NAPOLÉON A SEDAN
Cernée par l'ennemi à Sedan, une armée de 80,000 hommes met bas les armes.
Napoléon abdique.
C'était un coup de maître. < Je vous ai déclaré une
1 Voyez dans le Standari le récit d'un entretien de son correspondant avec M. de Bismark, le 12 septembre: « Nous voulons, non un territoire comme territoire, mais un glacis entre la France et nous. Nous devons avoir Strasbourg, et nous nous battrons dix ans, sll le faut, pour obtenir cette sécurité nécessaire. > — Voyez le rapport de M. J. Favre, sur son entrevue de Ferrières: «Strasbourg, disait M. de Bismark, est la clef de la maison, nous devons l'avoir. » — Enfin, les circulaires du ministre prussien de Reims, 13, et de Meaux, 16 septembre.
s Lettre de vingt-six pasteurs des églises de Paris aux protestants d'Allemagne, de la fin de septembre.
guerre insensée et criminelle. Vous avez réduit à néant mes armées et ma puissance. Je devrais signer une paix humiliante. Je jette la plume. La régence la ramassera à Paris si elle le veut. Je ne suis plus qu'un citoyen français. > Le roi Guillaume ne pouvait sans doute se montrer dur envers un souverain qui, en 1867, Pavait accueilli aux Tuileries comme un ami, comme un frère, ne plus voir en lui que le Corse Louis-Bonaparte et renfermer à Spandau. Mais le Roi, ce me semble, n'aurait pas dû se prêter à une abdication qui était trop habile pour être très-loyale, et qui n'avait pas d'antécédent dans l'histoire. 11 aurait dû protester devant l'Europe, et lui faire connaître que celui qui, sur le trône, lui avait déclaré la guerre, se refusait, vaincu et prisonnier, aux négociations de la paix.
Napoléon ne signe pas la paix. Il y a eu cependant un papier de signé. On aurait vu le Roi indiquer avec vivacité sur la carte de France, on ne sait quoi, sans doute les contrées à céder; puis Napoléon prendre la plume... En la prenant d'une main, aurait-il, de l'autre, saisi de nouveau le sceptre? Aurait-il été amené à reconnaître qu'il était encore le souverain légitime? Aurait-il, dans la supposition que la victoire restât fidèle à l'Allemagne, signé les conditions de paix que la France a dû plus tard accepter? Pour l'y décider, lui aurait-on fait certaines promesses, tout aussi éventuelles?
Quoi qu'il en soit, le surlendemain la révolution des grandes cités renversait l'empire des campagnes ; la minorité tumultueuse d'aujourd'hui détruisait l'œuvre légale de la majorité d'hier, et la force présente des choses primait l'ancien droit.
La république n'est devenue le gouvernement national et régulier que le 9 février, par le vote de l'immense majorité des Français. Jusqu'alors, Napoléon, dans sa vaste et splendide prison, était autorisé à se dire encore l'élu des sept millions, et la fuite de l'Impératrice n'était point une abdication, au jugement de M. de Bismarck. Néanmoins, le
ministre prussien a invariablement déclaré que la Prusse ne voulait en manière quelconque s'immiscer dans les affaires intérieures de la France *. Les craintes contraires qui circulaient dans le public ont été démenties par les actes non moins que par les déclarations du gouvernement prussien.
Aujourd'hui la non-intervention est devenue la loi du nouvel empire allemand, ainsi que l'Empereur l'a déclaré dans son discours au Reichstag.
3° M. J. FAVRE A FERK1ÈRES
Jusqu'à Sedan, toutes les espérances de l'Allemagne avaient été dépassées.
Le mois d'août n'a pas eu son pareil dans l'histoire. Une telle série de victoires ne s'était jamais vue, et si devant Metz les habiles combinaisons de M. de Moltke n'avaient pas été déjouées par la fougue indocile du général Steinmetz, ces triomphes auraient tous été plus éclatants les uns que les autres.
Tout ce qu'il y a en Europe d'esprits sérieux et intelligents, avait compris qu'il se passait là quelque chose d'extraordinaire. La main divine qui dirige, des hauteurs inaccessibles des cieux les événements de notre terre, apparaissait lumineuse au travers des nuées. Nous nous disions les uns aux autres : < Dieu est là ! contemplons en silence son œuvre. >
Cette œuvre, c'était la belliqueuse et turbulente nation française matée et apprenant à respecter la rêveuse et pacifique Allemagne. C'était l'Allemagne prête à se constituer en un État bien uni et puissant, et la race germani-
1 Circulaire du 16 septembre. — Correspondance du Standart, 12 septembre. — Journaux ministériels de Berlin des premiers jours d'octobre, repoussant toute idée d'une restauration impérialiste.
que prenant sa place légitime dans la grande famille européenne. C'était, depuis le 4 septembre, la république s'établissant à Paris sans que le monde en fût ébranlé, grâce aux victoires des Prussiens et à leur présence en France.
Telle était l'œuvre vraiment miraculeuse qu'en un seul mois avait faite, par le roi Guillaume, Celui qui dit, et la chose est.
Dieu a choisi pour l'instrument de ses décrets le plus humble et le moins ambitieux de tous les rois, afin qu'il fût évident aux yeux de tous que l'homme n'était point l'auteur de si grandes choses.
Après Sedan, vers la mi-septembre, l'œuvre était terminée et la paix aurait dû se signer à Ferrières. Pourquoi ne s'est-elle faite que cinq mois plus tard à Versailles? Qui est responsable de la prolongation de la guerre et d'une guerre sanglante et dévastatrice?
