CHAPITRE VII
La retraite doit avoir lieu, d'après Comte, vers 63 ans. C'est le moment où l'on abandonne la fonction que l'on occupait, et où, pour cette fonction, on se choisit un successeur. J'entends ici le mot fonction au sens le plus large, tel que le comprend le positivisme. Pour le positivisme, tout emploi de l'activité, pourvu qu'il soit utile à la société, est une fonction, sans qu'il y ait à distinguer entre fonctions publiques et fonctions privées. Ainsi, par exemple, l'administration d'un bien, d'un capital, est une fonction. Quand je parle du choix d'un successeur pour la fonction que
Ton occupe, j'entends donc par là également le choix d'un héritier. La consécration de la retraite soulève ainsi la question importante de la transmission des capitaux qui est celle que je vais envisager à présent.
Je dis la question importante. Certes, c'est la production des capitaux, il est vrai, qui est la source initiale de toute richesse matérielle. (( Mais, écrit Comte, la richesse matérielle ne comporte une haute efficacité, surtout sociale, que d'après un degré de concentration ordinairement supérieur à celui qui peut jamais résulter de la simple accumulation des produits successifs du seul travail individuel. C'est pourquoi les capitaux ne sauraient assez grandir qu'autant que, sous un mode quelconque de transmission, les trésors obtenus par plusieurs travailleurs viennent se réunir chez un possesseur unique, qui préside ensuite à leur répartition effec-
tive, après les avoir suffisamment conservés.
« Nos richesses matérielles peuvent changer de mains ou librement ou forcément.
Dans le premier cas, la transmission est tantôt gratuite, tantôt intéressée. Pareillement le déplacement involontaire peut être ou violent ou légal. Tels sont, en dernière analyse, les quatre modes généraux suivant lesquels se transmettent naturellement les produits matériels qui, ne comportant qu'un usage individuel, permettent, et même exigent une véritable appropriation, finalement personnelle, comme les besoins correspondants. Or, dans toute civilisation un peu développée, la transmission influe davantage que la production directe sur la formation des capitaux utiles, de manière à mériter autant d'inviolabilité sociale pour les lois naturelles qui la régissent. »
Ces quatre modes généraux de transmis-
sien sont le don, l'héritage, l'échange et la conquête. Ce sont les deux premiers modes qu'il m'appartient d'envisager ici.
Je rappellerai d'abord que Comte, comme je l'ai indiqué déjà, s'est formellement prononcé en faveur de la transmission héréditaire des richesses matérielles. « En substituant les devoirs aux droits, écrivait-il, on s'inquiète peu des possesseurs actuels d'une force quelconque, pourvu que l'exercice en soit bien réglé. Le positivisme fera d'ailleurs ressortir les avantages sociaux d'un tel mode envers des fonctions qui, n'exigeant aucune rare capacité, comportent mieux le simple apprentissage domestique. Surtout sous l'aspect moral, les hommes toujours habitués à la richesse sont plus susceptibles de générosité que ceux qui l'ont lentement amassée, même avec loyauté. Ainsi le mode qui, au début, s'appliquait à toutes
les fonctions, peut indéfiniment convenir à celles qui supposent le moins d'habileté spéciale, quand elles se bornent à la conservation des capitaux, sans participer à leur emploi. Si on instituait d'autres conservateurs, le service public n'en serait pas mieux garanti. L'industrie moderne a déjà constaté la supériorité administrative des directeurs privés, auxquels tendent à passer tous les offices sociaux qui comportent une telle transformation. D'envieuses déclamations contre les fortunes héréditaires ne sauraient empêcher leurs possesseurs de devenir souvent les plus utiles organes de l'humanité, pourvu qu'une sage éducation, convenablement assistée par l'opinion universelle, y dis| ose au bien d'heureux naturels. »
Cette transmission des biens, Comte voulait qu'elle fût absolument libre. Je veux dire qu'il voulait la faculté complète de tester.
