CHAPITRE PREMIER
Quelle est la direction que la morale positiviste tend à imprimer à notre existence, voilà donc ce que j'ai le projet d'exposer, en prenant successivement chacune des consécrations positivistes qui marquent l'entrée dans une phase nouvelle de notre vie, telle que Auguste Comte l'a décomposée.
La première consécration marque naturellement l'entrée dans la vie. Les parents présentent à l'humanité son nouveau serviteur. De là le nom de présentation donné à une telle consécration. Or qu'est-ce qu'un positiviste, au nom de sa doctrine, devrait, au moment de
la présentation, rappeler aux parents, voilà ce que je voudrais indiquer.
J'ai dit que toute la morale positiviste se résumait dans cette maxime : vivre pour autrui. Or, comme c'est aux parents qu'il appartient d'inculquer une telle morale à l'enfant, il est assez naturel de commencer par leur rappeler pourquoi nous devons vivre pour autrui. Nous devons vivre pour autrui à cause des obligations que nous avons à autrui. Nous devons être de dignes serviteurs de l'humanité, parce que nous ne ferons ainsi que rendre à l'humanité une faible part de ce que nous lui devons.
Mais peut-être pensera-t-on que ce n'est point à l'époque de notre naissance qu'il convient de rappeler ce que nous devons à l'humanité ; qu'il faut attendre pour cela au moins quelques années ; qu'il faut attendre que nous ayons reçu une éducation, une instruction.
que nous soyons devenus aptes à comprendre les joies et les plaisirs de ce monde et à prendre notre part des bienfaits de la civilisation.
Mais ce serait là une erreur, car notre part nous commençons à la prendre dès l'instant de notre entrée dans la vie. Elle augmente, il est vrai, pendant tout le cours de notre existence, mais dès la première minute nous sommes déjà des débiteurs de l'humanité. Dès la première minute, en effet, nous bénéficions déjà du travail de nos devanciers. Ce sont eux qui ont construit le toit qui nous abrite, ce sont eux qui ont rendu possibles tous les soins dont on nous entoure. Et je ne parle pas seulement des favorisés de cette vie, mais je pense même à l'enfant le plus pauvre, le plus malheureux. Certes nous devons plaindre l'enfant déshérité ; mais nous devons nous rappeler, et ceci afin de ne point être injustes
envers la société, qu'il n'est déshérité que par comparaison, par comparaison avec ceux qui l'entourent. Car nous devons, tout déshérité qu'il est, l'estimer encore heureux relativement à ce qu'il eût enduré s'il n'y avait point derrière lui des générations innombrables qui ont travaillé pour lui. Il ne profite pas autant qu'un autre de ce travail, mais il en bénéficie quand même dans une certaine mesure. Car quelles souffrances n'eût-il point connues au début de l'humanité, à cette époque où l'homme avait à disputer sa nourriture et son abri aux bêtes fauves qui peuplaient alors la terre, et en face de bien desquelles il n'était lui-même qu'un animal chétif et faible. Certes déjà il portait en lui sur tous les animaux un germe de supériorité. Mais, pour développer ce germe, que de siècles et de siècles de travail et d'effort il fallait ! Et, en attendant, s'imagine-t-on quelle existence précaire et misé-
rable l'homme a dû traîner sur cette terre ? Cette existence précaire et misérable, c'est là ce que l'on peut appeler proprement l'état de nature. Dès que l'homme en est sorti, dès qu'il a ébauché le moindre état social, dès qu'il a atteint par là à un progrès quelconque, et déjà l'être humain qui vient au monde doit quelque chose à ses devanciers. Déjà il doit plus qu'il ne pourra rendre pendant toute son existence. Et il devra d'autant plus que l'humanité s'éloignera davantage de son état primitif, en sorte que l'on peut avancer que cela devient pour l'homme un devoir de plus en plus grand de vivre pour autrui, parce que de plus en plus c'est par autrui qu'il vit.
