DEUXIEME CONGRES OUVRIER
(Lyon, 1878)
Organisation. — Le premier effet du Congrès de Paris avail été de multiplier les organisations ouvrières de toute sorte. Ce résultat ne pouvait qu'encourager ses promoteurs dans la tâche qu'ils s'étaient tracée. Les ouvriers syndiqués de Lyon, chargés de préparer la seconde session du Congrès ouvrier, se mirent donc aussitôt à l'œuvre. Une assemblée générale des travailleurs de Lyon, convoquée à cet effet, décida la formation d'une commission provisoire où toutes les corporations seraient représentées. Le programme était déjà rédigé, les premières circulaires publiées, quand éclata la crise politique du 16 mai 1877.
L'organisation du Congrès cessa d'élre le souci le plus pressant des ouvriers, préoccupés avant tout d'assurer le salut de la constitution républicaine. D'ailleurs, « pendant cette sombre période où les travailleurs virent se briser les groupes à peine formés par eux, un profond découragement se manifesta dans la classe ouvrière ; on abandonnait même l'idée de la possibilité du Congrès, et la commission, dont les réunions étaient devenues dangereuses, vit ce découragement gagner une partie de ses membres ». Mais ce découragement dura peu.
Malgré les vexations policières contre les syndicats mis en interdit, malgré les nombreuses poursuites pour délit d'association intentées par la magistrature de l'Ordre Moral, en dépit d'une active campagne patronale tendant à enlever leurs membres aux syndicats par la fondation de sociétés de toute espèce, — presque toutes les organisations acceptèrent la proposition faite par la commission lyonnaise d'ouvrir le Congrès , quoi qu'il advînt , le 9 décembre 1877.
Sur ces entrefaites, les élections générales du 14 octobre 1877 avaient assuré la victoire de la République. Mais le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, résistait au verdict populaire et formait (le 23 novembre) un ministère de coup d'Etat. La commission lyonnaise, attendant les événements, reportait aussitôt l'ouverture du Congrès au mois de janvier 1878. Dans l'intervalle, devant le refus de la Chambre de voter le budget, le Maréchal- Président avait cédé, un ministère parlementaire s'était enfin constitué. Si le précédent Congrès s'était tenu sous une République débile et menacée, celui-ci pouvait s'appuyer sur une République consolidée et victorieuse.
Il faut retenir aussi que, peu de jours avant l'ouverture de l'assemblée ouvrière, le 18 novembre 1877, avait paru le premier numéro d'un journal, Y Égalité, fondé pour soutenir le programme collectiviste et pour répandre la doctrine de Marx. Ce journal, dont le rédacteur en chef était Jules Guesde, et les principaux
collaborateurs Gabriel Deville, Emile Massard, Oudin, Gerbier, avait, dès ses premiers numéros, blâmé d'une part la tendance du Congrès de Paris à envisager isolément les souffrances du prolétariat « abstraction faite d'un ordre de choses général dont elles sont la résultante forcée » ; raillé d'autre part la foi des syndicaux dans la coopération « qui est bien la voie la plus longue que puisse prendre le prolétariat », et leur répugnance à l'action révolutionnaire. L'effet de cette propagande devait se faire sentir à Lyon.
Le Congrès s'ouvrit, sans nouvelles difficultés administratives, le 28 janvier 1878, au théâtre des Variétés.
Il était composé suivant les mêmes règles que le Congrès de Paris. Toutefois, les associations ouvrières et les syndicats avaient été autorisés à envoyer autant de délégués qu'elles le jugeaient nécessaire. On avait admis, outre les travailleurs industriels, les travailleurs agricoles, les employés de commerce, et — fait à noter — « des délégués instituteurs et institutrices. »
Le système de la division en sections fut maintenu. On revit ce défilé à la tribune, de rapporteurs plutôt que d'orateurs. Puis on nomma des commissions. Et les résolutions proposées par elles furent finalement votées sans débat.
