jours pendant lesquels il avait effectué, sans accidents et sans la moindre maladie, une navigation de plus de huit cent dix milles. La côte du Tanganika a un développement total d'environ neuf cent trente milles, soit environ 1500 kilomètres. — Stanley trouve l'épidémie sévissant dans la ville d'Oudjidji ; il se hâte de la quitter pour passer à l'autre bord. De là, il se dirige par terre et par eau, transportant ou traînant son bateau le Lad y '-Alice. — Il est accompagné d'un seul blanc, le jeune anglais Frank Pokock, et escorté de 150 hommes, Zanzibarites et nègres de l'Ouanyamouési et de l'Ouangouana, qui lui servent de soldats et de porteurs. — On voyage par monts et par vaux dans la direction de l'ouest, cherchant à atteindre Nyangwé.
Tippo-Tib. — Le 26 octobre, avant d'arriver à Nyangwé, Stanley fait la connaissance de Tippo-Tib, métis Arabe nègre, riche marchand d'esclaves et d'ivoire, natif de Zanzibar.
»... Le célèbre Hamed-ben-Mohammed, autrement appelé Tippou-Tib, ou, comme le prononcent invariablement les indigènes, Tippo-Tib, était un homme de grande taille, jeune, à barbe noire, aux mouvements prompts et agiles, un type de force et d'énergie. La peau était négroïde, mais la figure intelligente et belle avec un clignement d'œil nerveux et des dents admirables, d'une forme parfaite et d'une blancheur étincelante.
» Il était accompagné d'une suite nombreuse de jeunes Arabes, qui le regardent comme leur chef, et d'une vingtaine de Youangouana et de Vouanyamouési, qu'il a menés à travers l'Afrique, sur des espaces de milliers de milles.
» De l'air et du ton d'un Arabe bien né, presque ceux d'un homme de cour, il me souhaita la bienvenue au village de Mouana Mammba, et se posa en face de moi sur la natte et le coussin qu'avaient apportés ses esclaves-. Un murmure d'admiration, provoqué par l'élégance et la noblesse de ses manières, échappa aux assistants.
» Après l'avoir examiné pendant quelques minutes, j'en arrivai à cette conclusion que j'avais sous les yeux un homme remarquable, le plus remarquable de tous ceux que j'eusse encore rencontrés en Afrique. D'une tenue très soignée, il portait des vêtements d'un blanc sans tache, un fez tout neuf, un riche dioulé pour ceinture, et une dague ornée d'un merveilleux filigrane d'argent.
» L'individu que je viens de décrire était l'Arabe qui avait escorté Cameron depuis le Loualaba jusqu'à l'Outotéra, par 5° de latitude sud et 23° 34' de longitude est. Il n'y avait, conséquemment à Nyangwé, personne qui, mieux que lui, pût me faire connaître la direction suivie par mon prédécesseur.
» Les renseignements qu'il me donna, confirmés, en outre, par Saïd Méozroui et d'autres Arabes, prouvaient suffisamment que le grand problème était encore intact, juste à l'endroit où l'avait laissé Livingstone, lorsque, dans l'impossibilité de continuer sa route, l'illustre voyageur avait quitté Nyangwé pour n'y plus revenir.
» C'était pour l'expédition une nouvelle d'une extrême importance. Nous étions arrivés au point critique de notre voyage ; la destinée dépendait maintenant de la décision que j'allais prendre... »
Il raconte ensuite les débats de la convention qu'il fit avec Tippo-Tib, et comment celui-ci s'engagea, moyennant 5000 dollars, à l'accompagner avec ses Arabes, depuis Nyangwé, pour faire vers le N.-O. « soixante marches de quatre heures de route. » N'ayant pu obtenir à Nyangwé ni [canots, ni même l'autorisation de descendre le Loualaba (Congo), l'explorateur se voit forcé de se diriger par terre à travers les forêts du Manyéma, afin d'atteindre le grand fleuve en un point quelconque en aval de Nyangwé.
Tippo-Tlb, métis arabe, chef de la région des Stanley-Falls et du haut Congo (1875-1890.)
A Nyangwé . — « Nyangwé est une bourgade arabe et nègre située sur le Loualaba à 4° 16' de latitude sud. Si vous suivez le parallèle de latitude 4° à l'est de l'océan Indien, vous observerez que de là il y a 13 1/2 degrés de longitude, soit 810 milles géographiques. Si vous mesurez la distance de Nyangwé à l'Atlantique, vous trouverez, le long du même parallèle, 15 1/2 degrés, soit 930 milles géographiques. — La moitié orientale de l'Afrique est généralement connue, mais la moitié occidentale était encore entièrement inexplorée. Pour un voyageur arrivant de l'est et aimant à explorer des contrées inconnues, quelle immensité s'étendait là devant moi ! La plus grande moitié de l'Afrique n'était qu'une page blanche, une région mystérieuse peuplée de nains, de cannibales et de gorilles, à travers laquelle cette immense rivière coulait vers l'Atlantique sans profit pour la civilisation. Partout l'obscurité et l'ignorance concernant son cours !
i> Aucun de mes prédécesseurs, Livingstone et Cameron, n'avaient pu obtenir de canots à Nyangwé, et je ne réussis point davantage. Les Arabes de cet endroit, qui prétendaient s'intéresser beaucoup à ma sécurité, ne voulait pas me permettre de partir. Mais mon destin semblait me pousser en avant. J'écoutais les histoires qu'ils me contèrent des caravanes sans nombre qui avaient essayé de traverser ce pays et qui avaient été massacrées, mais j'avais calculé mes ressources et mesuré mes forces et ma persévérance. Je déclarai aux Arabes que j'avais l'intention d'essayer la chose.
» Le 4 novembre 1876, je passai en revue les membres de l'expédition. Ils étaient au nombre de cent quarante-six et nous possédions les armes suivantes :
» Vingt-neuf sniders, trente-deux fusils à percussion, deux winchesters, deux fusils doubles, deux revolvers et soixante-huit haches.
» Des soixante-cinq fusils, quarante seulement étaient entre les mains d'hommes sur lesquels on pouvait compter, le reste de la bande se composait de simples pagazis, qui auraient mieux aimé devenir esclaves que de combattre pour leur liberté et leur vie. Mais comme porteurs, ils étaient précieux ; des hommes faisant bien leurs devoirs et fidèles à leurs engagements, lorsque la frayeur ou des influences étrangères ne les poussaient pas à la désertion .
» La bande considérable, amenée par Tippo-Tib, dissipa les
dernières craintes de mes gens ; et quand je leur eus demandé s'ils étaient disposés à tenir les promesses qu'ils m'avaient faites à Zanzibar et au Mouta-Nzigbé, ils me répondirent tous par l'affirmative.
» Alors, ce soir, mes amis, leur dis-je, empaquetez vos effets, et demain matin, au point du jour, soyez en lignes devant ma case, tous, prêts a partir... »
La forêt du Manyéma. — « Le lendemain, 5 novembre, nous partîmes de Nyangwé, après avoir gravi une pente élevée couverte d'herbes, et nous eûmes devant nous la sombre muraille d'une forêt qui commençait au bord du fleuve, décrivait une courbe au sud-est, où elle rejoignait des montagnes et se perdait à l'horizon.
C'est cette immense et impénétrable forêt qu'il faut traverser. » Mille difficultés : la famine, la maladie, l'hostilité des indigènes peuvent nous empêcher d'accomplir notre dessein ; les obstacles peuvent être plus forts que nous ; mais notre espoir est grand et notre but élevé. Avançons donc, Dieu nous conduira ; notre sort est entre ses mains, qu'il en dispose, suivant sa volonté...
» L'étape du 6 novembre nous fit gagner cette forêt sinistre dans laquelle nous entrâmes, disant adieu au soleil...
» Accoutumés à une marche rapide, nous devions nous arrêter sans cesse, attendre avec patience qu'on pût faire quelques pas. Pendant ce temps là, les arbres nous versaient leur rosée, chaque feuille pleurait sur nous ; et de toutes les branches, de toutes les lianes, de toutes les tiges, l'eau nous arrivait en larges gouttes. Au-dessus de nos têtes, des lits de rameaux enlacés nous cachaient la lumière. Nous ne savions pas si le jour était clair ou sombre, ensoleillé ou brumeux. Nous marchions au milieu d'un faible^crépuscule, celui des climats tempérés, une heure après le coucher du soleil.