Je n'ai envisagé jusqu'à présent que la vie physique, que les biens matériels dont l'enfant dès sa naissance prend sa part d'héritage. Mais l'humanité n'a pas seulement progressé dans la voie matérielle, elle a aussi
progressé moralement. Et de ce progrès-là l'enfant bénéficie également dès sa venue au monde. Car s'il est tendrement bercé dans les bras de ses parents, s'il est caressé, chéri, choyé, c'est aussi parce qu'il y a derrière lui des siècles et des siècles de travail et d'effort de l'homme sur lui-même pour s'améliorer.
Certes l'affection des parents est un sentiment naturel, spontané. Toujours et jusque dans les temps les plus reculés il a fallu nécessairement qu'il existât un certain attachement tout au moins de la mère, sinon du père, pour l'enfant. Car sans cela l'humanité n'eût pu se perpétuer, puisque, dans l'espèce humaine, le rejeton a besoin pendant de longues années, pour subsister, des soins d'autrui, et que ces soins il ne les eût point reçus s'il n'eût existé au cœur de la mère un germe d'altruisme qui la faisait se pencher
avec amour vers le petit être qui était son œuvre.
C'est de ce germe, pourrait-on presque avancer, qu'est sortie la famille, car la famille a été bien plus engendrée par la nécessité qu'il y avait d'entourer de soins l'enfant que par l'instinct qui jetait un sexe vers l'autre. Un tel instinct, en effet, aurait pu toujours rester passager et brutal sans que l'humanité en fût empêchée de se perpétuer, tandis que le rejeton humain a eu besoin de toute éternité, pour subsister, de soins continus et délicats. Or la continuité, la répétition de l'effort, voilà seulement ce qui était susceptible de développer le germe d'altruisme qu'il y avait dans le cœur humain, toute faculté ne pouvant s'accroître que par l'exercice. Aussi il faut voir dans l'instinct maternel la source primordiale de tous les sentiments généreux.
Mais qu un tel instinct, sur lequel pourtant
reposait l'avenir humain, était faible à l'état primitif I Oui, je le répète, il y a eu dès l'origine chez l'homme un élan vers autrui, car l'humanité est incompréhensible sans cela. Mais cet élan était étouffé alors sous l'instinct de conservation, qui était surtout celui qui avait l'occasion de s'exercer lorsque l'homme était une pauvre bête errant dans la forêt à la recherche de sa nourriture, et qu'il avait sans trêve à lutter pour défendre son individu, lutter contre la nature, contre les animaux, contre ses semblables. Une telle nécessité tendait naturellement à exaspérer ce qu'il y a d'égoïsme dans l'âme. Mais, à mesure que l'homme sortait de cet état sauvage, à mesure qu'il se nouait des rapports pacifiques entre êtres humains, permettant des échanges de services, à mesure qu'une certaine sécurité s'établissait pour chacun, chacun commençait a avoir liberté de penser à autrui. L'altruisme
avait occasion de s'employer, de s'exercer, et par là de s'accroître peu à peu et en énergie et en étendue.
L'homme naturellement bon de Rousseau est donc une utopie. Ce qu'il faut seulement dire, c'est que l'homme a naturellement en lui la faculté de devenir bon, et que c'est la société qui permet à cette faculté de se développer. Elle le permet d'abord, comme je viens de le dire, par les contacts pacifiques qu'elle établit entre les hommes. Dans l'état social, les hommes ont besoin sans cesse les uns des autres ; ils doivent sans cesse s'entr'aider, puisque ce sont ces échanges de services qui forment précisément ce qu'on appelle la société. Or cette entr'aide continuelle, voilà qui est surtout propre à développer l'altruisme, poussé qu'il est par là à s'employer. D'autre part, l'état social tend à assurer la sécurité à chacun. Pour se
conserver l'être humaiû n'a pas besoin de lutter âprement, férocement, comme il le faisait à l'état sauvage. Son égoïsme est donc moins en éveil, moins surexcité. C'est là une autre raison pour que l'état social pousse au développement de l'altruisme.