En réalité, la force de la France était brisée pour un temps, et son ultérieure résistance ne devait qu'aggraver ses malheurs. Mais le vainqueur de toutes les nations ne pouvait consentir à être vaincu par une seule d'entre elles et par la plus faible de toutes. Soumise au régime de la conscription, la France ne se croyait pas perdue pour avoir perdu ses armées. La nation restait intacte, elle n'était que terrassée et elle allait se relever. Les illusions de 1814 s'emparaient de nouveau d'elle : elle descendrait en personne sur le champ de bataille et anéantirait ses ennemis ; pas un d'eux ne repasserait vivant le Rhin.
Les désastres de Wœrth, de Metz, de Sedan, la France les expliquait par la corruption de l'empire et par l'énorme supériorité numérique des troupes allemandes. Elle élevait le chiffre des troupes ennemies engagées à Wœrth, de 80,000 à 120,000, et abaissait celui des soldats de Mac- Mahon, de 50,000 à 35,000. Elle ignorait qu'à Mars-la- Tour 45,000 Prussiens avaient pendant huit heures tenu tête à 160,000 et, depuis midi, à 200,000 Français. A Gra-
velotte, le roi Guillaume commandait à 270,000 hommes et en avait devant lui 210,000. A Sedan, l'Empereur opposait 150,000 hommes à 210,000 Allemands. Mais les Français se persuadaient que partout la proportion avait été de un contre trois ou cinq.
M.J.Favre partageait certainement les vaines espérances de ses concitoyens en arrivant à Ferrières. Il ne révoquait pas un mot de son programme du 6, et n'admettait pas une autre condition de paix qu'une indemnité pécuniaire. Il avait le verbe haut, s'indignait du terme de populace appliqué aux rouges de Paris, menaçait M. de Bismarck de dénoncer à l'Europe les propositions qu'il se permettait de lui faire, et, pour le ménager, lui offrait de convenir entre eux deux de ce qu'ils publieraient de leurs conférences. < Ne prenez pas cette peine, lui répondit le ministre prussien, je vous livre notre conversation tout entière ; je ne vois aucun inconvénient à sa divulgation. >
Ainsi donc la France n'avait plus d'armée, sa capitale allait être investie, et le vainqueur, qui avait laissé sur dix champs de bataille 80,000 à 100,000 tués et blessés, aurait dû rentrer chez lui avec quelques millions ou cent millions de francs dans ses coffres !
Tel était le conseil que les Français pressaient le roi Guillaume de suivre. Les neutres ajoutaient à l'indemnité pécuniaire le démantèlement des forteresses, auquel ils croyaient M. Jules Favre plus disposé qu'il ne le laissait voir.
C'eût été là sans contredit un acte de générosité inouïe dont eût été incapable la France, toujours possédée du désir de prendre la province rhénane, mais qui aurait peutêtre excité sa reconnaissance. C'eût été un exemple de modération auquel le catholicisme n'aurait pu en opposer un pareil. C'eût été une de ces saintes folies pour lesquelles Dieu tient en réserve d'abondantes bénédictions. Au moins est-il certain que l'Europe entière eût rendu justice au Roi
et admiré son désintéressement ; les accusations d'ambition et d'hypocrisie ne seraient venues à l'esprit de personne, et si la France avait rejeté ces propositions de paix, il n'y aurait eu qu'une voix au monde pour la blâmer. L'Évangile, aujourd'hui si décrié en France, aurait été glorifié aux yeux de l'Europe entière par le premier des rois protestants et par sa nation. Il se serait même propagé avecune puissance toute nouvelle dans cette France noble et • magnanime où il aurait gagné bien des cœurs par les vertus qu'il aurait inspirées à ses disciples.
Attendre de Guillaume 1 er un tel prodige de foi et de sainteté, c'était faire de lui l'éloge le plus flatteur. Mais fallait-il le traiter de brigand parce qu'il n'a pas répondu à cette sublime attente? Après tout, qu'a-t-il fait d'autre que ce qu'aurait fait à sa place tout autre prince? Aux Français, en particulier, je dirai : retournons les situations. Napoléon est à Cassel ou à Magdebourg ; il a fait prisonnière la moitié de l'armée prussienne et tient l'autre cernée dans Mayence. Il propose la paix et demande la rive gauche du Rhin. La Prusse s'y refuse et ne consent qu'à payer quelques millions. Que fera-t-il? Battra-t-il en retraite, ou marchera-t-il sur Berlin? Et s'il poursuit sa marche victorieuse, se préoccupera-t-il beaucoup des injures que les Prussiens lui jetteraient à la face? Or, si de telles injures eussent été absurdes et puériles dans la bouche des Prussiens, comment ne le seraient-elles pas dans la bouche des Français ?
