CHAPITRE VIII
LA TRANSFORMATION ET l'INCORPORATION.
Il ne me reste plus à parler que de deux consécrations positivistes, les deux dernières, qui sont la transformation et V incorporation. La transformation est la consécration qui a lieu au moment de la mort. A ce moment, l'existence se transforme ; pour binployer les expressions d'Auguste Comte, d'objective elle devient subjective. L'incorporation est la cérémonie dernière, au cours de laquelle les représentants du pouvoir spirituel décrètent que les services que vous avez rendus pendant votre vie vous ont fait juger digne d'être incorporé à l'humanité. C'est, en somme, la
glorification du défunt. Comte la place sept ans après la mort.
Pourquoi ce laps de sept ans ? Comte répond que c'est parce qu'au bout de ce laps de temps l'œuvre de votre vie est mieux appréciable. De suite après la mort, le jugement, dit-il, serait trop précipité. Et, d'autre part, s'il était retardé au delà de sept années, les divers renseignements qu'il nécessite courraient risque de ne plus exister ou d'être difficilement contrôlables.
Il y a évidemment du vrai dans ce que Comte avance ici. Mais je crois que ce qui a contribué le plus à lui faire retarder ainsi la cérémonie de l'incorporation, c'est un fait personnel qui lui est arrivé, et que voici. Auguste Comte avait tenu à prendre part aux discours qui furent prononcés sur la tombe de son ami, le biologiste Blainville. Or il avait parlé en grand-prêtre de sa religion.
c'est-à-dire qu'il avait exprimé un jugement motivé, avec les éloges et les blâmes qu'il croyait devoir convenir. Par là il avait fait scandale. Devant une tombe on est, en effet, habitué à entendre prononcer des éloges, exprimer des regrets, mais on n'est pas habitué à voir porter un vrai jugement. Or, d'après cette expérience qu'il avait tentée. Comte avait senti que ce n'était point là le moment, en effet, de juger véritablement celui qui venait de disparaître ; qu'à ce moment il convenait seulement de le pleurer. Aussi il a reconnu plus tard qu'il y avait du juste dans ce qu'on lui avait reproché de son discours. Delà sans doute le rejet à sept ans après la mort, de la cérémonie de l'incorporation.
Je viens de faire allusion au discours de Comte sur Blainville. Je crois utile de donner quelques extraits de ce discours. Le travail que j'ai entrepris ici a, en effet, pour but,
comme je l'ai déjà dit, d'indiquer la matière des discours qu'un positiviste serait appelé à prononcer, au nom de sa doctrine, à l'occasion des divers grands faits de l'existence. Pour donner la matière de ces discours, je me suis basé sur ce qu'il me semblait qu'on pouvait déduire logiquement de la doctrine positiviste. Mais voici un discours prononcé par le fondateur même de cette doctrine, à l'occasion de la mort d'un savant. Nous avons donc ici, sur ce point spécial de la mort, un modèle de ce que j'ai tâché d'esquisser pour les autres faits notables de l'assistance. Je ne puis passer complètement ce modèle sous silence.
Il est tout d'abord intéressant de voir comment Comte juge cette existence qui vient de finir, ou plutôt à quel point de vue il se place pour la juger. Après tout ce que j'ai exposé de la doctrine positiviste, on sera peu étonné fi je dis que ce grand savant qui vient de dis-
paraître, c'est par les sentiments dont il a fait preuve, c'est par le cœur que Comte le juge. L'œuvre de ce savant se trouvant avoir des lacunes, c'est au manque de cœur que Comte les rapporte.
« La sagesse catholique, écrit Comte, reconnut jadis que l'imperfection mentale résulte surtout de l'insuffisance morale. Ce précieux aperçu du moyen âge se trouve déjà systématisé par la vraie philosophie moderne qui démontre l'ascendant nécessaire du cœur sur l'esprit, tant pour le mal que pour le bien . En l'appliquant convenablement à l'appréciation personnelle dont je dois compléter l'ébauche, on voit la dégénération intellectuelle de Blainville émaner surtout des graves lacunes de son organisation morale.