» Bientôt la piste argileuse devint une boue tenace, d'où à chaque pas, l'eau qu'elle renfermait était lancée sur les jambes du voisin.
» A droite et à gauche, les arbustes du fourré, cette basse classe du monde végétal, s'élevaient à vingt pieds de [hauteur. Le sol, terreau d'un brun sombre, formé par l'accumulation tant de fois séculaire des débris de la forêt, et sans cesse abreuvé, constitue une couche chaude d'une puissance prolifique étonnante. Retenue par l'argile sous-jacente, l'humidité nourricière est
aspirée par les myriades de racines des buissons et des herbes. Toutes ces plantes, d'une diversité inouïe, qui croissent avec tant de vigueur dans cette ombre tranquille et moite, seraient desséchées par le moindre vent. Mais quelle bourrasque pourrait visiter ces cloîtres ombreux ? La tempête a beau mugir au dehors, un calme absolu n'en règne pas moins dans les profondeurs de cet océan de verdure.
» On n'a qu'à tirer sur un jeune arbre pour savoir que le terrain meuble n'a aucune force de rétention, et que les racines de l'arbrisseau n'ont pas pénétré dans l'argile ; même celles des géants de la forêt n'y sont pas entrées profondément, comme on peut le voir par leurs racines à moitié découvertes ; ils semblent rester debout plutôt en raison de la largeur de leur base que par l'empoignement de la terre.
» A chaque instant nous descendions dans des tranchées où passent des ruisseaux qui vont rejoindre la Rounda et sortent de profondeurs feuillues composées de dattiers, d'amomées, de carpodinées et de phryniées. 11 fallait ensuite gravir l'escarpement de la berge à travers la fourrée d'amomes, de bananiers et de figuiers, emmêlée de tiges grimpantes ou rampantes ; nouveau genre de marche qui naturellement n'amélioraitjfpas J" notre caractère.
» La rosée tomba jusqu'à dix heures, nous frappant sans cesse de ses larges gouttes. Nos vêtements en étaient saturés ; mon casque me semblait chargé de plomb. Comme il ne "m'était d'aucune utilité dans cette ombre épaisse, je le remis à |l'un de mes porteurs d'armes. J'avais assez du poids de mes habits, de mes guêtres et de mes bottes où l'eau clapotait bruyamment. A l'humidité extérieure, s'ajoutait la transpiration qui exsudait de tous les pores, car on étouffait ; la chaude vapeur du solfmontait visiblement et formait un nuage gris au-dessus de nos têtes. Le matin, cette buée avait été si épaisse que nous pouvions à peine distinguer le feuillage des arbres qui nous environnaient.
» A trois heures, nous atteignîmes Mpotira, à vingt et un milles de Nyangwé.
» Les porteurs du Lady- Alice n'arrivèrent que le soir. Fardeaux effroyables que ces lourds fragments de bateau à faire passer, comme autant de charrues, à travers l'épaisseur du feuillage. Nos hommes se plaignirent amèrement de la fatigue ; et en leur faveur, nous nous arrêtâmes à Mpotira.
Arrivée au Congo. L'inconnu. — « Le 19 novembre, une marche de cinq milles dans la forêt de l'ouest de Rammpounzou, nous fit gagner le Loualaba, par 3° 35' de latitude méridionale, juste à quarante et un milles géographiques (75 kilomètres) de Nyangwé. Une observation faite dans l'après-midi me donna pour longitude 25° 49' à l'est du méridien de Greenwich (23° 29' de Paris).
Le nom de Loualaba s'arrête ici. Désormais je ne donnerai plus au fleuve que celui de Livingstone (1)...
» Descendant vers l'inconnu enveloppé de nuages, vers le pays des fables et du mystère, peut-être ses eaux brunes longeaientelles le pays des anthropoïdes, celui des pygmées, ou des hommes dont parlait Roumanika et qui se font « une couverture de leurs oreilles. » Peut-être, dans les centaines de lieues qu'il traversait, ce fleuve baignait-il des terres peuplées de tribus innombrables, absolument ignorées des autres continents. Peut-être le redoutable Macoco, cité par Biaz, Gada-Mosto et Drapper, avait-il un héritier de son ancien royaume, entouré d'une pompe barbare ! Assurément, pensai-je, quelque chose d'étrange existe dans la vaste étendue qui sépare Nyangwé de la limite extrême de Tuckey, étendue marquée en blanc sur nos cartes !
» Je veux relier ces deux points, me dis-je. Nous avons laborieusement traversé la terrible forêt, lutté énergiquement dans l'ombre. Le courage de mes compagnons s'éteint. Je demande une route. Mais le fleuve puissant, voie lumineuse qui traverse l'inconnu, n'est-il pas la voie que je cherche ? Autour de nous, il y a la matière de milliers de flottes de canots. Pourquoi ne pas en constuire ?...
» Je me levai d'un bond et je fis battre le tambour. Tout le monde répondit à l'appel ; Frank et les chefs parurent les premiers. Les Arabes et leur escorte vinrent ensuite. Je finis par être entouré d'une masse compacte de visages attentifs.
» Me tournant vers la foule :
» Arabes, fils de l'Ounyamouési, enfants de Zanzibar, leur disje, écoutez mes paroles ! Nous avons traversé la Mitammba de l'Ouregga. Nous avons goûté l'amertume et nos esprits sont abattus. Vous demandez une route où le voyage soit facile ; je cherche un sentier qui conduise à la mer. J'ai trouvé l'un et l'autre.
(1) Malgré le désir de Stanley, le nom de « Livingstone » qu'il donna au grand fleuve africain en souvenir du célèbre explorateur écossais, n'a pas prévalu sur le nom plus ancien de « Congo. »
— Ah! ah!... Murmures de satisfaction et regards interrogateurs.
— Oui, je l'ai trouvé ! Regardez ce grand fleuve. Depuis le commencement du monde, il coule ainsi que vous le voyez aujourd'hui dans le silence et dans l'ombre. Où va-t-il ? A la grande eau où vont tous les fleuves ! A la mer salée que sillonnent les grands vaisseaux, et dont vos amis et les miens habitent les bords. Est-ce vrai ?
— Oui, oui !
— Et cependant, mes amis, ce fleuve si grand, si large, si profond, n'a jamais été descendu par personne, du point où vous êtes jusqu'à la côte où vivent les blancs. Pourquoi ? Parce que c'était à nous qu'il était réservé de le faire.
— Non, non, non,... et hochements découragés de têtes basses.
— Si ! repris-je en élevant la voix ; telle est notre destinée. Cette tâche est la nôtre. Le Dieu unique l'a écrit : ce fleuve sera connu cette année dans toute sa longueur ! Plus de forêts, plus de souffrances, plus de marches pénibles, plus de ténèbres ; aujourd'hui je lancerai mon bateau, et je ne quitterai la rivière que lorsque mon œuvre sera complète, je le jure.
» Et maintenant, Voua-ngouana, vous tous qui m'avez accompagné dans le Tourou, qui avez fait avec moi le tour des grands lacs ; vous qui m'avez suivi à travers l'Ounyoro et jusqu'à l'Oudjidji, comme des enfants suivent leur père, m'abandonnerez-vous ici ? Me laisserez-vous partir seul avec mon frère Frank ? Irezvous dire âmes amis de Zanzibar que vous m'avez quitté sur cette terre sauvage, me laissant aller à une mort certaine? Ou bien, vous tous, pour qui j'ai été si bon, que j'ai aimés comme un père aime ses enfants, me garotterez-vous pour m'emmener de force? Arabes, dites-moi, où sont mes hommes, mes braves au cœur de lion ! Voua-ngouana, montrez-moi ceux qui osent me suivre.
» D'un bond, le patron du bateau, Oulédi, fut à mes pieds, et m'embrassant les genoux :
» Maître, s'écria-t-il, regardez-moi, je suis un de ceux-là, je vous suivrai jusqu'à la mort.
— Moi aussi, cria Katchetché, en même temps que tous les hommes de l'équipage.
