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PREMIER CONGRES OUVRIER

(Paris, 1*76)

Organisation* — Le Comité d'initiative, composé de dix ouvriers, provoqua tout d'abord des réunions préparatoires, où il appela tous les hommes « dont le nom avait été mêlé au mouvement ouvrier : délégués aux Expositions universelles ; syndics de corporations ouvrières ; prudhommes, etc.. » Une commission fut chargée de rédiger le programme. Il fut entendu que le Congrès se constituerait en réunion privée, ce qui permettait de se passer de l'autorisation préfectorale ; — (la liberté de réunion n'existait pas.)

Le plus grand souci des organisateurs fut que le Congrès gardât un caractère exclusivement ouvrier. Ils se méfiaient des politiciens. — « On devait, à tout prix, éviter que des politiciens, des hommes théoriques, ne vinssent égarer les esprits, les diriger, et se servir du Congrès comme d'un tréteau pour les opérations éleeto* raies et politiques. » — C'était là l'ancien esprit syndicaliste, et sa méfiance de l'action politique. Toutes les précautions furent donc prises pour que la représentation au Congrès fût purement ouvrière- On y convoqua tous les groupes de travailleurs organisés : chambres syndicales, coopératives, associations ouvrières de tout

ordre. Chacune d'elles pouvait envoyer trois délégués titulaires qui avaient seuls droit de vole. On décida que nul ne pourrait prendre la parole « s'il n'est ouvrier, et s'il n'est recommandé par sa chambre syndicale, ou une autre société ouvrière, et, à défaut, par un groupe de travailleurs ». — (En fait, cependant, deux pubîicistes assez connus à cette époque, MM. Barberet et Desmoulins, tous deux porteurs de mandats réguliers, purent assister au Congrès comme délégués, et, malgré des scènes tumultueuses, le Congrès accorda même la parole à l'un d'eux.)

Il est essentiel de remarquer que, dès le début, la périodicité des Congrès était prévue. Le Congrès devait, avant de se séparer, désigner la ville où il entendait siéger l'année suivante. Il ne s'agissait donc pas d'une assemblée brève et fortuite. C'était bien une institution régulière et durable que l'on voulait fonder.

Les appels de la Commission d'initiative frappèrent vivement l'opinion. Les compagnies de chemin de fer ayant refusé de concéder aux délégués des réductions comme « elles l'avaient toujours fait pour les congrès catholiques, scientifiques,... pour les pèlerinages et les concours... », on ouvrit une souscription publique qui fut couverte avec une extrême rapidité. Le Congrès put dès lors s'ouvrir. Il tint sa première séance le 2 octobre, et poursuivit ses travaux au milieu de l'attention générale. — « Il n'y avait pas d'exemple dans l'histoire de la France que la classe qui supporte toutes les

charges publiques et économiques se fût réunie seule, pacifiquement, pour discuter ses intérêts, et rechercher les moyens de se dérober à la pression de l'organisation économique. »

Le Congrès se réunit, salle d'Arras, du 2 au 10 octobre. Il se divisa dès le début en huit sections, qui se réunissaient chacune séparément dans l'après-midi, tandis que la soirée était consacrée aux réunions générales. Cette méthode était extrêmement défectueuse, en ce sens que les délégués apportaient le soir des discours inspirés par les réunions de l'aprèsmidi, et se succédaient à la tribune sans se répondre. 11 s'ensuit que le Congrès n'étudia à fond aucune des questions portées au programme. On y entendit des discours, des rapports, mais non des discussions. Les orateurs ne se contredisaient pas ; ils ne se répondaient même pas les uns aux autres ; ils lisaient, dans un ordre fixé d'avance, des discours préalablement écrits.

Le Congrès nomma, pour chacune des questions traitées, une commission de neuf membres chargée de résumer ses débats, ou plutôt ses études, et de rédiger des résolutions qui furent ensuite votées par l'assemblée.

Les séances furent généralement très calmes.

Outre l'incident Desmoulins, l'assemblée se livisa pourtant avec quelque agitation sur le cas l'un délégué, le citoyen Feltesse, à qui finalenent la parole fut refusée par le motif qu'il l'était pas Français.

Avant de se séparer, le Congrès décida que la session suivante se tiendrait à Lyon, au mois d'octobre 1877.

Il avait nommé une commission spéciale chargée de poursuivre, dans l'intervalle des deux sessions, l'exécution des résolutions votées.

Programme. — Le programme des travaux du Congrès, fixé par le Comité d'initiative, était le suivant :

i° Le travail des femmes ;

2° Les chambres syndicales ;

3° Les conseils de prudhoinmes ;

4° L'apprentissage et l'enseignement professionnel .;

5° La représentation directe du prolétariat au Parlement ;

6° Les associations coopératives de production, de consommation et de crédit;

7° Les caisses de retraite, d'assurance et des invalides du travail ;

8° L'association agricole et l'utilité des rapports entre les travailleurs agricoles et les travailleurs industriels.