« Sa haute valeur spéculative fut pourtant accompagnée des qualités que rappelle l'acception masculine du mot cœur. Le courage
et la pureté de Blainville formaient un mémorable contraste avec le caractère dégradé de presque tous les savants actuels. Aux grands attributs intellectuels cette nature exceptionnelle joignit donc les principales qualités de la vie active, y compris même la prudence, qui seule en assure l'efficacité directe. Mais ce rare concours ne fut poinl complété par une suffisante évolution affective. Telle est la vraie source d'un avortement qu'il importe ici d'expliquer, pour apprendre à la jeunesse comment la supériorité réunie de l'esprit et du caractère n'obtient un plein succès que sous l'impulsion du cœur, en bornant même ce mot à son sens féminin.
<( Cette condition n'étonnera point ceux qui
savent que nos affections constituent à la fois
e principe et le but de toute notre existence,
où l'intelligence et l'activité ne fonctionnent
essentiellement que comme moyens Or ce
moteur universel comporte deux régimes très différents, suivant que la prépondérance y appartient à la personnalité ou à la sociabilité. Quelle que soit la puissance réelle des impulsions égoïstes, tous les grands efforts intellectuels émanent exclusivement des instincts sympathiques. Ceux-ci développent seuls le charme inhérent à la destination sociale des travaux abstraits. Seuls ils dirigent convenablement les méditations scientifiques, et soutiennent la constance indispensable aux constructions théoriques.
« Mais les mobiles habituels de Blainville résultèrent surtout des penchants personnels, et son organisation cérébrale le détourna trop des affections bienveillantes d'abord privées, puis publiques. Toutefois son égoïsme fut de la plus noble sorte, exempt de la cupidité vulgaire et même de la puérile ambition temporelle qui animent
aujourd'hui la plupart des savants... »
Mais (( cette prépondérance des meilleurs instincts égoïstes ne pouvait aucunement remplacer, chez Blainville, l'imperfection naturelle des impulsions vraiment sympathiques. Sa haute raison lui fit souvent réclamer la moralité comme la première condition de tout essor théorique. Néanmoins son cœur fut essentiellement dépourvu de cette spontanéité habituelle dont ne dispense aucune réflexion. Vivre pour autrui lui semblait la loi du devoir sans lui offrir le type du bonheur. Il ne sentit donc qu'à moitié la vraie morale humaine. Blainville manqua du feu sacré qui partout pousse directementà l'active poursuite du bien, à la fois sans relâche et sans effort, dans la seule vue d'une inévitable satisfaction intérieure. Envers cette source exclusive de notre véritable unité, la moindre femme digne de son sexe surpasse nécessairement le plus
puissant penseur privé de tendresse. La bonté du cœur importe davantage que la force du caractère au plein essor d'une carrière purement théorique.
(( Telle est l'explication fondamentale des lacunes et des discordances propres à cette imparfaite carrière. Des impulsions trop personnelles privèrent Blainville de l'ardeur et de la constance convenables à sa mission théorique, et faute desquelles sa valeur mentale ne put se développer assez. . . »
« Une meilleure organisation morale eût fait sentir à Blainville les divers dangers de la fatale sécheresse qui accompagne surtout aujourd'hui la culture scientifique. Son heureuse éducation esthétique lui aurait, à cet égard, fourni de salutaires diversions habituelles, tandis que, malgré cette préparation exceptionnelle, il est aussi resté trop étranger au vrai goût des différents beaux-arts II eût
aussi trouvé des ressources encore plus efficaces dans les principales affections de famille, seule garantie normale du véritable essor nnoral. Mais son égoïsme l'en détourna trop, quoiqu'il m'ait ensuite avoué souvent combien il regrettait son triste célibat.
« Voilà comment la seule insuffisance morale altéra profondément une des plus fortes intelligences qui aient jamais existé...
(( Les imperfections du cœur troublent moins le caractère que l'esprit. Cependant l'insuffisance affective se manifeste aussi dans la vie active de Blainville. L'activité, comme l'intelligence, ne se développe pleinement que sous les impulsions sympathiques, et jamais par des motifs personnels, quoique ceux-ci aient ordinairement l'initiative de ce double essor. Malgré sa rare fermeté, Blainville manqua réellement d'énergie en plusieurs graves occasions de sa vie publi-
que, soit civique, soit même académique.
