Les consécrations positivistes de la vie humaine
Dans un précédent volume sur Auguste Comte (1), j'ai exposé dans ses grandes lignes toute la doctrine de ce philosophe. L'épigraphe que j'ai mise à ce volume dit assez quel était le but de ce travail. Je rappelle ici cette épigraphe qui est tirée de V Appel aux conservateurs : « Sans devoir devenir pleinement positivistes, les vrais conservateurs peuvent aujourd'hui se rendre la nouvelle synthèse assez familière pour en faire sagement des applications décisives, aussi favorables à leur dignité personnelle qu'à leur office
(1) Le Système politique d'Auguste Comte, Nouvelle Librairie nationale.
social. » Or tel était aussi mon sentiment que les conservateurs trouvent dans Auguste Comte bien des choses desquelles ils peuvent tirer avantage. Faire connaître ces choses-là aux conservateurs, et en même temps faciliter la lecture de Comte à ceux qui auraient le désir de pénétrer sa doctrine plus en détail, voilà donc ce que je m'étais proposé.
Au cours de ce travail, je ne pense pas avoir omis aucune question importante. Mais j'y ai exposé la synthèse positiviste uniquement d'une façon abstraite, telle que Comte lui-même d'ailleurs nous la présente. Or, s'il reste dans l'abstraction, Comte a pourtant un but concret. Ce n'est pas pour la pure jouissance intellectuelle de remuer des idées qu'il écrit, qu'il parle. Il prétend que sa synthèse réagisse sur l'homme, sur sa sensibilité, son intelligence, sa volonté. Il veut, en un mot, qu'elle règle son existence.
Orj'ai pensé qu'il serait peut-être intéressant de reprendre l'étude de Comte sous ce point de vue concret, et de montrer quelle direction une telle synthèse tend à imprimer à notre existence. Certes, pour déduire la discipline pratique qui en résulte, il me faudra nécessairement reparler de cette synthèse. Et ainsi fatalement je retomberai dans ce que j'ai déjà analysé de l'œuvre comtiste. Mais j'ai espoir que ces redites ne seront pas sans utilité. Car si je suis amené à reprendre un certain nombre d'idées déjà exposées, ce sera sous une forme plus vivante, sous une forme plus propre à frapper les esprits.
Quelles sont les déductions que nous devons tirer de la synthèse positiviste pour la conduite de notre existence, voilà donc le sujet que je veux entreprendre ici.
Pour cela, quel plan ai-je adopté ?Un plan qui m'était tout indiqué par la nature même
du sujet. Comte a divisé, en effet, l'existence humaine, depuis la naissance jusqu'à la mort, en un nombre délimité de périodes, et il a voulu que l'entrée dans chacune de ces périodes fût consacrée par une cérémonie. Or, si nous prenons une à une ces cérémonies, et si nous recherchons quels sont les conseils qu'au cours de chacune d'elles un positiviste serait appelé à donner, au nom de la doctrine comtiste, pour la phase de l'existence qui s'ouvre à ce moment, nous aurons ainsi passé en revue toute l'existence humaine et aurons indiqué quelle est la direction que la synthèse positiviste tend à lui imprimer.
Ces cérémonies ou consécrations sont au nombre de neuf. D'abord, à l'époque de la naissance, la présentation. On présente à l'humanité son nouveau serviteur. Puis Vini' tiation, vers quatorze ans, âge où de l'éducation spontanée donnée par la famille on passe
à un enseignement plus systématique, un enseignement encyclopédique qui vous initie aux connaissances positives. A vingt et un ans, à la majorité, Yadmission. Jusque-là on a tout reçu sans rien donner ; on devient dès lors apte à rendre des services, on est admis à servir l'humanité. Plus tard, vers vingt-huit ans environ, on choisit définitivement un métier, on se destine à une carrière déterminée : c'est la destination. Puis le mariage. Ensuite, vers quarante-deux ans, la maturité. Vers soixante-trois ans, la retraite. Enfin, au moment de la mort, la transformation, et quelques années plus tard, alors que l'œuvre de votre vie est mieux appréciable, V incorporation.