Comme Charles Maurras l'a fort bien dit : la générosité est le luxe de la puissance. On pourrait ajouter : non seulement la générosité, mais tous les sentiments altruistes de l'homme sont le luxe de la puissance, j'entends de la sécurité, et en conséquence de l'état social. Que Ton suppose, en effet, une de ces catastrophes, incendie, naufrage, etc., où l'homme est rendu dans une certaine mesure aux conditions primitives de son existence, c'est-à-dire à la nécessité pour se conserver de ne penser qu'à soi et de lutter contre tous les autres, et, à part quelques admirables exceptions qui sont dues aux ins-
tincts déposés dans l'ame par la culture des siècles, on verra tout altruisme subitement étouffé dans le cœur humain.
Mais je n'insiste pas plus sur cette question. Car ce que je voulais seulement montrer pour l'instant, c'est que si l'enfant éprouve quelque douceur, — et c'est là une douceur que l'enfant le plus déshérité matériellement est à même de connaître, — si, dis-je, il éprouve quelque douceur à être chéri, choyé, bercé par ses parents, ceci encore il le doit à tous ceux qui l'ont précédé, car si l'amour des parents pour l'enfant est, il est vrai, pour une part un instinct naturel, il est encore et surtout, comme tout altruisme, un trésor de la civilisation.
Je n'entrerai pas plus dans le détail de ce
que l'enfant hérite de suite du capital, du
trésor humain. 11 me suffisait de montrer qu'il
a, aussitôt sa naissance, de grandes et nom-
breuses obligations envers l'humanité, obligations qui, comme de raison, ne feront que s'accroître à mesure qu'il avancera dans la vie et qu'il participera de plus en plus aux bienfaits moraux, matériels, intellectuels de la civilisation.
Si j'ai ainsi rappelé succinctement ce que l'être humain doit à autrui, doit à l'humanité, en comprenant dans ce mot l'ensemble de ceux qui ont apporté quelque chose, ne fûtce qu'un grain de sable, à l'édifice de la civilisation, c'est pour en arriver, on s'en souvient, à cette conclusion : c'est par autrui, c'est par l'humanité que l'être humain vit, c'est donc pour l'humanité qu'il faut lui apprendre à vivre.
C'est là l'auguste mission des parents. Du petit être qui n'a naturellement en lui que les sentiments propres à le faire vivre, en tant qu'individu, il faut qu'ils façonnent un être
social, un être avec les sentiments propres à faire vivre la société.
Quels sont ces sentiments? Pour les déterminer, il est nécessaire de déterminer tout d'abord quelles sont les conditions essentielles d'existence d'un être. Je les ai déjà indiquées dans mon précédent volume, dans le chapitre relatif à l'ouvrage de M. Paul Ritti sur les Diverses phases de la sentimentalité. Je ne les rappellerai donc ici que succinctement.
Tout être, quel qu'il soit, a besoin pour vivre : premièrement de se conserver, secondement d'être en relation — relation et de subordination, et de domination — avec un milieu, et troisièmement de se rendre ce milieu favorable, pour cela de l'améliorer. Telles sont les trois conditions essentielles de toute existence : conservation, relation, amélioration. Tout être, par cela même qu'il existe.
satisfait, on peut en être certain, à ces trois conditions.
Les êtres matériels y satisfont d'une manière spontanée. Mais, chez l'bomme, les besoins sont si complexes, si variés, qu'il ne pourrait remplir les conditions de son existence si elles ne lui étaient en quelque sorte révélées par ce qu'on appelle les instincts, les sentiments.
L'homme a donc en lui des sentiments qui président aux trois conditions de son existence individuelle. Ce sont les sentiments que nous appelons égoïstes, parce qu'ils concernent les besoins du moi, de l'individu . L'instinct nutritif et l'instinct sexuel président à la conservation, conservation de l'individu et de l'espèce. Les relations de l'individu avec son milieu sont assurées par l'ambition, qui comprend l'orgueil et la vanité. Enfin l'individu est poussé à améliorer ce milieu grâce à
l'instinct de destruction et à l'instinct de construction. On améliore, en effet, aussi bien en détruisant ce qui vous nuit qu'en construisant ce qui vous est utile.
