Publiée à Paris, chez G. Bellais, éditeur
vers les villes : les villes y sont désignées sous le nom de « villes tentaculaires », d’après des vers de M. Emile Verhaeren. À en croire M. Vandervelde cependant, ce ne serait pas en Belgique que les villes absorbent le plus la population rurale, car, grâce à cerlains tarifs des chemins de fer et au peu d’étendue du pays, la grande majorité des ouvriers continue à demeurer à la campagne : le travailleur se rend à la ville où est son travail, faisant jusqu’à soixante-dix kilomètres par jour, et les statistiques nous apprennent qu’il y a environ 80.000 ouvriers qui se livrent à cet absentéisme quotidien d’un certain nombre d’heures.
Les causes sont nombreuses de l’absentéisme des ruraux : la plus agissante est certainement l’erreur qui leur fait voir le séjour urbain sous un aspect doré ; ils croient qu’à la ville on gagne beaucoup d’argent et outre qu’ils s’exagèrent le montant des salaires et la facilité de trouver du travail, ils ne tiennent pas compte du coût de la vie urbaine ; ils ignorent le prix que les objets les plus usuels y coûtent, et ils ne s’aperçoivent pas que beaucoup de choses qu’ils sont habitués à regarder comme sans valeur ou à peu près, tels que le bois de chauffage que le propriétaire abandonne ou qu'on va chercher dans les forêts, les légumes que fournit le jardin, le lait des vaches, le logement même généralement vaste des bâtiments ruraux, sont à la vilie d’une acquisition très onéreuse ;là tout se paye,c’est le triomphe de l’économie d’argent, au lieu qu’à la campagne c’est encore celui de l’économie naturelle, Ils sont affermis dans leur erreur par la vue des citadins vêtus avec plus de soin, plus parleurs, plus remuants, et prennent leur vanité pour un dédain justifié des conditions d’existence à la campagne. D’ailleurs le séjour à la ville devient une habitude pour ceux qui y
résident, et les satisfactions qu’ils y trouvent à des besoins
devenus impérieux et souvent à leurs vices les empêchent d’avouer leur misère. Ajoutez l'exemple de quelques-uns qui
ne
s’enrichissent, exemple qui efface tout le reste, et le prestige de la ville s’établit définitivement dans les imaginations rurales.
A côté de causes telles que le service militaire, le recrutement des domestiques dans les campagnes, il faut placer des causes économiques d’une grande influence. Ce sont les crises de l’industrie agricole et la facilité des communications, Les crises agricoles, ou plutôt la crise agricole est un phénomène trop connu, et dont les causes ont été trop étudiées pour qu'il y ait lieu d’insister, et ses conséquences sur le mouvement de la population vers les villes ne sauraient surprendre ; l’abaisse- . ment des salaires des ouvriers des campagnes (en tenant compte de la hausse des prix), la diminution du revenu net du cultivateur, provoqué par la mévente des produits et l’abaissement non proportionnel du loyer des terres, l'extension de l'élevage au détriment de la culture proprement dite, qui relève le revenu net du propriétaire et du cultivateur, mais diminue le revenu brut social, et exige beaucoup moins de main-d'œuvre que la culture, ont contribué à la dépopulation des campagnes. Le paysan, dont les besoins, d’ailleurs, se sont beaucoup accrus, subit les conséquences de la réduction des demandes d'emploi. Quant à la facilité des communications, son rôle est évident, mais il faut remarquer qu’elle a des effets bienfaisants : elle permet ce! absentéisme relatif signalé par M. Vandervelde, et tout au moins rend de plus en plus important l’absentéisme rural au détriment de l’émigration proprement dite.
En effet, autrefois déjà il y avait un afflux de la population vers les villes. Il y en a même toujours eu un; dans les temps anciens et au moyen-âge, la recherche de la sécurité fut un de ses facteurs importants. Mais les ruraux allant vers les villes n’en revenaient pas, pour peu qu'ils y fussent demeurés longtemps ; la difficulté des communications n’agissait pas toutefois tant par la fatigue et la dépense qu’elle occasionnait que par les habitudes sédentaires qu’elle provoquait; il y avait, en eflet,
déjà des populations habituées à faire à pied de longs trajets pour aller dans les villes pendant quelques mois gagner un plus haut salaire, mais ces populations faisaient exception, et ces habitudes nomades leur étaient acquises et particulières, Hors ces cas, ceux qui allaient au loin y restaient, et c'était surtout le cas de ceux qui y résidaient longtemps, y vieillissaient, et ne songeaient plus à se déplacer.
Aujourd’hui, au contraire, les retours à la campagne sont plus fréquents, et si la dépopulation des campagnes s’accentue cela est dû à l'énorme mouvement vers les villes, lequel a proportionnellement crû bien davantage. Il y a toutefois lieu de ne pas oublier que la facilité des communications développe plus labsentéisme que l’émigration et que peut-être là sera le remède à la situation actuelle.
En attendant, en un demi-siècle, la proportion de la population urbaine qui était en France de 24 0/0, est passée à 34.8 0/0 (1); en Belgique il n’y a plus que 16.5 0/0 de la population qui s’occupe d’agriculture et en moins de vingt ans, la perte a été de 200.000 individus passés à d’autres occupations ; en Allemagne, la population des campagnes diminue, et l’augmentation considérable de la population est dûe toute à l’accroissement de celle des villes ; en Angleterre, il n’y a plus que 800.000 ouvriers agricoles et la moitié de la population est fixée dans les grands centres. En Russie par contre, en 1885, d’après le recensement, sur 108 millions d’habitants, 93 nullions habitaient la campagne ; on trouvera plus loin les
1. La population urbaine et la population rurale seraient dans la proportion suivante : 34.8 et 65.2 0/0. Les communes de plus de 2.000 habitants ont été regardées comme urbaines, celles de 2.000 et au-dessous comme rurales (Enquête décennale de 1882). On devrait tenir compte de la population rurale dépendant des centres urbains, dont les limites municipales s'étendent fort loin presque toujours pour les petits centres, souvent pour les grands (comme c’est le cas pour Marseille et pour Montpellier).
yre
causes pour lesquelles la Russie échappe à la concentration urbaine. Mais ces chiffres ne doivent pas être regardés comme donnant la mesure de l’absentéisme des ouvriers ruraux : en Belgique, la campagne est demeurée peuplée par les ouvriers qui vont travailler dans les villes ; ailleurs il n’en a pas été ainsi, etles villes ont grandi démesurément.
