ŒIL
dividu dans le sens de absentéisme de la richesse consécutif à l'absentéisme de l'individu. L'absentéisme de l'individu en dehors de ses conséquences finales sur la richesse est purement social et politique, et se trouve en dehors de notre étude.
L’individu, quand il s’absente de son pays et que cette absence a des conséquences économiques, est donc dit absentéiste.
Mais quelles sont ces conséquences économiques, en quoi diffèrent-elles des conséquences des placements lointains et de celles des échanges internationaux ? En ce qui concerne l’absentéisme des capitaux, il est aisé de voir que l’absentéisme de l'individu peut le provoquer de deux façons : soit simplement en déterminant des placements exotiques, et alors les conséquences sont celles que nous avons déjà essayé d’analyser ; soit en favorisant la fixation de capitaux nationaux dans des entreprises nationales à l'étranger, mais sous le contrôle et la direction de l’individu absentéiste.
Cest à l’absentéisme par l’échange, que l’absentéisme de l'individu non travailleur ressemble le plus. En effet, écartons le cas théorique où l'individu, en allant à l’étranger, emporterait les objet nécessaires à sa consommation; écartons aussi celui, peut-être un peu moins improbable, où il ferait venir ces objets de son pays d’origine bien que ce cas ne soit pas tout à fait indifférent en la matière, les frais de transport pouvant donner lieu à absentéisme.
L'individu à l’étranger achètera les objets nécessaires à sa consommation, il y aura donc échange. Si cet individu travaille à l'étranger, les conditions et les conséquences de ses échanges, quels qu’ils puissent être par ailleurs, seront toutefois différentes. Il y a donc lieu de distinguer l’absentéisme de l'individu non travailleur et celui du travailleur, même au simple point de vue des échanges nécessités par les consomma-
tions à l'étranger, car tout ou partie des richesses remises par le travailleur en échange de ses acquisitions est d’origine locale. En ce qui regarde ce tout ou cette partie, il n’y a absentéisme au détriment du pays du travailleur que du travail fourni à l'étranger par son national, qui y produit et y consomme sans profit pour lui.
En quoi les consommations eflectuées à l'étranger par les consommateurs absentéistes peuvent-elles avoir les conséquences autres que celles de l’absentéisme par l’échange, tel qu’il en a été question précédemment?
Tout d’abord, nous savons que l’on va souvent à l'étranger chercher à satisfaire des besoins qu’on ne peut satisfaire dans son pays; alors, le pays étranger, jouissant d’un monopole d’un genre particulier, en profite pour faire payer fort cher la satisfaction de tels besoins. Parfois même, ces besoins pourraient peut-être bien être satisfaits dans les pays d’origine, mais la mode est qu’il n’en soit pas ainsi. Alors on peut apprécier l’augmentation de dépense qui en résulte. Inversement, on peut citer des cas où des gens vont au loin pour réduire leurs dépenses : en ce cas, il leur reste assurément de la richesse, et s’ils ne se fixent pas définitivement à l'étranger, si d’ailleurs leur absence ne prive leur pays d’origine d’aucun travail, d’aucuns capitaux, il y a certes un moindre absentéisme économique.
L'importance économique de l’absentéisme de l'individu, en dehors de toute considération de travail, réside dans la perte de richesse qui en résulte, mais cette perte de richesse ne peut se mesurer par le montant des consommations faites à l'étranger. En effet, c’est surtout le déplacement de la quantité de richesse productive qui accompagne le phénomène de consommation qu'il faut considérer. Cette richesse non consommée, très visible pour la forme des bénéfices du marchand, dont une parlie au moins peut être transformée en capitaux, est perdue pour le pays de l'individu absentéiste.
Quand deux pays font des échanges, ils ne sont & priori ni producteurs ni consommateurs, et il n’est pas possible de dire d'avance quel emploi ils feront des richesses importées ; tout peut être employé comme capital, tout peut être consommé après plus ou moins de transformations ; au contraire, l'individu qui voyage à l’étranger pour sonplaisir est un consommateur, et le bénéfice économique des échanges qu’il fait demeure au pays où 1l se trouve. L’individu qui est à l’étranger pour son plaisir est consommateur, et le pays étranger producteur, cela par définition, si le voyageur est venu pour satisfaire ses besoins. Aussi dans ce cas, peut-on être certain que les profits du producteur sont acquis au pays étranger, au lieu que si l’individu était demeuré dans son pays, c’est ce pays qui en aurait profité.