Les séances furent généralement tranquilles, hors quelques incidents que nous rapporterons. Des protestations suivirent le rapport de la commission des résolutions de Paris. Celle-ci
s'était bornée à faire visite aux députés radicaux, puis avait provoqué une réunion extraparlementaire « présidée parle citoyen Menier, député de Seine-et-Marne », — « oii les députés seuls avaient parlé, refusant de laisser les délégués s'expliquer ». — Au début de la seconde séance on apprit avec indignation qu'un ouvrier lyonnais qui prenait part aux travaux du Congrès, venait d'être, pour ce fait, renvoyé par son patron. Le même jour, un délégué d'Algérie ayant terminé son rapport par cette apostrophe inattendue : Gloire à Jules Sifnon, fut interrompu par des applaudissements et par des protestations violentes. « Il y a quelque chose au-dessus du talent, répondit éloquemment le délégué Chabert, c'est l'honnêteté. Nous ne pouvons considérer Jules Simon en aucune façon comme étant un républicain honnête. » — « Je ne comprends pas, ajouta au milieu du tumulte le délégué Calvinhac, que, dans une assemblée de socialistes dont les frères souffrent et pourrissent à 4000 lieues d'ici sous le ciel australien, on acclame un homme... qui n'a pas voté l'amnistie. »
Le Congrès fut clos le 8 février. L'industrie internationale devant être représentée en mai 1878 à l'Exposition universelle de Paris, il fut convenu que le Congrès suivant aurait lieu à Paris et serait international. Mais, pour le cas où il ne pourrait avoir lieu, on décida en même temps, par précaution, que le troisième Congrès national se tiendrait en octobre 1879 à Marseille.
Programme. — Lyon, pour le programme comme pour l'organisation, reproduisit presque exactement Paris. Sur les neuf questions portées à Tordre du jour, deux seulement étaient nouvelles : la troisième (les crises industrielles et le chômage) ; la huitième (du vagabondage cl des mœurs dans les centres industriels^.
Résolutions. — On ne peut signaler d'inédit, dans les résolutions adoptées, qu'un vote de principe sur la journée de huit heures, et les dispositions suivantes, complétant cette théorie des candidatures ouvrières qui avait déjà fait, à Paris, l'objet de si intéressants débats :
« Les candidats devront accepter formellement le programme socialiste imposé par leurs comités ;
« Le candidat s'engagera, par écrit, à remplir toutes les conditions du programme, faute de quoi il sera déclaré déchu...
« Il sera créé des journaux socialistes, lesquels ne devront préconiser exclusivement que des candidatures ouvrières... »
On décidait enfin que les voix du parti socialiste ouvrier (ce nom se trouve pour la première fois dans les résolutions) devaient au second tour se reporter sur le candidat républicain, — et, dans les circonscriptions où le parti ne présentait pas de candidature ouvrière, s'affirmer au premier tour par bulletins blancs, quitte à se rallier, pour le second, à la candidature républicaine la plus accentuée.
Tendances. — Il semblerait ainsi, à ne consulter que le programme et les votes, que le Congrès de Lyon n'ait rien apporté de nouveau à l'histoire socialiste. Bien au contraire, cette session marqua un progrès considérable et décisif.
Au début, le ton des discours rappelait les séances de Paris. Entre les cris d'enthousiasme républicain et les déclarations anti-cléricales, on entendit les orateurs protester de leurs pensées conciliantes, de leur politique pacifique. « Fiers de leur titre de citoyens français », ils reniaient l'Internationale... Mais, peu à peu, l'accent s'échauffe et monte. Les délégués de Marseille, en particulier, et ceux de Lyon, les plus nombreux, apportent, à l'exposé des souffrances et des revendications ouvrières, une vigueur plus âpre et plus acerbe. On parle « des malheureuses victimes du mouvement de 1871 », des «martyrs de la Révolution. »
La majorité des délégués persistait à chercher dans l'association la solution du problème social. Mais il semblait pourtant que, depuis le Congrès de Paris, cette notion même se fût modifiée pour beaucoup d'entre eux. Les délégués Amat et Chépié, de Lyon, fbrt applaudis tous deux, firent entendre à ce sujet des paroles toute nouvelles. « L'association, disait Amat, n'est pas un principe, elle est un moyen de lutte. » Pourquoi, disait Chépié, surcharger d'organes et de fonctions l'association ouvrière ? Pourquoi lui demander d'organiser l'enseigne-
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ment professionnel, les retraites ? Telle n'est pas sa fin. Llle ne doit pas tendre à autre chose qu'à être une force. Or, moins elle aura de fonctions, plus elle aura de force. Dans le même sens, les délégués Lombard et Garnier, de Marseille, demandaient la fédération des associations et syndicats d'une même corporation et une fédération générale ouvrière pour opposer la coalition générale des travailleurs à la coalition patronale. L'association, ainsi conçue, n'était plus une fin théorique, mais seulement un moyen tactique.