« Cette sommaire appréciation dispense tout connaisseur de rechercher si cet éminent penseur fut vraiment heureux, même après avoir réuni les diverses conditions extérieures du bonheur humain. Malgré ses efforts journaliers pour oublier son fatal isolement, sa gaieté apparente ne pouvait tromper que des observateurs superficiels ; aucune femme ne dut jamais s'y méprendre. Blainville ne fut pas heureux, parce qu'il n'aima point assez, quoiqu'il ait été sincèrement aimé. Sa triste fin représente trop l'ensemble de sa vie. Cette mort imprévue et sans douleur ne convient qu'aux égoïstes, puisqu'elle empêche de donner ou de recevoir aucun adieu. »
En faisant l'application à un cas concret de sa théorie sur les rapports de la sensibilité et de 1 intelligence que j'ai déjà exposée dans mon précédent volume, Comte nous éclaire
admirablement cette question. Et c'est pourquoi j'ai tenu à rapporter ici ces pages. Mais, malgré la beauté de ce discours, on comprend que, prononcé de suite après la mort de Blainville, il ait pu choquer.
J'en reviens à présent à la transformation et à l'incorporation dont je me suis un peu écarté. Je joindrai ces deux consécrations pour en parler en même temps, car elles évoquent toutes deux les mêmes réflexions. Elles concernent, en effet, toutes deux la consécration de ce que Comte appelle l'existence subjective.
J'ai déjà exposé dans le Système politique d'Auguste Comte, dans le chapitre sur l'humanité, ce qu'était une telle existence. Aussi, dans ce chapitre, se trouvent nombre de choses relatives à la question que j'ai à traiter ici. Entre autres, sur cette question,
j'ai rassemblé de nombreux et beaux textes de Comte que pour cette raison je laisserai de côté à présent.
Je me contenterai donc de rappeler que l'existence subjective estrexisteace que nous vivons ici-bas après notre mort. Après notre mort, nous pouvons donc revivre encore une existence ici-bas ? Oui, répond Comte, puisque nous pouvons revivre en autrui, dans l'àme, le cœur, le cerveau d'autrui, et qu'ainsi, par l'entremise d'autrui, nous pouvons continuer à exercer une action sur les choses de ce monde, une action même quelquefois supérieure à celle que nous avons eue pendant notre vie.
Et ceci n'est pas le privilège seulement d'une minorité, de quelques élus. Il est donné atout le monde de pouvoir revivre en autrui. Il n'est point, en effet, besoin pour cela d'être un cerveau puissant ; il n'est point besoin de laisser derrière soi une œuvre matérielle ou in-
tellectuelle importante. Tel saint qui n'a rien produit intellectuellement ni matériellement revivra éternellement en autrui, puisque le modèle de sa vie éternellement exercera une action bienfaisante sur celui qui méditera une telle vie. Il est vrai qu'il est donné à bien peu de personnes d'être sanctifié. Aussi je n'ai pris cet exemplequecomme plus frappant. Car, plus généralement, toute noble vie, toute noble action, de même que tout effort utile et fructueux, si humble soit-il, est capable de vous faire revivre, tout au moinsparmi vos proches. Ainsi ne revit-il pas en autrui, ne continuet-il pas à exercer son action sur ce monde, tel parent défunt dont la mémoire vénérée retient l'enfant dans le chemin du devoir ?