Il y a donc là une perte de capitaux. D'ailleurs, comme le voyageur paie généralement cher, il en résulte des dépenses de consommation fortes, et peut-être eût-il employé productivement dans son pays, en partie au moins, les richesses consommées au loin, Le pays étranger, au contraire, constitue de beaux capitaux avec les gros bénéfices que lui laissent les ventes à prix exagérés qu'il fait.
Le tourisme, qui prend un développement de plus en plus grand, est une cause considérable d’absentéisme (1). En ce cas,
1. Les Expositions universelles, en particulier celles qui attirent les grandes foules, les pélerinages sont des causes appréciables d’absentéisme.
Les milliardaires américains ont une tendance de plus en plus marquée à déserter leur pays. On pourrait citer les noms de ceux qui se fixent en Angleterre, à Londres plus spécialement, et moins souvent sur le continent. Les membres de cette aristocratie dite des 400 quittent leur pays, et cela n’est pas sans inquiéter leurs compatriotes. En dehors de toute autre cause on prétend que l’exageration des impôts est la principale. On a cité une famille B. M... qui payait 300.000 fr. par an pour ses bijoux et son mobilier, Par suite de son établissement en Angleterre, cette famille supportera des impôts beaucoup moindres.
les dépenses de l'individu sont souvent très peu en rapport avec les consommations effectuées; il en est de même de la vie fastueuse ou irrégulière que certains étrangers mènent en certains pays. L’absentéisme ne se produit plus guère par échange, pourrait-on dire, mais par prodigalité. Cependant, il est difficile de dire que les étrangers dépensiers n’obtiennent point les satisfactions qu'ils cherchent: eux seuls pourraient en témoigner et leur conduite laisse croire que tel n’est point leur avis. Seulement, les richesses que le pays étranger leur donne en échange sont de celles qui, si elles ont coûté beaucoup à produire, comme le luxe des villes, la mondanité, le faste et le charme de la vie sociale, ont du moins pour lui l'avantage de se vendre fort cher et d’être à peu près inépuisables grâce à leurs éléments en grande partie immatériels.
Les beautés de la nature sont des ressources naturelles qui deviennent parfois, à très peu de frais, de grandes richesses.
Beaucoup d’économistes n’admettent pas qu’un beau paysage soit une richesse et que ceux qui le regardent soient des consommateurs sous prétexte qu'il n’y a de richesse que par le travail: cependant l’homme ne jouit de rien sans un travail si minime soit-il, et le beau paysage représente une richesse produite pour les habitants du pays qui en facilitent l'accès par des moyens de transport et de subsistance ; le touriste n’est-il pas alors un consommateur ?
Toutes ces formes de la richesse consommée par l’étranger font voir la différence qui existe entre l’absentéisme de lindividu et celui par l'échange: ce sont précisément, sauf peutêtre certains articles de luxe, les richesses qui se vendent le plus cher et qui coûtent le moins à produire qui se consomment sur les lieux de leur production. Aussi l’absentéisme de quelques milliers de touristes ou de mondains peut-il suffire à faire pencher les bénéfices de l’absentéisme au profit d’un pays, alors que les échanges proprement dits, cependant por-
tant sur des quantités de richesse infiniment plus grandes, ne constituent pour lui que des occasions de perte ou de gain équivalentes.
Mac-Culloch, dans ses principes, a nié qu'il y eût inconvénient aux séjours à l'étranger autre que le manque de travail des absents.
il ne voyait dans l’absentéisme qu’une cause d'échanges ordinaires, et d’une façon générale il ne regardait ni les échanges comme pouvant être défavorables, ni les échanges comme différents selon la présence ou l’absence de lindividu.
Quelles que soient les différences constatées entre l’absentéisme par l’échange et celui du consommateur, il faut reconnaître que ce dernier est aussi un absentéisme par l'échange, et que la situation matérielle du corps de lindividu, qui ne nous intéresse qu’aultant qu’elle a une importance économique, ne parvient pas à être un motif pour empêcher d'être un absentéisme celui qui se produit sans absence de l'individu, alors que les échanges effectués dans les deux cas satisfont à la définition acceptée du phénomène.