Ce que déclaraient ainsi les délégués, c'était bien la lutte, et la lutte de classe, car l'idée de classe, déjà posée à Paris, fut affirmée à Lyon avec une énergie singulière. « La Société française en est arrivée aujourd'hui à mettre à nu deux classes, que nous désignons : la première, par plèbe ou prolétariat; la seconde, par bourgeoisie, la noblesse n'étant plus qu'une fiction et le clergé une catégorie de fonctionnaires. » Le peuple, dit un autre délégué, abandonné à lui-même en 1789, « a formé la classe dite prolétaire, par opposition à celle des propriétaires et des capitalistes. » — C'est dans cet esprit que le Congrès réclame la représentation directe du prolétariat au Parlement. Les travailleurs formant une classe entièrement distincte de toute autre, ne pourront être honnêtement représentés que par un des leurs. Et si une opposition se produisit contre les candidatures ouvrières, c'est encore au nom de la lutte de classe que cette opposition s'exprima. Quelques
délégués blâmèrent, en effet, l'action électo- : raie, parce « qu'en envoyant nos camarades travailleurs dans ces assemblées bourgeoises, f nous semblons prendre nous-mêmes leur défense, que nous allongeons leur vie, que nous leur refaisons une virginité. » 11 faut, disait le délégué Ballivet, « se tenir le plus en dehors possible de toutes les manifestations de la soj, ciété bourgeoise », mais « provoquer dans le ( sein même de la société actuelle l'organisation | de la société libre de l'avenir; de sorte que, le \ jour où le développement social amènera la | mort de la société bourgeoise, la société nouvelle soit à côté, toute prête pour la remplacer... » Ce langage se tenait déjà, à Lyon, en
Dans les discussions purement économiques, on sentait aussi le Congrès rapprocher peu à peu son langage et sa pensée de la doctrine . révolutionnaire. On entendait, par exemple, le j délégué des grandes coopératives de consommation déclarer que le but à atteindre était la régularisation de la production et la suppression du salariat; que, sans ces deux réformes profondes, toutes les réglementations partielles, toutes les réformes de détail ne seraient que des palliatifs inutiles. Un délégué de Lyon affirmait que le machinisme était un progrès pour l'humanité, mais à une condition, c'est que les machines « devraient être entre les mains des travailleurs, non de ceux qui les exploitent. » On sentait chaque jour se dégager et s'éclaircir la notion du collectivisme. « Le remède
au chômage, dit un délégué, est dans l'établissement de l'industrie et de la propriété collectives. » « Le collectivisme, ajoutait Thierry, de Reims, est notre but; nous ne l'atteindrons que par la révolution, mais il y aura des révolutions tant qu'il y aura des souffrances. » À l'issue de la séance du 4 février, Chabert, délégué de Paris, vint confesser ses anciennes convictions comme des erreurs passées et conclut : « Le collectivisme, c'est l'avenir. »
Mais ces déclarations restaient isolées, personnelles ; aucune d'elles encore n'avait été. fortifiée de justifications théoriques, quand, le 5 février, le délégué Dupire, de Paris, prenant la parole sur la septième question du programme (les travailleurs agricoles) vint lire un manifeste collectiviste, formel et précis cette fois, élaboré avec un soin extrême (les rédacteurs de V Égalité n'y étaient certainement pas étrangers), et qu'il faut analyser de plus près.
Dupire exposa qu'il était bon, selon lui, de renverser la méthode généralement suivie à Lyon et à Paris et qui consistait à attendre la solution du problème social du rapprochement d'un certain nombre de réformes particulières. Il faut, au contraire, dit-il, poser tout d'abord et tacher de résoudre le problème social général ; car de sa solution dépendent toutes les questions particulières qui nous ont occupés jusqu'ici. Quels sont les termes de ce problème? La société moderne est divisée en deux classes: les exploités et les exploiteurs ; ceux qui travaillent sans posséder, ceux qui possèdent sans
travailler. D'où provient cet état de choses ? De l'antagonisme des intérêts. Comment peut-on y porter remède ? En substituant le principe de la solidarité universelle au principe de l'antagonisme général. C'est précisément ce qu'avaient tenté les coopérateurs. Mais l'expérience de ces dernières années témoigne, en fait, des échecs de l'idée coopérative; et, théoriquement, la coopération ne révèle aucune des propriétés nécessaires à la solution du problème social. La coopération généralisée n'aboutirait nullement à l'émancipation totale des travailleurs. mais à l'exploitation des travailleurs par quelques catégories corporatives ou par quelques individus. Il n'existe qu'une solution efficace, c'est de décider que le sol, les matières premières, l'outillage industriel, qui sont la garantie même de l'existence matérielle des sociétés, ne sont pas susceptibles de propriété individuelle et doivent rester la propriété collective et inaliénable de la société ; que la seule propriété personnelle légitime est celle des fruits du travail personnel. Ainsi cesseront, dune part l'antagonisme des intérêts, d'autre part cette inégalité monstrueuse dans la répartition des produils du travail. Dupire conclut en montrant le néant de l'économie politique bourgeoise, en décrivant les progrès de la doctrine collectiviste à travers l'Europe entière ; il termina en évoquant le rêve universel de la révolution sociale.