Les catégories d'individus qui constituent les éléments absentéistes étudiés ici sont surtout les domestiques et les peuts commerçants. La plupart des domestiques retournent dans leur pays ; beaucoup de ceux qui sont venus à la ville exercer un pelit commerce y retournent également dès qu'ils Ont amassé quelque argent : en résumé les éléments absentéistes sont ceux qui ne viennent pas chercher à gagner leur vie, mais bien à réaliser de l'épargne pour en jouir ensuite dans leur pays.
Aussi peut-on dire que l’absentéisme à la ville n’est pas comparable dans ses résultats à l’émigration à la ville : celle-ci est
grave, car les ouvriers et employés, sauf au cas signalé en Belgique, ne reviennent quère dans leur pays et moins encore, ni eux ni leurs descendants, à l’agriculture, tandis que les domestiques redeviennent souvent paysans, et les petits commerçants propriétaires résidants. Ils apportent en outre, des capitaux dans les campagnes.
Les conséquences de cet absentéisme doivent donc être distinguées de celles de l’'émigration. Quelles en sont les principales : d’une part, un mouvement de capitaux vers les campa gnes et l'esprit de progrès rapporté par ceux qui ont vécu à la ville, de l’autre, une raréfaction de main-d'œuvre, des modifications dans les cultures, les tenures et l'étendue des propriétés.
Nous avons en France de nombreux exemples de cet absentéisme de longue durée : les Savoyards s’établissent en grand nombre, notamment à Lyon et dans les villes du Midi, pour
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exercer de petits métiers ; il en est de même des Auvergnats, notamment à Paris ; les Cévenols, les populations d£ la Lozère et de l'Aveyron vont se fixer temporairement dans les villes du Languedoc. Les patrons résident en général des années entières dans les villes : ils y ont une boutique, qu'ils ne ferment pas durant l'été. Mais pendant les mois d’hiver où la vie urbaine est la plus active et les travaux des champs suspendus, ils emploient des compatriotes, des gens souvent du même village ou qui leur sont parents; ceux-ci ne pratiquent qu’un absentéisme de courte durée, dont les conséquences sont assez différentes de celui qui dure plus longtemps : notamment, il est moins sujet à se transformer en émigration définitive ; il ne permet pas de réaliser une petite fortune à la ville, il ne prive pas la campagne de la main-d'œuvre aux moments oùelle en a besoin. On peut même dire qu'il la lui conserve, en l'entretenant pendant l’hiver et en la lui rendant au printemps. Les sommes rapportées dans les campagnes, si elles sont le plus souvent minimes, sont nombreuses : elles peuvent permettre aux cultivateurs d'entreprendre des exploitations sérieuses, sur les domaines d’une étendue suffisante et avec un bon matériel. De tels cultivateurs obtiennent une bonne rémunération des fonds qu’ils engagent dans leur culture, et sont plus ou moins à l’abri des conséquences des épizooties et des accidents climatériques : le revenu brut de terres cultivées dans ces conditions bénéficiera de la sécurité et de la régularité de l’exploitation. Lorsque le paysan possède la somme nécessaire à l'achat d’un peu de terre, il se trouve fixé à la campagne ; le peu d’étendue de son bien n’est pas forcément mauvais au point de vue productif : tantôt il le cultivera à ses moments perdus, tantôt il le louera avec la maisonnette à un ouvrier, à un journalier à la subsistance duquel ce petits fonds sera profitable. Quand le rural a acquis à la ville de quoi acheter une terre qui constitue un vrai domaine pouvant aborder le travail
et les soins d’une famille, il y à encore là un fait exclusif d’absentéisme, et destiné à satisfaire particulièrement ceux qui s’affligent le plus de voir les gens des campagnes affluer dans les villes : c’est la constitution du bien de famille rural, de moyenne étendue, avec présence du propriétaire. L’absentéisme à la ville est donc une véritable atténuation de lémigration à la ville ; il serait à souhaiter qu'il la remplaçât dans la mesure où le mouvement vers les villes paraît inévitable.
D’autre part, la ville n’est pas qu’un foyer de vices ou tout au moins d’habitudes défectueuses ; elle est aussi le foyer de la culture intellectuelle. Si beaucoup de paysans ont pu revenir moins bons après ÿ avoir fait leur service militaire, ‘un bien plus grand nombre d’entre eux, à son retour, a l’esprit plus ouvert, comprend les procédés rationnels de culture, s’intéresse aux progrès de la science et est loin d’opposer aux ordres du propriétaire ou aux conseils de ceux qui désirent développer l’agriculture la mauvaise volonté sourde et défiante que les paysans purs emploient à défendre la routine. De même les commerçants qui ont fait le négoce à la ville sont plus entreprenants soit dans la culture de leurs terres, soit dans la direction d’un commerce local que ceux qui n’ont jamais quitté le pays natal. Enfin les besoins de confortable, l’amélioration des logements, la propreté, l’activité, le soin en toutes choses sont des qualités qui viennent de la ville avec ceux qui rentrent au pays et dont l'absence est générale dans les campagnes reti- Téés:
Le manque de main-d'œuvre est manifeste dans les campagnes : on s’en est plaint beaucoup en France et en Angleterre. Malgré l'extension de l’élevage qui le rend moins sensible et qui a souvent provoqué la dépopulation comme en Ecosse, on manque de bras au moment des grands travaux, des moissons et des battages mécaniques, et c’est souvent aux travailleurs étrangers qu’on doit confier la besogne de ceux du pays
qui sont à la ville. Cette situation n’a pas généralement pris un caractère bien grave; les progrès du machinisme en atlénuent les effets ; enfin elle provoque un relèvement des salaires à certains moments; les ouvriers des industries encore vivantes dans les campagnes, ceux des industries du vêtement, du bâtiment, qui ne peuvent disparaître tout à fait des campagnes, abandonnent leur travail habituel aux moments des travaux urgents, attirés par le salaire élevé. Le côté grave du manque de population est surtout l’abaissement de la natalité, par suite de l’absence des éléments jeunes; les enfants seraient plus nombreux et s’élèveraient mieux à la campagne; les campagnes ont depuis longtemps alimenté les villes : il peut être grave que la source soit tarie.