Tout ce que le voyageur dépense n’est pas perdu : il eûtbien dû satisfaire aussi ses besoins s'il fût demeuré au pays ; tout ce quiest acquis par l'échange n’est pas forcément un gain pour le pays : cela dépend du prix.
Les différences entre les deux absentéismes, qu’on a cherché à souligner plus haut, sont suffisantes pour en distinquer les rôles parfois distincts; mais elles n’en sont que des modalités de labsentéisme général, plus où moins divergentes entre elles suivant les cas.
La considération du coût de production local doit, d’ailleurs être maintenue ici : si l'individu va chercher à l'étranger des satisfactions qu'il ne peut pas trouver chez lui, il se trouve dans la situation de l'acquéreur de denrées que son pays ne peut produire, de l’importateur anglais de café, par exemple,
C'est le coût de production du produit d'échange le plus avantageux pour lui qu'il faut considérer. Si chez lui, la production est puissante et bien organisée, l’absentéisme de l'individu a beau être, comme il l’est forcément, la cause d’échanges très inégaux en quantité, comme d’autre part les grandes quantités de richesse cédées ont peu coûté, le mal n’est pas très grand ; les Anglais voyageurs peuvent faire gagner beaucoup aux pays étrangers sans nuire à la prospérité de leur pays. |
La richesse de certaines classes de la société, l’éclat de la civilisation d’un pays étranger, l’état politique, le goût des voyages et des sports sont des causes de l’absentéisme de l'individu non travailleur.
Enfin, la collectivité qu’on appelle l’£tat, peut aussi provoquer un absentéisme analogue. En effet, les agences diplomatiques et consulaires, les nationaux en mission, les corps expéditionnaires et les armées à l'étranger sont des parties de l'Etat qui sont à l’étranger et y font de grosses dépenses qui ne sont pas sans importance économique. Il y a lieu de tenir compte de ce que ces dépenses publiques ont lieu souvent sur des territoires annexés ou protégés, ou sur le point de l'être. Par contre, il peut arriver que ce soit l'Etat métropolitain, et non ses parties exotiques, qui doive être regardé comme absentéiste : quand l'Espagne exploitait ses colonies comme certains lords anglais leurs terres irlandaises, elle était absentéiste, vivant en partie à leurs dépens, sans y manifester sa présence par l’action bienfaisante qu’un gouvernement doit aux régions qu’il administre.
Toute contribution aux dépenses publiques non proportionnelle à leur étendue, à leur richesse, à leurs besoins rend victimes de l’absentéisme de l'Etat les circonscriptions administratives lésées. Le cas peut d’ailleurs se produire entre circonscriptions métropolitaines : la contribution aux dépenses
publiques n’est pas forcément proportionnelle aux avantages obtenus localement. Les tributs sont des faits d’absentéisme. A côté de ces faits d’absentéisme subis par force, il en est de volontaires constitués par les subventions.
Rien ne constitue de différence de nature entre l’absentéisme des personnes collectives, et celui des individus si ce n’est le don d’ubiquité des premières. Les individus, comme elles peuvent être donataires ou victimes de violence, maisle cas est sans importance.
Toutefois, si l’individu n’est pas ubiquiste, il peut, par pure vanité et sans profit, dépenser au loin ; il peut, sous l'influence de certaines idées, donner lui aussi des subventions : il y aura absentéisme au détriment de son pays, non pas par l’échange, mais par un absentéisme, sinon de l'individu, du moins de sa
volonté, de sa personnalité.
Absentéisme de l'individu selon sa fonction productive.
Le rentier, le propriétaire urbaïn, l'industriel, le commerçant.
Si l’on distingue les individus selon leur fonction sociale, on remarque que certains disposent de capitaux et de facultés de travail, soit manuel, soit intellectuel.