— Je savais bien que j'avais des amis, répondis-je. Qu'ils se mettent tous d'un côté, afin que j'en puisse faire le compte. »
» Ils furent trente-huit : quatre-vingt-quinze demeurèrent immobiles. « J'en ai assez, repris-je. Avec vous, mes amis, je
Foret de Palmiers, paysage tropical.
gagnerai la mer. » L'assemblée se dispersa et chacun reprit son travail.
» Tippo-Tib, le cheikh Abdallah et Mouini Ibrahim vinrent s'asseoir auprès de moi, voulant me persuader d'être moins téméraire et me faire renoncer à ce projet de descendre le fleuve. Ils voulaient se retirer... »
Mais après de longs pourparlers, Tippo et les Arabes restèrent et rembarquement eut lieu.
embarquement sur le fleuve. — « Gomme je finissais de déjeûher, le Lady- Alice était à flot et son apparition sur son élément naturel fut saluée par des acclamations bruyantes.
» L'équipage avec Oulédi pour patron, était à son poste ; Tippo-Tib, le cheikh Abdallah, notre guide Bouana Abed, Mouini Djoumah, deux interprètes et moi, nous y entrâmes comme passagers. Nous remontâmes la rivière pendant une demi-heure, ce qui nous fit gagner une île située au milieu du courant. A l'aide de ma lunette, j'examinai l'autre rive qui, de notre camp, paraissait couverte d'une épaisse forêt. Je vis alors une trentaine de canots, amarrés à la berge, et distinguai plusieurs maisons parmi les arbres. Des créatures humaines se pressaient en foule au bord de l'eau et observaient tous nos mouvements.
» Nous rentrâmes dans la barque et après avoir gouverné droit à la rive gauche, nous descendîmes, en nous laissant aller au courant.
Ce fut le commencement de la navigation sur le grand fleuve. Mais déjà le lendemain vers l'embouchure du Rouiki eut lieu une attaque violente des indigènes, qui inaugura la série des 32 combats que Stanley eut à soutenir dans ce voyage, surtout sur le haut fleuve, peuplé de tribus franchement cannibales. Ce ne fut que plus tard que Stanley put acheter 20 canots pour transporter tout son monde. Il eut longtemps à supporter mille dangers de la part des populations, ou du fait des maladies, du découragement de ses hommes, de l'abandon de Tippo-Tib, arrivé au terme de ses engagements...
De son récit, d'un extrême intérêt, nous citerons
quelques détails relatifs aux incidents de la traversée des Stanley- Falls, qui se trouvent dans les parages de l'Equateur, en aval du confluent de la rivière Léopold, là où eut lieu un grand combat.
Combat au confluent de la rivière Léopold. — « Le 5- janvier 1877, vers deux heures, nous avancions doucement, prêtant l'oreille pour entendre le bruit terrible des chutes qu'on nous avait annoncées, et longeant la rive droite dont nous n'étions éloignés que d'une trentaine de yards. (Le yard, mesure anglaise, vaut près d'un mètre). Tout à coup, huit hommes, couverts de grands boucliers, sortirent d'un massif d'arbustes et poussant leur cri de guerre, nous jetèrent des lances de bois. Quelquesunes frappèrent le bateau et y firent des marques profondes ; d'autres volèrent par dessus et tombèrent dans le fleuve. Nous nous éloignâmes aussitôt de la rive et gagnâmes le milieu du courant ; cette manœuvre nous exposa aux regards de la vigilante tribu des Mouna-Xtaba qui, aussitôt, battit ses tambours de guerre, et prépara ses nombreux canots pour une attaque.
» Jusqu'à ce jour, nous n'avions pas vu d'embarcation dont la longueur excédât cinquante pieds ; mais celles qui maintenant se détachaient de la rive ou sortaient de ses courbes étaient monstrueuses. Les gens qui montaient ces énormes canots étaient en grande peinture de guerre : la moitié du corps peinte en blanc, l'autre en rouge, le tout barré de noir et formant un ensemble d'un aspect diabolique.
» Il y avait dans ces canots d'une extrême longueur quelque chose de crocodilien qui était loin d'être rassurant, et les guerriers qui, placés alternativement avec les rameurs, se tenaient debout, paraissaient animés des passions les plus sauvages. Les sons éclatants des trompes que se renvoyaient les deux rives, les battements sonores des tambours, les hurlements poussés en chœur, prêtaient une pompe féroce au combat dans lequel nous allions être engagés.
» Xons nous mîmes en ligne et, après avoir fait dresser nos boucliers, en sruise de boulevards, par les non-combattants, nous attendîmes le premier choc avec calme, du moins en apparence.
» Un des grands canots, lequel, — nous le mesurâmes plus tard, — avait exactement quatre-vingt-cinq pieds trois pouces de longueur, eut l'imprudence de choisir pour victime notre propre
bateau. Nous le laissâmes approcher à une distance de quinze yards ; puis, après une décharge générale, nous lançâmes le Lady- Alice sur Fénorme canot. Incapables de virer de bord assez promptement pour éviter l'attaque, ceux qui le montaient, rameurs et guerriers, sautèrent dans le fleuve et rejoignirent leurs amis à la nage, tandis que nous nous emparions du « Great- Eastern » du Livingstone. J'y plaçai trente de nos gens, et notre flottille, bien en ligne et conduite par le Lady- Alice, reprit sa route.
» Après ce premier échec, les Mouana Ntaba se lancèrent à notre poursuite, alarmant les deux rives du son de leurs trompes et de leurs tambours, et bientôt nous vîmes une quarantaine de canots descendre la rivière d'une nage furieuse, avec des intentions certainement malfaisantes...
» A quatre heures de l'après-midi, nous nous trouvâmes en face d'une rivière d'environ deux cents yards de large, que je nommai rivière de Léopold, en l'honneur de Sa Majesté Léopold II, roi des Belges.
Les Stanley-Falls {Chutes dites de Stanley). — « Le 6 janvier (1877), dès le matin, je commençai l'exploration de la première des cataractes de Stanley. Je trouvai un bois d'environ deux cents yards de longueur, séparé de la masse du fleuve par un dyke latéral de roches vulcaniennes ; ce bras me conduisit sain et sauf à une couple de milles en aval. Puis, apparurent d'autres dykes : les uns n'étaient que de simples crêtes basses dont la roche était nue ; les autres beaucoup plus larges, et couverts de grands arbres, étaient habités par les Bassoua. Aumilieu de ces îlots, le courant de gauche se précipitait en cascades écumantes, par-dessus des terrasses de faible hauteur, avec une chute d'un à dix pieds. Les Bassoua, sans aucun doute, se sont récemment réfugiés sur ces îlots pour échapper à quelque puissante tribu de l'intérieur, demeurant à l'ouest du fleuve.
» Le 7 janvier, vers le milieu du jour, ayant approché de la cataracte du courant de gauche, autant que le permettait la prudence, nous fûmes prêts à traîner nos canots le long du fleuve. Une route de quinze pieds de large avait été ouverte dans les lacis de rotangs, de palmiers, de lianes, de sarments et de buissons, route assez droite, sauf où Ton avait rencontré les géants de la forêt. Le bois abattu, placé en travers de la voie, y formait une couche épaisse. Enfin un camp avait été dressé à mi-chemin
de la cataracte, entre la route et le fleuve ; toute la cargaison y fut transportée et, à huit heures du soir, nos canots avaient été traînés sur un espace d'un mille.
» Le lendemain, nos gens, étant reposés, reprirent le traînage ; bref, a trois heures de l'après-midi, les canots avaient dépassé les chutes et les rapides de la première cataracte et flottaient sur l'eau calme d'un bras du fleuve, entre la rive gauche et l'île des Bassoua. . .
» Mais bientôt nous arriva le bruit d'une autre cataracte, et il fallut serrer de près la rive gauche. Nous trouvâmes alors d'autres canaux, dont les eaux paresseuses serpentaient entre des îlots couverts de jungles et, après avoir suivi leurs détours pendant deux milles, nous nous retrouvâmes en vue du fleuve, à un endroit où le rugissement de la cataracte annonçait une proximité effrayante.
