L'ALSACE
Consultée vers la fin de février, l'Alsace aurait voté .à une immense majorité contre son retour à l'Allemagne. Dans dix ans, dans cinq ans elle votera à la même majorité contre son retour à la France.
Les peuples, comme les individus, ignorent leurs vrais intérêts. J'ai vécu à Berlin de 1827 à 29, alors que la Prusse rhénane causait, par la vivacité de ses sympathies françaises, une certaine inquiétude au gouvernement. Aujourd'hui elle est aussi allemande de cœur et prussienne 1
1 Voyez sur la question de l'Alsace, en français : Historicus, Les conditions de la paix et les droits de l'Allemagne, Genève. — De Sybel, Les droits de V Allemagne sur ? Alsace et la Lorraine, Bruxelles.
que la Poniéranie. La Poméranie elle-même était très-suédoise, quand le traité de Westphalie la donna au Grand
Electeur; mais elle s'est bientôt faite et affectionnée à sa nouvelle position. Le Hanovre, qui semblait prêt à se joindre à la France contre la Prusse, aux dernières élections de la Chambre n'a envoyé, sur trente-six députés, que quatre ou cinq particularistes
L'Alsace deviendra promptement allemande pour dix raisons diverses.
Elle se convaincra, elle s'est déjà convaincue qu'en changeant de souverain, non-seulement elle ne perd aucun des droits civils et politiques dont elle est redevable à la révolution de 1789, mais qu'elle acquiert des libertés municipales qui étaient incompatibles avec la centralisation française. Ces libertés sont la saine et vraie démocratie, qui n'a pas de pire ennemie que la république radicale, ni de plus sûre amie que la monarchie intelligente.
A l'heure actuelle, ainsi que je le prévoyais il y a quatre mois, l'Alsace est < placée entre la France qui se déchire les entrailles, et l'Allemagne paisible, heureuse, puissante, glorieuse. > Elle peut juger lequel des deux pays lui garantit pour l'avenir le plus de paix et de prospérité 2 , et s'il est vrai que ses enfants se sont passionnés pour la France parce qu'elle était le premier pays du monde, le déclin de la France et la grandeur croissante de l'Allemagne ne ponrraient-ils point faire d'eux, par le même motif, des Allemands passionnés?
Ils se souviendront d'ailleurs du mépris des Parisiens pour ces lourds et vulgaires provinciaux, grands mangeurs de choucroute et grossiers buveurs de bière; de l'indif-
1 M. Drouyn de Lhuys l'avait fort bien vu et dit en 1867. Papiers secrets, n° 6, p. 33.
* Aujourd'hui déjà, à Paris, les Alsaciens et les Lorrains font valoir contre la commune leur nationalité allemande, et se mettent sous la protection de l'ambassade anglo-américaine à qui pendant la guerre la Prusse a confié les intérêts de ses ressortissants.
férence de la capitale pour leurs travaux scientifiques et littéraires et pour leurs institutions académiques; des mesures violentes auxquelles l'administration avait recours pour extirper l'usage de la langue allemande.
L'industrie métallurgique de l'Alsace serait, dit-on, gravement compromise par l'annexion. Mais l'industrie des tissus y aurait un, avantage immense, à en juger par les innombrables pétitions des fabricants d'Allemagne, qui demandent avec instance que Mulhouse reste français. Le vignoble, surtout, verra s'ouvrir une ère toute nouvelle de prospérité. Car il ne peut lutter contre ceux de la Champagne et de la Bourgogne, et le Zollverein frappait ses produits d'un droit d'entrée de 20 % 0 »
Les catholiques devront sans doute renoncer à leurs persécutions contre les protestants : leur fanatisme sera bridé. Mais ils trouvent dans le gouvernement prussien une protection éclairée et bienveillante, dont ils finiront par sentir tout le prix. Déjà même leur clergé exerce sur leurs écoles une action que la France ne leur aurait jamais accordée.
Les protestants, de leur côté, ne seront plus menacés dans leur foi, leurs biens. et leur vie par les ultramontains. En 1866, le général Ducrot disait d'eux qu'ils < sont beaucoup moins Français qu'on ne le croit généralement > La raison en était fort simple : ils n'étaient jamais certains de trouver auprès des autorités un appui efficace contre leurs infatigables adversaires. On m'affirme même que tous les protestants des campagnes sont allemands de cœur, et qu'ils n'attendent pour manifester hautement leurs sympathies que d'être pleinement assurés de leur annexion 3 .