Il est une page de Renan qui est relative à ce sujet, et qui est fort belle, et dont je veux rappeler ici la conclusion. Sur les côtes de Bretagne, auprès d'une église de
hameau entourée d'un cimetière, Renan réfléchit sur ceux qui sont enteirés dans ce lieu perdu, etil s'écrie : « Ils nesont pas morts, ces obscurs enfants du hameau, car la Bretagne vit encore, et ils ont contribué à faire la Bretagne ; ils nont pas eu de rôle dans le grand drame, mais ils ont fait partie de ce vaste chœur sans lequel le drame serait froid et dépourvu d'acteurs sympathiques. Et quand la Bretagne ne sera plus, la France sera ; et quand la France ne sera plus, l'humanité sera encore, et éternellement l'on dira : Autrefois, il y eut un noble pays, sympathique à toutes les belles choses, dont la destinée fut de souffrir pour l'humanité et de combattre pour elle. Ce jour-là le plus humble paysan qui n'a eu que deux pas à faire de sa cabane au tombeau vivra comme nous dans ce grand nom immortel ; il aura fourni sa petite part à cette grande résultante. »
La patrie, et plus largement la société, l'humanité, est, en effet, la résultante de tous ceux qui ont vécu avant nous et ont produit quelque chose. Oui, l'effort du plus humble paysan, s'il a été utile, s'il a laissé un résultat durable, entre pour une part dans cette résultante.
La société n'est société, l'animal humain n'est un homme que parce que, d'une part, nous portons en nous un capital intellectuel et moral qui est l'héritage des morts qui nous ont laissé d'eux ce qu'ils avaient de meilleur, le meilleur seul ordinairement résistant à la destruction du temps, et que, d'autre part, nous avons à notre disposition un capital matériel qui est aussi l'œuvre de nos prédécesseurs, notre propre effort n'y ayant contribué que pour une infime partie. C'est pourquoi Comte avait posé cet aphorisme : L'Humanité est composée de bien plus de morts que de vivants.
Ceci est un fait indéniable. L'humanité n'est ce qu'elle est que parce qu'elle conserve et entraîne avec elle à travers le temps l'œuvre sans cesse accrue des morts. Bref, l'humanité n'est ce qu'elle est que parce que les morts continuent à agir sur les choses de ce monde, et souvent à agir plus efficacement encore qu'ils ne l'ont pu au cours de leur vie. Certes, ils n'agissent plus directement, par leurs propres forces. Pour exercer leur action ils ont besoin d'un intermédiaire ; ils ont besoin de l'entremise des vivants. Mais il n'en reste pas moins que tant qu'il y aura des hommes groupés en société, et héritant ainsi du capital amassé par le passé, on peut dire que les morts qui auront apporté quelque chose à ce capital continueront en un certain sens à vivre en ce monde grâce à l'action des vivants.
Je le répète, ceci est un fait. Mais la question est de savoir si la reconnaissance de ce
fait est susceptible d'exercer une action sur nous. J'entends par là : vivre ici-bas cette vie subjective qu'Auguste Comte nous montre comme devant être poiir nous le résultat des services rendus par nous à la société, cela peut-il être regardé par nous comme une récompense ? Et la perspective d'une telle récompense est-elle capable de nous inciter au bien ?
Je réponds oui. En général ce qui se passera ici-bas après leur mort, relativement à eux, n'est pas indifférent aux hommes. En général ils aiment à penser que leur œuvre ne périra pas tout entière avec eux, que ce qu'ils ont semé continuera à produire des fruits ; ils aiment à penser qu'on ne les oubliera pas, qu'ils seront peut-être encore aimés, qu'ils revivront ainsi dans le cœur d'aatrui ; ils aimentà penser qu'après eux leur nom, leur mémoire sera honorée.
Un tel désir peut émaner de sentiments différents. Il peut émaner d'abord d'un sentiment égoïste, d'un sentiment d'ambition, orgueil ou vanité. Il faut remarquer, d'ailleurs, qu'un tel sentiment s'épure en quelque sorte quand il est éveillé par la pensée de la postérité. Il s'épure parce que lorsque nous songeons à la postérité, nous savons que nul mensonge ne nous est possible sur notre valeur propre. On peut tromper le présent, on ne trompe point l'avenir, carie temps doune la mesure exacte de la qualité de votre effort, fait ressortir clairement les résultats de votre travail, de votre vie. Aussi penser à la postérité, c'est s'obliger à une entière loyauté.