Les tenures auraient une tendance à passer de la forme du métayage à celle du fermage, à la suite de cet absentéisme.
Le cultivateur qui a pu réunir quelque argent, ou dont les ascendants ou la femme lui en fournissent, aspire à être fermier, et l’absentéisme des propriétaires souvent concomitantà celui des paysans favorise l’extension du fermage; par contre, dans la mesure où ceux qui se sont enrichis à la ville ne cultivent pas eux-mêmes leurs terres, ily aurait lieu à métayage, le propriétaire lorsqu'il réside et lorsqu'il est d’origine populaire préférant cette tenure. Mais nous ne croyons pas qu’en général le mouvement soit vers le métayage, l'influence de l'esprit d’indépendance venu des villes rendant le cultivateur mal disposé pour le métayage, où somme toute, les droits sont très mal déterminés, et l'harmonie ne règne que par l’entière soumission du métayer.
Quant à l'étendue des propriétés, on a prétendu que les villes, en absorbant les hommes, tendaient à l’accroître, à créer de vastes domaines, et à ne laisser à côté d’eux qu’une multitude de parcelles sans intérêt agricole. Si la population agricole diminue par le fait du mouvement vers les villes, d’autre
part ses revenus pécuniaires augmentent : il doit y avoir là tendance à la petite propriété ; ce n’est pas le nombre, c’est l’aisance des cultivateurs qui peut en favoriser la constitution.
Les conséquences du développement de l’industrie proprement dite provoquent l’accroissement de la population urbaine au détriment de la rurale; en effet, où que soit installée une usine, elle réunit des ouvriers: si ce n’est à la ville, elle crée la ville, où du moins ces villages qui ressemblent aux faubourgs des grandes villes. C’est la dépopulation définitive de la campagne par transformation du travailleur agricole en travailleur industriel, ce n’est plus de l’absentéisme ; et les conséquences sont très graves pour la campagne et pour l’agriculture. Il ya cependant des exceptions à cet abandon définitif de la campague par l’ouvrier, même au cas de travail à la ville prolongé, qui est toujours celui qui nous occupe. Nous en avons vu une dans le situation des ouvriers belges qui continuent à demeurer en plein champ, loin de leur travail. Les conséquences de leur absentéisme sont particulières : c’est la constitution d’une foule de propriétés minuscules qui sont en quelque sorte des jardins ; elles ne sont pas inutiles à leurs propriétaires, mais ne produisent rien pour l’échange. Elles n’atteignent pas la grande propriété que diminue plutôt l’emploiindustriel ou urbain du sol, mais qui ne perd pas son rang par rapport à la moyenne ou à la petite.
Cet absentéisme vers l’industrie existe encore chez le paysan russe des mirs. C’est lui qui donne un caractère tout particulier à la classe ouvrière russe. Celle-ci en effet est peu nombreuse si on ne la compose que des ouvriers proprement dits, vayant aucun lien avec l’agriculture.
Il existe dans les villes russes des ouvriers de ce genre, dont la situation est analogue à celle des ouvriers de l’Occident. A côté de cette catégorie, il en est une autre qui a conservé ses droits dans les communautés paysannes, tout en
restant constamment à la ville, voire de père en fils. Les relations pécuniaires de ces ouvriers avec la communauté, le mÿr, sont réglées d’après le travail fourni à la communauté, c’est-àdire qu'ils ne tirent pas de profits de leur droit à la terre, mais ils sont absentéistes en ce sens que ce droit subsiste et qu’ils ont toujours la ressource de linvoquer en cas de chômage. Il y a enfin une très nombreuse catégorie qui comprend des gens mi-ouvriers, mi-paysans. Ceux-ci ont gardé leur maison, leur jardin, leur femme et leurs enfants au village ; ils cultivent leur part de terres dans les moments où le travail industriel ne presse pas, et se livrent à ce dernier travail lorsque le climat sévère de la Russie a couvert la campagne d’une neige épaisse. Cette situation explique pourquoi les campagnes russes ne sont pas désertées, comment l’agriculture occupe encore beaucoup de bras, et aussi l’infériorité de la main-d’œuvre industrielle russe, dûe non seulement au développement intellectuel tardif du peuple russe, mais encore à l’inaptitude entretenue par le travail aux champs. Cet absentéisme russe particulier a donc un double aspect: de la campagne vers la ville, et de la ville vers la campagne. Les conséquences de cet absentéisme pour la campagne sont encore moins graves que celles de l’absentéisme rural sous toute autre forme ; toutefois le paysan russe cherche simplement sa vie, et non pas un pécule, dans le travail à l’usine ; il n’y a pas apport de capitaux à la campagne, c’est l'industrie qui profite surtout du très faible taux des salaires. D’autre part, si le paysan peut ainsi vivre quelques mois sur les ressources de l’industrie, il en résulte une tendance moindre à un travail agricole intensif. Ce travail est ainsi entrecoupé et peu habile.
Telles sont dans les pays européens les formes principales de l’absentéisme du travailleur à longue durée. Comme on le voit, les deux éléments « /feu » qui sont constitutifs de tout phénomène d’absentéisme, sont chez elles la ville et la cam-
pagne. En cherchant, on trouverait des formes entre ville et ville, campagne et campagne. Elles sont bien moins importantes. Le cultivateur quichange de région pour une durée considérable ne revient pas dans son ancien pays : c’est de la colonisation. L’ouvrier qui quitte un centre pour un autre ne le fait pas avec esprit de retour. Il ÿ a toutefois une forme importante et différente : c’est l’émigration temporaire à l’étranger ; les paysans vont dans les campagnes étrangères, les citadins dans les cités étrangères ; s’il y a exception, c’est toujours dans le sens de la campagne vers la ville : beaucoup de ruraux italiens s’accumulent dans les centres urbains d'Amérique. Quelles sont les conséquences principales de cet absentéisme ? ILest bien plus restreint que l’émigration véritable ; eu général, et c’est pour cela que nous lui donnons ici peu d’importance (1), il n’est pas le fait du travailleur manuel,
Celui-ci ne part pas avec espritde retour; lorsqu'il revient, c’est qu'il n’a pas pu trouver le pain quotidien dans le pays d'immigration; c’est un rapatrié souvent, parfois un expulsé de ce pays qui ne se soucie pas de nourrir des bouches affamées.