Un officier français m'écrivait le 10 août : < Ce qui me désole, ce ne sont pas nos pertes, que nous réparerons vite, ce sont ces premiers succès si faciles des Prussiens, parce qu'ils rendent la paix impossible ; le duel à mort a commencé, et il faut qu'ils viennent à Paris ou que nous allions à Berlin. Je ne vois plus d'autre issue. >
Pour moi, plus j'ai réfléchi sur les devoirs des souverains en général, et, dans le cas présent, sur le caractère des deux nations belligérantes, plus je me suis convaincu qu'à
Ferrières le Roi et son ministre n'avaient point agi contrairement aux lois de la justice et de la sagesse. Auraient-ils pu et dû mieux faire? Je n'en suis pas juge ; mais au moins n'ont-ils pas mal fait. Me dira-t-on que le rapt d'une province est une flagrante violation de la justice? Mais aussi longtemps que l'Évangile du Christ n'aura pas converti toutes les armes de guerre en outils de labour, il m'est impossible de proscrire comme injuste la conquête. Elle est bien plutôt la suite inévitable de la guerre, et, comme le dit M. Thiers, < le plus simple droit de la victoire '. > D'ailleurs, ceux à qui Dieu remet le gouvernement des peuples, doivent, avec Salomon, lui demander un don tout spécial de sagesse et de prudence. Or serait-ce bien pratiquer cette vertu, dans la négociation d'un traité de paix, que d'en faire reposer les conditions sur la gratitude des vaincus? De nature, l'homme déchu n'est-il pas ingrat, et le peu de reconnaissance de la première génération se transmet-il à la suivante? Les Français ne font point exception à cette loi lamentable. La Suisse le sait de science certaine : en 1796, elle avait accueilli avec cette hospitalité dévouée dont elle vient de donner une nouvelle preuve, les divisions de l'année de Moreau, que l'archiduc Charles avait rejetées sur notre territoire, et en 1798 Berne était attaquée, prise et pillée par les Français, parce qu'ils avaient besoin de son trésor pour faire face aux dépenses de la campagne d' Egypte ! Nous ne pouvons donc blâmer avec tant d'autres M. de Bismarck d'avoir dit : < La France, qui ne nous a pardonné ni Sadowa ni Waterloo, ne nous pardonnera jamais Sedan. Nous nous retirerions de son territoire sans même prétendre à aucun autre avantage que la gloire de nos armes, qu'encore elle conserverait la même soif de vengeance. Nous devons donc, dans nos conditions de paix,
1 Thiers, Le Consulat et TEmpire, IX, 460. Voyez aussi p. 505 : « la conservation de nos belles conquêtes. » — IV, 83, sur la conquête de la rive gauche du Rhin.
avoir uniquement en vue de lui rendre plus difficile sa prochaine agression en fortifiant la frontière de l'Allemagne du Sud et la reculant jusqu'à la ligne des places fortes qui sont entre les mains de la France une perpétuelle menace contre nous l . > Ce langage n'est-il pas celui de la prudence? Qui nous dira, d'ailleurs, que la Prusse en se montrant excessivement douce envers les Français, aurait accompli les desseins de Dieu à leur égard et à l'égard de l'Alsace? Un Alsacien ne me disait-il pas que Guillaume I er aurait à Ferrières commis un crime s'il n'avait pas exigé de M. J. Favre la cession de cette province? Le navire de la France allait sombrer, et l'Alsace devait en être enlevée au moment du naufrage par le bras de fer de ce prince.
Les paroles de M. de Bismarck que nous venons de citer, prouvent assez que la Prusse n'aurait ni proposé ni accepté la neutralité de l'Alsace avec les forteresses rasées. C'était là une transaction, la seule possible, entre les prétentions extrêmes des belligérants. En sa faveur militaient de nombreuses raisons que M. le comte de Gasparin a éloquemment exposées et défendues. Mais ce projet n'aurait eu quelque chance de succès que s'il eût été imposé par les puissances neutres aux deux puissances rivales. Car il restait de beaucoup en deçà des intentions de l'Allemagne, et il dépassait pour le moins d'autant celles de la France. Comment, avec son programme du 6 septembre, aurait-elle offert non-seulement de démanteler toutes ses forteresses pccidentales, mais d'abandonner une province tout entière, quand Strasbourg tenait encore et que Metz était loin de se rendre ? La paix ne pouvait donc se faire sur cette base. Au moins M. de Gasparin aura-t-il, devant Dieu et devant les hommes, la gloire d'avoir seul osé dire aux deux partis la vérité, avec une impartialité et un courage que la foi seule peut inspirer.
1 Circulaire du 13 septembre et Correspondance du Standart, 12 septembre.
Les vainqueurs voulaient s'annexer Metz et Y Alsace. Ce n'était qu'à cette condition que Baden et le Wurtemberg pouvaient identifier leurs destinées avec celles de l'Allemagne du Nord, et les peuples germaniques s'unir entre eux avec confiance et joie. C'était la plus puissante garantie contre de nouvelles attaques de la France. C'était le prix dû à ces myriades de familles qui pleuraient un père, un fils, un époux, un fiancé. La justice de l'économie actuelle du monde autorisait cette conquête, et la prudence la conseillait. < S'ils ne gardaient pas l'Alsace et Metz, > a dit l'un des écrivains les plus distinguées de l'Angleterre, Th. Carlisle, < les Allemands seraient une nation d'imbéciles \ >
La France aurait dû accepter cette condition, quelque douloureuse qu'elle fût pour elle, et en la rejetant, elle a fait peser sur elle toute lâ responsabilité de la continuation de la guerre. C'était sans doute un cruel sacrifice que d'abandonner à l'ennemi une province aussi française de cœur, aussi fertile, industrielle et prospère que l'Alsace. Toutefois, comme la grande nation s'était tout récemment accrue, par l'annexion de la Savoie et de Nice, de 700,000 habitants, et qu'elle en comptait 42 millions avec l'Algérie, elle ne perdait nullement son rang de première puissance pour céder à l'Allemagne 1,600,000 français de langue allemande. En consentant d'emblée à ce sacrifice, elle aurait eu trois ou quatre milliards de moins à payer ; elle
1 La lettre de Th. Carlisle, qui a paru dans le Times, a été publiée en allemand dans la Gazette d'Augsbourg du 23 novembre. Elle reproche à la France avec une extrême violence ses mensonges et ses larcins. « Elle se croit le Christ des peuples, souffrant sans cause pour tous, et l'on se demande si elle ne serait point plutôt le Cartouche des peuples, volant chacun. » — Lisez après cela les vers de M. de Laprade à la France, sa mère, et vous comprendrez comment le même peuple peut être tour à tour un ange et un démon. Chaque peuple est, ainsi que l'homme de Pascal, un monstre de contradictions. Mais la plus grande des nations sera celle qui se louera le moins elle-même et laissera ce soin à ses voisines.