» Comment la nuit approchait et que la situation était des plus critiques, nous nous arrêtâmes dans une île située au milieu du courant. Sur la rive gauche, retentissaient les trompes et les tambours de guerre auxquels ceux de l'île répondaient : toutefois, des deux maux il fallait choisir le moindre ; et, dans notre ignorance des alentours, mieux valait une rencontre avec les insulaires qu'avec les gens de la rive. »
Le lendemain une violente attaque des Bakoumous et quelques jours après celle des Assamas furent repoussées victorieusement.
La septième et dernière cataracte. — « Entre ses deux rives, le Livingstone a ici une largeur d'environ treize cents yards, dont quarante sont occupés par le canal de droite, sept cent soixante par l'île des Vouènyia, et cinq cents par la branche principale. Il est facile d'imaginer l'effet de ce rétrécissement du fleuve entre les falaises rocheuses de l'île et l'escarpement de la rive opposée. A un mille en amont des chutes, il y a une largeur de treize cents yards ; â mesure qu'il se contracte, son courant s'accélère, court pendant quelques centaines de yards avec une vitesse irrésistible et tombe, d'une hauteur de dix pieds, dans un gouffre, où ses eaux bouillonnantes forment des vagues brunes de six pieds de hauteur, qui bondissent et se ruent les unes contre les autres avec une incroyable furie.
» Avant de m'être rendu compte du volume des eaux que j'avais sous les yeux, je pouvais à peine croire que c'était un
grand fleuve qui passait devant moi par cet étroit canal. J'ai vu beaucoup de cataractes dans mes voyages à travers les différentes parties du inonde ; mais ici, je voyais un fleuve prodigieux s'élancer tout entier par une brèche de cinq cents yards seulement. A la dernière des chutes de Stanley, le fleuve ne tombe pas, il se précipite. Comparées à ce saut furieux, les chutes Ripon, à l'issue du lac Victoria, sont languissantes, bien que pittoresques ; la scène est même suffisamment émouvante ; mais le Livingstone, avec son volume d'eau dix fois plus considérable que celui du Nil Victoria, et n'ayant pas un lit plus large, avec sa profondeur et son tumultueux élan, donne l'idée d'une puissance irrésistible.
» Le 28, dès le matin, nous nous remîmes énergiquement à l'œuvre et à dix heures, nous avions passé la dernière des chutes de Stanley. Heureuse clôture d'un labeur effroyable qui nous occupait nuit et jour depuis le 6 janvier; trois semaines d'efforts excessifs et continus pendant lesquelles nous avions eu à lutter sans cesse contre les cannibales, qui ont fait leurs forteresses des îles placées entre les cataractes.
» Et maintenant, jetant un regard troublé sur l'avenir, nous cherchons à deviner les difficultés qui nous restent à vaincre. L'espoir n'est que le rêve de l'homme éveillé : mais regardant en arrière, l'effroyable cortège des maux passés se représente à nos yeux ; et si nous pensions devoir en affronter de semblables, nous refuserions de faire un pas de plus sur la route. »
Sur le fleuve calme. Rêveries de Frank — « Nous descendîmes le courant en toute hâte pour échapper au bruit des cataractes, qui, depuis tant de jours et tant de nuits, nous assourdissaient de leur rugissement.
» Le Livingstone s'infléchissait maintenant à l' ouest-nordouest et coulait entre des rangées de collines où des bois impénétrables à la clarté du jour étendaient leur ombre, aussi épaisse que celle du soir.
» Nous nous retrouvons sur un fleuve magnifique, dont les eaux calmes nous invitent à suivre leur cours mystérieux. Les terribles incidents des dernières semaines ne m'ont aucunement abattu. Sorti vivant de la lutte, pouvant encore admirer la nature, je me trouve suffisamment récompensé, et une étrange élasticité se fait sentir dans tout mon être.
» Mes bateliers m'amusent en chantant leurs barcarolles les plus entraînantes, dont tous les membres de l'Expédition répètent le refrain avec enthousiasme. Hommes, femmes et enfants sont
entretenus dans cette insouciante ardeur, ce joyeux entrain, qui m'ont aidé à franchir la région cannibale des chutes de Stanley ; sans cela, ils perdraient l'audace et la vigueur d'où dépend notre succès. Avec leur caractère, si le temps de réfléchir leur était laissé, ils s'abandonneraient à l'inquiétude et à la tristesse, se rappelleraient ceux que nous avons perdus et penseraient qu'un sort semblable leur est réservé.
» Frank, lui-même, me semblait être ébranlé par la brusque cessation de la lutte, profondément ému par la contemplation de ce grand fleuve, maintenant paisible et dont la tranquillité nous était devenue étrangère. Quand mes rameurs se furent enroués à force de chanter, il fit entendre des strophes plaintives dont voici les paroles :
» 0 patrie, belle patrie, refuge de tous les malheureux, où n'entrent jamais ni le chagrin, ni le péché, séjour de la paix et du repos î
» 0 patrie ! Combien il me tarde de rejoindre ceux qui t'ont revue avant moi ! Plus de douleurs, plus de fatigue sur ton doux rivage !
» 0 patrie, radieuse patrie ! Mes yeux s'emplissent de larmes quand je me rappelle les joyeux compagnons que je n'ai pas vus depuis des années !
» Quand brillera le jour heureux entre tous, où je pourrai mettre le pied sur ta rive? Nuit et jour, j'aspire à toi, je prie pour toi, chère et bienheureuse patrie ! »
» En achevant, sa voix tremblait et, de peur d'être gagné moi-même par l'émotion, ce qui n'était nullement désirable, je m'écriai saîment :
— Frank, mon cher ami, vous allez faire pleurer tout le monde avec des chants semblables ; c'est trop larmoyant pour notre situation présente. Nos gens sont si faibles, si impressionnables, que la tristesse ne peut que les empêcher d'accomplir la tâche qui est devant nous. Choisissez quelque chant héroïque, dont l'air nous mette du feu dans les veines et fasse marcher nos canots comme s'ils étaient entraînés par la vapeur.
— Très bien, monsieur, me répondit-il avec un regard enthousiaste, et il chanta ce qui suit :
» Notre bannière flotte et brille, nous montrant le ciel. Voyageurs égarés, en avant î la patrie est en haut.
» En parcourant le désert, prions gaiement, et joyeux, les cœurs unis, prenons le chemin du ciel. »
— Ah ! Frank, ce n'est pas le chemin du ciel que vous voulez dire. Vous demandez, je pense, pour le moment celui de votre pays ; et c'est sur celui-là que je vous prie de me permettre de vous conduire.
— Voici un autre chant, monsieur, comment le trouvez-vous ? dit-il.
» Mon Dieu, mon Père, tandis que, par les rudes sentiers de la vie, j'erre au loin, enseigne-moi à dire du fond du cœur : Que ta volonté soit faite !
» Bien que ma voie soit sombre et ma destinée amère, fais-moi la grâce de vivre tranquille, sans murmurer, ou de soupirer seulement la prière que nous a enseignée ton fils : Que ta volonté soit faite !
» Si, dans mon isolement, j'ai à déplorer la perte d'amis bien chers, d'un ton soumis: je m'écrierai : Que ta volonté soit faite !
— Frank, vous pensez trop à ceux que nous avons perdus. Frank, mon pauvre ami, c'est inutile ; nous avons pris le mors aux dents et nous devons courir, courir droit à la mer. Il sera temps plus tard de penser à nos morts et de les pleurer ; maintenant, nous sommes au cœur de l'Afrique, avec des sauvages devant nous, derrière nous, de tous côtés. En avant donc ; en avant jusqu'à la mort, si nous devons mourir. Actuellement, je ne veux pas entendre de regrets. Chantez votre meilleure chanson.
» Il me répondit par le couplet suivant :
» En avant, soldats chrétiens ! Marchez comme à la bataille, en suivant la croix de Jésus. »
» C'en était trop pour moi. Voyant qu'il se trouvait décidément dans une veine religieuse, je m'abstins de le tourmenter davantage. Les bateliers reprirent leur chant barbare et entraînant, que répétèrent les échos des deux rives. ...»
Le voyage se continua pendant plusieurs jours d'abord paisiblement, puis au milieu de fréquentes attaques des cannibales, contre lesquels il fallait se servir des carabines.... Nous nous bornerons au détail du grand combat de l'Arouwimi.