Ces divers sentiments égoïstes président donc à la vie de l'individu. Ils sont tous nécessaires, puisque sans eux l'être humain ne pourrait subsister.
Mais l'homme n'est pas seulement un être individuel, il est aussi un être social, c'est-àdire qu'il est l'élément d'un être supérieur, être collectif qui est la société. Or cet être collectif doit aussi satisfaire aux trois conditions essentielles de toute existence, conditions de conservation, de relation, d'amélioration. Ce qu'il ne peut que si chacun des éléments qui le composent se trouve doué de sentiments propres à manifester ces besoins sociaux, et à pousser à les satisfaire.
Ainsi la société ne se conserve que si elle
arrive à tenir réunis sesélénnents. De là la nécessité, dans chaque individu, d'un sentiment qui le pousse à l'union, union avec ses contemporains, union avec les générations précédentes et subséquentes. Ce sentiment qui permet la conservation sociale, c'est l'attachement.
D'autre part les relations convenables entre la société et son milieu sont assurées grâce au sentiment delà vénération qui tend à nous soumettre à ce qui nous est supérieur. Enfin la bonté, qui nous pousse à remédier à ce qu'il y a d'inférieur chez autrui, permet à la société de satisfaire à la troisième condition de son existence, la condition d'amélioration.
L'attachement, la vénération, la bonté, voilà donc les trois sortes de sentiments altruistes. On les qualifie d'altruistes parce qu'ils servent à assurer une autre existence que la nôtre, l'existence de l'être social, tandis que
les sentiments égoïstes président à la conservation, aux relations nécessaires et à l'amélioration de notre être particulier.
Or les conditions de notre existence individuelle, nos besoins propres, nous en avons forcément le sentiment dès notre naissance. Aussi l'égoïsme est-il à l'état naturel déjà énergique. Au contraire, nous ne sentons que faiblement les besoins de la société. Avant toute culture de l'altruisme nous ne sommes pas un être social. Nous ne serons un être social que lorsqu'on aura réussi à développer en nous les sentiments propres à faire vivre la société.
Le problème est difficile à résoudre, et il faut s'y prendre dès le plus bas âge. C'est l'enfance, d'ailleurs^ qui est l'époque la plus propre à l'éducation des sentiments sociaux. A l'âge viril, en effet, la vie active, la nécessité de subvenir à ses besoins par son propre
effort, en un mot la lutte pour l'existence, tend à surexciter l'égoïsme et à entraver le développement de l'altruisme. Or une telle difficulté ne se présente point dans l'enfance, car alors nous n'avons guère à lutter, nos besoins se trouvant en majeure partie satisfaits par l'effort d'autrui.
Aussi cette première éducation qui est donnée dans la famille est-elle capitale. Capitale pour l'attachement d'abord, car nulle part aussi bien que dans la famille le sentiment d'attachement envers nos semblables ne saurait être éveillé, nos semblables étant ici ceux qui nous tiennent par tous les liens du sang et de la communauté de vie.
De même la vénération se trouve admirablement cultivée, les supériorités qui nous habituent à la soumission étant ici des supériorités douces, tendres, affectueuses. Quant à la bonté, elle n'a pas, il est vrai, dans le bas
âge autant occasion de s'employer, puisque la bonté est le sentiment qui s'exerceenverscequi est inférieur, et que l'enfance n'a guère affaire qu'à des supériorités. Mais ce n'est pas à dire pourtant qu'on ne puisse déjà en commencer, et dès l'âge le plus tendre, la culture, car il est facile de donner conscience à l'enfant que, malgré sa faiblesse, il est déjà en état, dans une certaine mesure, de venir en aide à ses semblables. Ainsi la mère, par exemple, qui demande à son enfant d'être sage pour qu'elle n'ait pas de chagrin, déjà éveille en lui le désir de secourir autrui, c'est-à-dire éveille en lui le sentiment de la bonté.