Donc la présentation, l'initiation, l'admission, la destination, le mariage, la maturité, la retraite, la transformation et l'incorporation, voilà les neuf consécrations positivistes
des diverses phases de l'existence, ou, comme
les appelle Comte, les neuf sacrements.
Comte, en effet, comme on le sait, prétendait à fonder une religion. Il a donc naturellement adapté à sa synthèse les mots du vocabulaire religieux. Mais je sens fort bien ce qu'il peut y avoir de choquant pour certaines âmes dans l'application de ce mot de sacrement à une cérémonie d'où est absent tout surnaturel. C'est pourquoi j'ai employé et emploierai le mot de consécration qui ne risque pas de blesser.
Oui, mais, dira-t-on peut-être, changer le mot, ce n'est rien changer au caractère de la chose. Il est vrai. Mais la chose en elle-même, la consécration purement humaine de certaines phases de l'existence n'a rien, il me semble, qui puisse choquer. Au temps d'ailleurs de la plus grande ferveur, au moyen âge, nous voyons que de telles consécrations existaient et qu'on ne pensait point à s'en étonner.
Ainsi, par exemple, les cérémonies par lesquelles on vous recevait page ou bien on vous armait chevalier ont assez d'analogie avec les cérémonies positivistes de l'initiation et de l'admission. De nos jours, d'autre part, nous trouvons naturel que l'Etat confère les diplômes qui nous ouvrent certaines carrières, et cela aussi est une sorte d'admission. Et de même nous ne trouvons rien à redire si autour des tombes d'autres que le prêtre prononcent des paroles, ou si un fonctionnaire se mêle de donner des conseils aux futurs époux que la loi oblige à se présenter devant lui.
Or les paroles qu'un positiviste serait appelé à prononcer, les conseils qu'il serait appelé à donner devant une tombe, ou devant un berceau, ou devant de futurs époux, en un mot devant l'homme à l'entrée des diverses phases de son existence, voilà simplement ce que j'ai l'intention d'indiquer, et, encore une
fois, je ne vois rien là qui puisse le moins du monde froisser. Je n'ai nullement, en effet, l'intention de convertir personne à la religion positiviste, et si j'ai choisi comme plan de ces leçons les diverses cérémonies instituées par Comte, ce n'est pour moi qu'un artifice propre à me permettre d'exposer d'une manière plus frappante la doctrine de ce philosophe.
Cette doctrine, l'exposerai-je véritablement sous la forme d'un discours, le discours qu'un positiviste serait supposé prononcer aux diverses cérémonies que j'ai énumérées ? Non, car je crois qu'une forme plus didactique convient mieux au but que je me suis proposé. Exactement donc plutôt qu'un discours, ce sont les matériaux propres à le composer que j'apporterai.
A qui appartiendrait-il, suivant la doctrine comtiste, d'utiliser ces matériaux? à qui, en d'autres termes, reviendrait-il de présider les
cérémonies en question ? Je n'ai point ici à le rechercher. On sait que Comte pensait à organiser pour sa religion une sorte de sacerdoce. Il est même entré dans le détail d'une telle organisation. Mais je laisserai tout cela de côté, car cela importe peu pour ce que j'ai à dire. Simplement je rappellerai que le positiviste, qu'en imagination nous pourrions supposer présider aux diverses consécrations dont j'aurai à parler, ne sera en tout cas sûrement pas un représentant de l'Etat, un fonctionnaire. J'ai dit tout à l'heure que nous étions assez habitués de nos jours à voir l'Etat imprimer une direction spirituelle à notre existence. L'Etat tend à accaparer l'éducation, l'Etat s'arroge le monopole des diplômes. Or ceci est la dernière chose qu'un positiviste, à moins de renier complètement sa doctrine, puisse admettre. La distinction des deux pouvoirs, temporel et spirituel, est, en effet, un
des principes fondamentaux du positivisme. Or, si l'Etat se mêle de nous enseigner le savoir humain, s'il prétend diriger et discipliner nos volontés, il empiète sur le spirituel, et ceci au grand détriment de l'ordre social. L'autorité temporelle, en effet, n'est point propre à s'acquitter convenablement des fonctions du pouvoir spirituel. D'abord parce que celui qui a à sa disposition la force matérielle, et qui est ainsi en mesure de régir directement les actes, sans avoir besoin de passer par la sensibilité ou l'intelligence de l'homme, en arrive forcément à s'inquiéter peu de diriger et moraliser les volontés. Il va au plus court : il impose, il contraint; il ne cherche pointa convaincre, à discipliner. Si donc l'Etat accapare les fonctions spirituelles, il y a grande chance pour qu'il les exerce peu ou mal, et ainsi la société, dénuée que'elle se trouve de toute direction morale, et ne tenant plus que
par les liens matériels, tend vers la dissolution.