se serait acquittée de sa dette en quinze jours ; les armées ennemies auraient immédiatement quitté son territoire ; ses soldats prisonniers rentraient en même temps dans leurs foyers ou leurs casernes, et la campagne d'août aurait été pour elle un tremblement de terre qui ébranle tout un royaume et qui fait disparaître dans les abîmes de l'Océan quelques lieues de la côte, mais qui au bout de peu d'années n'est plus qu'un triste souvenir.
Si elle avait eu à sa tête des hommes d'État, la France aurait certainement signé à Ferrières le traité de paix qu'elle a dû subir cinq mois plus tard à Versailles. Ils lui auraient fait comprendre qu'il y a folie à vouloir lutter avec de simples recrues contre des troupes victorieuses, admirablement disciplinées, conduites par un homme de génie et munies de la plus formidable artillerie. Or, < à l'impossible nul n'est tenu l , > et pour un peuple de héros la défaite n'est jamais une honte. L'histoire le prouve à chaque page : la victoire ne reste point toujours à la vaillance.
Ou bien, la nation, saisie d'une sainte fureur, aurait dû se lever tout entière, comme un seul homme, ainsi qu'elle l'avait fait en 1793, se jeter, lion invincible, sur l'ennemi et le mettre en pièces à la première rencontre.
C'est à quoi M. (ïambetta l'a conviée, mais en vain.
En 1703, la révolution venait de retirer les paysans français d'un abîme de misères et de les mettre en possession de tous leurs droits civils et politiques. Aussi, à l'approche des armées coalisées, chaque citoyen se sentit menacé par la réaction dans ses biens les plus précieux, et la
1 De la Guéronnière, L'âge defcr,\>. 58 8qq. et Les deux abîmes, p. 71 sqq.
4° M. (JAMBETTA
nation courut aux armes pleine d'enthousiasme et d'un rrésistible courage.
En 1870, au contraire, les paysans savaient fort bien que la guerre avait été déclarée par leur empereur et que les Allemands ne venaient point rétablir la féodalité. Ils réclamaient sans doute par droit de conquête une province ; mais la France s'en était annexée tout récemment une autre, et le mieux était de faire la paix au plus tôt. Puis, l'empire que les campagnes aimaient, avait été renversé par la république que leur envoyait Paris et qu'elles détestent, ("était pour elles une raison de plus de rester paisiblement chez soi et de maudire la longueur de la guerre.
Mais M. Gambetta, prenant follement la France de 1870 pour celle de 1703, ordonna à tous les citoyens la guerre au couteau. Pour les y décider, il galvanisa la nation par le mensonge et par la terreur. Il la trompa par de triomphantes proclamations, tout en fusillant les gardes mobiles qui avaient manqué à l'appel et en faisant brûler la cervelle par des gendarmes aux fuyards.
Il aurait fallu à la malheureuse France, en septembre, un homme sérieux, sensé, pratique, clairvoyant, qui se rendît compte des vices de l'année, de l'administration, du pays, et qui en entreprît courageusement les réformes, et la France a subi le despotisme d'un simple avocat qui a prétendu être le Moltke et le Washington de sa patrie 1 M. Gambetta ne voulait rien voir ni comprendre; se nourrissait d'illusions volontaires et repaissait le peuple de mensonges; plaçait le déshonneur de sa patrie dans ses défaites et non dans leurs causes; envoyait au feu des recrues qui n'avaient jamais manié un fusil et qu'il laissait mourir de faim; accordait les fournitures à ses amis, pour qui la guerre à outrance n'était que le vol à outrance 1 ;
1 Salut public de Lyon dans le Journal de Genève du 5 mars. — Tn général de l'armée de Bourbaki m'a parlé de dix mille souliers, faits à dessein trop petits, qui ont attendu on trois villes différentes
nommait, espionnait, destituait, flétrissait les généraux en vrai tyran, et leur donnait des ordres impossibles, qui les désespéraient et les poussaient à se brûler la cervelle. Il a coûté à la France des centaines de millions de francs et des centaines de milbers de vies sacrifiés à pure perte. Avec tout cela, ce grand < organisateur des défaites > se croyait sublime de patriotisme, et il ne se doutait pas qu'un Prussien l'appelait en bon français : < Un très-jeune homme qui se démène beaucoup. >
Au reste, ses propres compatriotes l'ont jugé fort sévèrement. M. Lanfrey a parlé le premier de < la dictature de l'incapacité. > Ce < dictateur incapable > succède à Napoléon, qu'un des premiers hommes politiques de la France appelait, dit-on, < une incapacité méconnue. > Il est difficile de dire quelle est de ces deux incapacités celle qui a fait le plus de mal à la France en l'année 1870.