C’est le commerçant, l'industriel qui vont chercher fortune au loin pour la rapporter dans leur pays; aux colonies, l’immigrant, le colon doit avoir un capital. Il y a lieu de remarquer seulement que les capitalistes emmènent souvent avec eux des contremaîtres et des ouvriers destinés à former la la main-d'œuvre exotique ; on a essayé, en Tunisie, d'introduire à la fois le colon capitaliste destiné à être propriétaire, et le colon travailleur manuel destiné à être tenancier mais c'était dans un but de peuplement plus rapide. Souvent ces travailleurs se fixent à l'étranger, souvent ils en reviennent aussi.
1. Cependant les Etats-Unis cherchent à rendre l'immigration italienne permanente, car lorsqu'elle est temporaire, elle provoque un mouvement de fonds vers l'Italie évalué anauellement à 20 millions de dollars.
Parfois ce sont les capitaux qui em'aènent les travailleurs : pour créer une industrie nouvelle, dans un pays neuf; on y fait venir des ouvriers étrangers habiles, qui sont attirés par la perspective d’une existence plus large et d'économies possibles, mais entendent bien retourner dans leur paysnatal. Entre pays également pourvus de capitaux, on appelle souvent aussi les ouvriers étrangers dans les mêmes conditions pour établir ou perfectionner une branche de la production. Le retour de ces engagés est souvent prévu et payé. Enfin, on doit considérer comme un absentéisme de l’ordre qui nous occupe, celuides ingénieurs, des artistes engagés dans lemême but, et qui n’emportent pas de capitaux. Ceux-là encore plus partent avec esprit de retour et reviennent le plus souvent.
Les dangers de cet absentéisme sont insignifiants si l’on considère les inconvénients de la privation de travail pour le pays d’origine, et les avantages de l'apport de capital qui se produit plus tard en sa faveur. Ils sont très graves au contraire si l’on regarde l’impulsion qu’il donne à l’industrie étrangère et le tort quien résulte pour la nationale ; il peut en résulterla ruine totale d’une industrie si les conditions et le coût de production sont plus favorables à l'étranger, surtout si la matière première y est produite. Cet enseignement donné par le travail importé favorise le rapprochement du traitement et de la production des matières premières : le développement industriel des Indes anglaises en est un exemple. Quand c’est dans une colonie, le mal au point de vue national peut toutefois avoir ses compensations ; niles travailleurs ni les capitaux ne sont étrangers à proprement parler et une union douanière peut permettre à la métropole de faire néanmoins des échanges avantageux avec ses colonies.
Au point de vue général, cet absentéisme aurait de bonnes conséquences, en abaissant le coût de production par la suppression de transports inutiles, mais ce n’est pas le cas quand
le pays qui introduit chez lui la nouvelle industrie la protège par des tarifs douaniers, n’a d’autre but que de se soustraire aux importations, et préfère un produit indigène plus cher à un produit exotique moins cher. Même au cas oùla production serait moins coûteuse dans le pays qui introduit chez luila nouvelle industrie, s’il la protège par des tarifs douaniers, il provoque souvent des représailles douanières qui empêchent ses exportations et l’intérêt général perd au déplacement de cette industrie.
Il faut encore citer un absentéisme tel que celui des artistes dramatiques qui vont faire des tournées à l’étranger. Cette exportation de richesse immatérielle exigeant la présence de la personne, est un absentéisme de travail : de celui-là on peut dire qu’il se traduit par un absentéisme inverse de richesse matérielle. Il n’a pas, par lenombre desentreprises, une vérilable influence économique, mais les gains considérables réalisés méritent d’être rappelés. Le pays privé de la présence de ses artistes n’est pas trop à plaindre; il l’est d'autant moins que ces tournées vulqarisent le qoût des costumes qu’il fabrique, lui donnent en matière de vêtements, de bijoux, un prestige qui a d'importantes conséquences économiques : il y a absentéisme par l’échange pour l’étranger,et cet absentéisme par l’échange qui qui n’est pas dû à des causes elles-mêmes économiques, mais morales, n’en provoque que des bénéfices plus indépendants de toutes conséquences économiques inverses.
L’abolition de lesclavage dans les colonies anciennes, et aussi le peu de valeur de la main-d'œuvre indigène dans la presque totalité des colonies nouvelles, ont déterminé l’extension du procédé de l’engagement. Ce procédé, qu’on a accusé de rappeler l'esclavage, a dû être minutieusement réglementé pour en atténuer les abus, et il est né tout un droit particulier ayant pour sources des textes nombreux, déterminant soit
les conditions de l’exportation, soit celles de l’importation des travailleurs noirs et jaunes.
Tous les gouvernements ont en général considéré comme nuisible l’absentéisme de la main-d'œuvre de leurs colonies, et cela ne saurait surprendre personne.
Il est certain qu'il n’entre pas que des raisons économiques, ni même d’une manière plus générale, sociales, dans les entraves et les prohibitions apportées à l’exportation des travailleurs indigènes des colonies : il y a aussi des raisons politiques, mais elles n’'excluent pas les précédentes, et elles sont plutôt connexes avec elles. Les difficultés éprouvées à trouver la maind'œuvre se sont produites plus ou moins dans toutes les colonies, mais surtout dans celles où la population consiste pour la majeure partennègres africains. Les races asiatiques, même les dravidiens noirs des Indes sont plus laborieuses, habituées par une civilisation ancienne à la loi du travail, et présentent même souvent de remarquables aptitudes. On conçoit alors que le gouvernement des Indes anglaises aïît vu avec déplaisir ces éléments utiles aller en grand nombre féconder des territoires étrangers ; il est toutefois probable que c’est autant la considération des avantages que ces territoires en retireraient, que celle des désavantages subis par l'Inde qui l’a conduit aux mesures répressives où prohibitives, car la population ne manque pas dans l'Inde, et d’ailleurs le nombre des indiens passés dans les territoires étrangers est peu de chose si on le compare à celui de ceux qui ont été envoyés dans les territoires anglais, notamment dans l'Afrique orientale où ils constituent toute la main-d'œuvre.