1 Papiers secrets, n° 1, p. 53.
2 La chute d'une idole, chap. in et vi. De nouveaux témoignages me prouvent la rigoureuse exactitude de tout ce que j'ai dit dans cet opuscule des menaces des catholiques d'Alsace contre les pro-
Enfin, il est en Alsace bien des familles protestantes qui, après deux siècles, sont encore allemandes d'esprit et de cœur. Elles gémissaient de voir la douce et aimable race souabe d'Alsace pervertie par la frivolité wdschc, et elles espèrent que l'esprit de l'Évangile et de Luther soufflera sur leur patrie pour la raviver et la purifier.
Au reste, deux mois ne sont pas encore écoulés depuis l'annexion, et nous apprenons de diverses sources que les Alsaciens rendent justice à la supériorité intellectuelle des employés prussiens, à leurs connaissances approfondies dans toutes les branches de leur département, à leur intelligence des besoins des populations, à leur désir de faire droit à tous les vœux légitimes. Les rigueurs de l'état de siège que nous avions déplorées, semblent avoir cessé.
L'Allemagne n'aura bientôt plus contre elle, en Alsace, que les utopistes qui prennent fort sottement la république pour la liberté, et les révolutionnaires socialistes, qui ont en exécration la Prusse parce qu'elle concilie la liberté et l'autorité, et qu'elle rend ainsi absurde et criminel leur projet de faire table rase de toutes les institutions actuelles.
7° UN ÉPISODK
Neuchâtel, 7 février.
Nous voyons arriver depuis une semaine de 5 à 8,000 soldats français par jour dans notre petite ville, qui ne sait où les abriter et les loger. C'est une déroute qui rappelle celle de l'hiver de 1813 : les soldats de toutes armes
testants. A Strasbourg même, un père protestant qui occupe une position élevée dans l'enseignement, avait acheté deux chassepots, l'un pour lui, l'autre pour son fils très-jeune encore, dans la pensée de défendre au moins chèrement leur vie.
mêlés et confondus, mourant de faim, de froid et de fatigues ; leurs uniformes méconnaissables ; plusieurs sans souliers et les pieds gelés ; une foule de malades de la dyssenterie ou toussant à faire pitié; les chevaux jonchant de leurs cadavres les routes. Nous avons sous les yeux ce que les journaux racontent de la déroute de l'armée de Faidherbe et les lettres privées de celle de l'armée de Chanzy.
Voilà donc la République vaincue comme l'Empire, et la nation comme l'Etat! les armées improvisées de gardes mobiles et de francs-tireurs comme les armées régulières ! Voilà la France forcée de reconnaître dans le peuple allemand son maître! Voilà cinq cent mille soldats français prisonniers en Allemagne ou refoulés en Belgique et en Suisse, et un nombre presque égal capitulant dans Paris ! Moins d'un million de soldats allemands ont fait déposer les armes à un million de Français! En 180 jours on a compté 17 grandes batailles, 156 rencontres, et les Allemands, sauf deux ou trois exceptions, ont toujours été vainqueurs! Ils ont, en outre, assiégé et pris 26 places fortes! Le nombre exact de leurs prisonniers, c'est 11,650 officiers et 363,000 soldats; leur butin, ce sont 6,000 bouches à feu et 120 aigles et drapeaux! Jamais on n'a vu, jamais on n'aurait rêvé rien de pareil.