Le patriotisme même de M. Gambetta et de ses amis n'était point pur de tout alliage. Quand ils déclaraient qu'ils ne poseraient les armes que lorsqu'il ne restera plus un Prussien sur le sol français, ils se proposaient bien inoins le bonheur de leur patrie, que la glorification de leur utopie républicaine. Ils étaient, ils sont aussi égoïstes (lue les impérialistes ; ils ont, eux aussi, leurs intérêts dynastiques. Faire la paix avec les Prussiens en France, c'eût été accepter la responsabilité de la défaite ; avouer que la république a été, comme l'empire, impuissante à refouler l'ennemi; imprimer à la seule constitution légitime un stigmate de médiocrité banale. Ces pliantastes n'y auraient jamais consenti. Périsse la France entière plutôt que leur principe! et pour la tromper, ils accablaient d'in-
des corps de mobiles sans chaussures. Il est fort probable que ces souliers auront été payés par l'État deux et trois fois. — Le Times du 8 février dénonce pareillement les fortunes scandaleuses faites sous la république par les amis de Gambetta, fortunes plus considérables que celles de l'empire. Il cite en particulier les souliers en carton livrés à l'armée du Nord.
jures les Prussiens, comme on injuriait les Anglais sous le premier empire.
Cependant, les ultramontains galvanisaient à leur manière T Ouest de la France. Les de l'Hébergemont dépassaient les républicains en calomnies atroces à l'adresse des Prussiens, et s'efforçaient surtout à les faire passer pour des iconoclastes, des sacrilèges, des monstres d'impiété. On réussit ainsi à fanatiser la Bretagne et la Vendée, et à doubler de la haine des hérétiques l'amour de Dieu et de la patrie. -
Le fanatisme religieux et le fanatisme politique se confondirent donc pour lutter contre l'invasion ennemie. Mais il n'y avait pas de cohésion entre ces deux éléments divers, ainsi que l'indique le fait suivant, où se peint la France entière. Au Mans, il s'agissait, en occupant un poste, d'arrêter l'ennemi pour sauver le parc d'artillerie de Chanzy. Deux généraux républicains font appel à un bataillon de zouaves des volontaires de Charette. Ils s'élancent, et des mobiles du Sud crient : < Voilà les calotins! > Traversant les rangs de leurs insulteurs, les zouaves répondent : < Nous allons vous montrer comment les Français savent mourir, > et ils ont tenu leur parole. Après le combat, sur 440 qui avaient pris part à l'action, il en restait seulement 85. Leur héroïque sacrifice a sauvé l'artillerie et empêché la bataille du Mans de finir par une complète déroute \
Ces calotins, malgré la haine absurde qu'on leur avait inoculée contre les Prussiens, étaient de grands et nobles guerriers. Il y avait, en effet, sous les scories d'un double fanatisme, l'or du patriotisme le plus épuré. Tous les partis, mais surtout ceux d'Henri V et des Orléans; les deux Églises, et les protestants pour le moins autant que les catholiques; toutes les conditions sociales, tous les âges
1 De la Guéronnière, Les deux dbimes, p. 37. — D'après le Daihj Telegraph.
ont fourni, de septembre en février, aux armées républicaines de vrais héros, qui en ont été le noyau, la force et la gloire. Ils allaient au combat, à la mort sans illusions. Leur patrie se mourait; pour la sauver, ils verseraient tout leur sang; mais ils pressentaient l'inutilité du sacrifice. En même temps, la foi semblait se réveiller dans les campagnes et dans les villes ; les soldats et les femmes accouraient en foule dans les églises, à la cène, au confessionnal ; les protestants se réunissaient pour prier. Paris, la ville des plaisirs, de l'esprit, de la folle gaîté, la Sybaris moderne, comme Ta nommée l'un de ses enfants, supportait les ennuis d'un siège, les horreurs de la famine, les terreurs du bombardement avec un courage, une patience, une fermeté dignes de tout éloge.
Ce fut un spectacle à la fois triste et grandiose que celui de cette France qui, à moitié envahie par ses ennemis, fit pendant six mois de continuels efforts pour les arrêter et les repousser. Elle fut toujours vaincue, mais toujours elle se couvrit de gloire. C'étaient des enfants qui, mal vêtus, mal commandés, affrontaient ces invincibles légions allemandes que protégeait une artillerie unique au monde. Ils disputaient la victoire à la rendre douteuse, comme au combat d'Artenay, du 2 décembre, qui a été l'un des plus rudes de toute la campagne. Une fois même, à Orléans, le 9 novembre (ils étaient, il est vrai, 70,000 contre 20,000), ils forcèrent à la retraite le général von der Tann.
M. de Bismarck a dû plus d'une fois se demander s'il
1 J'aime les anecdotes qui peignent toute une nation et toute une époque. Un Français de la Franche-Comté, qui a 160,000 francs de rentes, décide un des jeunes gens de son village à partir avec lui comme volontaires pour s'engager dans l'armée de la Loire. — Voilà le noble et sublime patriotisme des classes supérieures, exerçant sa sainte contagion dans les classes inférieures. — Mais les gens du village s'irritèrent contre ce riche qui avait déjà € séduit » un des leurs, et qui « trahissait » la contrée. — Voilà l'égoïsme stupide des paysans.
fallait même trois mois pour faire du Français un vrai soldat *, et peut-être M. de Moltke a-t-il arrêté, le cœur serré, sa pensée sur une guerre prochaine où les armées françaises se présenteraient sur les champs de bataille , formées, elles aussi, pendant trois ans au maniement des armes et munies, elles aussi, de quelques centaines de canons d'acier.