L’absentéisme du travailleur est, semble-t-il, celui de l’ouvrier, de celui qu’on appelle ordinairement le travailleur, non pas sans doute parce qu'il n’y a que lui qui travaille, mais parce qu'il ne dispose que de son travail et non de capitaux ; l’absentéisme du travailleur sera, pour nous, aussi celui des individus qui exercent les professions dites libérales, celui de l’ingénieur, du chef d'industrie, du commerçant et du propriétaire foncier.
Ces derniers sont absentéistes de plusieurs façons, et parfois de toutes en même temps. En effet, ils négligent leur travail, — absentéisme du travail ; ils placent leurs capitaux ailleurs que dans la branche de la production dont ils relèvent, — absentéisme du capital par le placement, consécutif à celui de l'individu et au détriment d’ane branche déterminée de la production ; ils consomment des sommes qui seraient pour leurs entreprises d’utiles capitaux, — absentéisme du capital par la consommation. S'il n’y a aucun rapport nécessaire entre les faits énumérés et les formes de l’absentéisme que nous en rap-
prochons, il y a cependant, entre eux un rapport ordinaire et naturel : par exemple le propriétaire qui connaît son domaine, s’y intéresse et se privera plus aisément pour y faire des réparations qu'un propriétaire absentéiste. Tel rentier même qui passe pour être inoccupé, en réalité, n’est pas inutile : des fonctions publiques remplies par lui, une influence qu'il exerce peuvent avoir une haute importance : absentéiste, il entraînera un absentéisme de travail, et non pas seulement celui de ses capitaux et de ses consommations.
L’absentéisme de l'industriel, du commerçant et du propriétaire sont à la fois un absentéisme de travail et de capital.
Parmi les formes de l’absentéisme de l’individu, l’absentéisme du rentier mérite d’être placé à la suite de celui du voyageur, du touriste. Le rentier, en effet, n’est quère un travailleur. Cependant, on ne peut nier qu’il puisse et même doive exercer utilement ses fonctions de capitaliste. Il peut choisir les bons placements, favoriser telles entreprises locales utiles, etagir en tant qu’actionnaire sur leurs destinées. S’il est à l’étranger, 1l ne saurait guère exercer cette influence.
Le propriétaire urbain est une sorte de rentier. Une maison est assurément une richesse productive ; toutefois, sa productivité exige peu de soins si on la compare à celle d’une industrie ou d’un domaine rural. Il est suffisant de remarquer que les propriétaires qui sont absentéistes, négligent souvent leurs maisons et que parfois, elles perdent ainsi une partie de leur valeur productive. Souvent, elles ne sont pas mal entretenues bien que le propriétaire ne s’en occupe point : seulement les frais d’entretien lui sont comptés bien au-dessus de la réalité ; il en résulte un déplacement de richesse, et souvent la fortune de ceux qui sont chargés de l’entretien.
L’absentéisme du propriétaire urbain n’est donc pas sans conséquences, Lui aussi peut avoir à l’égard de ses locataires de
meilleures intentions que ceux qui le représentent. La ville de Killarney, en Irlande, avait été, au siècle dernier, rebâtie par un lord Kenmare qui avait fait réserver un jardin derrière chaque maison, et entendait que les logements ne fussent point divisés. Mais les agents du propriétaire permirent des sous-locations ; les jardins furent envahis par des masures, les appartements subdivisés, et le tout occupé par une population entassée et misérable.
Avant l’absentéisme du propriétaire rural, d'autant plus que nous l’avons assimilé dans une certaine mesure à celui d’un chef d'industrie, nous devons citer l’absentéisme de l'industriel et celui du commerçant.
L’absentéisme du propriétaire d’usines a peu d’importance, s’il les dirige effectivement, parce qu’il sera alors peu fréquent: l’industrie a des exigences journalières et demande une assiduité et une sûreté de direction qui ne permettent que de courtes absences ; si la femme ou les enfants d’un maître de forges dépensent au loin ses riches revenus, si lui-même les engloutit dans la construction d’un palais dans une ville éloignée, du moins ces dépenses n’excluent pas une présence suffisante du chef d'industrie.