Pour représenter exactement l'état d'esprit des organisateurs du Congrès, il suffirait de dire qu'à leurs yeux ce programme « était aussi complet que possible », et touchait tous les côtés essentiels de la question sociale : « Avec le travail des femmes , disait le secrétaire du Comité, le programme veut empêcher le capitaliste d'opposer le travail de la femme à celui

Je l'homme pour le rendre moins rémunérateur ; avec les chambres syndicales, il touche à l'organisation du travail en vue de défendre ses intérêts ; les conseils de prud'hommes, c'est la terminaison légale de tous les conflits; l'apprentissage et l'enseignement professionnel , c'est la possibilité pour l'ouvrier de connaître à fond ! son industrie et de produire beaucoup et mieux pour la même somme de travail ; la représentation directe du prolétariat au parlement fournit aux travailleurs le moyen d'avoir dans les Chambres des hommes à eux qui défendent leurs intérêts et connaissent leurs besoins ; les associations coopératives , c'est le moyen de neutraliser par l'initiative individuelle tous les mauvais effets de l'organisation actuelle du commerce,, de l'industrie et du crédit... » Et, parcourant ainsi l'ordre du jour, le secrétaire concluait : « Vous le voyez, citoyens, si tous ces points du programme avaient une solution, la solution de la question sociale serait assurée. »

Travaux et résolutions du Congrès. — Les questions ainsi portées au programme étaient trop nombreuses et, en fait, trop peu coordonnées pour que le Congrès pût les réunir dans une doctrine d'ensemble. La conséquence est qu'on remarque dans les travaux du Congrès une extrême confusion.

1° Les résolutions portent sur un certain nombre de mesures politiques générales, appartenant au vieux programme démocratique, et dont quelques-unes ont été résolues depuis lors

par le gouvernement républicain : libertés dt réunion et d'association, gratuité et laïcité di l'éducation primaire ; scrutin de liste ; électioi des maires ; abrogation de la loi Falloux ; impi" sur le revenu, etc., etc.

2° Un grand nombre de vœux se rapportent la législation ouvrière proprement dite. Il ei intéressant de marquer dans quelle mesure L premier Congrès ouvrier tenu en France croyai devoir ou non faire appel à l'intervention d< l'État ; le Congrès demandait :

La réglementation du travail des femmes e!

des enfants dans les manufactures par voie légis lative ;

La suppression du travail de nuit pour le; femmes et les enfants ;

La suppression du travail des femmes dan; les prisons et les couvents ;

L'organisation de caisses de retraites , sam prélèvement sur le salaire et sans ingérence dt l'État ;

La réorganisation des conseils de prud'hommes,

11 demandait une loi sur les syndicats qui — ■ à la différence du projet Lockroy et de la loi Waldeck- Rousseau — les affranchît de tout* surveillance policière et leur assurât, dans leui intégralité, les avantages de la personnalité civile.

Quelques délégués demandèrent la fixatio d'un salaire normal (pour les travaux similaire exécutes par hommes et femmes) et In lïmi talion légale de la journée de travail pour le

luîtes. Mais ces propositions isolées ne passent point dans les résolutions du Congrès.

3° Nous touchons ici aux résolutions essences et vraiment caractéristiques du Congés. Comme nous Pavons vu, les questions ►rtées au programme du Congrès n'étaient, >ur les organisateurs, que les différents as- *cts d'une question générale : l'émancipation îonomique des travailleurs. Le Congrès résoit « que le principe vital qui devait régénérer te travailleurs était sorti des nuages de l'utolie : c'était l'association ». Il affirma que « la juestion de l'affranchissement du travailleur •ouverait sa solution dans le principe de Passation coopérative ».

C'est sur l'association qu'il comptait pour Irganiser l'enseignement professionnel, pour ibvierau chômage, pour assurer le fonctionnement des caisses de retraites, pour supprimer misère, et, dans le lent progrès des choses, [our constituer un état social fondé sur l'équité jtla solidarité. La plupart des délégués considéraient l'association « comme l'unique remède lux abus de toutes sortes, comme le seul moyen pratique de satisfaire les besoins matériels, intellectuels et moraux, enfin comme une panacée universelle ».

En dépit des démonstrations d'un délégué, le citoyen Finance, qui, par l'exemple des assortions françaises, allemandes, anglaises, nionj r a que l'organisation immédiate d'associations te production était vouée à un échec certain, [a coopération était conçue simultanément sous

ses trois formes : production, consommation et crédit.