Cette pensée de la postérité a soutenu bien des savants ou des artistes qui, méconnus de leur vivant, avaient pourtant conscience d'être dans la voie du vrai ou du beau. Ils trouvaient uneconsolation dans l'espoir où ils se réfu-
giaieiit qu'ils seraient ompris, approuvés après leur mort. Et, pour prendre un exemple moins particulier, ne faut-il pas en général au soldat plus de courage pour mourir en héros obscur que pour mourir en sachant que la patrie connaîtra le sacrifice qu'il fait pour elle de sa vie, et qu'elle pourra ainsi lui en être reconnaissante ? Or comment expliquer cela sinon par ce fait que la pensée qu'il sera honoré de la postérité est un soutien pour l'homme.
Dans le désir que la postérité recueille quelque chose de nous, il peutyavoir aussi le désir de nous éterniser. Carie besoin de nous prolonger est si grand en nous, l'instinct de la conservation est si fort, que même celui qui croit à l'éternité de là-haut peut se complaire dans la pensée qu'en se liant en quelque sorte à quelque chose de plus fixe et de plus éternel que lui, il ne meurt pas tout
entier à ce monde. Or nous satisfaisons en partie à cet instinct de la conservation si nous travaillons à ce que quelque chose de nous, de notre œuvre, soit recueilli par cet être qui se prolonge dans le temps, la société. Certes, c'est encore là un sentiment égoïste, mais c'est ce qu'on peut appeler un sentiment égoïste noble, puisqu'il profite bien plus à la société qua nous-mêmes, car il nous pousse à travailler pour l'avenir, pour nos descendants, donc pour autrui.
Mais il peut y avoir dans la pensée de la postérité, dans la pensée d'une vie subjective, un sentiment encore plus noble, un sentiment entièrement altruiste. Ce sentiment c'est celui qui vous fait assez aimer vos successeurs pour vous pousser à vouloir les servir, leur être utile encore après votre mort, ce qui nécessite que vous ne mourriez pas tout entier, puisqu'on ne peut continuer à être utile qu'en se
survivant à soi-même, qu'en se prolongeant d'une manière quelconque. Un tel sentiment n'est pas rare dans l'enceinte d'une famille, étant donné l'instinct naturel qui pousse les parents à penser à l'avenir des enfants. Il est plus rare quand il s'adresse d'une manière collective à l'ensemble de nos successeurs. C'est pourtant cette possibilité de continuer ici-bas après la mort une action bienfaisante que Comte proposait surtout à la femme pour luif aire désirer l'immortalité subjective. Mais c'est qu'il regardait la femme comme très supérieure à l'homme, l'être humain, selon lui, devant se juger surtout d'après le cœur : « Goûtant mieux les charmes du dévouement, écrit Comte, le sexe aimant a moins besoin que nous de l'immortalité subjective dont il semble essentiellement privé, d'après son éloignement normal de la vie publique, principale source de glorification directe. Mais
quand même les femmes seraient entièrement insensibles à l'attrait personnel d'une noble éternité, l'instinct sympathique devrait leur faire souhaiter de prolonger leur providence morale au delà de ceux qui la subissent immédiatement. Chacune complétera la récompense directe de son saint office par l'espoir de lui procurer un essor indéfini. »
En résumé, que ce soit pour une raison ou pour une autre, parégoïsme ou par altruisme, on voit que l'espoir de nous prolonger icibas après notre mort est un espoir qui a assez d'influence pour agir sur la conduite de notre vie, et agir dans un bon sens, je veux dire pour nous maintenir dans la ligne du devoir.
Auguste Comte avait, lui, un très fort sentiment de cet espoir qui nous soutient. Il est même certaines particularités de sa vie qui se rattachent à cet espoir et qui sont susceptibles de choquer ou de faire sourire, comme
cela est arrivé d'ailleurs assez souvent, si on n'en explique pas bien la cause.
On sait, par exemple, l'insistance avec laquelle Auguste Comte revient sans cesse sur la liaison qu'il avait eue avec Clotilde de Vaux. Il tient à ce qu'on publie leurs lettres à tous deux. Il dédie à Clotilde de Vaux son grand ouvrage de Politique positive. Il espère que la postérité s'occupera de leur amour. Bref, il étale cet amour.