C'est donc, je le répète, au sein de la famille que se fait le meilleur de notre éducation morale. C'est de cette première éducation que dépend surtout que nous devenions un être plus ou moins social.
Pourtant cette éducation familiale, si pré-
CONSëCRATIONS
cieuse pour la société, certains la qualifient d'apprentissage de la servitude. Aussi ceuxlà ont-ils comme idéal d'arracher l'enfant aux parents, pour le confiera l'Etat, l'Etat quiseul, disent-ils, est susceptible de l'éduquer pour la liberté.
Une telle aberration, qui va à l'encontre de toute observation, de toute expérience, de tout raisonnement, découle directement des erreurs répandues par Rousseau sur la nature de l'homme. Je crois donc utile de rappeler ici succinctement les principales de ces erreurs.
La plus connue est celle sur la bonté naturelle de l'homme et sur sa corruption dont la société est seule coupable. C'est une des idées sur laquelle Rousseau a le plus insisté. Les textes qui y sont relatifs abondent. J'en rappellerai quelques-uns. D'abord cet aphorisme qui est le plus souvent cité : « La nature a fait
l'homme heureux et bon ; la société le déprave et le rend misérable. » Puis ces textes que je cite pêle-mêle, et qui sont tous, sous diverses formes, le développement de cet aphorisme : « Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ; il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par oii il est entré... »
(( L'homme est bon naturellement, et c'est par les institutions sociales que les hommes deviennent méchants... »
ff Tous les hommes sont bons et sains en eux-mêmes ; il n'y a point d'erreur dans la nature ; tous les vices que nous imputons au naturel sont des effets des mauvaises formes qu'il a reçues... »
« Ce sont les conventions injustes et tyranniques, monstres d'enfer, qui changent les
directions éternelles et bouleversent l'harmonie des êtres pensants. »
(( Tout est bon sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. »
(( VEmile, ce livre tant lu, si peu entendu et si mal apprécié, n'est qu'un traité de la bonté originelle de Ihomme, destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors et l'altèrent insensiblement. »
(( Quiconque, renonçant de bonne foi à tous les préjugés de la vanité humaine, réfléchira sérieusement, trouvera enfin que tous ces grands mots de société, de justice, de lois, de défense mutuelle, d'assistance des faibles, de philosophie et de progrès de la raison, ne sont que des termesinventés par des politiques adroits ou par de lâches flatteurs pour en imposer aux simples, et conclura, malgré
tous les sophismes des raisonneurs, que le pur état de nature est celui de tous où les hommes seraient le moins méchants, le plus heureux et le plus grand nombre sur la terre. »
Telle est la félicité de l'état de nature. On comprend après cela, n'est-ce pas? la boutade de Voltaire écrivant à Rousseau : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »
Enfin voici un dernier texte où sont tirées les conséquences pratiques d'une telle théorie sur l'état de nature. « Si l'homme est bon par sa nature, écrit Rousseau, il s'ensuit qu'il demeure tel tant que rien d'étranger à lui ne l'altère.. . Fermez donc l'entrée au vice, et le cœur humain sera toujours bon. Sur ce principe s'établit l'éducation négative comme la meilleure ou plutôt la seule bonne... Toute éducation positive suit, comme qu'on s'y
prenne, une route opposée à son but. J'appelle éducation positive ce qui tend à former l'esprit avant l'âge et à donner à l'enfant la connaissance des devoirs de l'homme. J'appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner les organes, instruments de nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances, et qui prépare à la raison par l'exercice des sens. »
Donc.en résumé, d'aprèsRousseau, l'homme livré à ses impulsions naturelles trouverait par lui-même le droit chemin. Ce qui le fait s'égarer, c'est ce que la société surajoute à sa nature. A l'état de nature la conscience est saine. « La conscience ne trompe jamais, dit Rousseau ; qui la suit obéit à la nature et ne craint point de s'égarer. » A l'état de nature également la raison est droite. Ce qui la vicie, ce sont les préjugés sociaux qui seglissent en elle, imposés qu'ils nous sont à l'âge où notre
esprit est trop faible pour se défendre, et qui restent ensuite enracinés en cet esprit comme une tare ineffaçable pendant toute notre existence. En sorte qu'il ne nous est plus jamais possible de retrouver en nous l'homme nature.
