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LA PRUSSE

La Prusse est le pays de la Réforme du XVI e siècle et des réformes du XIX e . Qui oserait lui contester la gloire d'être la première des nations par son instruction publique, par sa discipline militaire et surtout par son administration honnête qui fait un singulier contraste avec la corruption de la France, de l'Autriche et de la Russie ? La Prusse est de tous les Etats le mieux constitué et le plus artistement organisé. L'autorité centrale y est si solidement établie qu'elle n'a rien à craindre du plein déploiement de la liberté. Que la Prusse donne donc, et elle le fait déjà, l'exemple d'une nation où sous la protection d'un pouvoir central intelligent, ferme et tempéré, se développent joyeusement dans leurs sphères respectives l'individu, la famille, le village, la cité, le district, la province et surtout les communautés religieuses; pour tout dire en un

mot. qu'elle inscrive sur son drapeau : Self-government, ou, ce qui revient au même : Libertés démocratiques, et l'avenir lui appartient.

Quel est en effet l'idéal que poursuivent les nations ? La liberté unie à l'ordre ; la spontanéité obéissant à la loi ; le libre jeu des organes grands et petits sous l'impulsion unique d'une puissance souveraine, ou, dans le langage philosophique, la diversité dans l'unité. Aussi les deux conditions de la civilisation sont-elles l'autorité qui en est la base immuable, et l'initiative individuelle et collective qui en est le ressort. Or, qui dans notre siècle et dans notre Occident promet aux hommes la perfection après laquelle ils soupirent? La république révolutionnaire et radicale (qui est juste l'inverse de l' anglo-américaine). Mais elle hait et redoute, autant que le césar isme, tout citoyen et tout corps indépendants. Elle tue la commune, la municipalité par ses règlements généraux et par ses employés de tout grade. Elle est donc le despotisme tout en se disant la liberté. On commence à s'en douter, les yeux s'ouvrent, la lumière se fait. Que la Prusse donne sans grandes phrases ce que la république radicale feint d'apporter, et la révolution n'a plus de raison d'être. La démagogie sera condamnée à la fois par ses fruits détestables et par les fruits excellents de la vraie monarchie germanique ou anglaise. On arrachera à cette hypocrite son masque, on se rira ou s'indignera de ses mensonges, et elle ira cacher sa honte et sa rage dans le sein du socialisme.

Cependant ces libertés locales, ces institutions démocratiques supposent des citoyens doués en même temps d'une grande indépendance de caractère et d'une grande honnêteté. Or l'une et l'autre supposent la foi individuelle, et, cette foi-là, l'Évangile seul la fait naître et croître dans les cœurs. Aussi le catholicisme libéral est-il un contre-sens, et les libres-penseurs qui, comme M. Dollfus \ prêchent à

1 Journal de Genève, 9 et 12 mars.

l'Europe moderne le sdf-government, exaltent les fruit x d'un arbre de vie qu'ils mutilent et déracinent de leurs

propres mains.

Mais la foi chrétienne domine-t-elle en Prusse, en Allemagne V On pourrait le croire depuis neuf mois, et cependant.... à Berlin, sur 630,000 habitants, c'est à peine s'il en est 12,000 qui se rendent les dimanches dans les églises 1 ! N'est-ce point là, à l'horizon lointain, le nuage gros d'orages qui dévastera un jour toute la contrée ? N'est-ce point la tache de gangrène qui pourrait bien envahir le corps entier et le tuer ?

Toutefois, si je dois dire toute ma pensée, l'Allemagne restera la terre de l'Évangile jusqu'aux temps où les dernières et plus terribles persécutions des princes latins forceront les martyrs à se réfugier dans cette sainte forteresse qui a déjà été l'asile de leurs précurseurs lors de la révocation de l'édit de Nantes.

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