La séance où Dupire lut son manifeste a été, en général, très inexaclement analysée. Il n'est
pas exact que de violentes protestations se soient élevées contre ce manifeste. Le compte-rendu ne mentionne, au cours de la lecture, aucune interruption quelle qu'elle soit; on écouta donc dans le plus complet silence ; à la fin de la lecture, on trouve seulement cette mention :
salve d'applaudissements. Le délégué Finance, qui du reste n'était pas un partisan de la coopération, vint répondre au nom de la doctrine positiviste. Il affirma notamment que la propriété collective serait la plus dure de toutes ; que le système collectiviste n'était pas conforme aux progrès de la science ni à l'évolution naturelle ; que d'autre part il était incomplet, puisqu'il ne visait à résoudre que le problème matériel et ne comportait ni philosophie ni morale... Mais il n'est pas exact de prétendre que l'assemblée ait pris parti, dans cette discussion, contre Dupire pour Finance. Au contraire, le discours de Finance fut accueilli par des protestations mêlées aux applaudissements. Il n'est pas plus exact que les délégués Pessey (de Besançon) et Labouret aient parlé contre la doctrine collectiviste. Ils blâmèrent seulement l'introduction dans les travaux du Congrès de discussions théoriques qui n'étaient pas prévues par Tordre du jour; mais ils protestèrent à la fois contre les deux discours, contre les deux utopies.
« Que les maîtres et disciples du collectivisme et du positivisme, dit Pessey, trouvent d'autre tribune que celle d'un Congrès national du.
travail français. »
Il est exact que, les délégués Dupire et Balli-
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vet ayant soumis à la deuxième commission de résolutions l'amendement suivant :
« Considérant :
» Que l'émancipation économique des travailleurs ne sera un fait accompli que lorsque ceuxci jouiront du produit intégral de leur travail ;
» Que, pour atteindre ce but, il est nécessaire que les travailleurs soient les détenteurs des éléments utiles à la production : matière première et instruments du travail ;
» Gonséquemment,
» Le Congrès invite toutes les associations ouvrières, en général, à étudier les moyens pratiques pour mettre en application le principe de la propriété collective du sol et des instruments du travail '; »
Cet amendement ne réunit qu'un petit nombre de voix, huit, dit M. Léon de Seilhac (nous ne savons où il a trouvé ce chiffre) — une vingtaine, dit Y Égalité. Mais il fut surtout rejeté comme étranger à Tordre du jour, pour les mêmes raisons qu'on repoussa un vœu relatif à l'amnistie. La majorité des délégués surpris par le manifeste collectiviste, se réservaient ; mais on ne saurait interpréter comme un vote hostile le rejet de l'amendement Dupire-Ballivet.
VÈgalité rapporte qu'après le Congrès de nombreux délégués, notamment de Lyon et de Limoges, adhérèrent à la doctrine collectiviste et promirent d'en poursuivre la propagande. L'Égalité, qui d'ailleurs, lors des premières séances, avait flétri l'opportunisme ouvrier des congres-
sistes, se déclarait satisfaite, après le manifeste Dupire, de l'œuvre accomplie à Lyon. Quant à la République française, journal de Gambetta, elle se félicitait « que les partisans du régime réactionnaire de la collectivité de la propriété, présenté depuis quelque temps par certains esprits égarés comme une sorte de panacée sociale, se fussent trouvés, au Congrès ouvrier de Lyon, en présence de contradicteurs animés du plus pur bon sens français. »