Pour nous rapprocher de la nature, et ainsi conserver notre conscience saine et notre raison droite, que faut-il donc ? 11 faut nous préserver de tout apport social, par le moyen de ce que Rousseau appelle très justement une éducation négative, puisqu'une telle éducation consiste, en effet, surtout ànous apprendre à nier, ou plus exactement à critiquer tout ce qui nous est proposé par autrui. Simplement donc on se contentera de développer en nous les facultés de raisonnement, de critique, en se gardant de nous imposer aucune croyance, et ainsi, quand nous aurons atteint l'âge viril, nous serons en état de faire librement un
choix. Tel est l'idéal de l'éducation d'après les théories révolutionnaires : « Dans quelle religion élèverons-nous Emile ?» se demande par exemple Rousseau ; et il répond : « Nous ne l'agrégerons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire. »
On comprend facilement comment, avec un tel idéal, on en arrive forcément à travailler à retirer aux parents l'éducation de leurs enfants. Les parents, en effet, sont trop tentés, — l'attachement entre êtres humains étant renforcé par la communauté des croyances, — d'apprendre à leurs enfants à croire ce qu'ils croient eux-mêmes. La famille se trouve être ainsi un foyer de tradition, c'est-à-dire de préjugés, c'est-à-dire, suivant les théories révolutionnaires, decorruptionde l'esprit pour l'enfant.
Telle est donc l'éducation à laquelle on tend lorsqu'on parle de nos jours d'éducation laïque propre à faire des citoyens conscients et libres. C'est, en somme, l'idéal protestant non plus contenu dans le domaine du dogme et des croyances surnaturelles, mais étendu à tout. La réalisation d'un tel idéal ne peulque mener à faire des êtres en révolte contre la société, contre tout ce qu'elle enferme de croyances, de préjugés, de traditions, à faire en un mot des anarchistes.
Il y aà la racine d'un tel idéal une double erreur. L'erreur d'abord qui consiste à croire que la raison individuelle est plus apte à nous diriger que le jugement social qui est représenté par les préjugés, la tradition. Sur cette erreur j'aurai à parler plus loin, à propos de Vifiitiation. Je ne m'y arrête donc point
Mais je m'arrêterai sur la seconde erreur,
celle qui consiste à croire que la raison tient la place prédominante dans la vie humaine, et qu'il suffit donc de développer en nous les facultés de raisonnement pour que nous soyons en état de trouver par nous-même notre voie.
Je dis que c'est là une grande erreur. L'homme, en effet, n'est pointmû parla raison. Il est mû par le sentiment. C'est toujours un désir qui nous pousse et met notre intelligence en travail. C'est toujours la volonté d'atteindre à l'objet de ce désir qui nous provoquée l'action. Ainsi, alors que le sentiment est à la fois le principe et le but de toute notre existence, l'intelligence et l'activité ne fonctionnent que comme moyens. L'intelligence est le moyen de déterminer la manière de satisfaire notre désir. L'activité est le moyen de lui donner satisfaction.
Je viens de dire que l'intelligence et l'acti-
vite ne fonctionnaient jamais que sous l'impulsion du sentiment. Ceci, il est vrai, est trop absolu. Occasionnellement, en effet, il peut arriver, comme nous le rappelle Comte, que nous soyons poussés à penser et à agir par le seul besoin de faire travailler notre intelligence et notre activité, et sans autre but que de satisfaire ce besoin. L'intelligence et l'activité ont, en effet, un besoin instinctif de s'employer, besoin dont le manque de satisfaction provoque en nous le phénomène de l'ennui. Mais enfin, ce n'est point là le cas habituel. Habituellement l'intelligence et l'activité ne fonctionnent que pour éclairer et satisfaire le sentiment par lequel se manifestent à nous les besoins de notre nature individuelle et sociale. Tel est le mécanisme humain. On voit que le sentiment y est prépondérant, puisqu'il est l'impulsion qui mettent en travail.