La raréfaction de la main-d'œuvre aux Indes produirait une hausse des salaires, actuellement si exigqus, et atteindrait une industrie en plein développement : il valait donc mieux hmiter l'exportation des travailleurs aux besoins de l’Empire anglais. Leur grand nombre, leur misère même, si elle n’est
pas sans inconvénients, sont une cause de baisse des salaires dont profitent les industries locales. Ce n’est pas le petit pécule que rapporteraient parfois les engagés à leur retour qui pourrait compenser de tels avantages. Dans les pays à population extrêmement dense comme les Indes elles-mêmes, mais surtout comme la Chine, l’exportation des travailleurs ne cause pas de dommages bien appréciables ; les Chinois qui rapportent leur pécule dans leur patrie, et ceux-mêmes qui se contentent de trouver une vie plus facile à l'étranger, ne servent pas seulement leurs propres intérêts, mais encore ne causent pas de tort leur pays.
Pour que celui-ci aît à souffrir, il faudrait que les proportions de cet absentéisme de main-d'œuvre fussent énormes. Il n’en est pas de même pour les pays à moindre population, tels que l’Afrique occidentale : là, outre que le chiffre de la population est insuffisant, la main-d'œuvre si elle présente parfois quelques aptitudes développées par une civilisation déjà assez ancienne, comme c’est le cas chez les Sénégalais et en particulier chez les Yolofs de Saint-Louis, est peu productive en général; le recrutement d’engagés est nettement nuisible aux colonies ; les quelques petites sommes qu’ils rapportent sont généralement aussitôt absorbées par les dépenses inutiles, alors que s'ils avaient touché un salaire quotidien, leurs gains auraient davantage servi à leur bon entretien ; de plus, ils sont souvent payés en marchandises étrangères ou rapportent leur paye sous cette forme. Les conséquences du manque de maind'œuvre, que l’exportation des travailleurs a aggravés, sont faciles à trouver : c’est d’abord la paralysie de l’agriculture, dont les travaux manuels sont inaccessibles aux Européens dans presque toutes les régions tropicales ; c'est par suite la continuation de cette exploitation qui consiste à couper l’arbre ou la liane pour en obtenir le produit, au lieu de les cultiver ; c’est l’empêchement absolu de fonder une industrie locale pou-
vant traiter les matières premières du pays : situation défavorable et nécessitant d’une façon générale des frais de transport qui grèvent inutilement la production, c’est enfin l'état stationnaire de la consommation avec toutes ses conséquences sur le développement économique local.
Cet ensemble de faits n’est pas constitué principalement par l’absentéisme du travail, il est dû surtout aux causes qui, avant l'annexion ou le protectorat, ont dépeuplé la région, et au peu de besoins des indigènes qui se dispensent de produire en consommant très peu. Mais outre que l’absentéisme du travail est propre à produire toutes ces conséquences et par suite à aggraver la situation, il faut remarquer que la traite des esclaves, qui est un absentéisme de travail, a contribué plus que îes autres causes à la diminution de la population et même à son abâtardissement. Le prélèvement de quantités énormes de jeunes hommes et de jeunes femmes qu’elle nécessitait car une faible partie survivait aux épreuves des caravanes et des traversées, a diminué lenombre des habitants et affaibli la race ; l’état de querre entretenu parles razzias des négriers arabes et noirs, l'insécurité qui empêche la calture et la fixation au sol, qui décourage de produire, la résignation même de gens habitués à se voir séparer de leurs proches, s’attendant aux pires calamités, ont déterminé à la fois la paresse et l’inaptitude.
La traite des esclavés était bien un absentéisme de travail, malgré que les esclaves ne dussent jamais revenir dans leur pays et fussent destinés à lui devenir étrangers et à faire souche au loin : par la constance avec laquelle elle dévastait certaines régions, elle rappelait l'exportation des revenus des propriétés absentéistes ; si les esclaves eux-mêmes n’étaient point absentéistes, c'était la traite qui l'était, en tant que « droit » que s'étaient arrogés sur la terre d'Afrique les planteurs et les négriers ; elle et eux étaient absentéistes comme certaines propriétés et certains propriétaires. On peut aussi mentionner
comme absentéisme du travail, les querres telles qu'on les entendait jadis, avec 1a réduction en esclavage de tout le peuple vaincu ; l’état final de Pempire romain montre les conséquences fâcheuses de cet absentéisme du travail, qui, après avoir dépeuplé et stérilisé les régions conquises, provoqua la chute des cités antiques, et celle de la plus puissante Rome, par la création d’un prolétariat d’esclaves de toutes races, maind'œuvre inférieure, ne produisant que sous le fouet, travailleurs devenant oisifs dès qu’ils le pouvaient, cherchant, une fois affranchis par le maître, et une fois délivrés des services dûs au patron, leur vie dans l'intrigue et les bas métiers. L’esclavage antique n’eut pas seulement de mauvaises conséquences pour jes pays d’où provenaient les esclaves et pour ceux où ils allaient s’agglomérer, en tant qu’absentéisme du travail, mais encore en tant que cause d’absentéisme du propriétaire foncier: les laüifundia furent si fatals à Rome surtout parce que, grâce à l'esclavage, le maître pouvait les étendre sans cesse ; il répartissait ses esclaves en proportion de l'étendue du sol, ce qui était bien plus simple que de chercher des tenanciers pour un grand nombre d’exploitations, de régler leurs droits par des contrats, de surveiller leur culture et d’exiger leur cens. Le domaine devenu immense échappait forcément à l’attention du maître, et le fonctionnement de l’exploitation, tout administraüf, dirigé par l'esclave principal, le vr//icus se faisait automatiquement. Le propriétaire devint donc alors absentéiste pour deux grandes raisons : c’est d’abord que ses domaines étaient trop vastes pour qu’il pût séjourner suffisamment sur aucune de ses terres, et ensuite que la nature du personnel, n le mode de régie n’exigeaient ni n’attiraient son attention.