On sait que de nos jours la loi met des entraves à cette faculté de tester en imposant le partage égal entre les enfants, et en ne laissant au testateur la disposition de ses biens que pour une faible part. Or, disait Comte, le positivisme, en se plaçant au vrai point de vue social, montrera que les devoirs matériels des riches envers leurs propres familles sont plus restreints qu'on ne le suppose aujourd'hui, tandis que leurs obligations civiques doivent s'étendre davantage. « Administrateurs providentiels des capitaux humains, ils ne doivent à leurs fils, comme dans toutes les autres classes, qu'une digne éducation et un fonds suffisant pour ébaucher convenablement une nouvelle existence industrielle. Ils abuseraient de leur office social s'ils employaient leur fortune à constituer artificiellement des organes parasites à la végétation desquels l'humanité est déjà trop exposée par sa corn-
plication naturelle. La libre transmission de cette grande fonction doit terminer leur carrière active, aboutissant au choix spontané d'un digne successeur, pris, à leur gré, dans une famille ou classe quelconque^ par une pleine faculté détester convenablement...
« Le libre choix de l'héritier, d'après une pleine faculté de tester, fournit le meilleur remède contre les abus ordinaires de la possession. En effet, chacun devient alors responsable d'une indigne succession qui ne peut maintenant lui mériter aucun reproche. On doit peu craindre que l'héritage échoie ordinairement à l'un des fils, si tous sont vraiment incapables. Car la tendance des chefs industriels à perpétuer dignement leurs maisons les dispose souvent à choisir leurs successeurs hors de leur propre famille, ce qu'ils ne peuvent faire aujourd'hui qu'en sacrifiant leurs filles. »
De plus, ajoutait Comte, il faut considérer l'aptitude d'une telle liberté de testera consolider les liens domestiques, « en les dégageant des ignobles vœux qui les souillent aujourd'hui... C'est le seul moyen de rendre l'afîeclion des fils envers les pères sinon aussi tendre, du moins aussi noble que celle des femmes pour les maris. » De plus, « les divers fils cessant de convoiter à l'envi la richesse paternelle, rien ne troublera plus le développement naturel de leur affection mutuelle... » « L'amitié fraternelle sera mieux garantie ainsi que d'après l'égalité révolutionnaire des partages, ou même suivant la subordination féodale à l'égard des aînés. Parmi les riches, chacun n'attendra des siens que les secours matériels nécessaires à son éducation et à son installation sociale. Alors tous se livreront sans trouble au plein développement des meilleures affections. »
Cependant, dans le cas de non -testament, Comte était pour qu'on maintînt la règle actuelle du partage entre les héritiers. « Cette restriction convient, disait-il, pour permettre l'entière manifestation des tendances spontanées vers la concentration des héritages, quand le positivisme aura fait assez sentir, surtout en France, l'importance des grandes fortunes. »
De plus, afin « de prévenir une précipitation souvent suivie d'un vain regret ou l'injuste oubli des héritiers naturels », et aussi afin « de subir dignement le contrôle universel )), Comte voulait qu'on restreignît la faculté de tester par l'obligation d'une pleine publicité sept ans avant la résolution définitive fixée au moment de la retraite. Il comptait, en effet, beaucoup sur l'opinion publique régénérée, en tant que force morale apte à redonner et régler la conduite individuelle. Ainsi, vicre au
grand jour, telle est la devise qu'il voulait que l'on adoptât. « Vivre au grand jour, disait-il, devient la règle habituelle d'une conduite destinée à mériter l'estime publique. »
Je n'ai parlé jusqu'à présent que de la transmission des capitaux. Mais tout ce que j'ai exposé de cette transmission des capitaux doit s'appliquer, d'après la doctrine positivisie, à la transmission des offices, des fonctions. Comte voulait, en effet, que les fonctions fussent transmises comme les biens, c'est-à-diie que chaque fonctionnaire fût libre de désigner son successeur. Cette transmission par le choix, c'est ce que Comteappelait l'hérédité sociocratique. Cette hérédité sociocratique, il l'étendait jusqu'à la fonction la plus haute, la fonction gouvernementale. En cela il se sépare des royalistes qui défendent, eux, le principe de l'hérédité fondée sur la naissance. Mais il
s'accorde avec eux pour repousser le mode révolutionnaire de lélection, le choix anarchique, comme il disait, des supérieurs par les inférieurs. Sur la critique des principes révolutionnaires, les royalistes ont beaucoup à prendre à Auguste Comte. Si donc certains s'étonnent que des royalistes en appellent sur nombre de questions à l'autorité d'Auguste Comte, je répondrai qu'il faut bien plutôt s'étonner qu'il s'en trouve qui se disent positivistes parmi ceux qui défendent le régime actuel ou en profitent. Car ce régime électif, ce régime parlementaire est pour ainsi dire la synthèse de tout ce que Comte a attaqué le plus violemment.