Or certains trouveront peut-être choquant que l'apôtre par excellence de l'ordre se complaise à mettre ainsi au jour une liaison qui était en dehors de l'ordre. Mais d'abord nous remarquerons à la décharge de Comte que si Comte rend publique cette liaison, il s'autorise pour cela de ce qu'elle a été toujours chaste. « La constante pureté de notre affection, — écrit-il, par exemple, au commencement de la dédicace de son grand ouvrage, —
me permet aujourd'hui de publier ce funèbre hommage sans y dissimuler aucunement l'auguste intimité propre à nos dernières semaines. Notre douloureuse destinée nous a du moins laissé toujours goiîter la pleine conviction que tout loyal examen de notre conduite mutuelle augmenterait beaucoup nos droits respectifs à la cordiale vénération des âmes honnêtes. Quand l'humanité recherchera dans une scrupuleuse appréciation de ma vie privée ces justes garanties morales qu'elle doit surtout exiger des vrais philosophes, l'ensemble de notre correspondance suffirait, au besoin, pour attester la sainteté continue d'un lien exceptionnel, également honorable à nos deux cœurs. Cette irréprochable conduite se trouve déjà récompensée dignement par ma profonde satisfaction de pouvoir ici proclamer mes plus intimes sentiments avec l'entière sincérité qui dirigea toujours la ma-
nifestation de mes pensées quelconques. » Et dans une de ses confessions annuelles, — c'estainsi qu'il appelait Fexamen de l'année écoulée qu'il adressait à son amie morte, à chaque anniversaire de sa fête, — il écrivait encore : « Tout est préparé, raaClotilde, pour me permettre de savourer toujours, suivant le mode mélancolique qui seul me reste, cette vie habituelle du cœur dont je te dus si tard la bienfaisante évolution. Désormais je recueillerai librement les fruits inappréciables d'une profonde tendresse demeurée parfaitement pure, et dont tout scrupuleux examen ne peut que faire mieux ressortir l'inépuisable attrait. Si d'abord mon cœur murmura secrètement contre les obstacles que tu dus opposer toujours à mon ardente nature, combien je me félicite aujourd'hui que tes tendres aveux aient été assez retardés pour que notre union ait conservé une inaltérable chasteté, malgré la
liberté irréprochable exceptionnellement acquise à chacun de nous ! Ne me suffit-il pas que, dans nos derniers épanchements, tu aies naïvement regretté de n'avoir pas accordé à mon amour ce gage ineffable ? Ce regret spontané me laissera toujours un souvenir plus précieux que n'aurait pu l'être désormais la mémoire trop fugitive d'une pleine réalisation, qui ne me permettrait point de revenir sans trouble, sinon sans remords, sur l'ensemble de notre cher passé. »
Mais s'il était permis à Comte de parler ouvertement de cette liaison, pourquoi ce besoin d'en parler ? Car enfin, lorsqu'il s'agit d'un amour véritable et profond et non de quelque chose d'affecté, ne semble-t-il pas que les cœurs ordinairement se plaisent bien plutôt dans le secret ? Il est vrai. Aussi ce besoin que Comte éprouve de rendre public son amour, on doit l'expliquer par le désir de
survie dont il est animé. En parlant de celle qu'il aime, en associant publiquement son nom au sien, il espère obtenir pour elle la gloire de l'immortalité, il espère obtenir une sorte d'éternité d'union entre elle et lui.