A côté de ces formes de l’absentéisme du travail il en est d’autres dans lesquelles le séjour au loin du travailleur es de brève durée. Le but du déplacement est un travail qui ne dure qu’une partie déterminée et plus ou moins restreinte de
l’année. Les ouvriers russes se livrent aux deux formes de l’absentéisme, le séjour constant à la ville, et celui des moments où les travaux de la campagne chôment. Dans d’autres régions aussi, le séjour de brève durée à la ville se produit concurremment avec celui de longue durée, comme c’est le cas pour les populations des régions françaises déshéritées qui cherchent à gagner quelque argent par le travail dans les villes. L’absentéisme de courte durée caractéristique est celui des limousins venant travailler à Paris, comme maçons, celui des populaires marchands de marrons auvergnats, celui des étrangers qui viennent de loin pour faire la noisson, enfin Surtout celui des ouvriers attirés par de grands travaux, comme les terrassiers piémontais qui se rendent presque en tous pays où il y a des chemins de fer à construire, Ce dernier absentéisme ne présente aucune régularité, aucune périodicité ; il ne constitue pas un mouvement vers Îles centres urbains. Ces formes de l’absentéisme du travail se distinguent de celles considérées auparavant en ce qu’elles se manifestent essentiellement en vue du travailà faire au loin, tandis que les précédentes semblaient se produire surtout en raison du manque d’occupation dans le pays d’origine. Cela s’explique par l’urgence ou le caractère saisonnier du travail à accomplir ; mais il faut aussi qu’il soit assez rémunérateur, plus en tous cas que les travaux du pays d’origine au même moment. Il permet en généralla constitution d'un pécule rapporté dans ce pays.
Les causes résident dans la différence entre le taux des salaires des deux pays intéressés : ce qui implique, sauf dans le cas de manque de main-d'œuvre dans le pays de destination, une concurrence redoutable pour l’ouvrier local; elles résident encore dans de véritables traditions, si régulières qu’elles imposent la comparaison de ces travailleurs voyageurs avec les oiseaux migrateurs, mais ces traditions mêmes ont leur origine dans l’appât du gain; on les trouve encore dans la
situation critique des travailleurs dans leur pays, soit d’une façon générale parce qu’il est pauvre, soit parce que le gagnepain de ses habitants a disparu, et c’est là une cause encore connexe aux précédentes : le désir d’un gain plus élevé. La facilité des communications ne joue ici qu’un rôle assez effacé : ces mouvements de travailleurs avaient lieu déjà autrefois : ils sefont encore souvent à pied ; on voit encore les montagnards allant faire les vendanges, se rendre de leurs montagnes vers les côteaux et les plaines de la France méridionale sur des voitures chargées de travailleurs de tout âge et de tout sexe, chantant le long de la route pour égayer les étapes. La dernière cause certaine de ces migrations est le manque de maind'œuvre dans le pays où ils vont, dû soit à la dépopulation, soit à l’urgence des travaux.
Comme exemple d’absentéisme produit par ces causes, nous pouvons citer (1) l’afflux des travailleurs belges dans le nord de la France et dans le grand-duché de Luxembourg; ils vont faire la moisson, arracher les betteraves, s’employer dans les fabriques où le travail presse : on évalue leur nombre à 50.000. Les causes en sont la dépopulation des campagnes françaises, l'urgence des moissons, la ruine d'anciennes industries rurales, telles que l’industrie lainière dans toute une région de la Belgique, où, par suite du développement de la grande industrie, le nombre des ouvriers ruraux de la même partie est passé de 300.000 (1843) à 18.000, telles encore que la disparition presque totale du tressage de la paille à chapeaux, de la coutellerie et du tissage à domicile dans ces mêmes régions.
Au point de vue du travail, cet absentéisme serait mauvais pour un pays où la main-d'œuvre ferait défaut: mais ce ne sont pas ces pays là qui fournissent des travailleurs du genre de ceux qui nous occupent. Leur pays gagne plutôt à Îles voir
1, Vandervelde. Op. cit.
entretenir ainsi pendant un certain temps ; sans quoi, peutêtre se dépeuplerait-il et serait-il encore bien moins doté de main-d'œuvre ; les salaires des travailleurs sédentaires y gagnent un peu d’élévation, ce qui n’est pas pour empirer la situation des classes ouvrières. Cependant , si c’est à l'appât d'un gain plus élevé que celui fourni par des travaux locaux agricoles, par exemple, que le départ est dû, il en résulte un manque de main-d'œuvre nuisible au pays d’origine.
Dans les pays où se rendent les ouvriers, si la main-d’œuvre ne manque pas ou du moins ne fait pas assez défaut pour éviter qu'il y ait concurrence et baisse des salaires, les plaintes des ouvriers indigènes ne manquent pas d’être très vives. C'est généralement le cas, et ils sollicitent des mesures législatives et administratives contre les étrangers.
Souvent, cependant, le besoin de main-d'œuvre est réel; mais les quelques ouvriers du pays qui demeurent et qui ne sauraient suffire à la besogne, ne peuvent admettre cette baisse des salaires : il faut ajouter à leur mécontement leur hostilité instinctive contrele travailleur du dehors. Les chefs d'industrie, ‘ poussés par leurs intérêts, soutiennent ce dernier, et il y a souvent de graves conflits, des violences :et des grèves qui font grand tort à la production. Il est enfin des cas où la maind’œuvre ne fait pas défaut dans le pays où viennent les travailleurs étrangers : alors la situation n’en est que plus grave et les salaires plus bas. L’appréciation des conséquences et des remèdes en ce cas varie surtout d’après le point de vue où on se place: au point de vue économique pur, d’une part le coût de production diminue avec le salaire, si toutefois les aptitudes sont égales chez les ouvriers exigeants et chez ceux qui le sont moins ; dans la circonstance où l’aptitude etla productivité seraient proportionnelles aux exigences, comme cela arrive dans beaucoup de pays,il y a lieu de considérer leurs salairesnon d’après leur taux seulement, mais d’après aussile rendement, etils pour-
ront être équivalents sans être égaux; d’autre part, la population stable, indigène, est un élément qui n’est pas économiquement indifférent au point de vue consommation, ni au point de vue de l’économie nationale.
Il faut éncore tenir compte de l’instruction technique que reçoivent les ouvriers étrangers pendant leur séjour dans les fabriques, et qui peut servir à établir des industries concurrentes à l'étranger.