Quant à la divergence entre Auguste Comte et les royalistes, la question de l'hérédité fondée sur le choix et de l'hérédité fondée sur la naissance, je renverrai sur ce point à une lettre de l'un des exécuteurs testamentaires
de Comte, M. Antoine Baamann, lettre qui a paru dans rActioti [rançahe du lo juillet 1906. M. Baumann, dans cette lettre, se rallie à la monarchie, et il nous en donne les raisons. « Pour le positivisme, écrit M. Baumann, le régime parlementaire est le pire des régimes. Quiconque a compris, dans ses grandes lignes, la sociologie d'Auguste Comte ne peut que répéter, dans son propre cœur, les véhémentes condamnations formulées par le maître. Celui-ci réclamait une dictature. Toute la question est de savoir si une dictature française autre que la dictature royale peut surgir dans notre pays. » Et, après avoir envisagé cette question, M. Baumann conclut par la négative : « Je dis qu'un dictateur français ne peut surgir, et je souligne encore une fois ce qualificatif indispensable. Il est, en effet, dans les éventualités admissibles que l'anarchie parlementaire aboutisse à un tel
gaspillage de nos forces vives qu'une dictature s'impose de toute nécessité. Mais, dans ce cas, le chef de l'Etat ne sera que l'agent de l'étranger » M. Baumann nous explique alors pourquoi il est convaincu que si un gouvernement dictatorial devient une fatalité inéluctable, c'est la puissance occulte au pouvoir de laquelle notre pays est tombé, puissance occulte qui est dominée par l'étranger, qui désignera le dictateur, puis il écrit : (( Qu'on ne dise pas : Devant un dictateur personnifiant l'influence étrangère le pays se réveillera. Les apparences continueront à être sauvegardées, et la foule moutonnière, absorbée par ses préoccupations de commerce, d'industrie, d'agriculture, de salaire, voire de famille, n'y verra rien. Au besoin, on montera quelque nouvelle machination tapageuse pour l'empêcher de voir et de réfléchir. La foule ne se réveille qu'après les catastrophes. Je ne
me sens pas le courage de souhaiter pour notre pays de ces remèdes qui risquent de faire mourir.
« Puisqu'un dictateur français ne peut surgir parmi les simples citoyens, force nous est de le chercher dans les anciennes familles régnantes. Malgré tout, leurs membres gardent un prestige qui pourrait reprendre très vite beaucoup d'éclat.
« J'écarte résolument la famille napoléonienne : un Bonaparte rêvera toujours de son grand ancêtre, lequel rêvait de l'ancien empire romain. La centralisation administrative et la mainmise sur le domaine spirituel des opinions et des croyances restera son idéal secret. S'il est obligé de faire des concessions à certains besoins trop impérieux de notre temps, ce sera bien à regret. Et, en somme, il tentera de nous faire marcher vers une absurde rétrogradation. Le représentant de la
famille capétienne reste donc notre unique ressource... »
Je reviens à la question du testament. Ce que nous retiendrons surtout de cette question, c'est donc que Comte veut rendre au père de famille pleine et entière autorité par la liberté complète de tester. En cela il est en réaction contre l'esprit de la Révolution. L'esprit de la Révolution consiste, en effet, à retirer autant d'autorité que l'on peut aux parents pour remplacer cette autorité par l'autorité de la loi. La Révolution voit la justice dans l'égalité, et elle confie à la loi le soin de faire régner cette égalité. Mais la justice n'est point dans l'égalité, l'égalité toujours et partout, l'égalité étendue à tous les cas. Pratiquement la justice est une question d'espèce. Elle ne peut donc dépendre que d'un organe assez souple pour pouvoir se
modeler à chaque cas particulier. Or cet organe souple, ce n'est certespas la loi qui n'est jamais capable d'envisager que le général. Cet organe souple, ce ne peut être qu'une volonté. Or, <"ù trouver une volonté qui ait plus de chance d'être juste, où trouver une autorité plus dévouée à ses subordonnés, que celle du père de famille ? Ainsi, lorsqu'on restreint cette autorité du père, on peut être certain qu'on agit contre toute justice.