La grande bataille de l'Arouwimi. — « Le premier février, le soleil se leva dans un ciel pur, versant des flots de lumière dans les ombres de l'île, et perçant de ses rayons les
profondeurs du bois, retraites enviables mais qui n'étaient pas faites pour nous.
» A deux heures, précédés par les cris de l'essaim des petits canots, cris féroces qui, pour un motif ou pour un autre, semblaient plus triomphants que d'habitude, nous émergeons de l'ombre des rives boisées et nous nous trouvons en présence d'un vaste affluent, dont l'embouchure a une largeur de près de deux milles.
C'est l'Àrouwimi.
» Dès que nous sommes entrés dans cette rivière, nous voyons un grand nombre de canots autour des îles qui émaillent le milieu du courant. Sitôt qu'ils nous aperçoivent, les équipages se lèvent, poussant de grands cris, et sonnent de leurs trompes avec plus de force que jamais. Nous nous dirigeons en toute hâte vers la rive droite, où nous rencontrons le bras droit de l'affluent. Là, regardant en amont, nous sommes frappés d'un spectacle qui fait tressaillir toutes nos fibres, et éveille en nous, non seulement l'intérêt le plus vif, mais aussi les plus grandes appréhensions : une flottille de canots, dépassant par le nombre et l'énormité tout ce que nous avons vu jusqu'ici, arrive sur nous.
» Au lieu de gagner la rive, nous nous arrêtons en aval de la rivière, et les canots se mettent en ligne devant le Lady-Alice. Après un moment de réflexion, ayant remarqué le nombre des indigènes, l'audace avec laquelle ils s'avancent et la propension très apparente de mes gens à abandonner la ligne serrée, j'ordonne de jeter l'ancre. Quatre de mes canots feignent de ne pas m 'entendre ; ils sont poursuivis et menacés de mon raïfle. Je les oblige de la sorte à rentrer dans la ligne qui se trouve ainsi formée de vingt-deux barques liées deux à deux, chaque couple ancrée à cinq brasses de l'autre.
» Le Lady-Alice va prendre position à cinquante yards en avant de la flottille. Puis, comme toujours, sont dressés par les noncombattants, à l'avant, à l'arrière et sur les bordages, les boucliers derrière lesquels doivent viser les fusils et les carabines.
» Il me reste assez de temps pour examiner la force navale qui arrive sur nous, et compter les canots de guerre venus du Livingstone et do son grand affluent. Il y en a cinquante-quatre. La marche est ouverte par un canot monstrueux, portant, sur chaque bord, quarante rameurs, qui pagayent debout et à l'unisson, au rythme d'un chant barbare. A l'avant sur une sorte de plateforme, se tiennent dix jeunes guerriers, coiffés des plumes caudales du perroquet gris à queue rouge. A l'arrière, huit hommes
gouvernent l'embarcation avec de longues pagaies, décorées de boules d'ivoire.
» Entre les deux groupes, dix personnages qui nous paraissent être des chefs, exécutent une danse guerrière. Toutes les pagaies sont surmontées de boules d'ivoire ; tous les bras portent de brillants anneaux, également en ivoire ; toutes les têtes sont couronnées de plumes. De l'avant du canot, tombe une frange épaisse, faite avec les longues fibres blanches de l'hyphéné.
» Le bruit éclatant des énormes tambours, celui de cent trompes d'ivoire, le chant strident de deux mille voix humaines ne sont pas faits pour calmer nos nerfs ou pour augmenter notre confiance dans le résultat de la lutte qui se prépare. Mais la vie est en jeu ; tout ou rien. Nous n'avons le temps ni de prier, ni de jeter un regard à cette nature sauvage, pas même de lui adresser un triste adieu. Nous avons trop de choses à faire vite et bien.
» Le grand canot s'élance ; les autres le suivent, faisant jaillir l'écume et soulevant l'eau sous leurs proues aiguës. Je me tourne vers mes hommes : « Soyez fermes comme des rocs, leur dis-je ; attendez la première lance ; et après cela visez juste. Ne tirez pas tous ensemble. Gardez votre coup jusqu'à ce que vous soyez sûrs de l'homme que vous tenez au bout du canon. Ne songez pas à la fuite ; vous n'avez de salut que dans vos fusils. »
» Frank, avec YOcéan, est sur le flanc droit ; il a un équipage d'élite et un solide rempart de boucliers de bois noir. Mouana- Séra, à gauche, commande la Ville de Londres, qu'il a échangée contre le Glasgow ; les hommes qui l'accompagnent sont assez solides.
» Le canot monstre fond sur le Lady- Alice, comme s'il voulait le couler. Arrivé à cinquante yards, il se détourne : quand il est par notre travers, les dix guerriers de l'avant nous envoient une bordée de lances, tandis que, de chaque côté, se couchent les pagayeurs. Mais tous les bruits sont éteints par la fusillade. Que se passe-t-il ? Nous sommes trop absorbés par notre tir pour le savoir.... Au bout de cinq minutes, nous voyons l'ennemi se reformer à cent brasses en amont.
» Notre sang bouillonne. Pour la première fois, je me sens haïr les goules hideuses qui nous attaquent. Nous levons nos ancres et nous les poursuivons près de la rive droite jusqu'à un détour de la berge; une pointe est doublée et nous voyons leurs villages. Ils abordent ; nous gagnons la rive, nous nous battons dans les rues et ce n'est qu'après les avoir chassés dans les bois que je fais
sonner la retraite, ayant rendu à ces sauvages la politesse d'une visite
Un temple d'idoles. Le cannibalisme. — « Au moment où nous allions nous embarquer, un de mes hommes vint me dire que, dans le village principal, il y avait un meslHti d'ivoire (meskiti : église ou temple) et que dans toutes les maisons l'ivoire était aussi abondant que le bois de chauffage.
» L'instant d'après j'étais devant le meskiti : un simple toit circulaire supporté par trente-trois dents d'éléphant et servant d'abri à une idole en bois de quatre pieds de hauteur, peinte en
Pirogue des Bangalas sur le Congo.
rouge vif, avec des yeux noirs, une barbe et des cheveux. L'image était grossière, mais représentant la figure humaine sans qu'on put s'y méprendre. Mes Voua-ngouana désiraient avoir les défenses ; ils eurent la permission de les emporter. Nous recueillîmes, en outre, une centaine de morceaux d'ivoire, sous forme de coins, de trompes de guerre, de boules, de bracelets, de pilons à broyer le manioc et les herbes, de maillets à battre l'écorce pour en faire de l'étoffe. Les provisions de pagaies, remarquablement sculptées et garnies, pour la plupart, de pointes de fer, les énormes lances de six pieds de longueur, armes de luxe plutôt que d'usage, les
superbes dagues, semblables a des cimeterres persans, avec leurs brillants fourreaux, montés en fer, et leurs larges ceintures de bufîle rouge ou d'antilope, les lances barbelées de toutes les dimensions, depuis la légère zagaie jusqu'à la lance à deux mains, avec lame en forme de sabre, les pinces, les marteaux, les poinçons, les épingles à cheveux, les hameçons, les bracelets de fer ou de cuivre, les portes de fer, les clochettes de même métal, les haches et hachettes, erminettes, les houes, les plantoirs, etc., prouvaient que les gens des bords de cette rivière sont industrieux et plus avancés dans les arts que tous ceux que nous avions rencontrés depuis que nous descendions le Livingstone....
» D'autre part, on y rencontre des preuves nombreuses de cannibalisme : crânes humains grimaçant au bout d'une quantité de perches, à côté de crânes de soko ou de chimpanzé, os de même provenance, accumulés parmi les débris de cuisine, aux alentours du village, et jusqu'au bord de la rivière.
» A l'appui de mon opinion sur l'évidence de cette hideuse pratique, je citerai le fait d'un avant-bras trouvé près d'un foyer éteint, en même temps que plusieurs côtes à demi-carbonisées, et qui avaient pu être jetées dans le feu après avoir été rongées. Ce n'est, il est vrai, qu'un fait accidentel ; néanmoins je l'admets comme preuve irrécusable. Nous avons d'ailleurs été maintes fois salués de cet avertissement que nous devions être mangés le jour même ; il n'y avait pas d'erreur possible, car les mots viande et aujourd'hui ne présentent, chez beaucoup de ces tribus, qu'une légère différence....