Le mouvement constitué par l’emport du pécule amassé durant le séjour n’est pas sans importance. Différents des travailleurs qui demeurent longtemps au loin, et veulent ainsi, non pas tant échapper aux conséquences du chômage de certains mois que se constituer une petite fortune pour se marier ou devenir propriétaires, ceux qui vont faire destravaux déterminés cherchent soit simplement des journées de travail qui font défaut chez eux, soit à rapporter de quoi manger pendant les périodes oisives qu’ils ne peuvent éviter. Ce qu'ils rapportent, ils le dépensent en consommation, et cela a des conséquences sur la production locale. Bien qu’eux-mêmes n’amassent ni n’apportent de capitaux, il y a donc tout de même un certain absentéisme de capital au détriment du pays d’où reviennent ces travailleurs. Ces ouvriers font souvent des envois d'argent à leur famille, comme les marins délèguent une partie de leur solde, et on pourrait aussi leur comparer les pêcheurs d'Islande, qui vont gagner au loin en quelques mois de quoi vivre, eux et les leurs, pendant l’année : mais leur absentéisme ne saurait profiter à un pays étranger, ils restent sur la mer, qui nourrit la terre : seule notre petite colonie de St-Pierre et Miquelon trouve là la source de sa prospérité et
une raison d’être.
Dode
Rem arques générales et conclusion.
A la fin de cet essai, il y a peut-être place pour quelques remarques générales. Chemin faisant, il a donné des conclusions à l’étude dechaque forme d’absentéisme : chercher à établir une conclusion générale développée serait l’occasion de redites ; aussi bien, les conséquences économiques de l’absentéisme sont d’une telle variété qu’on devrait soit les passer en revue de nouveau, d’une manière un peu longue, soit donner une sèche et inutile énumération. Les seules remarques qui puissent présenter quelque intérêt sont très générales.
L’absentéisme par le placement doit être regardé comme le total des pertes qui résultent pour les pays placeurs de l’absentéisme des capitaux. Extrémementimportant par la fréquence et l’intensité si l’on considère les éléments productifs absentéistes, entant qu’absentéisme définitif il est beaucoup plus restreint ; mais aussi il constitue alors un phénomène économique nuisible par définition même au pays placeur. Si l’absentéisme des capitaux au premier point de vue est un sujet d’économie universelle, ilest au second essentiellement un sujet d'économie nationale ; aussiest-ce là qu’il y a proprement absentéisme, car l’absentéisme des éléments déterminés de la production est autant une cause qu’une manifestation d’absentéisme.
A mesure que les pays nouvellement nés à l’activité économique auront progressé dans la production, le placement au
loin aura moins d'occasions de se manifester , la facilité toujours plus grande des communications augmentera la distance moyenne entre le lieu d’origine et le lieu d'emploi des capitaux, mais il n’en résultera pas que l’absentéisme des capitaux doive s’accroître : en effet, la distance matérielle importe peu en réalité ; en réduisant les distances économiques, la facilité des communications tend à réduire l’absentéisme ; peut-être arrivera-t-elle à le supprimer : il faudrait toutefois pour cela la réduction simultanée de la distance politique. L’absentéisme actuel doit son importance précisément à la réduction de la distance matérielle et au maintien de la distance politique.
L’une invite au mouvement des capitaux, l’autre empêche l'assimilation économique des pays, la diffusion des conséquences des placements. La première crée une distance économique réduite entre les prêteurs et les emprunteurs ; la seconde conserve une distance économique considérable entre les industries engendrées par les capitaux et les produits de ces industries. Si plus tard il s'établit un rapprochement, une solidarité entre toutes les régions du globe égales à celles qui existent à présent entre les régions d’un pays tel que la France ou l’Angleterre, Pabsentéisme par le placement n’aura plus que l'importance qu’il a à l’intérieur de ces mêmes pays. Encore la rapidité etle bon marché des communications entre les villes et les campagnes réduira-t-elle labsentéisme des capitaux qui a lieu actuellement au détriment des campagnes. La Belgique offre dès maintenant, grâce à sa petite étendue qui a rendu plus agissant un grand développement des voies de communication, l'exemple d’un pays où l’industrie peuple les campagnes, où les travailleurs mêmes des villes vivent à la campagne, où il semble que bientôt il ne sera plus guère possible d'établir d’antithèse entre les villes et les campagnes.
L’absentéisme proprement dit par l'échange, — car le place-
ment est aussi un échange, — bien que d’une nature différente sera sans doute aussitrès profondément modifié dans un
avenir plus ou moins lointain.
Ses éléments géographiques agissent par la variété des productions, l'influence du climat sur les aptitudes, les frais de transport qu'augmente la distance. Ils sont de plus en plus fortement modifiés par les conséquences du progrès de la science. L'éducation modifie les races végétales et animales ; les applications scientifiques parviennent chaque jour davantage à produire sous tous les climats toutes les richesses, soit en substituant la synthèse chimique à l’activité biologique animale et végétale, soit en modifiant les effets de cette activité. Les transports deviennent de moins en moins coûteux, soit du fait de leur rapidité accrue, soit de celui de la réduction même des dépenses qu’ils nécessitent pour un trajet donné.
Les éléments ethnographiques sont moins vite atteints par l’évolution de l'esprit humain : cependant, ni les races humaines elles-mêmes, ni l’esprit des races ne demeurent aussi caractérisés qu'autrefois.
On pourrait donc conclure que l’avenir modifiera grandement cette forme de Pabsentéisme. D’une part, la nécessité des échanges pourra être réduite; d'autre part, les échanges auront plus de chance d’être équitables : ils seront plus aisés, les frais de transport moindres, l’éducation économique des peuples plus égale. Cependant, si Pactivité industrielle proprement dite doit subvenir à tous les besoins de l'humanité, elle ne trouvera pas des conditions partout pareilles. Il lui faudra d’abord la matière première : or, les matériaux constitutifs de l’écorce terrestre ne sont point les mêmes partout; ensuite, les forces motrices, chaleur solaire, mouvement des eaux et des vents, qu’on espère uniquement employer dans lavenir, sont très inégalement répandues sur le globe, et le transport électrique de la force, outre qu'il coûte, sera sans doute l’occasion d’un absentéisme
car il créera une situation où des pays seront tributaires d’autres et ne pourront produire qu’en achetant à ces autres la force nécessaire à leur activité industrielle : ce sera autant de pris sur leur propre production et finalement sur leur consommation.