Les Allemands s 1 étonnaient de la résistance que leur opposait la France vaincue. lies troupes régulières étaient prisonnières depuis Sedan ou condamnées à l'inaction dans Metz , et ils devaient de semaine en semaine faire de plus rudes efforts pour repousser et disperser leurs ennemis. Leurs espérances avaient été toutes dépassées jusqu'au 4 septembre : elles étaient plutôt déçues depuis. Bazaine immobilisait devant Metz la puissante armée du prince Frédéric-Charles et permettait ainsi à celles de la France de se concentrer au Sud, à l'Ouest et au Nord de Paris, qu'elles pouvaient dégager d'un moment à l'autre 2 . Plus d'une fois à Versailles le roi fut à la veille de donner l'ordre du départ, et si plus tard le général de Werder avec ses 35,000 hommes n'avait pas tenu tête pendant trois jours contre les 110 ou 130,000 de Bourbaki, la cause allemande était gravement compromise.
C'est ainsi que l'Allemagne n'est restée victorieuse qu'au prix des plus grands sacrifices. Elle versait à flots son propre sang, et l'ennemi, toujours vaincu, recommençait toujours la lutte avec la même énergie. On aurait dit que le Dieu des batailles hésitait depuis Sedan entre les belligérants, et qu'il n'accordait plus qu'à regrets la victoire à celui des deux que jusqu'alors il avait comblé de ses fa-
1 Correspondant du Standart, 12 septembre.
* La guerre autour de Metz par un général prussien ; traduit de l'allemand et annoté par un officier de l'état-major général de l'armée du Rhin, 1871, p. 60.
veurs. Fallait-il voir dans cette résistance de la France l'aveuglement du coupable qui se débat avec rage sous la verge divine? ou bien, au contraire, tant de force morale, de vertu et de piété, qu'elle n'était point le coupable que nous croyions? Quoi qu'il en fût, l'Allemagne s'épouvantait de ses pertes. La France lui apparaissait comme un gouffre béant où se précipitaient tous ses enfants, et d'où elle ne voyait revenir que des êtres mutilés et des cercueils. Le bruit des victoires nouvelles l'attristait; les cantiques avaient cessé.
Il était même des pessimistes , en Allemagne , qui prétendaient qu'il s'en fallait de peu que la Saxe, le Wurtemberg, la Bavière, ne s'irritassent des pertes d'hommes que leur coûtait une guerre que l'Allemagne entière avait commencée avec le plus admirable héroïsme. Le sang qui avait cimenté l'union de ce grand peuple, coulait avec une telle abondance, qu'il menaçait de la dissoudre. En Bavière, le parti ultramontain se faisait, de la douleur des familles en deuil, une arme redoutable contre la Prusse, et, si l'on avait cru les Français , les Bavarois auraient été animés contre les Prussiens d'une amère et sourde haine qui n'attendait qu'une occasion pour éclater ».
Les socialistes, de leur côté, faisaient dans l'ombre, à tous les princes allemands, une guerre bien autrement dangereuse. Ils semaient à pleines mains dans le peuple de petits écrits , où ils dépeignaient ces princes ligués entre eux pour prolonger indéfiniment une guerre qui purifiait la société de tous ses cléments républicains, communistes, révolutionnaires 2 . En même temps ces rouges travaillaient
1 Les renseignements qui m'arrivent de la Bavière même, portent que 1rs soldats de ce pays tenaient à prouver qu'ils ne le cédaient à personne en héroïque courage, et qu'une fois engagés, ils se battaient avec plus de fureur qu'aucun autre Allemand.
8 J'ai retrouvé cette môme accusation dans un journal neuchâtelois, La Montagne, organe de la démocratie sociale à la Chaax-de- Fonds (31 décembre) : « Et c'est au nom de Dieu qu'on imbibe la
de toutes leurs forces à l'établissement de l'empire allemand, afin de n'avoir plus qu'un souverain à détrôner et qu'une tête à abattre, quand ils exécuteraient leur grande œuvre de rénovation sociale. Plusieurs mêmes espéraient que cette épouvantable révolution éclaterait pour ainsi dire le lendemain du retour du roi Guillaume à Berlin. C'était là sans doute une espérance insensée ; mais au moins étaitil certain que la prolongation de la guerre servait puissamment la cause du socialisme.
Pour nous, nous étions persuadé que l'unité de l'Allemagne était consommée, quelles que pussent être les luttes intérieures qu'elle eût encore à traverser. Elle ne renverserait pas de ses propres mains l'empire qu'elle venait d'édifier. Si la Prusse, à son nadir, avait retrouvé espérance et force dans son amour pour la reine Louise, l'Allemagne, au comble de sa gloire, mais d'une gloire inondée de sang , se serrerait dans un même sentiment de fidélité et d'affection autour du trône impérial où elle a fait monter le roi Guillaume. Ce prince vénérable était devenu pour elle son Frédéric Barberousse. Frédéric n'est pas
terre du sang humain ! Quelle horreur ! — Et ce sont les grands de la terre qui osent hlasphémer ainsi. — Ils ont juré de tuer les hommes et la raison humaine. — Ils exécutent leur complot contre la république, contre la démocratie, contre le vrai socialisme, etc. » — Des déclamations pareilles s'étalent dans plusieurs de nos journaux politiques suisses et même dans tel de nos journaux religieux. Elles font partie du bagage du radicalisme et font l'admiration des sots. Les princes valent ce que valent les peuples, et les peuples, même les plus républicains, sont aussi belliqueux et aussi féroces que tous les Césars. La guerre de la sécession américaine a été plus sanglante qu'aucune guerre de despotes, et les Marat, les Danton, les Robespierre laissent à dix mille pas derrière eux les Néron, les Philippe II, les Napoléon I. La Bible nous le dit: les peuples et les rois ne seront humains que lorsque Jésus-Christ sera leur maître; Lui seul avec ses disciples est vraiment homme, et les hommes déchus et inconvertis, sujets ou princes, sont des bêtes fauves, ainsi que le démontre toute l'histoire.