S'il ne dirige pas effectivement son industrie, les directeurs qui le remplaceront seront des ingénieurs, des spécialistes savants, de ceux qui ayant dû faire leur fortune par leur savoir, seront souvent les plus aptes dans la partie. L'industrie ne comporte pas une mauvaise direction : cette dernière aboutirait à la ruine, tandis que l’agriculture dure en végétant. Aussi, labsentéisme industriel n’a-t-il, en aucune façon, l’importance de l’absentéisme agricole : il comporte les conséquences générales de l’absentéisme, non celles particulièrement graves de la détérioration de l'instrument de production. Enfin, l’absentéisme commercial est encore moins important, considéré de cette façon. Il est très rare; les soucis multiples qui s’im-
posent au commerçant, souvent d'heure en heure, n2 lui permettent pas de négliger sa maison, sous peine de la voir promptement ruinée. Aussi, la plupart des commerçants ne peuventils prendre que de rares repos, faire que peu de voyages en dehors de ceux nécessités par leur commerce; encore sont-ils inquiets, pressés de reprendre la direction de leurs affaires.
L’absentéisme dans l’industrie, tant dans celle de fabrication que dans les industries extractives, est donc très limité ; quand il existe, il y a lieu de considérer le propriétaire absentéiste comme un gros actionnaire, un actionnaire unique ; son cas est celui du rentier; l'instrument de production se passe de lui sans dommage. L’absentéisme dans le commerce ne saurait être que fort peu de chose.
De plus, les conséquences de cet absentéisme portent à peu près exclusivement sur la consommation. Elles ne peuvent agir sur la production u’indirectement et point dans un sens défavorable : lorsque le patron se désintéresse de l’entreprise, il s’associe des employés plus jeunes et plus actifs. S'il ne le fait pas et que l’entreprise périclite, il est certain que le pays éprouve un certain dommage ; les faillites rendent les capitaux méfiants ; elles paralysent l’essor de la production. Mais n’y a-t-il pas avantage à ce que l’entreprise mal conduite soit remplacée par une autre qui fonctionne dans de meilleures conditions et à moins de frais ?
Il peut résulter de l’absentéisme du patron une certaine hosülité des ouvriers contre lui, qui apparaît comme un créancier dont le droit n’est pas fondé. Mais cette situation n’est pas particulière aux patrons absentéistes ; elle doit être rapprochée de celle des propriétaires absentéistes : seul le rentier y échappe à peu près. Dans beaucoup de familles de grands industriels, le nom de la famille et le travail des générations précédentes sont les seuls titres à la fortune et aux immenses revenus obtenus grâce au fonctionnement de l’entreprise : la
situation des membres de la famille qui sont absentéistes, qui ne font jamais acte de présence dans les usines est très apparente, et peut leur être reprochée. Au fond, elle ne diffère pas de celle des rentiers dont les parents ont gagné leur fortune dans l’industrie ou dans le commerce.
Il est enfin une catégorie de propriétaires dont la situation est intermédiaire entre celle des industriels proprement dits, et celle des propriétaires ruraux. Ce sont les propriètaires de mines. Quand ils ne participent pas à exploitation, ils sont peu connus ; quand ils y participent ou la dirigent, ils le sont comme les grands insdustriels, et leur situation, s'ils sont absentéistes, est du même ordre. Lorsqu'ils ne s’occupent pas de l’exploitation, que faut-il dire d’eux au cas d’absentéisme ? Faut-il dire qu’ils devraient, dans la mesure du possible, s’en occuper pour avoir droit aux revenus ? Il est certain, en tous cas, qu’ils jouissent d’une rente, et la loi française ne leur conserve le droit à cette rente que s'ils exploitent ou font exploiter les ressources naturelles du sol : la rente est bien plus apparente que dans l’industrie proprement dile ou dans le commerce.
Leur situation, en ce qui concerne la légitimité du revenu, est peut-être la plus dificile à défendre ; la loi s’est montrée bien plus hardie à leur égard qu’à celui des propriétaires fonciers laissant leurs terres en friche ; leur absentéisme, sl n'intéresse quère la production, peut avoir de graves conséquences à leur endroit.
L’absentéisme des patrons ne saurait avoir des causes politiques comme celui des propriétaires ruraux en a souvent. Il est surtout motivé par l’attraction qu'exercent certains pays sur les gens riches.