Dans son Systèmede politique positive, Comte, à propos de l'amour que nous pouvons éprouver, avait exprimé cette pensée : « Si l'intime adoration nous améliore assez pour que nous servions dignement l'humanité, l'immortalité que nous mériterons s'étendra nécessairement aux saints types qui nous l'auront procurée. Ils se trouveront donc incorporés au plus noble élément de la population future, dont les meilleurs membres leur adresseront des hommages habituels. Or une telle perspective nous permet déjà de sympathiser personnellement avec l'ensemble de nos successeurs, ainsi destinés à perpétuer notre culte intime. Mieux nous
éprouvons l'efficacité de cette adoration, plus nous devons désirer qu'elle nous survive, et chérir ceux qui la prolongeront. Cet espoir normal doit nous encourager spécialement à servir une postérité de laquelle nous attendons une récompensed'autantpluspurequ'elle ne se rapporte pas directement à nous-mêmes, mais aux êtres qui nous la font mériter. »
Telle est la thèse générale. Mais, à la fin de la dédicace dont j'ai déjà parlé, Comte nous montre à qui il pensait particulièrement quand il développait une telle thèse, u Ton angélique inspiration, écrivait-il en s'adressant à son amie défunte, dominera tout le reste de ma vie, tant publique que privée, pour présider encore àmon inépuisableperfectionnement , en épurant mes sentiments, agrandissant mes pensées, et ennoblissant ma conduite. Puisse cette solennelle assimilation à l'ensemble de mon existence révéler
dignement ta supériorité méconnue ! Ton salutaire ascendant ne peut plus être apprécié qu'en me disposant toujours à mieux remplir ma grande mission. Comme principale récompense personnelle des nobles travaux qui me restent à accomplir sous ta puissante invocation, j'obtiendrai peut-être que ton nom devienne enfin inséparable du mien dans les plus lointains souvenirs de l'humanité reconnaissante. ))
Tel est l'espoir qui fait que Comte parle sans cesse de son amie, que sans cesse il insiste sur ce qu'illui doit, dansdes pagessi belleset si nobles dont je citerai comme exemple celle-ci : « Sous ta puissante invocation, la plus douloureuse crise de ma vie intime m'a finalement rendu meilleur, à tous égards, en développant, quoique seul, les saints germes dont je dus surtout à toi l'évolution tardive mais décisive. L'âge des passions privées fut alors terminé pour moi :
pouvait-il plus dignement finir ? Je dus depuis me livrer exclusivement à l'éminente passion qui, dès mon adolescence, a toujours voué ma vie au service fondamental de l'humanité. Poursuivant ma sublime mission, je dois constamment bénir ta salutaire influence qui ne pourra jamais cesser de présider à mon principal perfectionnement. Laprépondérance systématique de l'amour universel, graduellement émanée de ma philosophie, n'aurait pu sans toi me devenir assez familière, malgré l'heureuse préparation déjà résultée de l'essor spontané de mes goûts esthétiques.
(( Mes intimes satisfactions ne durent dès lors provenir que d'un culte assidu des purs et nobles souvenirs que me laissa pour toujours notre incomparable année de vertueuse tendresse réciproque. Ce culte d'amour et de reconnaissance ne peut jamais cesser de me soulager, et surtout de m'améliorer. Sous tes
diverses images, toujours tu m'y rappelleras combien, malgré la catastrophe, ma situation finale surpasse tout ce que je pouvais espérer et même rêver avant toi. Plus se développe l'harmonie sans exemple que je te dois entre ma vie privée et ma vie publique, mieux tu t'incorpores, aux yeux de nos vrais disciples, à chaque mode de mon existence. Notre parfaite identification deviendra la meilleure récompense de tous nos services. »
Ce culte d'amour et de reconnaissance ne cessera jamais de m'améliorer, dit Comte. C'est, en effet, un véritable cultequ'ila rendu à son amie défunte, et un culte auquel il est vrai qu'il doit beaucoup pour son perfectionnement moral.
Ce culte, c'est sur cette pensée que Comte l'a basé : « Mon malheur ne comporte ni consolation ni diversion, et je n'en dois chercher aucune. Comme le dit Vauvenargues,
en déplorant aussi une perte prématurée : Qui s'est consolé n'aime plus ; mais qui n'aime plus est léger et ingrat. Loin de t'oublier, je dois m'efforcer de te supposer vivante, pour continuer à nous identifier de plus en plus. Notre incomparable année de vertueuse tendresse réciproque m'a laissé beaucoup de purs et nobles souvenirs, fortifiés par une correspondance caractéristique. Je les ranimerai davantage, comme je le fais depuis six mois, par un culte continu. Ce trésor d'affections constitue la principale ressource de ma vie intime.
« La mort ne reproduit pas mon isolement antérieur, car rien ne peut plus me priver ni me dégager de ma seule union véritable. Plus qu'aucun autre régime, le positivisme tend à développer le culte de tous les souvenirs personnels et sociaux, en les systématisant mieux et davantage : je dois donc appliquer
d'abord cette précieuse propriété delà nouvelle philosophie. Combien d'âmes tendres se soutinrent longtemps par cette mélancolique alimentation, sans avoir autant de ressources pour l'instituer dignement !