De si prodigieux triomphes ne remplissent point les vainqueurs de mépris pour les vaincus, d'insolent orgueil, de maligne joie. Bien au contraire, l'empereur Guillaume, par une délicatesse de sentiment dont la France ne lui tient aucun compte, a ordonné, en annonçant à Berlin la capitulation de Paris du 28 janvier, qu'il n'y aurait ni salves d'artillerie, ni illumination. Les journaux se sont inspirés du même esprit. Lisez le Times d'Outre-Rhin, la Gazette d'Augsbourg, que personne n'accusera de piétisme. < Pas de violents cris de joie ! pas de triomphe bruyant! Mais le sentiment grave et sérieux de la grandeur des événements qui s'accomplissent ! une vive reconnaissance pour cette victoire définitive qu'avait si long-
temps attendue le peuple allemand, et, à la vue de cette nation que nous devons fouler aux pieds pour nous faire notre place au soleil, une tristesse profonde qui se mêle à notre joie! Il nous revient à la pensée les prophéties d'Ésaïe et d'Ézéchiel sur Tyr et Sidon, sur Babylone, sur Ninive. Nous sommes tentés d'appliquer à ces péripéties inouïes le dernier vers des Niebelungen : < C'est la plus grande histoire qui ait jamais eu lieu dans le monde. > A peine pouvons-nous croire que nous sommes les auteurs de si grandes choses, et nous ne voyons en nous que les simples instruments de puissances supérieures qui nous ont appelés à jeter à terre ce monde vermoulu pour qu'il se relève sain et fort. >
La nation française, de son côté, se reconnaît vaincue dans une guerre loyale, où elle a usé de toutes ses ressources, et soupire après la paix. Les paysans, nous l'avons vu partout, n'avaient aucun sentiment de haine pour un ennemi qui respectait leurs femmes et leurs filles, et qui même, autour de Metz, labourait leurs champs. Il serait aisé, même après tant de sang versé, de fonder entre ces deux peuples une paix basée sur leur réciproque estime.
On croit qu'ils se détestent : rien de plus faux. Nous nous sommes entrenu longuement ces jours-ci, et avec les soldats français, qui étaient originaires de toutes les provinces de leur belle patrie, et avec les soixante Poméraniens, prisonniers des Français, qui ont passé quarantehuit heures dans notre ville. Ni d'une part, ni de l'autre, à notre grand étonnement, nous n'avons surpris le moindre sentiment d'animosité contre l'ennemi. Qu'on ne parle pas de haines nationales! L'immense multitude des âmes simples et droites n'a aucune raison de haïr les peuples étrangers qu'elle connaît peu, et les âmes supérieures ne peuvent les haïr parce qu'elles les connaissent et qu'elles savent rendre justice à leurs mérites.
Que de belles et nobles qualités chez ces Poinéraniens et chez ces Français !
Les premiers étaient évidemment les plus civilisés. Tous bien vêtus, bien chaussés, bien portants, ces jeunes gens avaient l'air honnêtes, ouverts, aimables, intelligents. On sentait qu'ils avaient reçu dans leurs familles et dans les écoles une bonne éducation, et que la discipline militaire avait achevé de les façonner. Tous savaient lire et écrire. Quand un officier suisse les abordait, ils se levaient aussitôt, saluaient et répondaient avec netteté à toutes les questions qu'on leur faisait sur leur corps d'armée et sur leurs campagnes. Ils parlaient de leurs officiers avec affection et confiance, ne pouvaient assez se louer du soin qu'on prenait de leur alimentation, ainsi que des abrits qu'on leur procurait pour les nuits, et semblaient fiers de la sévérité avec laquelle on punissait leurs moindres délits. Ils ont accepté avec joie l'offre d'un de nos pasteurs de célébrer pour eux un service divin, et comme ils avaient chacun sur eux un livre de cantiques, ils entonnèrent un de leurs chorals favoris. Ils refusaient l'argent qu'on leur offrait et dont ils n'avaient pas besoin. N'est-ce pas là le vrai type du soldat civilisé?
Les soldats français semblaient nous arriver d'un autre monde que ces Prussiens. On aurait dit que nulle autorité supérieure n'avait pris le moindre soin de les vêtir, de les nourrir, de les loger, et que leur patrie était un pays à demi sauvage où l'on ne savait que fabriquer des armes. Tous à peu près se plaignaient amèrement de leurs officiers. La plupart se faisaient les idées les plus fausses de leurs propres faits et gestes et des mouvements stratégiques d'une armée : ils avaient été, disaient-ils, toujours vainqueurs, et toujours on les faisait par trahison battre en retraite. Un grand nombre d'entre eux ne savaient ni lire ni écrire. D'ailleurs nous ne les aurions pas tous reçus sans quelque crainte sous notre toit domestique. Mais quelle vivacité d'esprit! quel ressort moral et quel courage dans
leur défaite ! quelle reconnaissance pour le moindre acte de charité 1 ! quelle chaleur à*ans l'expression de leur gratitude! et, chez plusieurs, comme le cœur est ouvert à l'Évangile ! C'est un marbre d'excellente qualité, mais il est comme brut et à peine ébauché. La discipline militaire, l'école et l'église n'ont pas exercé sur ces Français la centième partie de l'influence salutaire qu'elles ont sur les Allemands.