Cependant, une autre raison peut exister ; la fondation d'entreprises dans un autre pays. Dans ce cas, il faut faire une distinction selon que l’industriel qui va fonder une entreprise au loin y emploie des capitaux nationaux ou des capitaux
étrangers. S’il emporte des capitaux nationaux, il faut réunir les conséquences de l’absentéisme du capital par le placement et celles de l’absentéisme du travail supérieur, en observant que l'apport dans le pays d’origine des revenus du capital placé est douteux ; l’individu à sa rentrée rapportera ses bénéfices, mais il aura dépensé ses revenus en grande partie dans les pays étrangers.
Si l’industrie est établie avec des capitaux étrangers, il n’y a plus qu’absentéisme du travail, et les gains de l’absentéiste pourront être dûs en partie à ces capitaux; lorsqu'ils viendront, à son retour, dans le pays, il y aura avantage au profit de ce pays. Lorsque l’industrie est établie aux colonies, le ca= pital est national même s’il provient de la colonie. Le séjour est souvent de durée assez courte en raison du climat. Dans tous les mouvements qui constituent ces formes d’absentéisme ou sont provoqués par elles, il ne faut pas oublier qu’en définitiveil y a échange; cet échange peut être l’occasion de gains ou de pertes, mais pas au même point que lorsque des causes politiques dominent l’absentéisme.
Dans l’absentéisme foncier rural, consécutif à la conquête, il n’y a pas d'échange de richesses ni de services, il y a prise de richesse: on ne conçoit pas un fait de ce genre dans l’absentéisme industriel ou commercial; cependant, des mines peuvent être prises comme les champs. Mais, cela ne saurait quère avoir d'influence directe sur la productivité de ces mines.
Absentéisme du propriétaire rural.
Considérations générales.
L’absentétsme du propriétaire rural a un caractère particulièrement important ; c’est pour lui que le terme a été créé, c’est à lui qu'on pense généraleraent lorsque on l'entend prononcer, c’est celui auquel il a été fait, dans les ouvrages de science sociale et d'économie politique, de fréquentes allusions.
Quelles sont les raisons de ces faits? C’est que cet ahsentéisme est à la fois un absentéisme de l'individu, de la richesse, du travail, de la production et de la consommation. De plus ses conséquences sont très apparentes, comme d’ailleurs ses manifestations. Enfin il est très ancien, et a dès longtemps préoccupé ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui étudient la vie des peuples.
L’absentéisme du propriétaire rural a retenu l’attention des philosophes et des littérateurs :
Tolstoï dans « Résurrection» montre le prince russe absentéiste, son régisseur allemand et les paysans. M. René Bazin dans « La terre qui meurt » met en scène des cultivateurs et des terres abandonnés de ceux dont l’instruction et la fortune devaient les rendre prospères.
Pour bien déterminer les conséquences particulières de l’absentéisme du propriétaire rural, il faudrait passer en revue toute
l’économie rurale et suivre tout le développement historique du régime des terres. Les travaux sur ces matières sont abondants et il en est beaucoup de notables : aussi se contentera-ton ici d'essayer de dégager surtout la notion elle-même de cet absentéisme, afin de reconnaître ses conséquences propres. Celles-ci constituent, elles-mêmes, des phénomènes connus depuis longtemps : un travail nouveau à leur sujet est forcément un peu approfondi et un peu étendu, — c’est la condition rigoureuse de son intérêt, — et il n’est pas possible de lui donner place dans ces quelques pages.
De tout temps, l’absentéisme agricole a eu une action délétère sur les agents de production : population rurale, terre, et sur les méthodes de culture.
Il prive de direction une industrie qui en exige beaucoup, il la prive de capitaux alors qu'il suffirait qu’une partie de ceux qui sont employés ailleurs lui soit appliquée pour élever considérablement sa puissance productive. La terre n’appelle pas beaucoup de capitaux, si on la compare aux autres industries, et la culture maraîchère la plus intensive exige relativement plus de main-d'œuvre que de capitaux ; mais bien que le rendement ne soit pas proportionnel, il pourrait néanmoins être grandement augmenté en général ; et les capitaux, si proportionnellement à la main-d'œuvre, ils sont moins susceptibles d'emploi qu'ailleurs, pourraient et devraient cependant être utilisés en grandes quantités à cause de l’immense étendue des terres cultivées et cultivables. On ne peut nier la place à part qu'occupe l’agriculture dans la production des richesses les plus indispensables à l’homme.