mort; il dort dans une caverne, au sein d'une montagne, assis devant une table de marbre ; il attend le son de la trompette pour ressaisir son épée, s'élancer sur son coursier et conduire de nouveau ses armées à la victoire. Réveillé par Napoléon III, Barberousse est sorti de son tombeau sous la figure de ce vieillard, qui se montre plein de force et de jeunesse sur les champs de bataille, humble et pieux dans ses triomphes, simple et bon dans ses grandeurs, et qui, en acceptant la couronne impériale, déclare ne vouloir pour l'Allemagne d'autres conquêtes que celles < de la prospérité nationale , de la paix et des bonnes mœurs. >
5° le 1 er MARS
M. Gambetta n'avait pas réussi à imprimer un puissant élan à la France du Sud. Il y avait levé des soldats comme l'aurait pu faire un despote devant qui l'on tremble. Mais elle ne se sentait point solidaire des souffrances du Nord. Aussi son apathie , son égoïsme navrait et indignait les habitants des contrées occupées par l'ennemi. Ils avaient placé en elle leur principale espérance, et elle leur semblait assister impassible à leur ruine.
La victoire devait rester à l'Allemagne unie , à l'armée régulière, au génie stratégique , à la discipline, au sentiment profond du devoir, à la crainte de Dieu, à l'instruction '.
Les journées décisives avaient été en janvier: les victoires de Manteuffel sur Faidherbe à Bapaume, les 2 et 3 ; du prince Frédéric-Charles sur Chanzy, du 6 au 12, de Vendôme au Mans ; de Werder près de Belfort sur Bourbaki, les 15, 16 et 17 ; enfin, le 19, de Gœben sur Faidherbe à St-Quentin, et la grande sortie de Paris.
1 Brochure du général russe Annenkoff .
La France, en se mesurant avec l'Allemagne, s'était trouvée la plus faible. A Bordeaux, elle s'est jugée ellemême dans ses représentants. Six à sept cents élus du peuple, divisés en quatre partis au moins et préoccupés, chacun, des intérêts de sa faction, qu'on identifie avec ceux de la France; à peine trois à quatre orateurs tenant compte de la réalité et faisant preuve de sens pratique; tous .les autres prononçant des t discours élevés, > présentant de vastes considérations historiques, versant sur l'assemblée, de leurs cornes d'abondance, des flots de métaphores et d'antithèses, émouvant les cœurs par l'expression de leur ardent patriotisme, mais ne concluant pas, ou jetant en l'air des rêves compromettants, ou poussant la France vers une ruine totale. Ce n'était pas là la Prusse des Stein, des Hardenberget des Scharnhorst, la Prusse tout entière fidèle à sa dynastie royale, la Prusse s'humiliant sous la main de Dieu, secouant son irréligion et sa frivolité et travaillant avec une sagesse et une persévérance admirables à redresser tous les abus et les vices de la société civile et politique !
Les préliminaires de la paix furent signés le 26 février à Versailles et ratifiés le 1 er mars à Bordeaux.
Les conditions étaient : l'annexion de l'Alsace et de Metz, — tel avait été dès l'ouverture des hostilités l'objectif de la Prusse; cinq milliards de francs, — la Prusse, qui avait traité l'Autriche en sœur, traitait la France en ennemie; — et l'entrée des vainqueurs dans un des quartiers de Paris. /
Avant de prendre congé d'eux, voyons les Huns et les Tartares de M. Franck faire leur entrée triomphale dans la capitale du monde civilisé.
La cité, qui avait imaginé que les barbares reculeraient devant sa majestueuse grandeur, a frémi d'indignation et de rage en apprenant qu'ils allaient la souiller de leur pré-
sence. Mais au moins ne se hasarderont-ils dans son enceinte qu'en nombre immense et précédé par une artillerie formidable ! Au moins lui feront-ils l'honneur d'arriver aux
sons assourdissants de toutes leurs musiques !
Quel est cet adolescent qui, monté sur un superbe cheval et suivi de six hommes, s'avance au galop vers l'Arc de l'Étoile? A droite et à gauche de la route stationnent de nombreux groupes d'ennemis, la porte triomphale est entourée d'une foule serrée.
Ce jeune homme est un officier de hussards et ses soldats sont de vieux troupiers, au teint basané, qui ont l'air aussi calme que s'ils étaient à la parade à Berlin. Il est vrai qu'ils se savent protégés par la sage prévoyance de leurs chefs : huit cents bouches à feu sont braquées sur Paris; qu'une balle atteigne un d'eux et la ville est foudroyée.
L'officier marche droit sur la foule qiù se presse autour de l'Arc de l'Etoile. De son sabre il lui fait signe de s'écarter, et elle s'empresse de lui obéir. Il ne peut résister à la tentation de brandir légèrement son arme au-dessus de sa tête, au moment où il lance son cheval par dessus les chaînes et les débris qui obstruent encore le passage. En un clin d'oeil ses hommes et lui ont franchi les obstacles et descendent au petit trot l'avenue des Champs-Elysées.