C'est donc une utopie que de vouloir faire
de l'enfant un esprit libre. Une intelligence n'est jamais libre, en prenant du moins ce mot dans le sens que lui donnent les révolutionnaires, car l'intelligence est toujours la servante de la sensibilité. Pour savoir ce vers quoi l'intelligence dirigera l'individu, ce à quoi elle s'emploiera, il s'agit donc de savoir seulement ce que sera la sensibilité. La sensibilité sera-t-elle purement égoïste, l'intelligencene s'exercera qu'en vuede la satisfaction des instincts personnels. Elle ne travaillera pour le bien social que si l'individu est mû par des sentiments altruistes. Gomme le dit Comte, l'esprit ne peut choisir qu'entre deux maîtres : les penchants personnels et les penchants sociaux.
Or l'éducation négative, l'éducation critique de Rousseau veut que l'on se garde de cultiver dans l'être humain l'altruisme, ou du moins toute une partie de l'altruisme. Pour avoir
l'intelligence libre, il faut, en effet, d'abord se libérer de tout attachement, car le sentiment altruiste de l'attachement nous porte à accueillir favorablement les croyances de nos semblables, de ceux auxquels nous sommes liés par l'affection ou la communauté de vie, communauté de vie dans le présent ou à travers les siècles. L'attachement est donc le support de la tradition. L'attachement obscurcit l'esprit critique, but de l'éducation révolutionnaire. Donc point d'attachement.
Et encore moins il faut de la vénération. Car la vénération fait de nous des hommes soumis à la parole de ceux, êtres individuels ou êtres collectifs, que nous honorons comme nos supérieurs. Encore plus peut-être que l'attachement la vénération obscurcit donc en nous l'esprit critique, fait de nous des esclaves.
Reste la bonté. La bonté, il est vrai, qui ne
nous porte point comme l'attachement à accueillir les croyances de nos semblables, ni, comme la vénération, à nous soumettre aux idées de nos supérieurs, mais qui nous pousse seulement à améliorer ce qu'il a d'inférieur chez autrui, la bonté, dis-je, n'entrave en rieu, quant à elle, l'esprit critique. On pourra donc développer en nous la bonté. On pourra faire de nous ce qu'on appelait du temps de Rousseau un homme sensible, c'est-à-dire un homme qui, dénué d'attachement et encore plus de vénération, veut le bien du genre humain sans en vouloir les conditions, et travaille à ce bien en commençant par bouleverser l'état social contre lequel sa sensibilité le met en révolte.
J'insisterai plus loin sur ce qu'a de funeste une telle sensibilité. Pour maintenant, il me suffisait de montrer que l'éducation négative de Rousseau aboutit forcément à ce dilemme :
OU faire un égoïste en négligeant toute culture de l'altruisme, ou, en développant l'altruisme dans un seul sens, faire un anarchiste par sensibilité. Ce qui revient, dans l'un et l'autre cas, à faire un être non sociable, et en même temps un malheureux. Que l'anarchiste soit malheureux, il est inutile d'y insister. Quant à ce qui est de l'égoïste, je montrerai dans le chapitre suivant pourquoi le positivisme ne sépare point le bonheur du devoir, de l'altruisme. J'aurai, en effet, à revenir sur ces idées à propos de l'initiation. Pour le moment, je pense en avoir assez dit pour montrer que ce n'est point une éducation négative qu'il faut, mais une éducation positive, le mot positif étant pris ici dans le sens le plus plein que lui donnait Auguste Comte, c'est-à-dire signifiant non seulement réel, utile, certain, précis, organique, relatif, mais encore sympathique.