» Comme il y avait du danger à rester plus longtemps dans le voisinage de tribus aussi puissantes, aussi bien équipées et aussi guerrières que celles de l'Arouwimi, nous levâmes nos ancres et nous reprîmes la descente du courant.
» Le dernier des vingt-huit combats que nous avions soutenus contre les fous furieux de cette terre sauvage, nous avait inspiré la crainte de tout ce qui ressemblait à l'homme. Nous éprouvions ce que doit ressentir le cerf qui, après avoir plusieurs fois distancé les chiens, à bout de forces et de stratagèmes, inondé de sueur, entend de nouveau les abois de la meute acharnée à sa poursuite. Nous aussi, nous avions été chassés par des bandes de limiers dont il fallait traverser les rangs ; nous avions combattu jour et nuit, employé tous les moyens de défense ; et, de chacune des courbes de ce terrible fleuve, partaient des hurlements, des
menaces de mort, et s'élançaient des canots, aux sons terrifiants des tambours et des trompes de guerre.
» Nous étions épuisés! Et nous n'avions atteint que le milieu du continent! Il n'y en avait pas trente, parmi nous, qui n'eussent reçu au moins une blessure. Continuer cette effroyable vie n'était pas possible. Un jour ou l'autre nous nous coucherions, tendant la gorge aux cannibales, comme les agneaux aux bouchers... »
Le labyrinthe des iles du Congo. — « Ce qui suit est textuellement extrait de mon journal.
» 3 février. — Cours général du fleuve, depuis le matin jusqu'à midi, nord-ouest. A midi, je prends la latitude et je trouve 1° 29' 1", au nord de l'Equateur.
» Nous nous efforçons d'échapper à tout conflit avec les sauvages, ce qui exige beaucoup de jugement et une surveillance continuelle des détroits.
» Dans ce voyage extraordinaire, nous aurons éprouvé toutes les terreurs et tous les plaisirs de la navigation fluviale.
» Nous glissons maintenant dans d'étroits canaux, entre des îles à épices, aux rives sinueuses, dont les doux parfums et la verdure, éternellement printanière, nous font oublier par moments tous nos périls. Le teck, le peuplier, l'hyphéné, le borassus, le dattier sauvage, l'élaïs, le rotang aux frondes pendantes et légères, aux longues tiges serpentines, le manglier touffu aux racines nombreuses, le gommier gigantesque, le bassia, le figuier de Rotschy, le tamar indien branchu, surmontent un fourré dont les plantes sont d'une variété prodigieuse. Le long des rives, dans tous les coins possibles, sont d'épais massifs d'arundo phragmites, dont la brise agite et fait bruire les longues feuilles rubanées, d'un vert brillant ; cà et là le papyrus antiquorum, l'edemone mirabilis et l'eschinomène. Dans les eaux dormantes des petits canaux sinueux qui séparent les îles basses, eaux calmes et tièdes, bordées de fougères toujours fraîches, croissent des plantes aquatiques d'une incroyable diversité ; des mymphéas d'espèces diverses, aux fleurs blanches ou d'une teinte de lavande, enlacent leurs tiges délicates à la vallisnère aux larges feuilles ; et, parmi elles le modeste pistia statiotes montre ses rosettes d'un joli vert.
» Ces îles basses sont le repaire de fléaux sans nombre. Le jour, en les longeant, nous étions attaqués par des taons d'une malignité sans égale et par des tsétsés. La nuit, des nuées de moustiques s'abattaient sur nous, et il était à peu près impossible de dormir ; le bourdonnement de cette multitude d'insectes B. 4
nous semblait être le bruit d'une armée de sauvages venant nous attaquer ; et, jusqu'au matin, le continuel flic-flac des branches de figuier, dont mes compagnons faisaient des chasse-mouches, fatiguait mes oreilles.
» Les îles basses, formées d'un sable d'alluvion et couvertes d'arundos, de papyrus et d'autres variétés de cypéracées, devenues plus nombreuses. Ces îles étaient la demeure de marabouts et de grues baléariques, celle du babiniceps-roi à la jambe courte, de flammants, d'oies à aile éperonnée, de canards sauvages, d'anhingas, de martins-pêcheurs, d'aigrettes, d'ibis noirs et rouges, de bécassines, — gibier d'eau qu'on aurait pu se procurer sans peine, si le premier coup de feu n'eût entraîné le combat avec des gens armés de mousquets ; et nous ne pouvions espérer sortir de cette région qu'en évitant tout contact avec l'homme.
» Sur l'une de ces îles, nous vîmes un éléphant, porteur de magnifiques défenses ; mais il était aussi en sûreté que si nous n'avions pas eu d'armes. Plus loin, sur une grande île couverte, nous aperçûmes un troupeau de buffles rouges, plus petits et, dans leur ensemble, très différents du buffle noir, commun dans la moitié orientale du continent. Nous avions besoin de viande ; mais bien qu'habitués, dans les pays où les étrangers ne sont pas traqués comme des bêtes fauves, à consacrer à la chasse une grande partie de notre temps, nous n'osions pas tirer. La vie de beaucoup d'hommes — la nôtre et celle des indigènes — dépendait de notre abstention.
» La plus haute et la plus boisée de ces îles regorgeait de babouins (cynocephalus porcarius), de lémurs, bruyants veilleurs de nuit, et de singes minuscules à longue queue. Une fois, un froissement de feuillage me fit vivement lever la tête, et j'entrevis un grand singe d'une espèce barbue, qui se tenait debout sur une branche; mais le courant était inexorable; il n'y avait^asà espérer de revoir ce grand singe.
» Les canaux fourmillaient d'amphibies : hippopotames, crocodiles et monitors. Souvent, à l'extrémité inférieure des îles, nous voyions deux ou trois crocodiles monstrueux et gorgés se chauffer au soleil, sur le sable d'une plage étincelante, tandis que de plus jeunes, se tenant à distance respectueuse, imitaient la somnolence de leurs pères, jusqu'à ce que le bruit de nos rames les fissent tous, grands et petits, regagner d'une allure dandinante, leursprofondes demeures.
On juge par ces extraits de l'intérêt que le hardi explorateur apportait aux observations scientifiques, nonobstant les embarras de tous genres.
Après de longs jours de navigation précipitée entre
Soko ou Chi
les îles du fleuve, toujours traqués par des tribus hostiles, le manque de vivres obligea à débarquer dans un village de la rive droite, près du mont Oupoto. Là, un chef révéla à Stanley que le fleuve s'appelait FTkoutou ou le Congo.
Le 1 4 février, on arrive chez les Mangalla ou Bangala, contre lesquels il fallut livrer de nouveaux et terribles combats. Au confluent du Koango (Kassaï) eut lieu la 32e et dernière bataille livrée depuis le départ de Nyangwé.
Mais arrivons au Stanley-Pool.
Le Stanley-Pool. — « Le 12, vers onze heures du matin, le fleuve, graduellement arrivé à deux mille cinq cents yards d'une rive à l'autre, nous mit en présence d'une puissante expansion que mes hommes qualifièrent tout à coup, avec justesse, du nom d'étang. En face de nous, des îles sableuses s'élevaient comme une côte maritime ; à notre droite se trouvait une longue suite de hauteurs, blanches et brillantes, ressemblant tellement aux falaises de Douvres que Frank dit aussitôt : « C'est un coin de l'Angleterre. » Les plateaux herbeux qui couronnaient ces falaises, plateaux aussi verts que des pelouses, rappelèrent si vivement à mon compagnon les dunes du comté de Kent qu'il s'écria avec enthousiasme : « Je sens que nous approchons du pays. »
» Pendant que je faisais le relèvement nécessaire pour établir notre position, Frank, armé de ma lunette, escalada la partie la plus haute de la grande dune sableuse déposée par la rivière et examina l'étrange expansion que nous avions sous les yeux.
» Monsieur, me dit-il à son retour, je vous déclare que ce bassin est juste comme un étang ; aussi large que long. Il est entouré de montagnes et me paraît presque circulaire.