Je sais qu'on a la ressource, pour expliquer une telle mesure, de supposer la société, comme le faisait Mirabeau, remplie de pères injustes. Mais c'est là une de ces suppositions dont je parlais autrefois, au moyen desquelles on peut tout nier, tout détruire, tout contredire, et une de ces suppositions qui sont en opposition avec tout raisonnement, toute expérience, toute observation.
(( La loi ne peut régir que la masse des
citoyens, ~ disait dans, une des séances du Conseil d'Etat où le Code Napoléon était discuté, Portails, — et non l'intérieur des familles. Or elle ne doit s'occuper que de ce qu'elle peut bien régler elle-même; donc, ne pouvant ici établir une règle générale, il est utile qu'elle s'en rapporte au père. Il y a plus d'enfants ingrats qu'il n'y a de pères injustes. L'affection est plus vive dans les ascendants pour les descendants que dans les descendants pour les ascendants. »
(( Là où le père est législateur dans sa famille, disait-il encore, la société se trouve déchargée d'une partie de sa sollicitude. Qu'on ne dise pas que c'est là un droit aristocratique. Il est tellement fondé sur la raison que c'est dans les classes inférieures que le pouvoir du père est le plus nécessaire. Un laboureur, par exemple, a eu d'abord un fils qui, se trouvant le premier élevé, est devenu
le compagnon de ses travaux. Les enfants nés depuis, étant moins nécessaires au père, se sont répandus dans les villes et y ont poussé leur fortune. Lorsque ce père mourra, serat-il juste que l'aîné partage égalementle champ amélioré par ses labeurs avec des frères qui déjà sont plus riches que lui ? »
Je trouve ces textes, mêlés à d'autres relatifs à la même question, à la fin d'un des livres de Le Play, l Organisation du travail. Il faut à ce propos rendre hommage à Le Play. Il est celui certainement qui a mis le mieux en lumière toutes les conséquences funestes du partage forcé et les bienfaits de la liberté testamentaire. L'école qu'il a fondée a sur ce point parfaitement poursuivi son œuvre.
Parmi les ouvrages dus aux disciples de Le Play, je signalerai particulièrement un ouvrage de M, Charles de Ribbe intitulé les Familles et la Société en France avant la
Bévolution. M. de Ribbe a dépouillé un grand nombre de Livres de raison. On nommait ainsi autrefois le livre de comptes, le livre de la maison dans lequel les chefs de famille avaient coutume, — c'est surtout dans le midi de la France que cette coutume était répandue, — avaientcoutume, dis-je, d'insérer les faits essentiels de leur vie et de leur administration domestiques. Les livres de raison nous font pénétrer au foyer des familles de l'ancienne France. Je puis dire que rien n'est plus émouvant, car on se rend compte par cette lecture quels modèles de mœurs domestiques l'ancienne France nous propose, et dont on retrouverait, je le crains fort, bien difficilement l'équivalent de nos jours.
Ce qui frappe aussi, quand on se reporte par une telle lecture à l'ancienne France, c'est combien il y a d'analogie entre la noblesse et la dignité de vie que l'on rencontre alors dans
beaucoup de familles, et ce que Comte espérait qui sortirait de la propagation de sa doctrine. Ainsi, par exemple, je viens de montrer combien Auguste Comte attachait d'importance à la transmission des biens, combien il regardait le testament comme un acte solennel, un acte en quelque sorte sacré. Or, notamment sur cettequestion du testament, on trouve un accord bien remarquable entre les idées d'Auguste Comte et les sentiments qui animaient les meilleures familles de l'ancien régime.