11 y a d'ailleurs une différence frappante entre la reconnaissance du Français et celle de l'Allemand. Le 30 janvier, en quittant Neuchâtel, un des soldats de Bourbaki disait : < Vive la Suisse ! la bonne Suisse ! nous ne l'oublierons jamais, et le bon Dieu nous dirait de lui faire la guerre que nous ne marcherions pas. > — < Nous n'oublierons jamais, > disait d'autre part un Poméranien, < ce que Neuchâtel a fait pour nous ; nous ne pouvons pas vous en récompenser, mais il y a dans le ciel un Dieu qui le fera pour nous; oui, certainement, il vous bénira. > Le cœur débordant de reconnaissance, l'Allemand élève ses pensées vers Dieu; le Français parle de Dieu en plaisantant et, au besoin, il le braverait.
Tandis que ces soldats français, malgré leur peu de culture morale et intellectuelle, se faisaient aimer de nous tous, leurs officiers, sauf de très-honorables exceptions, détruisaient eux-mêmes, de plus d'une manière, la sympathie qu'excitaient leurs malheurs. L'acharnement que la presse de Paris et des départements met à entamer la bonne réputation des officiers allemands, nous oblige à dire ce que nous avons vu et entendu de ces officiers français. Nous les avons vus parfaitement indifférents aux souffrances de leurs soldats, et s'étonnant des soins que
1 Un d'eux disait : « Qu'est-ce que cette grande salle où nous sommes. » — « C'est une de nos églises. » — « Nos églises sont plus belles que les vôtres; mais quand même, il faut que votre religion soit bonne puisqu'elle fait des hommes comme vous. *
nous prodiguions à des gens aussi sales. Nous avons vu leurs fourgons regorger de pâtés et de poulardes, tandis que leurs subordonnés mouraient de faim. Nous avons entendu les soldats les accuser de les envoyer au feu et de rester à boire et à jouer dans les cafés, et cette même accusation vient de se répéter à Paris dans l'armée de la Commune. Nous avons entendu les soldats se plaindre surtout de ce qu'ils se refusaient, sous toute sorte de prétextes, à leur délivrer leur solde. Or, quand une nation compte parmi ses officiers des hommes qui volent et pillent leurs propres soldats, elle devrait prudemment garder le silence sur les cas plus ou moins rares, plus ou moins douteux, où des officiers ennemis auraient pillé les vaincus.
Ces officiers français nous ont en outre surpris par leur haine des Prussiens. Quand les soixante Poméraniens sont descendus de la gare à la ville, ils proféraient contre eux de telles injures qu'un bourgeois indigné leur cria : < Ce sont vos vainqueurs, respectez-les. > Cette haine, disionsnous, n'existe pas chez le soldat. Je me rappelle ce Breton, blessé à Sedan, qui demandait à un médecin étranger: < Les Prussiens croient-ils en Dieu ? > — « Ils croient en Dieu et en Jésus-Christ. > — < Mais s'ils sont chrétiens comme nous, pourquoi nous faisons-nous la guerre? > — C'est bien là cette voix du peuple, qui est la voix de Dieu.
Mais elle est étouffée, dans une des couches moyennes de la nation française, par les clameurs d'un patriotisme de mauvais aloi. On n'y entend que des cris de haine et de vengeance, de colère et de rage, de féroce vengeance, d'atroces représailles. On s'y glorifierait à l'avance de tous les crimes qu'on se promet de commettre chez l'ennemi.
De tels sentiments seraient la ruine définitive de la France. L'abîme où Guillaume I er vient de la jeter, est cent fois moins profond que celui où Napoléon avait, en 1806, précipité la Prusse. Nous avons dit par quels moyens la Prusse s'était relevée en sept ans. Que la France suive cet
exemple, et dans sept ans elle sera deux fois et dix fois plus puissante, plus riche, plus prospère qu'elle ne l'était en juillet dernier. Mais le cœur plein de haine ne peut ni s'humilier, ni revenir à Dieu, ni voir et suivre le bon chemin, ni discerner les seuls hommes qui peuvent sauver la patrie, ni se plier aux réformes nécessaires, ni respecter les lois et renoncer à chercher dans de continuelles révolutions le remède à tous les maux.