— Eh bien ! si c'est un étang, il faut lui donner un nom spécial Indiquez-m'en un qui lui convienne, Frank.
— Pourquoi ne pas l'appeler Stanley-Pool (étang de Stanley) et ne pas nommer ces hauteurs Dover-Cliffs (rochers de Douvres). Il n'est pas de voyageur qui, venant ici, ne reconnaisse ces falaises à cette désignation. »
» Plus tard, je me suis rappelé ces paroles de Frank, et j'ai nommé Etang de Stanley cette expansion lacustre du fleuve, expansion qui va des falaises de Douvres à la première cataracte des chutes du Livingstone et occupe un espace de trente mille carrés. L'entrée de l'étang, du côté d'amont, est situé par 4° 3' de latitude méridionale. La rive gauche est occupée par les établissements populeux de Nchassa, de Nkounda et de Ntamo ;
la rive droite, par les sauvages Batékés, généralement accusés de cannibalisme.
» Nous commençâmes la traversée de l'étang, en suivant la rive droite, et nous vîmes bientôt une montagne crayeuse près de laquelle s'élevaient deux ou trois colonnes de même formation. D'une anse située immédiatement après cette montagne, sortirent trois canots batékés. Une fois revenus de la surprise que leur causa notre vue, les équipages consentirent à nous montrer la cataracte dont ils essayèrent de nous décrire le bruit.
Le lendemain, Itsi, roi de Ntamo (village qui devint plus tard Brazzaville), vint lui-même rendre visite à Stanley, noua amitié et fit avec Frank l'échange du sang. On voit que les peuplades de l'ouest sont moins sauvages que celles du centre, à cause de leurs fréquents rapports avec les traitants européens du bas Congo.
Le 1 5 mars, l'Expédition entreprend la descente des chutes, au milieu des plus grands dangers et au prix de souffrances inouïes.
Les chutes du Livingstone. — « Dès à présent, l'immense pays sauvage que nous avons traversé, au moyen du plus grand fleuve de l'Afrique, va être présenté au lecteur sous des couleurs moins sombres que dans les pages précédentes, où il n'était question que des attaques furieuses d'hommes féroces et de combats désespérés. Maintenant, les indigènes ne s'opposent pas à notre marche. Le commerce leur a fait perdre leur férocité native ; ils ne ressentent plus, à notre approche, la fureur des bêtes de proie.
» Désormais, nous n'aurons à nous plaindre que de la colère du fleuve. Ce n'est plus le cours d'eau majestueux dont la beauté mystique, la noble grandeur, le flot calme et ininterrompu sur une distance de neuf cents milles (près de 1450 kilomètres), avaient pour moi un charme irrésistible, en dépit de la férocité des tribus de ses bords. C'est un torrent furieux, roulant dans un lit profond obstrué par des récifs de lave, des projections de falaises, des bancs de roches erratiques, traversant des gorges tortueuses, franchissant des terrasses et tombant en une longue série de chutes, de cataractes et de rapides. Après nos conilits si fréquents
avec les sauvages, recommence la lutte avec le grand fleuve, dans la profonde et large déchirure qui, des hauts plateaux, descend à l'Atlantique.
» Ces courants muets et solitaires, qui serpentent au milieu des îles sans nombre du Livingstone, cette immense nappe d'eau, calme et silencieuse qui a entendu nos plaintes, ce désert liquide, témoin de nos souffrances, ces solitudes boisées où nous cherchions le repos et auxquelles nous avions confié nos vœux et notre espoir, tout cela fait place à la gorge bordée de hautes falaises, à travers laquelle le Livingstone roule, avec une inconcevable furie, ses vagues écumantes jusqu'au large lit du Congo, qui à la distance de cent cinquante-cinq milles géographiques seulement (287 kilomètres) est à près de onze cents pieds plus bas que le sommet de la première chute.
Le gouffre du Chaudron. Canots perdus. Neuf hommes noyés. — « Le travail fut repris le 25, au point du jour, dans une mauvaise portion du fleuve, désignée sous le nom significatif de Chaudron. Tout d'abord, notre meilleur canot — soixante-quinze pieds de longueur, sur trois de large et vingt et un pouces de profondeur — le London-Town, commandé par Manoua Sera, fut arraché des mains de cinquante hommes et mis en pièces. Dans l'après-midi, le Glasgow, rompant ses amarres, fut entraîné jusqu'au milieu du fleuve, renvoyé à un demi-mille en amont, repris par l'abîme et, finalement, rejeté dans une baie où campait Frank et où nous le retrouvâmes, à notre grande joie.
» Le lendemain nous descendîmes le courant jusqu'à l'extrémité occidentale de cette baie, au-dessus de l'île rocheuse. Je laissai, comme à l'ordinaire, le camp à la garde de Frank, et prenant quatre-vingt-dix hommes — les autres, pour la plupart, souffraient des blessures reçues au combat de Mouana Ibaka et d'ailleurs — je fis établir un tramway, sur lequel on mit des rouleaux, afin de tourner les chutes.
» Tandis que je donnais mes dernières instructions, je vis Kaloulou dans le Crocodile, Raloulou, l'enfant que j'avais fait élever. Je lui demandai ce qu'il faisait là.
» Mais, je vais ramer, Monsieur, me répondit-il avec un sourire et d'un ton suppliant.
— Ah ! très bien, » répondis-je.
» Mes rameurs prirent leurs bancs et nous partîmes, serrant de près la falaise.
Les rapides du Congo dans les chutes Livingstone Porteurs indigènes.
» J'étais à l'avant du bateau, dirigeant de la main Oulédi, qui tenait le gouvernail. Le fleuve n'avait plus que quatre cent cinquante yards de large, mais un sondage lui trouva, près du bord, cent trente-huit pieds de profondeur. Le courant était rapide, la surface unie et grasse, comme huileuse ; ça et là un tourbillon, un gonflement, puis un entonnoir ; en somme, aucun danger pour les gens de sang-froid.
» Nous eûmes bientôt fait un mille et, tout à coup, à une distance de six cents yards, nous aperçûmes les chutes furieuses désignées depuis sous le nom de Kaloulou. Avec un peiijd' efforts, nous réussîmes à doubler le cap, à entrer dans la baie, située en amont des chutes, et a gagner l'emplacement qu'on m'avait indiqué. Le premier, le second, le troisième canot arrivèrent peu de temps après moi. Je commençais à me féliciter du travail du jour, quand, à ma profonde horreur, je vis le Crocodile, au milieu du courant, bien loin de la pointe que/ nous avions doublée, filant comme un trait dans la direction des chutes. Rien à faire : j'étais à l'agonie. Trois de mes préférés étaient dans ce canot ; Kaloulou, Maurédi et Téradji ; et parmi les autres, Renami, Makoua et Vouadi Djoumah, deux de nos hommes les meilleurs.
» Le canot atteignit l'île qui divise les chutes et fut précipité dans le bras gauche. Nous le vîmes tourbillonner trois ou quatre fois, puis plonger dans le gouffre et se redresser, la poupe en l'air.
» Nous sûmes alors que Kaloulou et ses compagnons n'étaient plus....
» Bientôt après, un troisième canot, petit et léger, celui-là, monté par le brave Saoudi, celui qui, en 1875, avait échappé aux lances des Vouanyatourou, fila devant nous comme un flèche ; Saoudi, en passant, me cria d'une voix ferme : « La il Allah ! La il Allah ! Je suis perdu, maître ! »
» Quelques secondes après, nous le vîmes sombrer ; il émergea, fut précipité de terrasse en terrasse, pris parle tourbillon, saisi parles vagues, jeté de l'une à l'autre et disparut derrière l'extrémité de l'île, au moment où la nuit tombait sur cette journée d'horreur.
» Neuf hommes perdus dans une après-midi ! ...
Vingt fois des scènes semblables se déroulent dans le récit de Stanley, avec le détail d'accidents de toutes sortes, de souffrances causées par les fatigues,
les maladies, la dysenterie, les ulcères, les angoisses de la faim, les pluies diluviennes, enfin la nécessité de reconstruire des canots pour remplacer ceux que Ton perdait dans cette lutte de géants .