(( Notre union étant surtout destinée à perfectionner nos cœurs, un tel but peut encore offrir beaucoup de charme, même quand le commerce moral n'est plus actif que d'un seul côté. La vraie connaissance de la nature humaine, individuelle ou collective, prescrit, en général, l'indissolubilité des liens intimes. Mais, par une extension plus délicate, les mêmes motifs fondamentaux imposent aussi la loi universelle du veuvage. Ce devoir moral, toujours honoré et recommandé, devient chez les deux sexes une grande source d'améliorations profondes et de nobles satisfactions. Si la vie entière suffit à peine pour que deux êtres puissent se bien connaître et s'aimer
dignement, si donc la parfaite constance peut seule permettre l'intime développement des affections humaines, pourquoi la mort interrompait-elle cette continuité d'appréciation ? Quand survient la fatale viduité, l'obligation n'est-elle pas toujours également décisive, soit que l'intimité ait duré pendant quelques mois ou quelques années ? ou plutôt ne doit-on pas s'efforcer davantage de prolonger ce qui a le moins duré ? Tout oubli résulte alors d'un frivole égoïsme qui, faute d'une douce persévérance, perd aussitôt le fruit principal des germes antérieurs. A plus forte raison l'inconstance des affections tend-elle à dégrader profondément celui qui, privé d'une éminente tendresse, accepte quelque intimité vulgaire. »
On voit ainsi ce qui avait poussé Comte à introduire dans sa religion l'obligation du veuvage. Certes le catholicisme, qui ne près-
crit pas le veuvage, mais seulement Ihonore, est plus sage. Mais c'est que le catholicisme a eu le soin d'établir une discipline qui soit propre à tout le monde. Comte, lui, pensait surtout aux âmes d'élite. Quand Comte parle du mariage, il ne parle pas d'une union quelconque: il entend une union avec l'amour, un amour profond et exclusif. Or le veuvage, dans ce cas, se comprend et s'observe facilement.
C'est, je crois, ce bienfait personnel que Comte a ressenti de la pratique de son culte intime qui a beaucoup contribué à fixer son attention sur l'action que les morts pouvaient avoir sur les vivants. De là la grande place que le culte des morts tient dans sa religion. Certes, il a institué des pratiques relatives à ce culte qui, au premier abord, peuvent sembler bizarres. Mais elles ne semblent ainsi que parce qu'elles sont systématisées. Car dans
une certaine mesure, et d'une façon en quelque sorte spontanée, tout le monde obéit à de telles pratiques, et en a ressenti une bienfaisante réaction.
Nous remarquerons d'ailleurs que ce culte des morts s'allie fort bien avec les croyances surnaturelles. Une chose nVxcIut pas l'autre. Seulement, ce que les croyances surnaturelles permettent de concevoir, et c'est là une des plus belles choses de ces croyances, c'est l'éternité d'union entre deux êtres qui s'aiment. Or c'est pour avoir cherché à satisfaireautant qu'il lui éfait possible, en dehors de toute croyance surnaturelle, à ce désir d'union éternelle, que Comte en a été amené à recourir à des pratiques qui ont paru à quelquesuns singulières, qui ont fait sourire ou qui ont pu même choquer. Et c'est pourquoi j'ai tenu, à la fin de ce livresur Auguste Comte, à faire pénétrer un instant dans sa vie privée,
afin que l'on puisse entrevoir, par ce que j'en ai montré, que lorsqu'on scrute cette vie, Comte est loin d'en sortir diminué, comme certains ont cherché à le faire croire. Au contraire, on a avecComte l'intime satisfaction que vous donne le spectacle, si rare surtout de nos jours, de l'unité, de l'harmonie entre l'homme et son œuvre, entre la vie privée et la vie publique. Et ceci vient de ce que Comte, et j'espère l'avoir fait assez ressortir, n'a pas été seulement un esprit de génie, mais qu'il a été encore un noble caractère et un grand cœur.