Ou bien si l'Etat, s'élant arrogé les fonctions spirituelles, n'a garde de les négliger, s'il ne se contente pas de contraindre mais s'attache aussi à convaincre, ce n'est qu'avec la pensée de l'immédiat, avec la pensée exclusive des besoins actuels de sa politique, besoins qui nécessairement sont variables et souvent d'un intérêt relativement secondaire. En sorte que l'Etat moralisateur ne peut avoir qu'une morale d'occasion et superficielle. Et encore je ne parle ici que d'un Etat gouverné normalement, sainement. Car si nous envisageons un gouvernement quelconque de partis, alors la confusion du temporel et du spirituel devient une chose monstrueuse et corruptrice. La morale, en effet, n'est plus figurée que par l'intérêt immédiat du parti au pouvoir.
Mais la morale positiviste n'est point, elle, une morale d'occasion. Elle est éternelle, ou du moins en a la prétention, tirée qu'elle est de l'observation de la nature humaine. Elle ne peut donc être enseignée que par ceux qui n'ont point à s'inquiéter des contingences immédiates, et peuvent ainsi ne s'attacher qu'aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité, c'est-à-dire qu'elle ne peut être enseignée que par des hommes qui, avant tout, n'ont, d'une manière ou d'une autre, aucune part au pouvoir temporel.
La morale positiviste, je viens de le rappeler, est tirée de l'observation de la nature humaine. C'est dire qu'une telle morale est basée sur une science exclusivement positive, qu'elle est donc établie en dehors de tout surnaturel. C'est d'après des motifs purement humains que Comte, en effet, prétend diriger notre conduite. Certes, tout croyant doit for-
cément taxer un tel eifort d'utopie, car il ne lui est point permis d'admettre de morale possible sans une base surnaturelle. Mais tout au moins un croyant peut admettre qu'on offre à l'homme un certain nombre de motifs purement humains de se conduire socialement. Un catholique moins qu'un autre peut être susceptible de s'en étonner, car au temps de la plus grande splendeur du catholicisme, pendant le moyen âge, nous voyons précisément s'établir des règles de conduite puisées à une source humaine. Je veux parler de la morale de la chevalerie, que synthétise ce beau mot, l'honneur, morale qui encore à présent tient une place dans notre éducation, une place, il est vrai, qui va malheureusement en s'amoindrissant, mais à notre grand détriment, depuis que la société est tombée entre les mains de ceux qui ont la haine de tout ce qui nous vient du moyen âge.
Ornul,n'est-ce pas? ne penserait àse froisser si j'exposais la conduite que veulent les règles de l'honneur. Or je ne vois point qu'il y ait matière à se froisser plus si j'expose la conduite que veut la synthèse positiviste. Pourvu, toutefois, il est vrai, qu'une telle synthèse ne suscite point de conflit avec la discipline que nous impose l'Église, comme il en est arrivé, par exemple, avec le duel que les lois de l'honneur imposaient et que l'Église prohibait. Mais on verra qu'un tel conflit n'existe point. On comprendra d'ailleurs facilement qu'il en soit ainsi, lorsque j'aurai indiqué que la morale positiviste est, peut-on dire, tout entière contenue dans celte maxime : a Vivre pour autrui. »