Mort de Frank Pocock. — [Le fatal 3 juin, suffisamment reposée par une halte de sept jours, la troupe se préparait à quitter Mohoua pour aller camper à Zinnga, en amont de la grande cataracte. Les canots devaient être descendus lentement et avec toutes les précautions qu'exigeaient les circonstances. La journée fut ferlile en accidents, mais le plus triste fut la mort de Frank Pocock, le fidèle compagnon de Stanley, le seul blanc qui raccompagnait. Frank, malade et couvert d'ulcères, mais toujours entreprenant, trop hardi cette fois, voulut, malgré les ordres de son chef, diriger un canot pour descendre la grande chute. Ce fut sa perte. Stanley ne fut pas témoin du terrible accident ; il lui fut raconté par les compagnons du malheureux jeune homme Anglais, qu'ils appelaient affectueusement « le petit maître. »]
«... Le canot* de Frank fut saisi par le courant impétueux, et lui-même, réveillé de son illusion par le tonnerre croissant des eaux, s'était levé. Le péril, maintenant, lui apparaissait, mais il était trop tard ! Ils avaient gagné la chute et plongèrent au milieu des vagues écumantes. Les eaux furieuses bondirent, sautèrent dans leur barque, les firent tourner comme sur un pivot ; et sautant, et pirouettant, ils se virent entraînés vers le gouffre béant au-dessous d'eux. Le moment d'angoisse, de regret et de terreur était venu .
» Accrochez-vous au canot, prenez le câble, tenez ferme ! » leur criait Frank en déchirant sa chemise pour nager pins librement. Avant qu'il l'eut arrachée, le canot était saisi par l'abîme qui se refermait sur lui. Quand le vide fut comble, une masse d'eau, vomie par le trouffre, rejeta au grand jour le bateau auquel se cramponnaient des hommes suffoqués.
» Après avoir dérivé quelques instants et repris leurs sens, ils se comptèrent, ne se trouvèrent plus que huit et, dans le nombre, il n'y avait pas de figure blanche !
» Tout ;ï coup, près d'eux, avait surgi une nouvelle masse d'eau Soutenant une forme humaine — celle du « petit maître » — et il en était sorti un Ion? frémissement. Oubliant le tourbillon qui venait de le saisir, la mort à laquelle il venait d'échapper, Oulédi
s'était élancé, les bras tendus vers ce corps flottant ; mais avant qu'il eût pu l'atteindre, il avait été ressaisi par le gouffre.
» Une seconde après, l'abîme le rejeta. Epuisé, défaillant, Oulédi regagna la rive. Mais Frank ne reparut pas...
» Mon brave, mon honnête, mon fidèle Frank ! Devais-je le perdre ainsi ! Mon pauvre ami, après tant d'épreuves ! Ah ! Oulédi, si tu l'avais sauvé, j'aurais fait de toi un homme riche. — Notre destinée est entre les mains de Dieu, répondit le patron d'une voix faible et brisée.
» La triste nouvelle se répandit rapidement dans le Zinnga, le Mbéla et le Mohoua. « Le frère de Mounndilé s'est perdu à Massassa, » s'écriaient les indigènes; et poussés par une affectueuse sympathie, ils descendirent en foule pour savoir comment le malheur était arrivé. L'excellent Ndala vint accompagné de ses femmes et, avec une véritable délicatesse de sentiment, ne permit pas aux naturels de se presser autour de moi.
Dès ce jour, le récit devient de plus en plus attristant. L'Expédition, réduite de moitié par les maladies, la faim, les fatigues, se voit fréquemment aux prises avec la mort Cependant les cataractes étaient franchies. On approchait de Borna, et l'on avait rencontré des indigènes connaissant les blancs de la côte. Le 31 juillet, Stanley abandonne le cours du fleuve et son cher canot pour voyager par terre.
La délivrance. — Le 4 août, « après mon dîner, composé de trois bananes frites, vingt arachides grillées, une tasse d'eau boueuse, mon régime habituel déjà depuis longtemps, je préparai ma lampe faite d'une mèche de charpie trempant dans un peu de beurre de palme, et j'écrivis la lettre suivante :
« A n'importe quel gentleman anglais résidant à Embomma.
» Village de Nsannda, 4 août 1877.
» Cher Monsieur. J'arrive de Zanzibar avec cent quinze personnes, hommes, femmes et enfants. Nous mourons de faim. Les indigènes refusent avec mépris nos étoffes, nos perles, notre fil métallique. Ici, on ne peut acheter des provisions que les jours de marché et nous ne pouvons attendre.
» C'est pourquoi je prends la liberté de vous envoyer cette lettre pour implorer votre assistance. Elle vous sera portée par trois de mes hommes, natifs de Zanzibar, et par un jeune garçon, nommé Robert Férouzi, élève de la Mission anglaise de Zanzibar.
» Je ne vous connais pas, mais j'apprends qu'il y a un Anglais à Bomma, et, en votre qualité de chrétien et de gentleman, vous ne repousserez pas ma requête, j'ose l'espérer. Robert vous expliquera notre situation plus complètement que je ne puis le faire dans cette lettre....
Nous sommes dans la plus grande détresse; mais si votre secours nous arrive à temps voulu, il me sera possible d'être à En>bomma dans quatre jours. J'ai besoin de trois cents pièces de cotonnade pour habiller mes hommes et surtout du riz ou du grain pour les nourrir, car la mort fait des ravages. Je réponds de toute la dépense....
» Jusque-là, veuillez me croire, votre tout dévoué,
» H. M. Stanley, » Commandant de V Expédition anglo-américaine pour V exploration de V Afrique.
» P. S. Gomme il est possible que vous ne connaissiez pas mon nom, j'ajoute que c'est moi qui ai trouvé Livingstone en 1871.
Le secours ne se fit pas attendre et arriva abondant deux jours après, avec une lettre signée A. Da Mottra, Yeiga et J. W. Harrisson, agents de la maison anglaise Hatton et Cookson.
Quelques jours après, le 10, la caravane arrive à Borna, où elle est choyée par une dizaine de résidents blancs, Anglais, Hollandais, Portugais ; puis, après un séjour de deux jours, elle s'embarque sur un steamer anglais. Le 12, on arrive à l'Océan.
L'Océan. — « Quelques heures plus tard, nous franchissions le large portail que nous ouvrait l'Océan, bleu domaine de la civilisation !
» Jetant un dernier regard à l'énorme fleuve sur lequel nous avions tant souffert, je le vis s'approcher, humble et soumis, du seuil de l'immensité liquide, simple goutte d'eau malgré sa puissance et sa fureur, en comparaison de cet incommensurable volume et de cette étendue sans bornes.
)) Et mon cœur débordait de la plus ardente gratitude pour Celui dont la protection nous avait permis de traverser le Continent mystérieux d'une rive à l'autre, et de suivre le plus grand de ses fleuves jusqu'à sa dernière limite. »
La caravane, composée de 114 personnes, fut déposée à Kabinda, d où après huit jours elle fut conduite à St Paul de Loanda, puis reprise à bord d'un vaisseau anglais qui la rapatria gratuitement à Zanzibar. Stanley voulut accompagner ses braves jusque là.
Enfin, après avoir accordé un salaire bien mérité à chacun de ses hommes, même aux treize femmes et aux enfants qui les avaient suivis, Stanley prit congé d'eux, car il allait s'embarquer pour Aden et l'Europe.
» Moment à la fois doux et triste que celui de notre séparation. Quelle longue et solide amitié se brisait ici ! A travers quelles vicissitudes m'avaient suivi ces braves compagnons ! quelle noble fidélité chez ces natures incultes !
» Pendant des années et des années, dans maintes demeures de Zanzibar, on redira la grande histoire de notre voyage et ceux qui l'ont .fait seront regardés comme des héros par leur cercle de parents et d'amis. Pour moi aussi, ces pauvres enfants de l'Afrique, ignorants et incultes, sont des héros. Depuis notre premier combat dans le sauvage Itourou, jusqu'à leur entrée chancelante à Embomma, ils ont toujours répondu à mon appel, comme des vétérans. Jamais ils ne m'ont fait défaut à l'heure du péril ; et si l'Expédition a été couronnée de succès, si les trois grands problèmes géographiques du Continent mystérieux ont été résolus, c'est avec l'aide de leurs bras et de leurs cœurs fidèles. »