Bientôt il fait halte, rebrousse chemin et une vingtaine de ses hommes arrivent au galop l'un après l'autre. Puis il demande à la foule, d'un ton modeste et naïf à la fois, le chemin du Palais de l'Industrie, que des gamins se font un plaisir de lui indiquer.
C'est ainsi que les féroces Vandales de la Sprée occupèrent la capitale de la France.
Puis survint un escadron de hussards, qui descendit l'Avenue des Champs-Elysées, plein de confiance et d'abandon, et peu de temps après arriva l'armée d'occupation, ayant en tête le général Kamecke et son état-major.
Les billets de logement sont distribués. Les. militaires à
pied et à cheval cherchent leurs demeures avec une placidité quelque peu provocante. Sur chacun des bancs qui bordent 1* Avenue, sont assis, deux ou trois de ces fameux Tartares qui causent et fument leur pipe, tout disposés à échanger une plaisanterie avec le premier Français venu.
Cependant autour d'eux les voyous de Paris foulent aux pieds et assomment les reporters anglais qui s'étaient permis d'échanger quelques mots avec un officier allemand, les prétendus espions prussiens et les femmes, innocentes ou coupables, qui venaient saluer les étrangers l .
L'occupation de Paris fut abrégée par la prompte Acceptation des conditions de la paix. Quarante-huit heures après leur entrée, les troupes allemandes, remontant l'avenue des Champs-Elysées, défilaient sous l'Arc de l'Etoile, où étaient inscrits les noms des nombreuses défaites de leur patrie. < C'était un spectacle, dit un témoin oculaire, le reporter du Times, qu'aucun de ceux qui l'ont vu, Allemands ou Français, n'oubliera jamais.
< Les physionomies des soldats rayonnaient d'une joie que je ne puis décrire. C'était en vue de cette heure suprême que ces hommes avaient combattu et versé leur sang. Le moment des dangers et des sacrifices était désormais passé. Leurs visages étaient maintenant tournés du côté de la patrie, et les premiers pas qu'ils faisaient pour rentrer dans leurs lointains foyers, étaient du même coup le gage et la consécration de la victoire.
< A mesure que la tête de chaque bataillon atteignait l'Arc, les officiers montés qui marchaient devant la troupe, arrêtaient le pas de leur monture et jetaient un regard sur les noms de victoires gravés sur la voûte, puis un autre sur leurs propres soldats, après quoi ils donnaient le signal des acclamations en élevant leur casque en l'air. En une
1 D'après le Times, le Daily-News, V Indépendance belge et le Constitutionnel, dans le Journal de Genève du 9 mars.
seconde tous les casques de la troupe s'agitaient au-dessup des têtes, les chevaux, effrayés par ces éclats de voix, commençaient à se cabrer, leurs cavaliers, transportés d'enthousiasme, le visage animé, les yeux étincelants, n'en brandissaient que plus fort leurs casques, tandis que les fantassins redoublaient leurs cris.
< De quel côté que fussent, dans cette occasion, les sympathies individuelles , il était impossible de résister à la contagion de l'enthousiasme, de ne pas sentir les battements de son cœur s'accélérer à la vue de cette masse palpitante qui se pressait sous vos yeux comme un torrent puissant qui entraîne tout devant lui. Rien d'étonnant à ce que les spectateurs de cette scène eussent l'air confondus et terrifiés. Tout le long des Champs-Elysées, les régiments succédaient aux régiments, enseignes au vent; sabres et baïonnettes reluisaient au soleil , car la brume venait de se dissiper, et d'un bout à l'autre de l'avenue de la Grande Armée, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on voyait se dérouler la colonne étincelante, généraux suivis de leur état-major, artillerie à cheval, lanciers aux flammes agitées par la brise, — le plus beau spectacle militaire qu'un soldat pût rêver.
< Cette occasion est la seule où j'aie vu les Allemands se livrer véritablement à l'orgueil du triomphe ; ils s'y sont abandonnés pleinement cette fois-ci, et cela leur était d'autant plus permis qu'en entrant dans Paris ils avaient modestement fait le tour de l'Arc de Triomphe, et que d'ailleurs ils ont fait tout leur possible, en choisissant pour leur défilé une heure très-matinale , et en interceptant les avenues, pour que tout se passât pour ainsi dire en famille. >
Égards pleins de délicatesse pour le vaincu, noble fierté sans insolence, conduite irréprochable chez leurs hôtes, dans les rues support quelque peu dédaigneux des insultes de la populace, mépris d'une pompe qui ne fait qu'éblouir les yeux, et vif sentiment des puissances supérieures de
l'esprit : tels sont les traits que les neutres ont admiré chez les Huns de M. Franck !
Mais quel est le jour où les troupes allemandes sont entrées dans Paris, et où l'empereur Guillaume passait une grande revue de son armée dans le bois de Boulogne ?
C'était le 1 er mars.
Le 1 er mars 1848 , à Neuchâtel , quelques centaines de révolutionnaires indigènes et suisses montaient au pas de charge dans le château désert de leur prince pour y proclamer la république. Leur triomphe avait été pour les Hohenzollern une telle honte que plus d'un de leurs soldats disait : Olmutz et Neuchâtel.
Cette honte , la voilà mille fois lavée , à jamais effacée par le 1 er mars 1870, où l'un de ces Hohenzollern qui étaient princes de Neuchâtel, a fait occuper par ses armées cent fois victorieuses , Paris , la ville révolutionnaire par excellence.