Tendances générales du Congrès. — On s'étonnera que le Congrès ait pu attendre ainsi du seul principe de l'association ouvrière « l'affranchissement du travail ». C'est qu'il ne s'agissait nullement, dans la pensée des délégués, de constituer une société sur des bases entièrement nouvelles. Ils voulaient seulement modifier, dans un sens plus équitable, l'état général de la société bourgeoise, <c équilibrer dans la production et dans la consommation les rapports entre le capital et le travail ».

Ils se défendaient de toute idée révolutionnaire; ils condamnaient comme des guerres civiles entre les travailleurs « ces grèves qui frappent le fort en détruisant le faible ». Ils se gardaient bien de toucher à la question de la propriété. Les théories socialistes proprement dites étaient à leurs yeux, non seulement des utopies, mais «des utopies bourgeoises ».

Ils n'entendaientni supprimer, ni socialiser le capital. Ils cherchaient seulement à assurer aux ouvriers organisés la part de capital strictement nécessaire pour acquérir des moyens de production.

On comprend aisément, dès lors, que ce Congrès de 1876, venant après l'Internationale et la Commune, ait provoqué, de la part des révolutionnaires réfugiés à Londres, des sarcasmes amers. On comprend que les exilés aient reproché aux syndicaux du Congrès « de faire

amende honorable à la bourgeoisie, d'abjurer la Révolution, de renier la Commune ». On comprend, en revanche, les compliments de la presse modérée félicitant le Congrès de sa sagesse et de sa modération.

Mais c'est qu'en effet la répression de la Commune avait éloigné de France les principaux chefs révolutionnaires. La loi de 1872 (loi Dufaore) arait appuyé de peines sévères la dissolution de l'Internationale. Et d'ailleurs le développement du socialisme en France a toujours été arrêté ou accéléré par les progrès ou les reculs de l'idée républicaine. Or, en 1876, la République n'était encore pour la France qu'une institution toute nominale, à chaque instant menacée par la réaction.

Néanmoins, la lecture des procès-verbaux du Congrès de 1876 permet de faire deux remarques importantes et qui rendront plus aisément intelligible l'histoire des Congrès ouvriers.

1° Les congressistes de 1876 prétendaient apporter dans l'étude des questions sociales un esprit tout pratique et positif. Mais l'examen même des faits les amenait à énoncer des formules qui dépassaient singulièrement leurs conclusions.

Dans les résolutions du Congrès, on trouve en effet :

<c La condamnation de l'intérêt du capital qui permet à une partie de la société de vivre et de jouir du travail et des efforts de l'autre... »

On y lit :

« Que, dans le commerce actuel, le bénéfice et le profit sont usurpations » ;

« Que le travailleur doit posséder son outil, s'il veut recueillir intégralement le produit de son travail. »

Il eût suffi d'isoler et d'étudier un peu sérieusement ces quelques idées pour arriver à des théories bien voisines de ces « utopies » que les congressistes condamnaient si sévèrement.

2° De même les congressistes de 1876 pensaient et affirmaient à toute occasion que l'affranchissement dutravail ne pouvait être obtenu que par une action de classe.

« Du moment que la forme républicaine était acquise, disent les rédacteurs du compte-rendu, il était indispensable à la classe ouvrière, qui, jusque-là, avait marché de concert avec la bourgeoisie républicaine, de s'affirmer dans ses intérêts propres... La question sociale, telle qu'elle se pose aujourd'hui, provient des lois funestes que les bourgeois de la Constituante ont faites... »

Fréquemment on retrouve l'affirmation que, les intérêts du capital et du travail étant inconciliables, les travailleurs ne peuvent attendre leur émancipation de l'Etat bourgeois, et qu'ils ne pourront s'affranchir que par leur action de classe organisée.

La bourgeoisie étant devenue « une classe à part », avec des intérêts distincts qui ne sont pas du tout ceux du travailleur », il leur semblait chimérique d'attendre d'un parti bourgeois quelconque des réformes sérieuses. Les politiciens radicaux eux-mêmes ne s'étaient-ils pas

montrés incapables de rédiger des projets de loi conformes aux véritables intérêts ouvriers ? Aussi n'y eut-il pas de question plus largement traitée par le Congrès que « la représentation , directe du prolétariat au Parlement » et la nécessité des candidatures ouvrières.

Il est manifeste par tous ces faits, bien que peu cohérents, par ces formules encore vagues, que les congressistes de 1876 concevaient vraiment le parti ouvrier comme un parti de classe, son action comme une action de classe.

Si ces quelques points n'étaient pas mis en lumière, l'histoire des Congrès qui ont suivi celui de Paris deviendrait inintelligible.

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