Dans l'Encyclopédie, à l’article Æconomie politique, Rousseau à dit : « Le commerce et l’industrie attirent dans les capi- & tales tout l’argent de la campagne, et l'impôt détruisant la « proportion qui pouvait se trouver entre les besoins du labou- « reur et le prix de son blé, l'argent vient sans cesse et ne s’en
« retourne jamais ; plus la ville est riche, plus le pays est misé- « rable. N'est-ce pas attaquer la subsistance de l'Etat jusque « dans sa source ? N'est-ce pas travailler aussi directement « que possible à dépeupler le pays, et par conséquent à le « ruiner, car il n’y a point pour une nation de pire disette « que celle des hommes ».
Quesnay (1) demande la sûreté de la propriété, et la prospérité de l’agriculture, source de tous les produits et qui dépend de cette « sûreté de la possession permanente qui provoque « le travail et l’emploi des richesses à l’amélioration et à la « culture des terres, et aux entreprises du commerce et de « l’industrie ». Il veut que l’impôt total soit payé néanmoins par l’agriculture, « sur le produit ne! des biens fonds, afin de ne pas nuire au commerce ni de multiplier les frais de perception ». Ces maximes constituent la base même de la doctrine de Quesnay. Nous pourrions en conclure que s’il considérait la présence du propriétaire comme productive, il blämerait vivement son absentéisme. Mais il paraît séparer le cultivateur du propriétaire et ne pas voir, dans la réunion, plus ou moins complète, de ces deux individus, soit fondus en un seul, soit devenus collaborateurs, la source d’une augmentation de production. Il dit encore :
« Qu’une partie de la somme des revenus ne passe pas à « l’étranger, sans retour en argent ou en marchandises »,
« Qu’on évite la désertion des habitants qui emporteraient « leurs richesses loin du pays », |
« Que les enfants des riches fermiers s’établissent dans les € campagnes pour y perpétuer les laboureurs, car si quelques « vexalions leur font abandonner les campagnes et les déter- « minent à se retirer dans les villes, ils y portent les richesses
1. Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole. Dode 8
« de leurs pères qui étaient employées à la culture; ce sont « moins les hommes que les richesses qu’il faut attirer dans « les campagnes ».
Quesnay reconnaît aussi les avantages résultant des réductions de frais dans les grandes fermes bien exploitées.
Le marquis de Mirabeau, après avoir critiqué la grande propriété, se rallia aux idées de Quesnay qui lui étaient favorables. Quoiqu'il en soit, il critique vivement l'absentéisme. Il se moque des propriétaires qui négligent leurs terres. « Les « terres demandent des soins etquelque résidence au moins pas- « sagère ; on ne veut point de cela. Les campagnards sont si « rebutants ! Quelle société !.. Il s’agit de ce qu’uneterre rend, « franc et quitte, à Paris. Comme on s’en fie au fermier et qu’on « n’y vient jamais, ilarrive malheurs sur malheurs, cas fortuits, « réparations. » Il blâme ensuite ceux qui font quelques séjours dans leurs terres, mais y disposent tant pour l’agrément, se plaignent ensuite qu’elles ne rendent rien, et déclarent : « Ce « sont de mauvais biens que les terres » Il déplore l'accumulation de la population à Paris. L’« Amides hommes » a donc nettement signalé l’absentéisme du propriétaire foncier.
Plus tard, Mac Culloch a considéré que l’absentéisme du propriétaure foncier avait des conséquences graves. Le grand propriétaire résident « contribue puissamment à faire pénétrer les « habitudes et à répandre le goût du confortable et des jouis- « sances propres à une société plus raffinée. L'amélioration des « voies de communication entre les diverses régions, les cons- « tructions dispendieuses de bâtiments de ferme établis conve- « nablement, les plantations qui protègent et ornent le pays, « doivent être attribuées en grande partie à la résidence de « ces grands propriétaires » (en Angleterre et en Ecosse). « On peut mettre en doute toutefois, en tenant compte des cir-