Quelle que soit donc la solidarité économique de l'avenir, il y aura toujours, semble-t-il, des pays économiquement tributaires : l'égalité n’est nulle part dans la nature, même dans la nature asservie par l’homme. L'élément /reu de l’absentéisme résiderait alors dans la distance entre le point d’origine de la force et le point d'utilisation. L’absentéisme se manifesterait sous la forme d’une rente au profit des localités les plus favorisées par les ressources du sol et la présence des forces naturelles. Mais le montant de cette rente ne saurait s’accumuler localement et devenir une cause de domination économique si la circulation des richesses et des hommes est devenue d’une extréme facilité et l’individualité des pays un simple souvenir.
Tout absentéisme de l'individu est destiné à s’accroître à un point de vue social, mais non peut-être à un point de vue économique. Ce qui vient d’être dit à propos des formes futures de l’échange s’applique au cas de l'individu absentéiste échangiste. Autant diminuera la distance, autant l’absentéisme de l'individu et de ses échanges. L’absentéisme du travail suivra la même décroissance pour les mêmes raisons. Le déplacement facile des individus et des richesses leur permettra de revenir avec la même aisance avec laquelle ils seront partis : ils ne pourront plus être considérés comme appartenant à tel ou tel lieu. Le propriétaire foncier rural lui-même pourra diriger son exploitation à distance, grâce à des voyages fréquents et commodes. Seule limpossibilité de remplir sa tâche si la propriété est trop vaste le maintiendra absentéiste.
Jusqu'à une modification très grande de l'industrie agricole ou à sa suppression, l’importance de cet absentéisme,
bien que sans douté diminuée, résultera de sa nature particulière.
Les divers absentéismes des éléments de la production peuvent avoir pour conséquences nuisibles toutes celles qui peuvent résulter du manque de travail et de capital, surtout du manque de capital.
L'élément nature est atteint en ce que les terres sont en friche, ou épuisées ; les forêts non aménagées ou déboisées ; les mines et les carrières inondées ; les cours d’eaux nonendiqués, les ports et canaux ensablés ou envasés ; le climat malsain.
Le travail est maladroit et lent ; le travail supérieur fait défaut. La population ouvrière et rurale est misérable et n’a plus le désir de produire, étant habituée à réduire ses besoins, en commençant le plus souvent par les plus légitimes et les plus propres à entretenir l’activité productive.
Le capital est rare, et toute production bien organisée absente de ce fait. Le progrès économique ne saurait se manifester sans capital ; à où 11 n’y a pas de capital, règne la barbarie économique.
L'’absentéisme peut ou maintenir cette situation dans un pays non développé, ou la créer dans un pays jadis plus prospère.
Enfin l’absentéisme des éléments productifs a naturellement les conséquences les plus marquées sur la consommation locale qu'il réduit considérablement.
Un pays qui produit peu ne saurait consommer beaucoup ; s’il produit lui-même ce qu'il consomme, cela est évident ; s’il échange, il est peu probable que les échanges augmentent considérablement sa richesse, et que d’une manière générale il reçoive des produits qui exigeraient chez lui beaucoup plus d'éléments productifs qu’en exigent les produits qu'il exporte. Ilest rare que ce fait domine le mouvement des échanges d’un pays, et en ce cas, le pays est afteint dans sa production:
il n’y a pas de progrès économique ni même d’avenir en général pour un pays rentier.
L’absentéisme peut donc se manifester soit par le manque d'éléments productifs, soit par la perte de la richesse produite destinée à la consommation ; l’un et l’autre cas sont graves, tant pour la production future que pour les conséquences présentes de la diminution de la consommation, car la consommation dirige la production et la production est la source de la consommation.
L’absentéisme est par définition un phénomène d’économie locale, ordinairement nationale ; c’est-à-dire que lorsqu'on en traite, on doit regarder les nations comme des individus ; alors il apparaît comme le fait dominant de la répartition, non plus au sens ordinaire, mais au sens où les nations sont lesindividus. : C’est la question sociale des peuples, et, comme celle des individus, elle comporte des éléments politiques. Il y a des nations qui oppriment et des nations opprimées, des nations prêteuses et des nations obérées ; il est vrai que le défaut de sanction permet souvent à ces dernières de ne pas tenir leurs engagements. Il y a des nations capitalistes et des nations ouvrières.
Par ses causes, l’absentéisme contient toutefois des éléments propres, ou du moins d’une importance particulière en lui, tels ses éléments ethnographiques, qui se retrouvent parfois dans la question sociale, mais qui jouent un grand rôle dans les relations entre les divers peuples, soit qu’ils vivent dans des pays différents, soit qu’il y ait entre eux, dans un même pays, une subordination de droit ou de fait. L’absentéisme du propriétaire foncier qui paraît le plus près d’être une vraie question sociale intérieure, trouve lui-même dans la juxtaposition des intérêts divergents de deux races sa cause originaire et celle de sa durée et de sa gravité.
L’absentéisme réunit ainsi des caractères propres tout en restant une sorte de question sociale internationale. d
Il est l’occasion de gains et de pertes, et il ne paraît pas possible de le voir disparaître autrement que par l’anion plus intime des peuples : encore conserverait-il longtemps limportance qu’il présente lorsqu'il a lieu de province à province ou de la campagne à la ville. Seul, un état général d’équilibre économique, un état théoriquement parfait de la répartition universelle tendrait à en supprimer les manifestations, si les causes politiques qui le provoquent si souvent disparaissaient.
L’absentéisme est en effet sous la dépendance de tous les évènements qui intéressent l’existence et les rapports des communautés humaines.
Quoiqu'il en soit, il est par définition nuisible à certaines d’entre elles ; il représente la partie de leurs échanges qui, à leur égard, n’est pas compensée, ou la partie du produit de leur travail qui leur est dérobée. C’est donc un phénomène économique dont on peut espérer la disparition sous ce dernier aspect et tout au moins la diminution sous le premier.
Vu par le président de thèse A. DESCHAMPS Vu, le Doyen, GLASSON Vu et permis d'imprimer :
Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris,