LA SITUATION INVERSE
La paix se signe à Berlin ou à Kœnigsberg. La Prusse perd trois millions d'habitants et l'une de ses plus riches provinces ; la Confédération du Nord est dissoute, le Hanovre, la Hesse, Nassau, Francfort recouvrent leurs droits de suzeraineté; l'Allemagne est condamnée à n'être dé-
sormais qu'une Confédération du Rhin à la merci de la France et à ne jamais prendre sa place parmi les nations indépendantes et puissantes. La France s'est ainsi accrue non-seulement de trois millions de sujets, mais de dix à douze millions de vassaux. On peut dire que ses limites ont été transportées de Strasbourg à Linz et du Rhin à la Forêt de Bohême. L'Italie et l'Espagne ne sont plus que ses humbles alliées ; la Suisse, la Belgique, la Hollande, que ses enclaves à bien plaire. Or, je le demande à l'Autriche et à l'Angleterre : En face de cet immense colosse toujours possédé de l'amour de la gloire et de l'esprit de conquête, seraient-elles restées des puissances de premier rang? L'Europe n'aurait-elle pas appartenu par moitié au César de Paris et au Czar de St-Pétersbourg? Mais le césarisme napoléonien, c'est la négation de toutes les libertés; le despotisme engendre fatalement la révolution, et la révolution d'aujourd'hui, ce n'est plus la république, c'est le socialisme renversant les bases divines du monde actuel et fondant sur le vol et la débauche le monde nouveau. La victoire de Napoléon livrait donc infailliblement, au bout d'un très-petit nombre d'années, tout l'Occident à l'Internationale des ouvriers, qui comptait il y a longtemps déjà 456,000 affiliés dans la France seule. Et l'Occident entier ne fait pas monter à Dieu ses plus ardentes actions de grâces de ce que dans sa miséricorde il l'a préservé par la victoire des Allemands d'un sort aussi épouvantable ! Ah ! si les Franck et les Delmas ne comprennent pas,lesGœtz 1 ont bien compris. Ils voient leur cause perdue, et ils accablent la Prusse de leurs malédictions.
La victoire de Napoléon aurait été en même temps le triomphe de l'ultramontanisme, et ce triomphe, c'était le pape recouvrant par l'intervention de la France son pouvoir temporel ; les protestants français expulsés comme l'ont été les Allemands de Paris et des départements, con-
1 Le pacte entre Napoléon et Bismark. Genève, mars 1871.
vertis par les procédés de Louis XIV, et, au besoin, massacrés par une nouvelle St-Barthélemy ; la Réforme humiliée, opprimée, annihilée en Prusse et dans toute l'Allemagne ; Genève annexée à la France sur les plaintes des catholiques qui se seraient dit persécutés ; les jésuites s'emparant de nouveau du gouvernail de l'État en Autriche et en Bavière; nul prince, nulle république n'osant soutenir les Dœllinger contre leurs archevêques; P infaillibilité et le Syllabus devenant le premier dogme et le code de la société moderne ; l'instruction publique passant aux mains des prêtres ; la liberté des cultes et de la presse, la liberté de la pensée, de la foi et de la conscience partout supprimées, et le régime des persécutions, qui est celui des Néron, des Innocent III, des Louis XIV et qui sera celui de l'antechrist, dominant en plein dans toute l'Europe latine et germanique sans qu'un coin de < terre, > un < désert 1 > y servit d'asile aux martyrs. Telle eût été, dans le monde religieux, la conséquence fatale et incontestable de la défaite de la Prusse. Il faut se crever les yeux pour ne pas le voir. Et des pasteurs évangéliques de France, des Guillaume Monod, des de Pressensé, font de la cause de leur patrie, < celle de la liberté, celle de la civilisation et du christianisme , compromise par les triomphes de la Prusse 3 ! > Mais ce langage n'est-il pas en d'autres termes celui des jésuites et des socialistes ! Qu'est-ce que l'Évangile a de commun avec la superstition et l'impiété, avec le fanatisme de l'esprit et celui de la chair, avec l'odieuse tyrannie des papes et celle des Babœuf, avec les principes des disciples de Loyola et ceux des pourceaux d'Epicure?
Plus heureux que les Hohenstauffen , les Hohenzollern ont sauvé par leurs dernières victoires l'indépendance des nations de l'Occident qu'allaient asservir les Napoléons, la liberté de conscience que la papauté allait enlever aux pro-
1 Apocal. XII, 6, 14, 16.
* Bévue chrétienne, 1870, p. 560.
testants et proscrire parmi les catholiques, et, en même temps, la famille, la société, la morale et la religion que F Internationale s'apprêtait à fouler aux pieds.
Nous regardons à V œuvre que Dieu a faite par les hommes , et nous bénissons Dieu. Nos frères regardent aux hommes par qui Dieu a fait son œuvre, et ils se lamentent, n'osant accuser Dieu. Les hommes leur dérobent Dieu et son œuvre, et dans les hommes ils ne savent découvrir que leurs infirmités. Voilà pourquoi tous leurs conseils tombent à faux.
Pour nous, nous ne sommes pas seuls à dire que l'an 1870 laissera dans l'histoire une trace aussi profonde que 1789. Ces deux dates sont les limites de l'ère révolutionnaire à laquelle succèdent celle des réformes pour l'Allemagne et peut-être, hélas! pour la France celle de l'anarchie.